Les moyens du bord

Part 6

Chapter 63,874 wordsPublic domain

Un œil attentif saisit les rapides impressions qui crèvent un rien de temps le masque d’impassibilité. Le petit sourire forcé du perdant ne monte pas jusqu’à l’œil. Au contraire, la joie retenue du gagnant, qui ne dérange pas les lignes du visage, fait une irruption furtive dans le regard.

M. Langrevin ne posait pas pour la galerie. De l’autorité de son ancien visage, il ne restait qu’une sorte de dureté farouche, qui ne cherchait à impressionner personne. Elle exprimait simplement la rancœur d’un homme vaincu, qui en veut à la Destinée injuste, et aux employés de la Destinée, les hommes.

M. Girbel salua M. Langrevin avec un respect trop appuyé et qui ne présageait rien de bon. M. Tury-Bargès était déférent. Cécile se montra tendre--trop volontairement.

--Monsieur Langrevin, dit Tury-Bargès, j’étais en train d’expliquer à votre fille l’arrangement proposé par mon beau-frère Girbel, et dont je vous ai donné les grandes lignes. Je cède la parole à Henri, pour qu’il vous dise dans quelles conditions il prendra à sa charge le passif de votre maison.

--C’est une combinaison que monsieur Langrevin ne peut manquer d’approuver. Même s’il n’était pas dans une situation difficile, l’offre que je puis faire lui semblerait des plus acceptables. Il connaît trop les affaires pour ne pas saisir immédiatement tous les avantages de ma proposition. Vous n’êtes donc pas, monsieur Langrevin, en présence d’un homme qui a voulu abuser de la situation. D’ailleurs, vous me connaissez, n’est-ce pas?

... M. Langrevin ne se décide pas à acquiescer, même simplement de la tête.

--Mais oui, dit Cécile, mon père vous connaît.

M. Girbel se contente de cette approbation par procuration.

--M. Langrevin, continue-t-il, a derrière lui une vie de labeur copieusement remplie, et l’on peut dire qu’en tout état de cause le moment n’était pas éloigné où il eût dû songer à un repos largement gagné. Même si les événements--un peu ennuyeux--de ces derniers temps ne s’étaient pas produits, il eût fallu envisager l’instant prochain où vous auriez fait peser sur d’autres épaules une partie du fardeau que vous avez été seul à supporter.

Un petit arrêt pour attendre une approbation qui ne se produit pas... Le discours reprend sa marche.

--Je comprends--nous comprenons tous--que c’eût été un crève-cœur de céder à quelqu’un cette maison que vous avez, pour ainsi dire, fondée... Ce n’est donc pas une cession que je viens vous proposer. La maison Langrevin, épaulée en secret par la firme Girbel, continuera à garder son importance propre. Mais vous serez débarrassé du souci de la soutenir, puisque la responsabilité de sa bonne marche n’incombera désormais qu’à nous. Aux yeux de tous, vous resterez le chef, le maître de votre librairie. Et nous insistons vivement pour n’avoir pas seulement votre nom, mais aussi votre concours effectif, qui nous est indispensable.

Silence.

--Mon père ne demande pas mieux, dit Cécile. Elle dit encore, avec un enjouement un peu forcé:

--Que deviendrait-il s’il ne se rendait pas tous les jours à son bureau?

--Moyennant, dit Girbel, un versement annuel de cent quarante mille francs, que je continuerai pendant douze ans, je deviendrai, si vous le voulez bien, le propriétaire de votre firme. Nous imputerons sur les premières annuités, à raison de soixante-dix mille francs par an, les remboursements qui me seraient faits pour le paiement du passif actuel. Je comprends dans ce passif les cent quatre-vingt mille francs que je suis obligé de verser pour le rachat de l’affaire de Lyon. J’ajoute que vous toucherez en plus quarante mille francs...

--Mes appointements, murmure Langrevin, d’une voix presque chantante...

--Ce n’est pas des appointements. C’est un complément du prix d’achat, complément proportionné aux services que votre concours effectif rendra à la maison. Les conditions vous semblent-elles satisfaisantes?

Langrevin, au bout d’un instant, dit d’une voix rauque:

--Elles ont été acceptées par ma fille et mon gendre. Je n’ai qu’à m’incliner.

--Il ne s’agit pas de vous incliner, mon beau-père, si vous n’êtes pas de notre avis.

--Je tiens à dire, affirme M. Girbel, que je renonce à l’affaire si j’ai l’air de vous forcer la main.

