Les moyens du bord

Part 7

Chapter 73,377 wordsPublic domain

Émile, cependant, annonce M. Pecq-Vizard. Il ne sait pas l’intérêt que peut avoir cette visite. Mais il devine qu’il est assez considérable. Aussi s’efforce-t-il de prendre un air impassible.

Pecq-Vizard cache sa méfiance sous un petit air pressé. Il touche protocolairement la main de Langrevin, et aperçoit, non sans surprise, Marcel.

--Tiens, tu es là, toi?

Marcel, lui aussi, a droit à un effleurement de main.

Puis M. Pecq-Vizard abandonne Marcel et s’adresse à M. Langrevin. Il tâche évidemment de ne pas être trop sec...

--Tu m’as fait demander. Je pense que c’est pour une chose importante: j’ai un conseil d’administration tout à l’heure...

Marcel prend la parole:

--Monsieur Pecq-Vizard, mon père m’a mis au courant de ce qui s’est passé. Je sais qu’il vous a emprunté il y a peu de temps trente mille francs. Il se trouvait dans un pas difficile...

--Oui, et il ne m’a pas soufflé mot de ces difficultés.

--Je sais. Vous ignoriez qu’il était dans l’embarras. Alors vous ne vous êtes pas douté de l’importance du service que vous lui rendiez... C’est ce que j’ai dit à papa. Tu aurais dû dire à ton ami que tu avais des ennuis. Alors ce n’est pas trente mille francs qu’il t’aurait prêtés, mais tout ce qui t’était nécessaire pour te remettre à flot.

--J’ignore, répond M. Pecq-Vizard après un léger silence, j’ignore ce que j’aurais fait. Ce que je sais bien, c’est que votre père m’a caché sa situation, et qu’il me semblerait tout à fait injuste d’être traité comme ses autres créanciers, qui, eux, ont fait des affaires avec lui, qui en subissent les risques, et dont le découvert actuel comprend un bénéfice, ce qui n’est pas mon cas... Il serait anormal de toucher comme eux--mettons trente ou quarante pour cent--de ce que votre père me doit...

--Monsieur Pecq-Vizard, ce raisonnement est inattaquable...

Pecq-Vizard paraît inquiet. Il n’aime pas les gens qui lui donnent trop vite raison.

--Je dois vous dire, continue Marcel, que nous comptons donner bien plus de trente ou quarante pour cent aux créanciers de mon père. J’espère qu’ils auront la totalité.

--Vous espérez, mon garçon, vous espérez...

--Tiens! Vous ne me tutoyez plus, monsieur Pecq-Vizard?

--Si, je te tutoie, répond Pecq-Vizard gêné, mais je ne t’avais pas vu depuis quelque temps. Il me semble que tu es plus grand garçon maintenant...

--Vous pouvez continuer à me tutoyer... ça ne me gêne pas... je vous disais donc que nous espérions...

--Que vous espériez: ce ne sont que des espérances.

--Il se peut qu’elles soient déçues. Mais nous avons autre chose à vous remettre aujourd’hui. Vous comprenez bien, monsieur Pecq-Vizard, que nous n’aurions jamais été déranger un homme comme vous qui a ses journées occupées par des conseils d’administration, pour ne lui verser que de l’espoir.

M. Pecq-Vizard ne sait où Marcel veut en venir. Son visage trahit de l’incertitude et l’incertitude, chez lui, s’appelle toujours méfiance.

Marcel cependant a ouvert sa serviette: il en a tiré non pas un chèque, mais trois liasses de billets.

--Voici ce que vous avez prêté à papa.

--C’est toi qui me le donnes?

--Moi, non. C’est papa qui vous le rend.

--C’est toi qui le donnes pour lui?

--Monsieur Pecq-Vizard, ça, c’est les affaires de la maison. Vous avez eu l’obligeance de prêter trente mille francs à mon patron. Comme j’ai repris ma place chez lui (avec de l’avancement), c’est moi qu’il a chargé de faire en son nom cette restitution.

--Si je t’ai posé une question, dit M. Pecq-Vizard, c’est que je m’intéresse tout de même un peu à votre situation...

--Comme vous nous l’avez prouvé bien des fois. Toutes les fois que, dans une situation florissante, nous avons fait appel à votre obligeance, nous avons constaté le vif intérêt que vous nous témoigniez.

--Tu veux dire?

--Je veux dire ce que vous avez dit vous-même tout à l’heure. Vous êtes venu au secours de papa sans savoir qu’il était à un moment difficile. Vous êtes plutôt l’ami des jours heureux. Ce n’est pas si mal que ça. Il y a tant de gens qui sont jaloux et qui supportent mal la prospérité des autres.

