Part 4
Il était veuf maintenant depuis dix ans. Le coup avait été terrible, mais il s’en était remis assez vite. Il s’habitua en somme aisément à ne plus voir la pauvre créature souffrir à ses côtés. Mais, chaque fois qu’il parlait d’elle, ses grands yeux noirs s’assombrissaient de vraies larmes. C’était si impressionnant qu’on se gardait désormais d’évoquer cette séparation navrante. Et tout était mieux ainsi.
Marcel, en arrivant à Bordeaux par le train du matin, alla retenir une chambre à l’hôtel, puis se rendit chez M. Isidore. Il pensait qu’en se présentant chez lui vers dix heures, il ne serait pas trop indiscret.
Mais M. Isidore était déjà sorti. Bastien, le valet de chambre, accueillit jovialement Marcel, avec qui il avait fait connaissance l’année précédente, et dont il avait apprécié la générosité. Il apprit au jeune homme que, tous les matins, vers midi, M. Isidore se trouvait à l’apéritif, à la terrasse d’un café très achalandé des allées de Tourny.
M. Isidore menait une vie plutôt simple. Il avait acheté, deux ans auparavant, une auto d’occasion qui datait d’avant la guerre, et qui avait pris, tout de suite, devant sa maison, l’aspect sérieux d’une vieille voiture de famille.
M. Isidore avait donc son auto, moins pour sa commodité--car il aimait circuler à pied dans les rues de Bordeaux,--que par une sorte de dignité d’homme cossu, qui comprend que maintenant, avec les mœurs nouvelles, il faut avoir sa voiture, mais qui cependant n’a rien d’un faiseur, et ne cherche pas à éblouir les gens avec ces longues six-cylindres neuves, qui représentent parfois à elles seules toute la fortune, et même plus que la fortune de leurs propriétaires.
Il retrouvait de bons camarades à la terrasse du café. Il ne recherchait pas les plus riches, mais, sans affectation, il s’était écarté doucement de ceux qui n’avaient pas réussi.
M. Isidore n’avait pas une réputation d’avare. Mais l’argent ne lui coulait pas entre les doigts.
Il n’appartenait pas à cette époque d’hommes d’affaires disparus, où l’on engageait un employé parce qu’on l’avait vu ramasser une épingle. Il n’était pas non plus de ces fous, qui envoient des capitaux devant eux, sans compter, pour appeler et ramener d’autres capitaux. Il pensait bien, que pratiqué de l’une ou de l’autre manière, le jeu n’est pas si aisé et si simple, qu’il ne s’agit pas d’être une fois pour toutes ou aventureux, ou ménager de ses fonds.
En vieillissant, sa roublardise était devenue de la sagesse. Pendant ses années de réussite, il n’avait pas, fort heureusement pour lui, songé à codifier la méthode inconsciente qui avait fait sa fortune...
Il ne s’en était rendu compte que bien plus tard, au moment où sa philosophie des affaires ne risquait plus, par une prétention pédante, d’entraver l’heureux développement de ses opérations.
Marcel avait été presque content de ne pas rencontrer tout de suite M. Isidore. Et pourtant, la veille au soir, il lui semblait que le train n’allait pas assez vite, tant il était impatient d’avoir un entretien avec le banquier.
Entretien très vague d’ailleurs, et que le jour matinal, qui éclaire mieux la vie, l’invitait crûment à préciser.
L’année précédente, il avait eu avec M. Isidore des conversations assez longues, d’après lesquelles il lui semblait que le banquier appréciait chez les jeunes gens l’allant et l’audace. Il se disait qu’il accueillerait avec sympathie un fils de famille qui s’était dégagé du joug paternel.
Maintenant, à la réflexion, il n’en était plus aussi sûr. M. Isidore devait avoir le respect des situations assises. Il approuverait moins le goût du risque chez un jeune homme qui avait son pain tout cuit.
Car le proverbe: «Qui ne risque rien n’a rien» peut se compléter d’un autre adage aussi sûr: «Qui n’a rien ne risque rien.»
M. Isidore lui dirait sans doute: «Mon ami, rentrez donc chez vous», et ne se soucierait pas de mécontenter le père Langrevin en donnant asile à son fils en rupture de ban.