Il faut tout de même que Cécile s’interpose.

--Voyons, Henri! nous forcer la main! Mon père n’a jamais eu une idée pareille! Il apprécie hautement le service que vous lui rendez. Et il vous est (elle se tourne vers son père) reconnaissant...

--Reconnaissant, répète sourdement M. Langrevin, comme un enfant docile qui fait un exercice de classe...

Évidemment, on ne doit pas être trop difficile sur ses manifestations de gratitude. On sait que sa situation n’est pas gaie. Il ne faut pas être exigeant pour le moment. Plus tard, il se rendra compte.

--On est en train, dit Girbel, de taper les traités. On vous les apportera tout à l’heure pour que vous ayez l’obligeance de les signer.

Langrevin incline la tête. Girbel et M. Tury-Bargès lui serrent la main. Cécile l’embrasse. Le tribunal se retire.

Les deux vieillards, Langrevin et son caissier, sont seuls maintenant dans le prétoire.

--Vous avez compris, Nodel?

--Oui, murmure celui-ci.

--Somme toute, ils me tirent d’affaire...

--C’est entendu, monsieur. Mais vous n’étiez tout de même point dans un si mauvais pas. C’était dur. Mais on en serait sorti.

--Peut-être. Mais il aurait fallu lutter... Et, avec la situation de mon gendre, ce n’était pas possible... On aurait su que nous avions des difficultés. Et ça ne doit pas se savoir... C’est pour cela que j’ai été forcé d’accepter leurs propositions... De cette façon, l’affaire ne s’ébruitera pas...

--Au fond, monsieur, c’est peut-être mieux. Vous allez être débarrassé de vos soucis. Vous serez tranquille...

Belle tranquillité! M. Langrevin hoche la tête...

--Oui, je serai tranquille. J’aurai mon pain assuré. Je serai comme un vieux dans un asile... Ils me feront ma rente jusqu’à la fin de mes jours... Je ne crois pas, Nodel, que je leur coûterai bien cher.

--Qu’est-ce que vous dites là, patron?

--Oh! je n’ai pas l’intention de me supprimer complètement. Je ferai mon possible pour vivre... Mais, vous savez, Nodel, je n’y tiens pas.

Ce brave Nodel ne sait plus que dire. Le silence retombe sur eux.

--Ces jeunes gens ne sont pas méchants. Ils font ce qu’ils peuvent pour me ménager.

Mais, tous ces ménagements, ça me rend la chose encore plus pénible... C’est que j’en ai eu, tous ces temps-ci, j’en ai eu! Il s’est passé des choses, voyez-vous... qui m’ont brisé. Vous savez que je dois trente mille francs à Pecq-Vizard, le banquier. C’est un ami, un camarade d’enfance...

--Je sais, monsieur, qu’il vous a prêté cette somme. Vous m’avez demandé de ne pas la faire figurer sur le bilan que j’ai remis à M. Girbel.

--J’aimais mieux pas... Il aurait fallu donner des explications sur cette dette...

Il baisse la voix.

--C’est de l’argent que j’ai perdu à la Bourse! Il y a quinze jours... Fallait-il être affolé! Moi qui n’avais jamais spéculé de ma vie! Il fallait vraiment n’être plus dans mon assiette... pour écouter les renseignements que l’on est venu m’apporter... Je me suis dit: «C’est peut-être le salut.» Alors, pour exécuter cette opération, j’ai emprunté trente mille francs à Pecq-Vizard, sans lui dire pourquoi c’était, naturellement. Il ne connaissait pas ma situation. Il m’a donné l’argent tout de suite. Hier, quand il a été mis au courant, par des indiscrétions qu’il y a eu à droite et à gauche, il est venu me trouver et m’a dit des choses... vous savez... un peu dures. Il m’a reproché de l’avoir trompé, de ne l’avoir pas averti que j’étais dans une mauvaise passe... C’était juste, si vous voulez... C’est égal, en me voyant par terre, ce n’était pas à lui de me dire tout ça... pour trente mille francs... De vieux camarades... C’est dur à supporter...

--Qu’est-ce que vous avez, patron?

M. Langrevin, en effet, a eu comme un tressaillement...

--Je crois qu’il y a quelqu’un dans l’antichambre... J’ai entendu un bruit de voix.

--Je vais dire que l’on ne vous dérange pas.

--Voyez qui c’est, avant. Émile va nous le dire... Nodel?

--Monsieur Langrevin?