--Mon ami, je ne sais pas ce qui te prend: je t’ai posé là une question très naturelle. Il m’a semblé intéressant d’apprendre que tu étais en état de donner un coup de main à ton père.

--Monsieur Pecq-Vizard, même si nous n’avions pas opéré aujourd’hui cette petite restitution, vous auriez eu bientôt une occasion de constater par d’autres indices que nous n’étions pas si mal en point. Je comptais aller vous voir demain. Je croyais que vous étiez toujours dans les mêmes termes d’amitié avec papa...

--Mais où as-tu pris que mes sentiments aient changé?

--Vous êtes gentil, monsieur Pecq-Vizard. Vous avez déjà oublié votre petite scène d’hier?

--Je suis venu dire à ton père exactement ce que je t’ai dit tout à l’heure. Voyons, Maurice, est-ce que j’ai été aussi dur que ça?

--Non... non... mais tu m’as fait un peu de peine.

--Je te jure que ce n’était pas du tout dans mes intentions. Tu m’en veux?

--Non, je ne t’en veux pas. Ça m’a fait faire un petit retour sur moi-même. Moi aussi, il m’est arrivé d’être un peu dur pour des gens.

--Mais, qu’est-ce que c’est, Marcel, que cette merveilleuse affaire dont tu voulais me parler?

--Je vous répète: j’ignorais ces petites piques que vous aviez eues avec papa... Mais, quand j’ai mis cette affaire en train, je m’étais dit tout naturellement il faut que M. Pecq-Vizard soit avec nous.

--Dis-lui donc, Maurice, à ton entêté de fils, que je n’ai jamais cessé d’être avec vous! Tu entends, Marcel, tu viendras à mon bureau cet après-midi, de deux à cinq, je n’en bouge pas. J’ai des rendez-vous. Mais je donnerai des instructions pour que l’on te fasse entrer tout de suite.

--Et vos trente mille francs? dit Marcel.

--Ah! dit Pecq-Vizard en prenant les liasses, je n’y pensais même plus. Je ne te fais pas de reçu, Maurice. Je vais te rendre le tien, que j’ai sur moi. Ce n’est pas la peine que cette affaire laisse une trace... A tantôt, Marcel! Ce qu’il a pu me raconter tout à l’heure, ce gamin-là! Il n’y a plus d’enfants, ma parole!... Ne vous dérangez pas! Au revoir, Maurice. Je suis pressé, et vous avez à faire aussi!

Il s’en va, guilleret, de cette maison amie, où l’on dit à peine bonjour ou bonsoir, où l’on est vraiment comme chez soi.

--Il marchera, dit Marcel à son père. Il ne pouvait pas faire autrement que de me recevoir. C’était l’important. Il marchera, non par amitié pour nous, certes, mais parce que l’affaire est bonne. Il est impossible à une affaire de se présenter mieux...

--Au fond, Marcel, ce n’est pas un si mauvais homme...

--Non, mais ce n’est pas non plus un homme bon. J’ajoute qu’il ne me paraît pas très épatant comme homme d’affaires. Mais enfin il est loin d’être nul, et il n’y en a pas beaucoup de plus forts que lui... Le retour au bercail des trente billets l’a fait chavirer de bonheur. A ce moment, il était à nous. Pourtant, qu’est-ce que c’est que trente mille francs pour lui? Exactement rien. Et c’est un homme qui a la prétention de connaître «la valeur de l’argent»! C’est-à-dire qu’il aime l’argent comme un sauvage aime une idole, grossièrement, animalement... Cette espèce de passion cupide est évidemment une force...

On ne sait pas si M. Langrevin s’assimile bien les théories de Marcel, mais il est désormais entendu qu’il les approuve éperdument.

Cependant, Jacqueline, ayant terminé son travail, vient le soumettre à Marcel. Maurice Langrevin, d’un pas léger, va faire un tour dans les ateliers, dans «ses» ateliers.

--Ce n’est pas mal; c’est même très bien, dit Marcel, en examinant le rapport.

--Je souhaite que vous le trouviez bien...

Qu’est-ce qu’elle a à dire ça?

... Parce que c’est le dernier rapport que je ferai pour vous.

Il la regarde, ahuri.

--Papa a dû vous dire hier que j’avais été demandée en mariage.

--Il m’a dit aussi que ça ne vous plaisait pas.

