Part 3
--Au début de notre mariage, il avait trouvé une place dans une affaire de boîtes postales à domicile. On mettait ses lettres chez soi, et des facteurs spéciaux les portaient au bureau de poste. Il y avait un bureau d’études où Gustave allait dix heures par jour--dix heures simplement de présence, parce que je ne vois pas ce qu’il y avait à y faire. Je trouvais que c’était beaucoup pour un jeune marié. Je m’en plaignais, et j’avais tort de me plaindre, parce qu’après, je l’ai eu avec moi beaucoup plus de temps que je n’aurais voulu.
--Et cette affaire de boîtes postales n’a pas marché?
--Non. La moitié de la commandite n’a pas été versée. Et le directeur a dépensé--pour des études--tout ce qu’on lui avait donné. Il avait promis à Gustave de beaux appointements pour quand l’affaire serait en exploitation... Jusque-là, disait-il, il va falloir se serrer le ventre... Je ne suis pas sûre que le sien, il se le soit serré tant que ça.
--Eh bien! est-ce que j’ai été longtemps? dit Gustave en rentrant dans la salle à manger.
Il agitait comme un drapeau un petit bleu.
--Devinez qui vient me voir tout à l’heure? le petit Langrevin... Le petit Langrevin, mon cousin, tante Claire. C’est aussi le vôtre, d’ailleurs.
--Ah! oui! le fils de l’éditeur. Vous vous voyez un peu avec les Langrevin?
--On n’est pas mal ensemble, dit Gustave.
--On n’est pas mal ensemble, dit Mathilde. Mais on ne se voit pas. J’ai été une fois chez M. Langrevin.
--Moi, dit Gustave, j’y vais très régulièrement.
--Oui, dit Mathilde, on se doute un peu de ce que tu vas y faire.
--Il m’a rendu des services: je ne m’en cache pas. Je me rattraperai avec lui un de ces matins, d’un seul coup. Jusqu’à présent, je ne suis pas tombé sur l’affaire qui lui plairait... En attendant, son fils vient me voir ce matin.
--Je t’engage à faire mousser ça, dit Mathilde. C’est un honneur extraordinaire. Marcel est un garçon qui s’amuse. Il joue aux cartes. Il a des ennuis en cachette de son père. Alors, il a recours à Gustave parce qu’il sait que Gustave est un panier percé.
--Un panier percé?
--Oui, j’ai tort de dire ça. Dans un panier percé, il passe au moins quelque chose... Enfin, ce jeune homme s’est dit que Gustave devait se trouver en relations avec des gens douteux, des usuriers...
--Ce petit a toujours eu beaucoup d’affection pour moi.
--Oui, tu as été sa bonne d’enfants. Dans ta famille, tu n’es considéré que par les enfants.
--Je les aime...
--Tu t’assortis bien avec eux.
--Marcel va venir d’un instant à l’autre. Il m’annonce sa visite pour trois heures. S’il vient, il faudrait le faire attendre un peu, parce que j’ai affaire dans le quartier.
--Oui, dit Mathilde, tu as affaire dans le quartier. Je vous disais, tante Claire, qu’il n’avait pas d’occupations régulières. J’oubliais que, depuis quelques jours, c’est lui qui fait les écritures chez un petit horloger du quartier.
--Voilà comme on dénature les faits! Je fais les écritures! Il s’agit d’un brave homme qui n’a pas d’instruction. Il m’a demandé, ou plutôt c’est moi qui lui ai proposé de mettre au net sa situation...
--Et dis à ta tante ce que tu gagnes à ça!
--Je ne peux vraiment pas demander d’argent à cet homme. S’il voulait vraiment me payer les services que je lui rends, la somme serait trop forte pour lui, ou bien il me remettrait une rémunération trop infime, que je ne pourrais accepter.
--Monsieur le duc de Montmorency.
--Cet horloger m’a fait un don plus précieux que s’il m’avait remis des espèces. Un client lui avait laissé cela... (Il tire de sa poche une montre qu’il fait voir à tante Claire.)
--Une montre d’argent! dit Mathilde.