--Vous n’avez rien entendu dire... On ne vous a pas dit que... mon fils... était à Paris?

--On me l’a dit, en effet, monsieur Langrevin.

--Je n’aurais pas été fâché... Qu’est-ce que c’est?

Le garçon de bureau, qui a frappé, ouvre la porte. Mais qu’est-ce qu’il a donc, cet Émile? Il est tout interdit. Ses mots ne sortent pas.

--Dites-lui d’entrer, dit M. Langrevin, qui comprend tout de même.

--Je m’en vais par là, dit Nodel.

M. Langrevin l’approuve de la tête.

Marcel entre, l’instant d’après. Le seuil passé, il s’arrête sans mot dire.

--Te voilà, Marcel...

--Papa, dit Marcel, d’une voix suppliante, je te demande pardon...

--Ça va, ça va.

M. Langrevin a fermé les yeux, crispant tant qu’il peut les sourcils et serrant les paupières. Il ne les rouvre qu’au bout d’un instant. Il regarde Marcel en silence.

Puis il a un petit rugissement, comme pour chasser quelque chose de sa gorge.

--Tu as pris de la carrure dit-il d’une voix plus nette...

--Papa, c’est vrai qu’il y a du nouveau ici?

M. Langrevin hoche la tête.

--Beaucoup de nouveau, c’est vrai.

--On m’a dit... On m’a dit que tu avais des ennuis?...

--Oh! c’est arrangé...

Marcel est très soulagé. Il s’assoit.

--Je suis content de ce que tu me dis là...

--Oui, c’est arrangé. Ton beau-frère...

Marcel lève le nez.

--Et Girbel...

Marcel ne baisse pas le nez.

--Ils ont trouvé une combinaison. Girbel prend tout le passif à sa charge. Il achète la librairie à des conditions... très convenables... même assez larges... Personne n’en saura rien... Je viendrai au bureau comme par le passé... J’aurai toujours l’air d’être à la tête de mes affaires. Mais je n’aurai plus aucun souci. Je serai tranquille... très tranquille... comme un vieil employé de la maison.

Un sanglot lui a échappé en disant cette dernière phrase... Est-il ennuyé d’avoir trahi ses vraies impressions?... On ne sait pas... On ne sait pas... Peut-être est-il soulagé de ne plus mentir...

Marcel, d’ailleurs, était bien fixé avant, dès le début même. Il a laissé son père aller jusqu’au bout.

--Ils t’ont fait accepter cela!

--Ils préparent un sous-seing privé que l’on m’enverra tout à l’heure.

--Tu n’as pas signé?

Marcel s’est levé du coup.

--Comment veux-tu? balbutia son père.

--Tu ne signeras pas... Ton fils est là, papa. Si tu passes la main, ce sera à ton fils. Et seulement quand ça te fera plaisir.

--Voyons, Marcel. As-tu les moyens?

--Ils ne sont pas loin.

--Mon petit, il faut de grosses sommes.

--Mais encore?

--Il faut cent quatre-vingt mille francs pour l’affaire de Lyon. Je t’expliquerai. Plus trois cent mille.

Marcel enregistre.

--Et pour quand?

--Les cent quatre-vingt mille assez pressés. Enfin... quinze jours. Pour le reste, sans compromettre davantage notre crédit, on peut attendre de deux mois à six mois.

--Alors, ne t’en fais plus.

--Comment?

--Avec mes ressources personnelles, et un coup d’épaule d’un ami du Midi... on passera ça sans douleur...

--Je voulais te dire encore une autre chose...

--Qu’est-ce que c’est?

--Je n’ai pas voulu leur parler à eux de trente mille francs... que m’a prêtés Pecq-Vizard.

--Pecq-Vizard!... Ah! ah! fait Marcel, dont les jeunes dents se découvrent.

--Figure-toi qu’il y a quinze jours j’étais tellement désemparé que j’ai écouté quelqu’un qui était venu ici m’apporter un renseignement de Bourse.

--Ce quelqu’un, dit Marcel illuminé, c’était, pardi bien Gustave!

--Tu le sais?

--Non. Mais Gustave, avec sa bonne étoile, devait sûrement se trouver là.

--Alors, Pecq-Vizard, ce matin, est venu me réclamer cette somme.

... Oh! je ne sais pas ce que j’aurais donné pour lui flanquer son argent à la figure.