--C’est ce que j’ai d’abord répondu. Et puis, j’ai réfléchi. Je me suis dit que je n’avais pas le droit de refuser ce qui était, en somme, pour moi une situation, qui ne permettrait pas évidemment de sortir mon père d’embarras, mais qui au moins ne me laisserait plus à sa charge.

--Je vous suis difficilement. Est-ce que ce que vous gagnez chez moi ne vous suffit pas? Est-ce que les avantages matériels que vous rapportera votre mariage--puisque vous dites que cela seul est en question--sont supérieurs à ce que peut vous rapporter votre situation ici?

--Certainement non, Marcel. Vous êtes très généreux.

--Alors je ne comprends pas...

--Je vais essayer de vous le dire. Vous savez que, dans la famille, il y avait le côté de votre papa, et les parents moins fortunés, dont nous sommes, mon père et moi. Quand vous habitiez seul, vous n’étiez plus du côté Langrevin. Maintenant que vous êtes rentré...

--C’est idiot, Jacqueline, ce que vous dites là. Je m’étonne qu’une fille comme vous se perde dans des idées pareilles. Je ne vois qu’une chose, moi, c’est qu’on travaillait bien tous les deux, et que vous allez me quitter.

--Je ne vous quitterai, bien entendu, que lorsque vous aurez trouvé quelqu’un d’autre...

--Je vous suis très reconnaissant.

--Voulez-vous que nous collationnions?

--Non, je verrai cela ce soir.

--Si vous n’avez plus besoin de moi ce matin, je vais rentrer à la maison.

--Vous n’avez plus de travail? Si, faites le dernier rapport.

--Je n’ai pas les chiffres exacts.

--Vous avez les chiffres approximatifs dans la tête. Faites-moi un projet avec des blancs. Nous le remplirons plus tard, quand j’aurai les documents.

--Bon. Alors je vais retourner par là.

--Écoutez un peu, dit Marcel, comme elle est sur le seuil de la porte... Je ne comprends rien, mais rien du tout à votre histoire.

Puis, brusquement:

--Ça va bien. Allez travailler...

Elle s’en va... Il est furieux...

Des chichis... des chichis... Les femmes sont bêtes!

Mais voici qu’arrive Cécile.

--Bonjour, Marcel!

--Bonjour...

--C’est comme ça que tu me dis bonjour?

Elle croit que cette mauvaise humeur de Marcel, c’est en son honneur. Il est si maussade qu’il ne veut pas d’abord la détromper... Mais, tout de même, ça ne serait pas gentil...

--Excuse-moi. Un petit ennui qui m’a passé par la tête.

Il s’approche d’elle et l’embrasse de son mieux, plus tendrement qu’à l’ordinaire, sans doute parce qu’il a la tête ailleurs.

--J’ai su par Florentin ce qui s’est passé.

Le nom de Florentin remet Marcel en équilibre, pour la défense et pour l’attaque.

--Je tiens à te dire que Florentin a un peu regretté de t’avoir parlé avec brusquerie...

--Oh! Il n’a pas été plus brusque que moi.

--Je suis sûr que tu le regrettes?

--Certainement.

--Tu dis «certainement» comme ça, mais dans le fond tu le regrettes vraiment. Hé bien, dis donc, mon petit Marcel, on m’a dit des choses intéressantes! Il paraît que tu es dans des affaires magnifiques!

--N’exagérons rien.

--On me l’a dit, et je suis sûre que c’est vrai.

--Je veux bien que cela soit, si cela te fait plaisir.

--Méchant! Tu penses que ça nous fait plaisir! Je vais même te donner un détail pour te montrer à quel point Florentin s’intéresse à toi. Sais-tu de quoi nous avons parlé hier soir? D’un mariage, d’un mariage superbe, la fille d’un magistrat, un ami de Florentin, qui possède tout un canton dans le Périgord.

--Très bien, très bien, ça va, ça va!

--Ne dis pas: ça va, avant d’avoir vu la jeune fille...

--Et le canton. Je ne veux pas d’un pauvre petit canton, avec sept ou huit communes.

--Papa, dit-il à M. Langrevin qui entre, que d’événements depuis hier! Cécile vient de m’annoncer mon mariage... Oui, un mariage extraordinaire... Des kilomètres carrés dans le Périgord. Seulement, je ne lui ai pas dit que j’étais engagé... Oui... avec quelqu’un qui ne possède rien dans le Périgord!

--Quel type! dit Cécile. On ne sait jamais s’il parle sérieusement ou s’il plaisante.

--Moi non plus, dit Marcel, rêveur, moi non plus, je ne le sais pas. Quelquefois, je crois que je plaisante, et je parle très sérieusement.