Marcel craignait que dans une heure l’insuccès de sa démarche ne fût un fait accompli. Alors il n’était pas fâché d’avoir encore un peu de répit.
Il eut un instant l’idée de passer cette heure à préparer son entrée en matière et le développement de sa plaidoirie... Puis, autant par raison que par indolence, il se dit qu’il valait mieux s’en remettre au hasard et ne pas avoir l’air de réciter un discours appris.
D’ailleurs, cette attente fut brusquement écourtée par la rencontre au coin d’une rue de M. Isidore lui-même qui, avec un besoin bien méridional de manifestations, fit de sa petite surprise véritable une grande scène de bras levés au ciel et de stupéfaction.
Il ne se calma que lorsque Marcel lui eut dit qu’il se trouvait précisément à Bordeaux pour le voir.
--Parfait! Parfait! Qu’y a-t-il pour votre service?
Mais cette comédie d’obligeance était moins bien jouée que la précédente. On se demandait si quelque petite inquiétude secrète ne gênait pas l’acteur dans sa conviction.
--Tenez... Nous allons prendre l’apéritif ensemble. Ce qui est une façon de parler, parce que moi, je ne prends que de l’eau minérale.
Tous deux se dirigèrent vers les allées de Tourny. Ils n’étaient dégagés d’esprit ni l’un ni l’autre, à en juger par l’empressement qu’ils mettaient à ne pas laisser tomber la conversation, à parler de Bordeaux, de l’animation croissante de la ville, des Américains, et de divers sujets qui leur tenaient aussi peu à cœur.
Quand ils furent installés à la terrasse...
--Vous avez devant vous un enfant prodigue, dit Marcel en tâchant de prendre un ton léger...
Et, comme M. Isidore s’efforçait de sourire en attendant la suite...
--Oui, dit Marcel, j’ai quitté ma famille hier. Je ne dis pas que ça soit sans espoir de retour... Je ne m’entendais plus avec mon père. Rien de grave d’ailleurs... Une résolution que j’avais prise depuis quelque temps déjà... Je veux faire ma position moi-même...
Il eut tout à coup l’impression qu’il fallait dissiper une certaine anxiété.
--J’ai un peu d’argent devant moi; ce qui me permet de ne pas presser les événements...
M. Isidore avait assez de tact pour ne pas changer son attitude, un peu réservée, trop vite après cette déclaration rassurante. Pourtant il ne fallait pas perdre de temps pour faire téléphoner à Bastien qu’il y aurait un invité à déjeuner.
Le banquier ne conseilla pas à Marcel de retourner dans sa famille. Il se doutait que ce conseil ne serait pas suivi. Au temps de sa jeunesse, il aurait craint sans doute de mécontenter M. Langrevin en ne mettant pas d’entrave à la rébellion de son fils. Mais l’âge et la fortune lui avaient donné un esprit plus indépendant.
Il n’encouragea ni découragea le jeune homme. Et, si celui-ci avait eu davantage l’habitude des hommes, cette attitude «expectante» lui eût semblé un bon signe.
Elle indiquait que M. Isidore ne repoussait pas l’idée de favoriser les projets de Marcel. Autrement il aurait feint un pessimisme qui l’eût dispensé d’agir, ou un optimisme fait de paroles vaines, destiné poliment à procurer à l’interlocuteur le plaisir passager de l’espoir.
Séance tenante, M. Isidore présenta Marcel à deux personnes éventuellement utiles. Puis ils rentrèrent à la maison.
La fortune avait gâté M. Isidore. Mais elle ne lui avait jamais accordé la faveur d’avoir une bonne table. Il est vrai qu’elle l’avait gratifié du don avantageux de ne pas s’apercevoir que chez lui on mangeait mal. Ceci d’ailleurs était la cause de cela. Après des œufs sur le plat, fort secs et trop salés, on servit un gigot de mouton assez plantureux, mais qui ne reniait pas ses origines, et rappelait trop aux convives les qualités du précieux ruminant, qui nourrit les hommes et les réchauffe de sa laine. Un quart de camembert tourna autour de la table, et s’en fut comme il était venu. Il semblait bien, d’après le jaune solide de sa tranche, que ce n’était pas la première fois qu’il rentrait bredouille au garde-manger. Puis on apporta de petites pêches et des prunes vertes. M. Isidore, Marcel une fois servi, en remplit aux trois quarts sa propre assiette, en déclarant qu’il adorait les fruits.
