Les moyens du bord

Part 5

Chapter 53,951 wordsPublic domain

--Ah oui, c’est mon proprio. Il y a une petite chose pas régulière dans le bail, et il voudrait bien en profiter pour m’augmenter.

--Et tu vas te laisser faire? dit Jean.

--Il n’est pas question de ça. Mais je me demande si je vais pouvoir lui placer des actions. Je te laisse un instant, mon vieux.

--Va... va... Vous travaillez avec Marcel? demande Jean à Gustave, après que le jeune homme est sorti.

--Oui, dit Gustave, il m’a proposé de lui donner un coup de main. Pour le moment, je ne lui suis pas d’une grande utilité. Seulement, comme il n’a pas encore de garçon de bureau et que, bien entendu, il ne voudrait pas me faire porter une livrée, nous avons trouvé une combinaison. Je vais vous expliquer...

Il sort et rentre peu après, rapportant de l’antichambre une casquette galonnée.

--Je pose cette casquette sur la table de la pièce d’entrée, comme si le garçon de bureau était en course. Je me promène dans le vestibule, non comme un employé, mais comme un ami de la maison qui attend que le patron soit libre... Je dis aux visiteurs que le garçon est sorti et que, pour ne pas les faire attendre, je vais les annoncer à mon ami Marcel... N’est-ce pas, à cinquante-trois ans, en attendant un emploi plus conforme à mes aptitudes, il aurait été un peu dur de coiffer une casquette galonnée pour la première fois de sa vie?

Ce disant, il avait mis timidement la casquette sur sa tête.

--Mais, dit Jean, ce n’est pas forcément une casquette de garçon de bureau. Ça vous donne un petit air militaire.

--Vraiment? dit Gustave flatté. Je vous dirai que, comme tour de tête, elle est bien à ma mesure: c’est moi qui suis allé l’acheter. (Par hasard sans doute, il s’est dirigé du côté de la glace.)

--Elle vous va bien, dit Jean.

--Vous trouvez?

--Vous me faites l’effet d’un de ces officiers étrangers qui suivent les grandes manœuvres...

Gustave semble oublier de retirer la casquette. Il se promène d’un air nonchalant. Il se trouve de nouveau devant la glace...

--Si je me faisais faire une photo rien que du buste, ça n’aurait pas l’air d’une casquette de livrée. Je connais un petit photographe à Neuilly. J’enverrai la photo à ma femme.

--Votre famille n’est plus à Paris?

--Ma femme est retournée à Nancy dans notre immeuble. Il y avait un appartement vacant. Et, sur place, elle surveille mieux ses intérêts.

--Et vous êtes resté à Paris?

--Il m’est difficile de m’éloigner. C’est le centre des affaires. Ma fille travaille avec Marcel.

--Oui, j’ai été présenté à Mlle Jacqueline.

--Elle avait de grandes dispositions pour le dessin, mais ses professeurs, qui ont des partis pris, ne l’ont pas encouragée. Je voudrais bien la marier... Elle a été demandée par un agent-voyer. Elle ne veut répondre ni oui ni non, mais ça n’a pas l’air de l’emballer... Mes deux fils, eux, sont avec leur mère.

--Vous avez un grand garçon, je crois?

--Il a vingt et un ans. Il avait préparé Centrale. Mais il a dû y renoncer...

--Raison de santé?

--Non... L’examen d’entrée... Il s’est présenté deux fois. Et il se trouve--c’est une loterie--que les questions qu’on lui a posées étaient précisément dans une partie du programme qu’il avait moins approfondie... Maintenant, a-t-il la bosse des sciences? Nous l’avons mis dans une maison de commerce à Nancy.

--Et il réussit un peu?

--On ne peut pas encore dire. Moi, n’est-ce pas? j’ai toujours eu de grandes aptitudes pour les affaires. Et si j’avais eu... le nerf de la guerre!... Edmond, en tout cas, est très doué, mais nous ne savons pas encore pour quoi... Quelquefois ça se déclare très tard. Mon grand-père maternel est resté jusqu’à soixante ans sans s’imaginer qu’il avait une vocation de peintre. Vers la soixantaine, il s’est mis à dessiner. Malheureusement, dès qu’il a commencé,--coïncidence--il est devenu presque aveugle.

--Croyez-vous que Marcel en ait pour longtemps? demande Jean en regardant sa montre...

--Vous avez une assez belle montre, mais ça ne vaut pas mon chrono...