--Papa, dit Cécile, je voudrais bien aller dans ta chambre pour que tu me donnes les vieilles étoffes de maman, tu sais celles que tu as retrouvées pour moi.

--Allons-y. Comme ça tu ne me les réclameras plus.

Au fond, on ne saura jamais si cette idée d’emporter ces brocarts anciens était venue par hasard à l’esprit de Cécile, ou si l’éventualité d’un mariage prochain de Marcel ne l’avait pas poussée, comme à son insu, à mettre ces étoffes en lieu sûr, à l’abri des désirs possibles d’une bru.

Marcel reste en conférence avec lui-même. Mais les lambeaux de discours qu’il s’adresse doivent être un peu désordonnés. Il marche à droite, à gauche, de biais... Gustave le surprend au milieu de ses méditations ambulatoires...

Gustave porte sa gravité des grands jours, c’est-à-dire une expression de visage qui ne lui va pas très bien, et qui fatigue tout le monde.

On ne s’en alarme pas, car on sait qu’elle ne correspond pas fatalement à un événement de haute importance.

--Écoute un peu, dit-il à Marcel. Tu sais si j’ai de l’affection pour toi, croit-il bon d’ajouter, cependant que le jeune homme, par des gestes impatientés, le prie d’arriver au fait. Je veux te parler au sujet de cette petite... oui, ma petite Jacqueline. Elle me tourmentait depuis quelque temps. Je la voyais un peu comme ci comme ça. Je me demandais ce qu’elle avait. Tu connais mon caractère. Je suis l’homme de la précision. Il faut que je me rende compte des choses. La première fois qu’elle a refusé cet agent-voyer, elle m’a dit qu’elle voulait se consacrer à son art. J’ai commencé par admettre cette explication. Tu sais quels espoirs j’avais mis en elle, au point de vue de son dessin. Mais je me suis dit, après réflexion: «Ça, c’est une explication pour son père. Elle sait que, son dessin, c’est ma marotte à moi. Elle me dit ça pour que je la laisse tranquille...» Et, voilà que, hier soir, j’entre dans sa chambre, pour reprendre un journal qu’elle avait emporté... Elle n’était pas là... Et qu’est-ce que je vois sur sa machine à écrire? Une feuille où il y avait écrit: Marcel, Marcel, vingt fois, trente fois, cent fois... Alors, je me suis dit: Hé là! hé là! Attention au grain! Est-ce que cette petite se serait mis dans la tête des idées qui ne doivent pas y entrer? Tu comprends, moi, je suis un honnête homme. Je viens te prévenir. Je ne voudrais pas, toi qui as été si bon pour elle... Enfin il ne faudrait pas t’imaginer qu’il y a pu avoir dans notre tête une arrière-pensée pour une chose si irréalisable...

--Et qu’y a-t-il à faire à ça? dit Marcel, comme se parlant à lui-même...

--Il faut absolument que l’on décide cette petite à se marier. Il vaut mieux qu’elle s’en aille d’ici. Tu es le garçon le plus sérieux de la terre. Mais c’est pour elle... Si elle a une idée pareille dans la tête, il vaut mieux qu’elle s’en aille d’ici...

--Bon... bon... Je vais lui parler.

--Comment? Tu vas lui parler?

--Oui... Je lui parlerai... de ce mariage... Tiens, va donc te promener un peu; tu reviendras tout à l’heure. Qu’est-ce que tu veux? continue Marcel, en s’adressant d’apparence à Gustave. Quand il se présente une chose... grave, il n’y a pas à tergiverser. On en parle, on en parle!

En effet, il paraît assez pressé d’en parler. Il pousse Gustave jusqu’à la porte.

Puis Marcel va jusqu’à la petite pièce où la jeune fille est allée travailler.

--Jacqueline!

... Non, se dit presque tout haut Marcel. Il vaut mieux que je ne m’assoie pas. Je devrais la faire asseoir aussi. Pas de solennité...

... Jacqueline, dit-il à la jeune fille, vous me connaissez. Vous avez travaillé avec moi assez longtemps maintenant pour savoir qui je suis. Vous m’avez dit tout à l’heure que vous vouliez épouser ce garçon qui est agent-voyer... Vous m’avez dit aussi... que vous ne teniez pas spécialement à lui. Vous m’avez bien dit cela?

--Oui, Marcel, je vous ai dit cela.

--Je tenais à ce que ce point fût bien établi, parce que moi, j’ai à vous faire une proposition différente...

Elle le regarde, effarée...