Marcel, quand on passa au bureau-fumoir, eut bonne envie de prendre les devants par une affirmation de principe, en disant bien haut qu’il ne fumait pas le cigare. Il craignait en effet de voir arriver un de ces petits cigares de famille, rachitiques et craquants. Mais le hasard avait voulu que M. Isidore, au cours de sa vie, eût été mis en relations avec de bons amateurs. Il tendit à Marcel une grande boîte fort engageante.
Sur une table de travail se trouvaient un certain nombre de dossiers à l’étude et Marcel vit tout de suite que chez son hôte l’expression «à l’étude» n’avait pas le sens dilatoire qu’on lui donne dans beaucoup d’administrations.
Il fut frappé de voir avec quelle netteté, avec quelle promptitude M. Isidore exposait le bilan d’une affaire en projet. On éprouvait la même satisfaction qu’à regarder travailler un ouvrier modèle, as de sa spécialité.
L’idée maîtresse qui avait guidé, au cours de sa carrière, M. Isidore, était que l’on proposait rarement de mauvaises affaires, mais que, parmi les bonnes, très nombreuses, il y en avait fort peu qui restassent bonnes, à partir de l’instant où intervenait l’élément humain, c’est-à-dire la négligence, et, ce fléau plus grave, la fausse activité.
Son système instinctivement mis en pratique, et formulé après coup, avait été de choisir les bons projets, d’évaluer scrupuleusement les prix de revient et les débouchés possibles, sans trop tenir compte des chiffres affirmés par les rapports.
Puis, l’affaire adoptée, il la mettait en actions, et se débarrassait ainsi, au profit de son prochain, des risques d’une mauvaise gestion.
Toutefois, il ne se lassait pas de surveiller l’entreprise, autant dans l’intérêt de sa clientèle, qu’il était important pour lui de ménager, que parce qu’il lui restait toujours des parts de fondateur, qui ne lui coûtaient rien, et pouvaient lui rapporter beaucoup.
En tout cas, les évaluations de ses prospectus n’étaient jamais mensongères. Évidemment, elles n’avaient rien de pessimiste; mais le pessimisme est assez rare dans les prospectus d’émission.
--Je ne demande pas mieux, dit M. Isidore à Marcel, de vous faire travailler avec moi. Je ne vous dis pas cela pour vous passer de la pommade, mais je considère que vous avez des qualités, de l’audace. A votre âge, si vous vous y mettiez tout seul, vous auriez les plus fortes chances de vous casser les reins. Il ne faut pas trop faire le malin. Je commence par vous dire que je vous estime beaucoup: il sera donc inutile de chercher à m’épater. Je vous demande pardon de vous parler ainsi. Mais, étant jeune, il m’est arrivé de faire des gaffes pour cette raison-là.
--C’est entendu, dit Marcel en souriant: je ne chercherai pas à vous épater.
--Seulement ne soyez pas trop sage et trop prudent. Et confiez-moi toutes les idées qui vous passeront par la tête, même si elles vous paraissent un peu extravagantes. Je crois que s’il y a du bon dans ce que vous proposez, je saurai toujours le mettre au point. Ça va-t-il comme ça?
--Si ça va! dit Marcel. C’est plus beau que ce que j’osais espérer...
--On verra à l’usage ce que ça donnera. Tant mieux déjà si vous êtes content.
Après le déjeuner, Bastien prenait l’auto et allait chercher à l’hôtel les bagages de Marcel. Selon les instructions de M. Isidore, on installait le jeune homme dans la chambre d’ami.
La semaine suivante, Marcel, muni d’un questionnaire établi par son mentor, et que le banquier lui laissait le soin de compléter selon son initiative, Marcel, non sans un certain orgueil, partait pour les Basses-Pyrénées, afin d’étudier une affaire de terrains, sur laquelle M. Isidore avait déjà une impression favorable. Il revenait au bout de deux jours, rapportant le résultat de son enquête. M. Isidore concluait l’affaire, s’occupait sans retard de la constitution d’une société et de l’émission des titres. Il avait réservé à son jeune collaborateur un bon paquet de parts de fondateur, dont on ferait argent au moment utile.