--Une montre d’argent qui est tout bonnement un chronomètre de précision pourvu du certificat A de l’Observatoire de Genève. Voilà ce que tu appelles une montre d’argent. Vous voyez, tante? Il y a deux aiguilles pour les secondes, une qui peut marcher continuellement, et une autre que l’on appelle la dédoublante ou la rattrapante. On l’arrête pour noter le temps en secondes et en cinquièmes de secondes. Ensuite, on presse à nouveau sur ce petit truc, et elle repart, rejoint l’autre et continue sa route avec elle. Avec un instrument comme celui-là, vous calculez la vitesse d’une auto par heure, à cent mètres près.
--C’est, dit Mathilde, de la première utilité pour monsieur, qui a besoin de se rendre compte de la vitesse de son auto.
--C’est entendu, je n’ai pas d’auto pour le moment...
--Pour le moment! Il est magnifique!
--Mais je suis monté plus souvent qu’à mon tour dans des autos extraordinaires.
--Je vais à l’atelier, dit Jacqueline en entrant. C’est aujourd’hui que le professeur passe corriger les esquisses.
--Vous savez, ma tante, dit Gustave, qu’elle a un talent étonnant.
--Tu n’aurais pas besoin, dit Mathilde, même si c’était exact, de dire ça devant elle.
--Oh! maman, fit Jacqueline, tu sais, ça ne me fait pas grande impression.
--Moi, je prétends que cette petite peut avoir confiance en elle. C’est curieux, quand je dis quelque chose, qu’on ne veuille pas m’écouter. J’ai été à tu et à toi avec plusieurs peintres. J’entrais dans leur atelier comme chez moi. J’ai vu des quantités de toiles de Pierre ou de Paul et je garantis que cette fille a un talent hors ligne...
--Tante Claire, dit Mathilde, nous allons sortir, si vous voulez. J’ai de l’étoffe à rassortir, et je voudrais aller chez ce petit soldeur.
--Je vais avec vous, ma petite.
--Tu sors? dit Gustave, Jacqueline s’en va au dessin. Le petit sort avec la bonne. Qui est-ce qui recevra Marcel en mon absence?
--Eh bien! reste ici. Pour ce que tu as à faire!
--Alors, il faudra que la bonne passe chez l’horloger pour lui dire que j’ai rendez-vous à la maison. S’il a quelque chose à me demander, il viendra bien. Tu entends, Léon, ce que j’ai dit?
Léon était entré depuis quelques instants. Pendant que ces dames vont mettre leurs chapeaux, Gustave s’adresse mystérieusement à Léon et à Jacqueline:
--Devinez, mes enfants, combien je mets de temps pour monter les étages? Une minute quinze secondes. Un de ces jours, avec la montre à secondes, on fera une autre expérience. On jettera un sou dans la cour et l’on verra le temps qu’il mettra pour tomber.
--Il faudra, dit Léon, attendre que maman ne soit pas là.
--Tiens, Léon, voilà dix sous pour t’acheter des boules de gomme.
--Garde donc ton argent, papa. Tu n’en as pas de trop.
--C’est mon argent de poche, dit Gustave.
--Tu t’achèteras du tabac, dit Jacqueline.
--Ta maman n’aime pas que je fume.
--Tu fumeras en cachette, dit Léon.
--Penses-tu! Un homme de mon âge, fumer en cachette! Comme ça serait digne!... Et puis, je sentirais le tabac.
Sur ces entrefaites, Marcel arrive et tombe sur toute la famille. Ces dames sont prêtes à sortir. Marcel paraît préoccupé, et fait néanmoins bonne contenance. La tante Claire l’a vu tout petit. Il faut qu’il recherche avec elle dans quelles circonstances. Il faut qu’il donne des nouvelles de son père, de sa sœur, et subisse l’éloge de son beau-frère, M. Tury-Bargès, dont la renommée enorgueillit tous les membres dispersés de la famille.
Il faut entendre encore, de la bouche pindarique de Gustave, l’éloge de Jacqueline, que Marcel s’obstine à appeler mademoiselle, alors qu’elle est sa parente au sixième degré (précise Gustave). Ledit Gustave, trait d’union possible entre les groupes séparés, s’évertue pour établir entre eux une soudure qui se fait mal.
Il faut dire que Marcel a, pour le moment, d’autres soucis. Enfin, dames et enfant s’en vont, et Marcel reste seul avec Gustave, qu’il interroge avec avidité.