--C’est d’épouser une autre personne... qui serait votre cousin Marcel, par exemple.

--Moi, balbutie Jacqueline, moi?

Elle a une figure de petite fille de quatre ans, perdue dans la rue...

--Mais naturellement, vous! Je ne songeais pas à me marier. Tout à l’heure, on est venu me proposer un parti. J’ai alors envisagé cette idée... de prendre femme. Et je me suis dit: Quelle est la femme avec qui je voudrais vivre? Ça n’a pas été long, comme réflexion. J’ai décidé de vous demander si vous vouliez de moi.

Elle le regarde avec des yeux implorants. Et l’on comprenait fort bien ce qu’ils voulaient dire: «Marcel, je vous en supplie, ne plaisantez pas. Je vous crois, je vous crois! Mais faites que je n’aie pas tort de vous croire!»

--Ma petite Jacqueline, dit Marcel, on s’attendrira quand on sera plus tranquille, et qu’on n’aura pas tous ces gens autour de soi... Car je ne suis pas du tout un type qui ne s’attendrit jamais... Jacqueline, écoutez: la plus grande joie que vous pourriez me faire, c’est de ne pas hésiter, de m’estimer assez pour vous dire que ma proposition est grave. Elle est brusque, mais c’est une idée que je ne formulais pas, et qui mûrissait en moi depuis que je vous connais. Alors ayez assez de confiance pour penser que je ne vous parle pas à la légère. Mettez simplement votre main dans la mienne, et dites-moi que c’est entendu. C’est entendu?

Elle met sa main dans celle du jeune homme. Elle essaie de lui dire oui... Même ce petit oui ne sort pas. Elle ne peut que pleurer. Marcel l’attire à lui, et lui pose sur les tempes le plus chaste des baisers... C’est agréable. Le baiser se prolonge et perd un peu de sa chasteté. Il faut se séparer, car des gens peuvent entrer d’un instant à l’autre. On reprendra cela à la prochaine occasion.

--Voyons, dit Marcel, en consultant son calepin. Nous sommes le 6 octobre. Il faut que le 28 nous soyons en Espagne. Il faudrait donc nous marier le 26...

Langrevin rentre avec sa fille...

--Tiens, dit-il, vous êtes là en train de travailler, Cécile, arrive un peu, que je te présente une cousine à toi...

--Pas seulement une cousine, dit Marcel. Une belle-sœur... Je t’ai dit tout à l’heure, papa, que j’étais engagé. C’était avec cette petite. Tu ne vas pas faire d’objections?

--Je sais que tu ne les tolérerais pas. D’ailleurs j’ai confiance dans ton choix.

On pousse Cécile et Jacqueline l’une contre l’autre. Elles s’embrassent sans difficultés. Gustave arrive. Pour une fois dans sa vie, il arrive bien...

--Gustave, dit Marcel, je sais que tu es très pris. As-tu quelque chose à faire le 26 de ce mois?

--Je ne pense pas...

--Hé bien, ne manque pas de te trouver, à onze heures, à la mairie du seizième. C’est pour le mariage de ta fille...

--Tu l’as décidée?

--Oui, mais elle n’épouse pas celui que tu voulais. Elle préfère se marier avec moi.

--Qu’est-ce que tu racontes?

Gustave se met à pleurer. Marcel voudrait être bien loin à ce moment-là, avec Jacqueline naturellement. Il songe que Gustave va être son beau-père, et n’en éprouve aucun supplément de satisfaction. Il n’ose pas penser que la grosse Mathilde sera sa belle-mère. Elle va arriver de Nancy. Il y aura huit jours terribles. Marcel est décidé à se montrer de l’amabilité la plus grande, et à semer tous ces gens en vitesse.

Gustave avait oublié de dire bonjour à Cécile. Il ne la trouve pas exubérante, et communique son impression à mi-voix à Marcel.

--Ça n’a pas l’air d’enchanter ta sœur, ce mariage-là?

--Elle s’y fera. Je me suis bien fait au sien.

Gustave, pour affirmer son existence, se doit d’éprouver encore quelques craintes scrupuleuses...

--L’aimes-tu assez pour faire son bonheur?

Marcel a envie de lui dire: «Fiche-moi la paix.»

--Sois tranquille, nous serons très occupés l’un et l’autre. Nous n’aurons pas le temps d’être malheureux.

Puis il demande la permission d’aller travailler avec sa jeune collaboratrice. Il a prouvé qu’il aimait le travail. Il ne l’a jamais aimé autant que ce jour-là.

E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--5-1927.

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