L’après-midi, toute une collection de courtiers défilait dans le bureau de M. Isidore. L’ancien banquier ne décourageait personne, mais «liquidait» très vite ceux qui ne lui semblaient pas intéressants. Il avait désormais assez de confiance dans son discernement pour se permettre de tout écouter.
Ils ne donnèrent pas suite à une affaire de transports en commun dans le Gers, qu’était venu proposer un petit homme chauve, envahi de barbe jusqu’aux yeux, et qui vous bombardait de chiffres si énormes qu’ils n’étaient plus impressionnants.
Les prix de revient des autos-cars, dans son exposé, étaient d’une modicité indéfendable, et la population des villages desservis se trouvait décuplée pour les besoins de la cause; d’ailleurs cet homme ardent était d’une bonne foi absolue, et son optimisme congénital, soutenu par une grande faculté d’oubli, n’avait été entamé par aucun déboire.
Ils ne s’arrêtèrent pas non plus à l’idée d’une dame en deuil de Montauban, veuve d’un général, et qui voulait mettre en relations suivies, à l’aide d’un funiculaire, un village indigent et le sommet complètement aride d’une montagne.
Le petit homme chauve, le lendemain du jour où il avait été saqué pour ses autos-cars, surgit à nouveau, illuminé d’une idée flamboyante.
On avait parlé chez des amis de luges et de toboggans. Et brusquement la vision d’une localité pyrénéenne, qu’il avait traversée la saison précédente, lui avait sauté à l’esprit... Une étendue de neige magnifique, plus belle que tout ce qu’on peut voir dans les Alpes... Comment n’avait-on jamais eu l’idée d’y installer une station de sports d’hiver?
La réponse à cette question était fort simple, et fut obtenue par Marcel par une simple lettre au notaire de l’endroit. Nulle part, grâce à une orientation dont les habitants ne se montraient pas médiocrement fiers, la neige ne fondait aussi vite que dans le pays en question. Le petit homme chauve avait déjà préparé tous les devis d’un palace et d’un casino. Il en fut quitte pour mettre ces documents dans un dossier qu’il plaça sur un amas d’autres dossiers, jamais consultés et amoncelés pour les âges futurs. Car tout était soigneusement rangé dans le bureau de cet homme, et il n’y avait de pagaïe que dans son esprit tumultueux.
DEUXIÈME PARTIE
Marcel revint à Paris environ huit mois après son départ. Il s’installa dans un appartement assez confortable, que lui avait cédé un monsieur de Bordeaux, commandité par M. Isidore, et qui avait transporté en plein boulevard Haussmann le centre agrandi de ses opérations.
Deux mois auparavant, Marcel avait fait venir à Bordeaux Jacqueline, la fille de Gustave. Il n’avait cessé en effet de rester en contact avec son cousin. Il s’était borné à envoyer à son père toutes les semaines un bulletin de santé. Gustave le renseignait sommairement sur l’état sanitaire de la famille Langrevin... «Tout le monde va bien.»
Il avait saisi avec empressement l’occasion de faire gagner un billet de mille francs par mois à sa jeune cousine, en qui d’ailleurs il avait trouvé une aide très précieuse. Jacqueline, qui n’avait aucune disposition véritable pour le dessin, possédait par contre de sérieuses qualités d’ordre et d’intelligence nette, que Gustave le romantique ne s’était pas abaissé à remarquer.
Nous retrouvons Marcel assis derrière un bureau anglais. Le cabinet est meublé, ainsi qu’une autre pièce voisine. Les visiteurs n’ont pas besoin de savoir que la chambre à coucher, assez vaste de dimensions, paraît encore plus grande, parce qu’il ne s’y trouve qu’un lit, une chaise et un appareil à ramer qu’avait apporté là le précédent locataire, fanatique de culture physique, et qu’il n’a pas encore fait reprendre, pour cause actuelle de lumbago.
Ce n’est pas par nécessité que Marcel se contente de ce mobilier sommaire. C’est que sa fortune croissante a fait naître en lui un goût étrange d’économie. Il n’est pas encore parvenu à l’avarice, mais, comme eût dit M. Langrevin, il connaît la valeur de l’argent. Au moment de s’acheter un meuble, il se trouve arrêté par toutes les possibilités d’autres achats, que représente subitement à ses yeux la somme qu’il est sur le point de donner au marchand. M. Langrevin, s’il connaissait le nouvel état d’esprit de son fils, dirait que Marcel commence enfin à savoir comment on fait les bonnes maisons.