L’échéance des billets est arrivée et Marcel n’a pas remboursé son prêteur. Il a joué au poker. Il a eu des hauts et des bas--surtout des bas. Un moment, il était parti pour la gloire. Il avait presque gagné la somme qu’il lui fallait. Mais il avait été trop gourmand. Et il avait tout «déchalé»: il s’était retrouvé à nouveau sur le sable...
Gustave raconte ses démarches du matin. Il est allé chez «cet individu». Mais il n’a vu que la femme. L’homme est en voyage dans le Centre.
--As-tu proposé le renouvellement que je t’ai dit?
--Bien sûr. Vingt-trois mille francs de billets payables dans un mois. Mais la femme ne savait rien et faisait semblant de ne pas être au courant. D’ailleurs j’ai l’impression que si lui-même avait été là, ça n’aurait pas marché non plus... Je crois qu’on ne le retrouvera pas pour des affaires de ce genre. Il a été élu conseiller municipal dans son patelin. Il compte un de ces jours être nommé maire. Alors je crois qu’il ne veut plus prêter d’argent à un taux exagéré.
--S’il veut m’en prêter à un taux normal...
--Alors ça, ça ne l’intéresse pas du tout.
--Enfin, à midi, les billets n’avaient pas été présentés. J’ai fait le guet dans la cour. Si l’encaisseur était venu, j’aurais pris la fiche, et je serais allé à la banque pour tâcher d’avoir du temps. Comme c’est aujourd’hui le 5 et que ce n’est pas une grosse échéance, je me dis que si les billets étaient vraiment en circulation, ils auraient été présentés ce matin...
--Mon pauvre ami, ce n’est pas une raison, dit Gustave, qui se retrouve sur un terrain où il ne manque pas d’une certaine compétence. Il peut faire présenter les billets par n’importe qui, un copain à lui, demain, après-demain et peut-être cet après-midi.
--Enfin, crois-tu qu’il soit possible qu’on les présente aujourd’hui?
--J’espère que non...
--Tu espères, tu espères! Tu es agaçant!
--Oui, j’espère. Sans cela, tu me verrais aussi ennuyé que toi. Tu sais qu’il a voulu que j’endosse les traites. Mon nom est donc aussi sur le papier. Alors, si ça tombe entre les mains de ton père, il sera encore plus furieux contre moi que contre toi... Qu’est-ce que c’est?
--Monsieur, dit la bonne, je rentrais de conduire M. Léon. Y avait chez le concierge un monsieur en train de demander après Monsieur. J’ai passé sans que l’on me voie et j’ai fait semblant de ne pas entendre. Je ne savais pas si Monsieur était chez lui ou non pour ce monsieur...
--C’est peut-être notre individu qui est revenu de voyage, dit Marcel. Un monsieur tout rasé?
--Non, un vieux monsieur avec de la barbe.
Ils hochèrent la tête du même geste. Ils devinaient qui c’était.
--Voilà qu’on sonne, dit Gustave... Attendez un peu, dit-il à la bonne. Faut-il qu’il soit furieux! c’est la première fois que ton père vient chez moi... Si je lui disais que je n’y suis pas?
--Il faut en finir, dit Marcel... Allez ouvrir à ce monsieur...
La bonne sort.
--Qu’est-ce que je vais prendre! dit Gustave.
--Tu ne prendras rien du tout. Tu vas me laisser avec lui.
--Je ne peux tout de même pas, déclara Gustave, sans aucune fermeté...
--Laisse-moi, je te dis...
--Tu crois? dit Gustave.
Et il gagna, en essayant de n’y pas mettre trop d’empressement, une autre pièce de la maison.
--Ah! tu es là, toi? dit M. Langrevin, en entrant. Eh bien! je te félicite. C’est fameux. Tout de même, je ne te croyais pas capable de ça.
Marcel écoutait son père sans ressentir Je moindre choc. Il ne savait même pas s’il était ennuyé ou soulagé.
--Vingt mille francs de billets sur le papier de la maison! On laisse le papier à la disposition de son fils... Et voilà ce qu’il en fait... C’est de l’abus de confiance, mon garçon...
M. Langrevin, qui ne s’attendait pas à trouver Marcel chez Gustave, n’avait pas préparé son réquisitoire... Il cherchait les mots les plus durs pour les envoyer à Marcel, comme on jetterait des pierres coupantes sur quelqu’un.