--Votre chrono?

--Certificat A de l’observatoire de Genève.

Jean s’incline, à tout hasard, poliment.

--J’ai été obligé de m’en séparer momentanément. Le Crédit Municipal ne m’a donné là-dessus qu’une somme dérisoire. Le boîtier n’était qu’en argent, et ils n’ont pas fait attention au certificat. Au fond, la somme étant faible, il me sera plus facile de le dégager. Et puis, il était arrêté...

--Il ne marchait pas bien?

--Je vois que vous n’avez pas étudié de près ces instruments de précision. Des outils de cette qualité, ça ne se juge pas à la marche, mais à la fabrication. Quand je l’aurai dégagé, ne croyez pas que je le ferai réparer à Paris: la première patte d’horloger venue ne doit pas toucher à cette petite merveille. J’aurai à cette époque des disponibilités, et j’irai à Genève, mettre cette montre entre les mains de l’artiste qui l’a établie.

Cependant Marcel traverse la pièce, accompagnant le propriétaire, avec qui il est parfaitement d’accord, et à qui il a placé trente-cinq mille francs d’actions.

--Hé bien! dit Jean, quand il se retrouve seul avec Gustave, il a fait des progrès, notre petit Marcel? Qu’est-ce qu’en dirait le père Langrevin?

--Oh! Le père Langrevin... Il est bien occupé en ce moment!

--Qu’est-ce qu’il y a donc?

--Ses affaires ne vont pas toutes seules... Marcel n’en sait rien. J’évite de lui parler de son papa...

--Comment? je tombe de mon haut! La librairie Langrevin ne marche plus?

--Je ne vais pas jusqu’à dire ça... Il y a des bruits...

Marcel revient avec une visiteuse imprévue. C’est madame Tury-Bargès, sa sœur. Il l’a trouvée qui arrivait sur le palier, au moment où il reconduisait le propriétaire.

Jean comprend qu’il vaut mieux les laisser seuls. Il s’en va après avoir salué et emmené Gustave, si intrigué qu’il oubliait toute discrétion et ne pensait plus à quitter la place.

--Eh bien, Marcel, dit Cécile, tu ne m’embrasses pas?

Marcel, sans hésitation, mais sans élan, s’approche d’elle et l’embrasse. Cécile le serre dans ses bras avec une tendresse que Marcel s’efforce de ne pas décourager.

--Tu as bonne mine, dit-elle. Il me semble que tu es plus fort. Tes épaules se sont élargies.

--Un peu, dit Marcel.

Puis, d’un ton qui ne veut être ni trop sec, ni ému:

--Comment va papa?

Cécile hésite avant de répondre. Oh! une toute petite hésitation, suffisante cependant pour que, dans l’esprit de Marcel, passe un petit soupçon d’inquiétude, trop léger pour germer...

--Papa n’est pas mal... Il a un peu vieilli...

... Florentin m’a un peu inquiété ces temps-ci. Ses migraines...

Elle n’a certainement pas cherché à détourner la conversation sur un autre sujet. Si elle parle de l’état de Florentin, c’est qu’elle croit ingénument que son frère peut prendre quelque intérêt à ce bulletin de santé.

Puis elle regarde autour d’elle.

--Tu es bien installé ici...

--Ça commence...

--Tu as l’intention de rester dans cet appartement?

--Je pense. C’est si difficile à trouver!

Tout ça, c’est de la conversation utile; ça évite un froid.

Une faible femme, dans ces situations embarrassantes, a la ressource de se trouver un peu brisée, d’avoir les jambes coupées, ce qui lui permet de prendre un siège, d’être aussi légèrement oppressée... avec un vague sourire de bonne volonté courageuse...

--J’étais un peu émue, tu sais, à l’idée de te revoir.

Ceci dit, sans lâcher ce sourire, expression un peu «chiquée» d’un sentiment peut-être sincère après tout.

--J’étais un peu émue... Toi, je suis sûre que tu l’étais moins.

Marcel tient à dire: «Mais si!» en tâchant que cette protestation ne fasse pas chavirer l’entretien dans une molle tendresse, qu’il tient absolument à éviter.

--Tu sais, dit Cécile, que nous avons été très inquiets sur ton compte... Papa nous avait dit... Oui, enfin, avec nous, ça ne tirait pas à conséquence... Papa nous avait dit ce qui avait provoqué ton départ... Je n’ai pas besoin d’ajouter que c’est resté entre nous.