Heureusement que Marcel s’est rendu compte de cette transformation dont il s’amuse. Il a parfaitement repéré l’entrée de la fée Parcimonie dans l’organisation de sa vie. Il la regarde avec une considération un peu ironique. Mais elle ne le possède pas, comme ferait un démon d’une proie inconsciente.
Marcel est en train d’expliquer à son ami Jean comment s’est opéré son avatar. Il lui présente Jacqueline, et lui fait l’éloge de sa jeune secrétaire. C’est pour moi, dit-il, un auxiliaire de premier ordre.
--Oh! Marcel, fait Jacqueline, comment pouvez-vous dire ça?
--Je le dis parce que c’est vrai... Écoute un peu, Jean: je lui indique une lettre en trois mots, et ce qu’elle écrit est toujours conforme à mes idées. Je puis dire qu’elle m’économise beaucoup de temps... Alors, Jacqueline, si vous voulez aller par là, vous taperez ce que je vous ai dit hier.
--Le rapport sur Santa Felicia?
--Oui, sur la mine principale. Pour les terrains de droite...
--Je sais que ce n’est pas encore au point.
--Eh bien, allez, ma petite...
Ceci dit avec toute l’autorité pesante que confère à un jeune homme une différence d’âge de quatre ans.
Marcel finit de raconter à son ami l’emploi de ses derniers dix mois.
--Je vois, mon vieux, que tu t’es formé.
--Une veine extraordinaire a voulu que je sois à bonne école. Un homme de vraie valeur, et qui savait s’expliquer. Et, avec ça, pas présomptueux, et n’ignorant pas que l’on ne commande jamais aux événements, mais qu’il faut savoir s’arranger avec eux.
--Et te voilà riche?
--Pas précisément. Mais j’ai des ressources, de quoi me procurer des disponibilités. J’ai aussi des relations, qui ont confiance en moi. Et alors, entre les mains, une possibilité de grosse fortune. C’est pour cela que je suis venu à Paris, sur le conseil de mon maître. Il aurait bien voulu me garder là-bas. Il s’était habitué à moi. Mais c’est un brave bonhomme, assez sensible pour avoir deviné en moi une espèce de nostalgie... Je suis venu constituer à Paris une société avec un gros capital d’exploitation pour une mine de plomb argentifère, près de Burgos. C’est l’affaire la plus sûre que l’on puisse proposer.
--Tu as pris des renseignements?
--Mon ami, si tu savais qui est M. Isidore, tu ne me poserais pas une question pareille. C’est chez lui que j’ai appris ce que signifiait ce mot: se renseigner. Et je me suis renseigné moi-même. J’ai vérifié sur place tous les chiffres qui m’avaient été fournis, main-d’œuvre, transport, rendement probable. J’ai occupé les trois semaines que j’ai passées là-bas. Ce n’était pas ce qu’on appelle un voyage d’étude, une expédition grassement payée à un ingénieur... Notre pèze marchait... Je n’ai pas perdu de temps.
--Et tu vas t’adresser à une banque pour placer tes actions?
--Ce n’est pas le système du patron. En principe, il n’est pas ennemi des intermédiaires. Beaucoup de gens les considèrent comme des parasites, parce qu’ils semblent ne rien produire. En réalité, ils produisent du mouvement. Seulement, la plupart des intermédiaires sont créés par la paresse des gens d’affaires, qui, pour alléger leur propre tâche, aiment assez à se fier à autrui. M. Isidore, et moi, à son exemple, nous nous donnons la peine d’étudier la valeur des gens qui demandent à s’employer pour nous: le résultat, c’est que nous ne les employons pas souvent...
--Mais ce doit être un boulot sérieux de placer des titres...
--Ça n’est pas embêtant. C’est difficile. On a tellement gâté le métier qu’il devient aussi dur de placer des titres sérieux que du mauvais papier... Les gens méfiants sont aussi réfractaires aux bonnes affaires qu’aux plus détestables. Pour les gens confiants, les affaires solides ne sont jamais assez tentantes. Parce que, tu comprends, dans ces cas-là, le placeur de titres est trop sûr de la valeur de sa marchandise... Alors, il ne cherre pas assez.