Marcel répondit, sans trop savoir ce qu’il disait:
--Le papier n’était pas dans ton coffre-fort... N’importe qui pouvait le prendre sur le bureau...
--Parce que je pensais n’avoir chez moi que des honnêtes gens!
Marcel sursauta, non pas qu’il se sentît vraiment blessé, mais par convenance, parce qu’il pensait qu’il devait sursauter à ce moment-là.
--Papa, papa, qu’est-ce que tu dis là!
--Quand on a fait cela, tu entends, on est capable de tout. Pour quelle drôlesse as-tu volé cet argent?
--Papa, ne parle pas ainsi!
M. Langrevin ne s’aperçut pas que s’il regimbait, c’était sur le mot: voler. Il avait dans la tête une idée consacrée: lorsqu’un jeune homme s’approprie de l’argent, c’est toujours pour une drôlesse. Il pensait que Marcel était blessé d’entendre appeler ainsi la dame de ses pensées...
--J’aime mieux tout te dire, s’écria le jeune homme tout à coup...
--Qu’est-ce que c’est?
--C’est de l’argent que j’ai perdu au jeu. En une nuit, j’ai perdu onze mille francs au poker...
Il balayait toute réticence. Il se précipitait à corps perdu dans la confession...
Quand M. Langrevin avait demandé: «Qu’est-ce que c’est?» il avait entrevu quelque aveu terrible, une liaison avec la drôlesse imaginaire, une promesse de mariage, des enfants nés ou à naître... L’autre révélation était aussi grave...
Il avait l’épouvante du jeu. Un de ses parents y avait perdu des sommes énormes avant de mourir d’une mort brusque et inexplicable.
Il s’était assis et son effroi avait attendri Marcel.
Peut-être à ce moment un rapprochement aurait été possible, si M. Langrevin n’avait parlé de Gustave.
Il s’était levé...
--J’ai un compte à régler avec quelqu’un! Où est cette crapule?
--Papa, dit Marcel suppliant, Gustave n’est pour rien là-dedans!
--Pour rien? Malheureusement pour tes mensonges, j’ai entre les mains des traites à mon nom. Je vais lui dire son fait à cette canaille...
--Écoute, papa, je te jure qu’après la scène que tu m’as faite, je voulais quitter la maison... Mais je rentrerai avec toi, si tu ne dis rien à Gustave...
--Voilà qu’il me fait des conditions maintenant!... Gustave!... Il doit bien être par là!
--Je te jure que je l’ai supplié de faire l’affaire et qu’il est innocent de tout ça!
Comme si on pouvait retirer des mains d’un homme irrité l’objet de sa juste colère!
--Il doit être par là, répéta M. Langrevin.
Et il se dirigea vers la porte, du côté où avait disparu Gustave.
Celui-ci n’était pas loin. Il préféra ouvrir la porte lui-même et apparaître, dans une attitude qui évoquait, au costume près, les bourgeois de Calais.
La première parole de M. Langrevin n’exprima pas le mépris le plus humiliant. Mais c’était sans doute parce qu’il n’en avait pas trouvé d’autre... Il dit simplement:
--Tout de même, je ne t’aurais pas cru capable de ça...
--Papa, dit encore Marcel, je te jure que Gustave n’a rien à se reprocher...
--Veux-tu me faire le plaisir de te taire!
M. Langrevin retrouvait ses banderilles, et l’insulte qui devait piquer au sang sa victime...
--Un homme pour qui je n’ai eu que des bontés!
--Oh! papa, fit Marcel, plus profondément piqué que ne l’était le destinataire lui-même...
--Je ne suis pas un ingrat, dit Gustave non sans dignité... Je sais ce que tu m’as donné... J’en ai le compte exact... Et le moment n’est pas éloigné...
... Ah! quel bon refuge que le monde de l’espoir et de la chimère...
M. Langrevin essaya de l’en déloger.
--Tu me fais rire! Tu veux me rembourser? Tu peux y aller! La caisse est encore ouverte... Mais le caissier t’attendra longtemps, propre à rien!
--Je t’en supplie! dit Marcel...