--Eh bien, papa, je pourrai t’offrir ce plaisir-là... Quoique, trente mille francs, pour se payer la tête de Pecq-Vizard, ça me paraisse un peu cher. D’ailleurs, il ne faudra pas les lui jeter à la figure... Il faudra les lui rendre simplement... Je vais distiller ça... Et ce qui serait bien, ce serait de les lui reprendre ensuite, avec quelques autres billets... Je ne suis d’ailleurs pas fâché de renouer des relations avec ce monsieur peu sympathique, mais plein aux as... Il pourra m’être utile pour mon émission. Je voulais placer mes titres moi-même... Mais je prévois que les affaires de chez nous vont absorber pendant quelque temps mon activité...

--Marcel, tu es devenu un garçon magnifique... Qu’est-ce que tu as fait pour ça?

--Le soir, dans Bordeaux, j’étais si préoccupé par mes affaires que je marchais beaucoup, sans m’en douter.

--Alors, maintenant, voilà que tu aimes les affaires?

--Tu verras ça, puisque nous allons travailler ensemble... Tu ne seras pas mécontent de ton petit compagnon.

Ils restent quelques instants à se regarder.

--J’en avais assez d’être seul, dit M. Langrevin.

--Et moi aussi, papa. Tiens, on n’a même pas pensé à s’embrasser.

Ils s’embrassent rapidement. La peau de vieux père, c’est rugueux, et l’on ne s’y attarde pas.

Émile, un instant après, frappe à la porte. C’est pour annoncer--il y a vraiment des gens qui savent choisir leur heure--M. Tury-Bargès.

Langrevin, du regard, interroge son fils...

--Eh bien, dit Marcel, il faut le faire entrer.

Il y a chez Émile, simple garçon de bureau, un dramaturge qui s’ignore. Il s’est bien gardé de prévenir le magistrat de la présence de Marcel, et en introduisant M. Tury-Bargès, il met quelque temps à s’effacer, pour avoir son petit coin de spectacle...

--Tiens, c’est Marcel!

--Mais oui, Florentin.

Il va à son beau-frère, et lui donne une de ces poignées de main solides, proportionnée non à l’affection véritable, mais à l’intervalle qui a séparé deux entrevues.

--On m’a dit que vous étiez revenu à Paris, et je suis étonné de ne vous avoir pas vu plus tôt.

Marcel répondit simplement:

--J’attendais une occasion.

Tury-Bargès cherche d’abord s’il y a quelque chose à comprendre. Puis il s’approche de Langrevin et à demi-voix:

--Je vous ai apporté le papier à signer.

--Mon fils est au courant, Florentin.

--Oui, dit Marcel, mon père m’a raconté... Je vous remercie, Florentin, des efforts que vous avez faits pour le tirer d’embarras...

... Mais je dois vous dire que nous avons trouvé ensemble une autre combinaison.

--Une autre combinaison?

Marcel se contient.

--Oui... Une combinaison qui nous permettra de laisser mon père à la tête de ses affaires, et ne l’obligera pas à abandonner en fait cette maison qui est son œuvre.

M. Tury-Bargès sait garder, lui aussi, un certain empire sur lui-même. Il s’adresse à M. Langrevin...

--Monsieur Langrevin, je ne pense pas que vous ayez changé d’avis, et que vous ayez oublié les avantages de la proposition Girbel, qui nous permet de couper court à tous les bruits fâcheux.

--Vous vous adressez à mon père, Florentin. Mais il m’autorise à vous répondre pour lui. Il m’a dit toutes vos raisons qui sont des plus honorables. Vous tenez à ce que notre réputation et la vôtre, par ricochet, ne soient pas atteintes. Sentiment, je le répète, fort acceptable. Et je me sens disposé à le ménager, autant seulement qu’il se concilie avec un autre sentiment auquel on n’a peut-être pas assez songé...

Sa voix se hausse malgré lui.

--Je suis décidé à faire l’impossible pour ne pas porter atteinte à votre situation, mais je pense d’abord à ménager la fierté, l’orgueil, si vous voulez, du fondateur de la maison Langrevin...

Il continue avec moins de solennité, d’une voix plus sourde et plus brutale:

--Je ne veux pas de cette abdication qu’on cherche à lui imposer. Je veux que mon père, secondé par son fils, reste à la tête de ses affaires. Nous allons tâcher de sauver la barque, le père et le fils, par les moyens du bord.

Un silence.

--C’est très bien, dit M. Tury-Bargès, les lèvres amincies... Vous me voyez très satisfait de ces belles résolutions, mais je suis étonné de ce dévouement subit. Voici près d’un an que nous n’avons pas entendu parler de vous...