A la bonne heure! Voilà qui va donner un peu de ton à ce doucereux entretien!

--Vous avez bien fait de garder ça en famille! dit Marcel, en haussant malgré lui la voix. Ce n’était fichtre pas reluisant. Et ton mari, vis-à-vis des gens, pouvait être gêné par cette aventure fâcheuse de son petit beau-frère.

--Oh! tu te méprends beaucoup... sur nos raisons, dit vaguement Cécile.

La conversation s’est engagée dans une mauvaise route. La sœur de Marcel tient visiblement à rebrousser chemin.

--Tu as l’intention de venir voir papa?

La question embarrasse Marcel, d’abord parce que lui-même n’est pas fixé. Il ne s’est pas interrogé là-dessus.

--Oui... Je viendrai ces jours-ci... Est-ce que c’est papa qui a demandé à me voir?

--Non. Nous n’avons pas voulu lui parler de toi. Je ne sais même pas s’il sait que tu es à Paris. Mais il peut l’apprendre d’un jour à l’autre. Et il se demandera pourquoi tu ne viens pas à la maison.

--Il devra bien penser que c’est à moi d’attendre qu’il m’appelle.

--Tu n’as pas à attendre que ton père t’appelle, dit la sœur aînée. Je te dis qu’il vaut mieux que tu viennes de toi-même.

--Je ne viendrai pas de moi-même. Ce n’est ni par entêtement, ni par orgueil. Si papa veut me voir, il saura bien me faire venir.

Cécile insiste. Pour le monde, il n’est pas convenable que le fils et le père soient fâchés.

On ne peut pas dire qu’elle démasque ses batteries. Elle n’a pas vraiment dressé de batteries. Le sentiment qui domine en elle, c’est le désir bien naturel de faire cesser une brouille dans la famille. Il est certain aussi qu’elle pense à la situation de son mari... Si le monde apprend que Langrevin père et fils sont fâchés, il n’en résultera rien de bon pour Florentin... Jusqu’à ce moment, personne n’a su que Marcel avait quitté la maison paternelle. La version officielle est que le fils Langrevin est parti, sur l’ordre du chef de famille, à l’étranger, pour apprendre les affaires. Mais si l’on vient à savoir qu’il est à Paris et ne voit pas son père, qu’est-ce que pourra dire alors la famille?

Cécile hoche la tête. Marcel regarde très loin devant lui, mais aucune solution nette ne se dessine à l’horizon. Il faut pourtant savoir ce que l’on va faire.

--Écoute, Cécile, pour quelque temps, pour un temps indéterminé, je veux mener une existence séparée. Excuse-moi si cela fait du tort à ton mari.

--Il n’est pas question de cela.

--N’en parlons pas, tu as raison. D’ailleurs, tu as raison aussi de t’en préoccuper. Sache que j’ai pris la résolution très ferme de mener une vie à part, une vie que je me serai faite moi-même, sans le secours de papa. Et j’ai même l’intention de renoncer--je te le dis en passant--à tous les avantages matériels qui pourraient me venir de notre père.

--Oh! les avantages matériels! dit Cécile, avec un peu d’ironie mélancolique.

Cette fois, le soupçon vague a pris plus de consistance et de poids. Il ne s’envole pas, comme celui de tout à l’heure.

--Qu’est-ce que tu veux dire?

Cécile bat en retraite.

--Je dis que, moi non plus, je ne songe pas à ces avantages matériels.

--Mais tu avais l’air de dire autre chose?

--Je ne sais pas ce que tu as compris.

Marcel s’est peut-être trompé. En tout cas, il faut revenir à la profession de foi commencée.

--Ma résolution est tout à fait arrêtée. Je ne viens pas dire que je ne vous reverrai jamais.

--Grand merci!

--Tu es bête. Bien sûr que je vous reverrai, mais je tiens à achever mon émancipation. Quand elle sera complète, je rentrerai chez nous, avec l’indépendance que j’aurai conquise.

--J’espère, dit Cécile en se levant, que ton parti n’est pas aussi définitif que tu veux bien le dire, et que tu ne seras pas long à revenir à nous.

--Je ne veux pas t’empêcher de garder cet espoir. Et j’aime autant que l’on ne se quitte pas sur des paroles trop graves.

Ils s’embrassent, cette fois machinalement, comme un frère et une sœur, avec cette indifférence qui correspond peut-être, mieux que des effusions, à des sentiments d’affection solide et inconsciente.