--Oui, il se dit qu’il n’y a pas à dorer la pilule. Il a trop confiance dans la force de la vérité.
--Et qu’est-ce que la force de la vérité auprès de celle du mensonge! Heureusement que mon affaire à moi est tout près d’être fabuleuse. Je n’ai rien à ajouter à ce qui est... Je ne leur raconte pas de blagues... Seulement, écoute-moi: j’évite de leur dire des choses trop précises, parce qu’il faut laisser un peu de jeu à leur imagination. Je pourrais parfaitement, avec des chiffres établis, leur promettre un dividende extrêmement avantageux. Mais ça ne paraît jamais aussi beau que l’imprécision. D’abord, une somme--mettons de dix mille francs--n’a pas une valeur fixe. Cette valeur varie selon les individus. Dans une pièce que j’ai vu jouer, un personnage racontait qu’il avait fait une souscription pour une statue de marbre et qu’il avait réuni deux cent trente francs. Je connaissais l’acteur chargé de ce rôle. Il paraît que, le dimanche soir, il disait vingt-trois francs, parce qu’il avait affaire à un public populaire.
--Je trouve, somme toute, dit Jean, que ton aventure est très immorale... Tu quittes ta famille parce que tu as perdu de l’argent au poker, et c’est l’origine de ta fortune.
--Tais-toi, sophiste. L’origine de ma fortune, c’est ma libération.
... Ma perte au poker a été la cause première de ma rupture avec ma famille, mais ça se serait cassé fatalement pour un autre motif. Mon aventure n’est pas la justification de la dissipation, mais de l’initiative. Elle condamne surtout les parents timorés qui craignent de laisser à leurs enfants la bride sur le cou.
--Tu n’as pas revu tes parents?
--Je crois qu’il vaut mieux attendre. Je ne me sens pas encore assez émancipé. Je ne veux pas retomber sous leur tutelle.
--Et tu n’as pas envie de revoir ton papa?
--Je ne sais pas... Vraiment, je ne sais pas... Suis-je insensible? Suis-je au contraire trop sensible? J’ai peur de cette entrevue. J’ai peur aussi que ça se fasse bêtement. Je l’embrasserai avec un élan forcé... ou retenu... Il faudra expliquer mon départ. Comprendra-t-il? Il sait ce que c’est, en fait, que ce besoin d’initiative, d’indépendance. Mais les mots ne lui diraient rien. Il n’est pas habitué aux mots... Non, ce rapprochement se fera peut-être: j’ai l’impression que ce n’est pas le moment...
--Tu ne l’as pas rencontré depuis ton retour?
--Pas une fois. Avant-hier, j’ai cru l’apercevoir sur la place de l’Étoile. J’ai été ému comme un gosse, avec des battements de cœur, la sueur aux tempes... Je vais t’avouer une chose: je sors le moins possible, parce que j’ai peur de rencontrer papa...
--... C’est donc pour ça que tu ne voulais pas venir déjeuner au restaurant?
--Peut-être! Pourtant, j’avais peu de chances d’y trouver mon père. Il dîne presque tous les soirs chez ma sœur et M. Tury-Bargès.
--Qu’est-ce qu’il devient, ce magistrat?
--Je ne veux pas le savoir. Il continue à grimper. Je crois qu’il va encore être nommé quelque chose ces jours-ci. Qu’est-ce qu’il fera quand il sera au haut de l’échelle, et qu’il n’y aura plus d’échelons!
--Mais toi, tu es aussi un ambitieux.
--Pas la même chose... Lui, c’est un grimpeur triste. Il regarde avec une jalousie torturante ceux qu’il voit encore au-dessus de lui. Moi, je ne regarde pas les autres. Je ne joue plus, comme jadis au poker, pour triompher, mais pour gagner. Je m’occupe de mon affaire à moi, et ne perds pas mon temps à détester mon prochain. Je ne déteste personne, pas même mon beau-frère. Il me dégoûte, voilà tout.
Ils en étaient là de leur entretien, quand Gustave entra, non comme un visiteur nouveau, mais comme quelqu’un de la maison, qui se trouvait déjà dans l’appartement.
--Marcel, c’est le propriétaire...