--Si j’avais su mon père dans l’embarras, croyez bien que je serais revenu plus tôt!

--J’ai tout de même, dit le gendre, un peu voix au chapitre. Et, quand je vous vois prendre en main le sort de la maison Langrevin, il m’est impossible de ne pas éprouver quelque... inquiétude, en songeant à votre passé...

Ce n’est pas mal dit, mais c’est un peu direct. Cela fait sursauter M. Langrevin.

--Florentin!...

--Laisse-le parler, papa. J’attendais ce reproche. C’est entendu, j’ai signé des traites du nom de mon père, ce nom qui se trouvait être le mien. Il a fait honneur à ma signature qui était aussi la sienne. Alors permettez-moi de m’en souvenir aujourd’hui. Il n’est jamais trop tard pour ça. Vous avez rappelé à papa que j’avais vis-à-vis de lui une vieille dette. Il ne me la réclamait pas, mais elle sera portée en compte.

--C’est bien, dit M. Tury-Bargès, c’est bien...

Il n’a pas encore sa phrase de sortie. Mais il la trouvera sur le pas de la porte.

--Je n’ai plus rien à faire ici. Vous êtes responsable de ce qui arrivera.

--J’accepte cette responsabilité.

M. Langrevin est gonflé de satisfaction. Il a assisté à une belle passe, dont le côté un peu théâtral ne l’a pas gêné. Marcel est moins content. Il lui semble qu’il a fait des phrases au contact de Tury-Bargès. C’est effrayant ce que ça s’attrape, l’éloquence!

--J’attends qu’il soit bien parti pour descendre. Je vais à un rendez-vous à mon bureau. Et puis je téléphonerai à Bordeaux.

--Quand est-ce que je te revois?

--Mais tout de suite. Je suis rentré maintenant. Je dîne et je couche à la maison!

L’année précédente nous avions vu Marcel rentrer un matin chez son père un peu avant huit heures. Aujourd’hui, c’est vers cette heure-là qu’il a quitté la maison.

Émile, en arrivant pour faire le bureau, a vu son jeune maître prêt à sortir, le chapeau sur la tête, un portefeuille sous le bras. Une heure et demie plus tard, Marcel rentrait, ayant passé à la banque, et rapportant dans sa serviette les trente mille francs destinés à M. Pecq-Vizard.

Le père et le fils, la veille, avaient dîné ensemble. Et Marcel avait raconté toute sa campagne de Bordeaux au vieux Langrevin, qui n’avait cessé de le regarder avec des yeux malins et intéressés, ce qui était sa façon à lui de sourire. Toutes les récentes affaires de M. Isidore y avaient passé, depuis les terrains des Landes jusqu’au plomb argentifère, sans oublier un procédé pour fabriquer le bleu d’indigo, un nouveau four de boulanger et un engrais prodigieux.

Vers onze heures, ils s’étaient dit bonsoir, Marcel s’était endormi dans son lit de jeune garçon, où il fut très étonné de se retrouver au réveil. Les souvenirs du jour précédent, chassés la nuit par les rêves, reprenaient leur place dans sa tête.

Maintenant, ce matin, il était en pleine conversation avec son père. Il ne s’était pas installé à son ancienne petite table, comme au temps jadis, où ils se trouvaient séparés par toute la largeur de la pièce. M. Langrevin était à sa place, et Marcel, ayant tiré une des tablettes rentrantes, avait pris place à une aile du bureau. Un chercheur de symboles eût aimé à dire qu’il était devenu le bras droit de son père. Malheureusement le hasard avait voulu qu’il s’assît à sa gauche. Le symbole était loupé. Mais ça ne changeait rien à la réalité des choses.

--J’ai, dit Marcel, téléphoné à Pecq-Vizard que tu avais à lui parler d’urgence...

--Et qu’a-t-il répondu?

--Ce n’est pas lui qui a pris la communication.

--Il est capable de ne pas venir. Il va croire que j’ai un service à lui demander.

--Tu commences à le connaître, papa. Mais j’ai pris mes précautions. J’ai dit à l’employé qui se trouvait à l’appareil que c’était pour la régularisation d’une opération récente dont M. Pecq-Vizard était venu entretenir M. Langrevin.