Comme elle est sur le pas de la porte:

--Amitiés à Florentin, dit Marcel, au prix d’un assez grand effort.

Cécile partie, Marcel fait revenir son état-major, Jean, Jacqueline et Gustave.

--Ma petite sœur est venue me proposer de me réconcilier avec papa. Elle l’a fait par gentillesse, mais aussi parce que ma séparation, quand on saura que j’habite Paris, est de nature à étonner les gens, à faire supposer des choses!... Or, rien ne doit éclabousser l’hermine de M. Tury-Bargès.

--Et qu’est-ce que tu as répondu? dit Jean.

--Que je voulais faire ma vie tout seul, et que je renonçais même à la succession de mon père. Elle a même eu à ce propos un petit tiquage qui m’a surpris, comme si elle voulait dire que les avantages matériels qui pourraient me venir de mon père n’étaient pas aussi considérables que je le supposais. Je lui ai demandé de s’expliquer. Et il me semble maintenant qu’elle a détourné la conversation.

--Tiens! dit Gustave, précisément, hier, j’ai entendu quelque chose qui m’a étonné...

--Quoi? dit vivement Marcel.

... Il est bête, ce Gustave avec son air mystérieux et important. S’il sait quelque chose, qu’il le sorte!

--On m’a dit que les affaires de ton père...

Voilà qu’il s’arrête. Il suspend son effet. Quand il lui arrive par hasard d’être écouté, voyez comme il en profite!

--Les affaires de mon père? Parle donc! Qu’est-ce qu’on t’a dit?

--Il paraît, reprend Gustave intimidé, que ça ne va pas comme il voudrait...

--Et qu’est-ce qui t’a dit ça? hurle Marcel, comme s’il était prêt à passer Gustave à tabac.

--Attends que je retrouve...

Marcel trépigne, comme lorsqu’il était gosse...

--Oh, tu vas me faire le plaisir de retrouver!

--Je crois que c’est Durol, le comptable de la banque Lombier...

--Et qu’est-ce qu’il t’a dit?

Marcel est toujours impatient, mais plus doux. Il sent qu’il est sur la voie des aveux.

--Je lui parlais de la maison Langrevin, parmi celles que je considérais comme d’une solidité à toute épreuve. Il a fait une moue qui m’a surpris.

--Et tu ne lui as pas demandé d’explications?

--Si, mais il a eu l’air de ne pas vouloir m’en donner.

--Eh bien! je te réponds qu’il m’en donnera à moi! Tu vas venir le voir avec moi.

--Est-il encore à son bureau?

--S’il n’y est plus, je saurai bien le rejoindre, où qu’il soit!

... Je vais prendre mon chapeau dans ma chambre.

--En effet, dit Gustave à Jean et à Jacqueline, il doit y avoir quelque chose d’assez grave. Ce que je n’ai pas dit à Marcel, c’est que j’ai vu son père il y a quinze jours. Son attitude était différente. Lui qui a toujours l’air de ne pas m’écouter, il m’a demandé un conseil sur une affaire de Bourse... J’espère qu’il ne l’a pas suivi... La personne qui m’avait renseigné, et qui ne se trompe jamais, n’avait pas mis dans le mille cette fois-là.

--Es-tu prêt? dit Marcel, qui entre en courant... Au revoir, Jean, excuse-moi!

--Je descends avec toi.

--Au revoir, ma petite Jacqueline!

--Vous ne lisez pas mon travail?

--Ce soir, ce soir!

--Vous m’avez dit que c’était très pressé.

--Oui, oui! mais il y a quelque chose de plus pressé encore... Allons, Gustave, grouille-toi!

Tribunal de famille.

M. Tury-Bargès siège dans le cabinet de M. Langrevin.

Assesseur: Henri Girbel, le jeune éditeur très moderne. M. Girbel a épousé la sœur de M. Tury-Bargès. Il bénéficie moralement de la situation honorifique de son beau-frère. Il est tout naturel qu’il s’emploie à la consolider.

Ce souci de la situation est une haute vertu bourgeoise, la principale, l’essentielle. Elle est pratiquée, proclamons-le, par les générations nouvelles, aussi parfaitement qu’elle l’était jadis. En honneur dans chaque famille, elle sauvegarde magnifiquement la tenue et la dignité générales de la société.