M. Langrevin négligeait Marcel...
--Je ne supposais pas que tu essaierais d’entôler mon fils! Combien as-tu gagné dans l’opération?
--Oh! Maurice! fit Gustave, d’un ton qui eût arrêté un monstre moins assourdi et moins aveuglé que n’était M. Langrevin...
--Papa, tu me tortures!
--Eh bien! si ça t’est trop pénible, va-t’en!
--Je ne veux plus que tu insultes Gustave!
--Va-t’en d’ici! dit M. Langrevin... Attends-moi en bas. Nous réglerons notre compte ensemble!
--Non, je ne t’attendrai pas, hurla Marcel... Je ne veux plus rentrer à la maison...
--Fais ce que tu voudras! dit M. Langrevin.
--Au revoir, vieux, dit Marcel à Gustave, en lui serrant vigoureusement la main. Du fond du cœur, je te demande pardon!... Adieu, dit-il durement à son père...
--Bonsoir! Tu sauras bien retrouver le chemin de la maison quand tu voudras dîner!
--Je crèverai plutôt de faim.
Il sortit. Gustave alla jusqu’à Langrevin...
--Maurice, je ne t’en veux pas de ce que tu m’as dit à moi! Un jour, tu reconnaîtras tes torts... Mais, je t’en supplie, ne laisse pas ce petit s’en aller... Il est exalté, il ne se connaît plus!
--Mêle-toi de ce qui te regarde! Nous avons une autre question à régler. Je retrouverai l’usurier qui a fait ce joli trafic, et il aura de mes nouvelles... Tant pis pour toi si tu es pincé là-dedans...
--Une injustice de plus ou de moins, fit Gustave.
--Pauvre martyr! Ah! tu profites bien de la situation! Tu spécules sur ce fait que je ne veux pas de scandale à cause de mon gendre...
--Moi! dit Gustave avec la pure voix de l’innocence... Si j’ai jamais pensé à ça...
Tout de même il y pensait maintenant avec une certaine satisfaction. Il connaissait assez les affaires pour savoir que M. Langrevin n’avait aucun recours ni contre l’usurier ni contre lui-même. Mais on ne peut tout de même ennuyer les gens... M. Langrevin ferait le silence sur cette affaire.
--Que je ne te revoie plus! dit M. Langrevin en sortant. C’est ce qui pourra t’arriver de mieux!
Gustave ne se dit pas: «C’est un bienfaiteur que je perds.» Il s’imaginait toujours, quand M. Langrevin lui donnait cinquante francs, que c’était la dernière fois, et que, dès la semaine suivante, ses moyens lui permettraient de n’avoir plus besoin de personne...
Resté seul, il jugea sévèrement l’éditeur. C’était un parvenu que le hasard avait favorisé. Le jour où la justice arriverait enfin sur la terre, et où les mérites de Gustave l’amèneraient sur le pavois tant attendu, il parlerait à son tour à cet homme médiocre.
Mathilde rentrait. Elle avait croisé dans l’escalier un monsieur qui avait semblé ne pas la voir et en qui elle avait cru, elle, reconnaître M. Langrevin.
--C’était lui, fit négligemment Gustave.
--C’est à peine s’il m’a fait bonjour de la tête. Je veux bien qu’il ne m’ait pas reconnue. Quand on croise une femme dans un escalier, on peut bien risquer un rhume en retirant son chapeau.
--Tais-toi, dit Gustave. Tu n’as pas besoin de faire attention au coup de chapeau d’un individu pareil. Tu vaux mieux dans ton petit doigt que lui dans toute sa personne.
--Qu’est-ce que vous avez eu ensemble?
--Rien! rien! ce sont ses théories que je n’admets pas...
--Il vient te voir pour t’exposer des théories?
--C’est à propos d’une petite affaire sans importance...
--C’est encore malin dans ta position de te mettre mal avec des gens comme M. Langrevin!... Quelle bêtise as-tu faite encore?
--C’est entendu: je ne fais que des bêtises. Je t’expliquerai ça un jour et tu ne me donneras pas tort.
--Pourquoi pas tout de suite?
--Ce n’est pas une affaire à moi: c’est un secret qui ne m’appartient pas...
--Oh! garde-le! fait Mathilde impatientée... Il y a là quelqu’un pour toi...