--Oui, je vois très bien ce qu’hier il aurait désiré. Il s’était dit: Langrevin va peut-être prendre un arrangement avec ses créanciers. Je ne veux pas être traité comme eux. Ma créance à moi est toute récente. Elle date du moment où Langrevin était déjà mal en point. Ce n’est pas une créance d’affaires. Il faudrait obtenir de Langrevin une reconnaissance de dette plus forte, afin qu’à la répartition je rentre à peu près dans mon argent.

--Ah! papa! tu le connais bien! C’est certainement son idée de derrière la tête, et c’est pour ça qu’il viendra ce matin... Nous allons le recevoir ensemble. Seulement laisse-moi t’adresser une prière: reste calme. Froid, si tu veux, j’aime autant que tu sois froid, mais calme.

--Je ferai ce que tu voudras. Je suis ton employé maintenant.

--Oh papa!

--Ça m’est égal, d’être ton employé. Celui de Girbel, ça m’embêtait un peu.

--En deux mots, voici la situation. J’ai déjà placé la moitié de mon affaire d’Espagne. Pecq-Vizard est tout désigné pour m’en prendre un bon paquet. Je vais lui rendre le bien pour le mal. Je le fais entrer dans une affaire excellente.

--Si ces titres sont si bons, on pourrait trouver d’autres personnes à qui les offrir.

--On a Pecq-Vizard sous la main. On va lui rendre son argent: il sera dans des dispositions adorables dont il serait criminel de ne pas profiter.

--Entrez, Émile. Qu’est-ce que c’est?

--Une jeune demoiselle qui demande à parler à M. Marcel...

--C’est Jacqueline. Faites-la venir... Papa, tu vas voir une charmante petite femme, ma secrétaire.

--Ta secrétaire...

--Ma secrétaire, et voilà tout. Papa, est-ce que tu commencerais à avoir l’esprit mal tourné?... La voilà. Jacqueline, venez dire bonjour à mon père... Comment la trouves-tu?

--Mais je ne puis encore me prononcer sur ses mérites... D’aspect, elle est charmante.

--Eh bien, à partir d’aujourd’hui, je t’autorise à l’appeler ma cousine.

--Ma cousine?

--C’est la fille de Gustave. Mais oui! On accuse ce pauvre Gustave--je le dis devant sa fille qui a entendu cela assez souvent--on lui reproche de ne pas réussir ce qu’il entreprend. Tu reconnaîtras maintenant que c’est injuste. Jacqueline, vous avez les papiers?

--Les voici.

--Je vais voir ça. Ce sont les rapports pour la mine du haut? Tu vois, papa, elle les a terminés elle-même. Je lui avais dicté le premier exposé, et pour l’autre je n’ai fait que lui donner les notes.

--Et je suis sûr que tu n’as pas besoin de vérifier?

--Mais je vérifie toujours. Elle ne me pardonnerait pas de ne pas revoir ce qu’elle a fait. Elle et moi, nous sommes des gens trop sérieux pour croire à l’infaillibilité des esprits humains.

Il disait cela en feuilletant le rapport...

--Oui, je l’attendais là... Un petit chapitre de cuivre de trente mille francs que j’avais oublié de lui rappeler hier.

--Mais dont vous aviez parlé l’autre jour...

--Tu vois, papa, voilà pourquoi j’ai confiance en elle... Elle s’intéresse tellement à ce qu’elle fait!

Jacqueline, qui semblait ne pas entendre (elle entendait peut-être tout de même), Jacqueline feuilletait le premier rapport.

--Je voudrais avoir un petit coin pour retoucher cela... Il y a là des chiffres qui ne ressortent pas...

--Mais, ça me paraît bien, dit Marcel.

--Excusez-moi, mais à moi, ça ne me paraît pas bien... Est-ce qu’il y a une pièce où je pourrais travailler?

--Mais oui, mademoiselle, dit le père Langrevin.

--Appelle-la Jacqueline, papa.

--Mais oui, Jacqueline, allez donc par ici...

--Jacqueline, dit Marcel, je crois que vous ferez bien de choisir votre installation une fois pour toutes, car nous allons déménager. Oui, nous allons habiter ici. Nous rentrons, vous et moi, dans la maison Langrevin.

Jacqueline, qui s’en allait, se retourne, fait: Ah! puis, tout de suite:

--C’est par cette porte-là?

--Écoute, dit Langrevin à son fils, la jeune fille une fois disparue, tu n’as pas remarqué qu’elle faisait une drôle de figure, quand tu lui as annoncé que tu revenais à la maison?

--Non, dit Marcel. Pourquoi?

Il ne s’attarda pas à cette idée...