M. Tury-Bargès est long et blond. M. Girbel est petit et brun. Ils sont de même race. Tous deux pensent bien et juste. Ils ont le sens des réalités, c’est-à-dire la crainte saine du changement. Ils adopteraient volontiers la maxime: «On sait ce que l’on quitte: on ne sait pas ce que l’on prend.» Étant donné surtout que ce qu’ils quitteraient constitue déjà un lot des plus satisfaisants.

Ils ont en somme des opinions inattaquables. Il existe malheureusement beaucoup de gens moins fortunés dont l’opinion, tout à fait contraire, se trouve également au-dessus de la discussion. D’un côté et de l’autre de la barricade, il se forme constamment des écrivains et des penseurs dont la fonction est d’habiller de justifications élevées l’un et l’autre point de vue. Car il sied que, dans une société civilisée, les intérêts opposés, quand ils s’affrontent, ne combattent pas complètement nus.

--Monsieur Langrevin n’est pas là? a demandé M. Tury-Bargès au garçon de bureau.

--Il a dit qu’il ne serait pas long à rentrer.

--Notre rendez-vous, dit le magistrat, était pourtant fixé à trois heures. Je vous demande pardon, mon cher Henri.

--Mais voyons! voyons! dit poliment M. Girbel.

Émile s’est retiré. Il comprend que ces messieurs ont à se dire des choses auxquelles il s’intéresserait peut-être, mais qu’on ne dira certainement pas devant lui.

--Cécile ne tardera pas à rentrer. Elle a pris la voiture pour aller...

--Oui... voir son frère. Elle est allée le consulter au sujet de l’objet qui nous occupe?

--Mais non. Il n’a pas à être consulté là-dessus.

--Je me disais aussi...

--Il s’est retranché lui-même de la famille. Il n’a pas à prendre part à nos délibérations. Non, si ma femme est allée chez lui, c’est pour lui demander de venir voir son père, de temps en temps. Car leur brouille, trop apparente, donnerait naissance à des commentaires qu’il vaut mieux ne pas susciter.

Cécile entre sur ces mots. Elle rend compte de sa mission.

--Enfin, dit M. Tury-Bargès, occupons-nous de ce qui nous amène ici. C’est plus important et plus urgent que tout. Nous sommes ici pour confirmer en présence de mon beau-père la décision que nous avons prise, et que nous n’avons pu prendre--je veux le dire bien haut--que grâce à la bonne volonté d’Henri. Je tiens à l’en remercier.

--Pour moi, dit Girbel, je rendrai hommage à votre lucidité, qui nous a permis d’aller très vite, et sans hésitation, vers le parti le meilleur.

--Florentin, dit Cécile, a été admirable.

--Et vous, chère amie, vous m’avez parfaitement secondée.

Allons! Allons! Ils sont tous bien contents d’eux-mêmes! Il ne reste plus qu’à attendre l’avis de M. Langrevin.

Les actions de grâces ne sont pas terminées, et l’on remercie encore M. Girbel.

--Mais je ne risque rien, chers amis. La combinaison que j’ai proposée est avantageuse pour tout le monde.

--Il faut, dit Florentin à sa femme, que votre père ait perdu la tête. Il sait que nous devions être ici à trois heures pour arranger ses affaires. Il est plus de trois heures vingt. Vraiment, cette façon d’agir, qui aurait été excusable quand ses affaires allaient leur train, devient un peu singulière, maintenant que nous avons pris en main le soin de ses intérêts.

--Quelqu’un vient d’entrer, dit Cécile. C’est lui sans doute...

Non, ce n’est pas lui. Émile apporte la carte du conseiller Chasselin, qui n’a pas rencontré M. Tury-Bargès à son domicile, a su que le magistrat était chez son beau-père, et s’est permis de venir le trouver.

On fait entrer M. Chasselin. Comme ce n’est pas une affaire de service qui l’amène, mais une question toute personnelle, concernant M. Tury-Bargès, il peut parler devant Cécile et M. Girbel, qui sont de la famille.

S’il a pris liberté de relancer ainsi M. Tury-Bargès, c’est que le motif de sa démarche est assez grave...

Le conseiller Chasselin est un homme encore jeune. Il a les mouvements gracieux d’un danseur professionnel, plutôt à la manière de Vestris qu’à celle d’un professeur de charleston. C’est à regret sans doute qu’il ne ponctue pas ses phrases de jetés-battus et d’ailes de pigeon. Mais ses propos s’accompagneraient mal d’une telle fantaisie.

Il a entendu, la veille, dans un dîner d’amis, parler du prochain mouvement.

Quelqu’un disait que le nom de M. Tury-Bargès ne manquerait pas de s’y trouver.

C’est alors qu’une autre personne, qu’il ne se hasarde pas à nommer, crainte (dit-il) de confusion, c’est alors que quelqu’un a dit que M. Langrevin avait des ennuis commerciaux. Bien entendu, M. Chasselin a poussé les hauts cris, et a déclaré que la maison Langrevin était inébranlable.

Mais, comme cet ami fidèle ne se trouverait pas toujours là pour protester et remettre les choses au point, il a tenu à prévenir sans retard M. Tury-Bargès, afin qu’il prenne lui-même ses précautions contre les malveillants racontars.

M. Tury-Bargès, dans sa réplique, n’a pas un instant l’air de croire qu’à ce dîner les choses aient pu se passer d’une autre façon...

Pas un mot de lui ne peut faire supposer qu’il mette en doute l’énergie des protestations de M. Chasselin.

Il est très ému du zèle amical qui a provoqué la démarche de l’excellent conseiller.

Et rien dans les paroles de l’orateur ne permet de croire qu’il ait soulevé un instant dans son esprit cette hypothèse que la visite de M. Chasselin puisse être due à une innocente curiosité. Il est très heureux que cette démarche ait été faite, et de pouvoir fournir à M. Chasselin tous les renseignements nécessaires pour répondre aux colporteurs de faux bruits et aux calomniateurs...

... Ce qui a pu donner naissance à ces racontars, c’est peut-être la faillite de la librairie Moulisse, de Lyon, dont M. Langrevin était le plus fort créancier. Mais la somme que M. Langrevin avait prêtée à Moulisse représentait simplement un bénéfice important que la maison de Paris avait réalisé dans des affaires faites en commun avec cette librairie de Lyon. Il ne s’agit pas là d’une perte, mais d’un manque à gagner. M. Langrevin, étant le principal créancier de Moulisse, rachètera l’affaire de Lyon en payant les autres créanciers. Finalement, la librairie Langrevin rattrapera largement tout ce qu’elle aura mis dans cette entreprise qui est excellente en elle-même, et qui avait été, il faut le dire, très mal conduite par ce Moulisse, de Lyon.

M. Chasselin paraît enchanté de ces explications. Sur le pas de la porte, il forme des vœux ardents pour que M. Tury-Bargès fasse partie du prochain mouvement. Mais Florentin, toujours suivi des yeux et admiré par sa femme et son beau-frère, paraît bien au-dessus de toutes ces préoccupations: une commission de revision du Code Commercial absorbe en ce moment toutes ses pensées. Son existence est vouée au travail et à l’amélioration lente et patiente des formes de la justice humaine. Les récompenses viendront à leur heure. Il n’a pas le droit de perdre son temps, il ne dira pas: à les solliciter, mais même à les espérer.

M. Chasselin, à l’extrême fin de sa visite, déclare que M. Tury-Bargès est une des grandes figures de la jeune magistrature actuelle. M. Tury-Bargès lui répond par un compliment aussi exagéré.

M. Chasselin parti, M. Tury-Bargès vient se rasseoir à son banc, où il reçoit les félicitations des membres de sa famille.

Il n’a d’ailleurs pas altéré la vérité. La maison Langrevin se tirera d’affaire. Il n’a pas dit à M. Chasselin par quels moyens. Mais tout est réglé. La somme nécessaire pour désintéresser les autres créanciers de Moulisse et racheter la maison de Lyon, cette somme de deux cent mille francs environ, M. Girbel la tient toute prête. Les conditions définitives de l’opération vont être arrêtées en présence de M. Langrevin.

Le voici enfin, accompagné de son vieux caissier Nodel.

Le père de Marcel a vieilli. Ses gros sourcils noirs font ressortir davantage la fatigue de son visage.

Il est intéressant, quand on contemple en spectateur une grosse partie de baccara, de suivre les mouvements du jeu sur la figure des banquiers. Presque tous, bien entendu, se surveillent. Ils font, à cause des assistants, un grand effort vers l’impassibilité. Mais les fakirs de l’Inde sont mieux dressés à cet exercice, qui leur est d’ailleurs plus aisé: leur indifférence, pourrait-on dire, vient précisément de ce qu’ils ne font pas de «différences».