--Et tu ne me le dis pas!
--Quelqu’un de la plus haute importance: ton horloger.
--M. Noulet! Et tu fais attendre ce pauvre homme!...
Pendant que Mathilde sort en haussant les épaules, Gustave va chercher lui-même M. Noulet.
On comprend tout de suite en les voyant ensemble pourquoi Gustave tient tellement à M. Noulet. La déférence du vieil horloger le replace tout de suite au niveau social élevé d’où le ton méprisant de M. Langrevin voudrait le faire descendre.
M. Noulet s’excuse beaucoup de venir déranger chez lui son conseiller, ami attitré.
--Cela ne fait rien, dit Gustave avec condescendance. Il a le geste d’un monsieur assez indépendant pour ne pas être l’esclave de ses occupations, si graves et si urgentes soient-elles.
--C’est une lettre à mon proprio pour ma prolongation... je ne peux pas en sortir.
--Voyons, dit Gustave... Oh! non, non, non, fait-il en parcourant le papier des yeux. Il faut lui écrire autre chose.
--Vous êtes épatant! dit M. Noulet avec admiration. On en parlait hier avec ma femme. Nous nous disions que, si le bon Dieu était juste, vous devriez être riche à millions...
--Oh! dit Gustave dédaigneux, ça finit toujours par venir, ces choses-là... Asseyez-vous là, mon brave monsieur Noulet; je vais vous dicter votre lettre... Qu’est-ce que c’est? fait-il en tournant vers la porte le visage d’un ministre que l’on dérange en pleine séance du cabinet... Ah! c’est Marcel! dit-il en changeant de ton...
--Mon vieux Gustave, je viens t’embrasser. Je pars ce soir pour Bordeaux...
Gustave l’entraîne à part et lui dit à demi-voix:
--Mon petit, tu vas rentrer chez ton père.
--Non, non! c’est cassé! fait Marcel avec décision.
--Tu t’es fâché de ce qu’il m’avait dit? C’était dans la colère; ça n’a aucune importance. Je ne veux pas que tu te fâches avec ton père à cause de moi...
--Ce n’est pas à cause de toi; c’est venu à ton propos; mais ça devait éclater d’un jour à l’autre. Il y a un abîme entre ma famille et moi...
--Je t’assure qu’après ton départ il était déjà plus gentil...
--Ce n’est pas vrai; tu dis ça pour me retenir, et ça serait vrai, que ça ne changerait rien à ma résolution... Il me reste un millier de francs; je trouverai ce qu’il me faut là-bas... Au revoir, mon vieux. Tiens! que je t’embrasse...
--Attends un peu, que je te présente... Monsieur Noulet... Mon cousin Marcel Langrevin...
Et il ajoute:
--Le fils du grand éditeur...
Voici M. Langrevin remis en bonne place par le peu rancuneux Gustave. Celui-ci accompagne Marcel à la porte d’entrée, puis revient auprès de M. Noulet, docilement assis, la plume à la main, à un petit guéridon.
Il dicte:
«... Monsieur, j’ai en main votre honorée du 17...»
Gustave regrette évidemment de n’avoir pas autour de lui sept horlogers, en différend avec sept personnes, pour leur dicter, tel Bonaparte, sept lettres à la fois.
Cependant Marcel, conduit au collet par Marcel lui-même, se dirigeait vers la gare d’Orsay de toute la vitesse de son taxi.
C’est qu’il fallait se hâter, et, pour mettre de l’irrévocable entre sa famille et lui, prendre son billet.
Comme son plan d’évasion était concerté depuis le matin, dans l’hypothèse, maintenant réalisée, où les traites seraient présentées à son père, il avait fait porter sa malle à la consigne des bagages, à tout événement.
Vu l’état actuel de sa trésorerie, il avait pris l’énergique résolution de voyager en seconde classe. Il avait toujours pris les premières... Il lui semblait entrer dans l’âpre chemin des privations et des sacrifices.
Avant de partir, il envoya un pneu à son père. Il disait en termes brefs qu’il voulait mener une vie indépendante, et qu’il donnerait de temps en temps de ses nouvelles. Il pensa qu’il ne pouvait s’abstenir de mettre: «Je t’embrasse» à la fin de cette courte lettre. Il s’en tint à cette tendresse protocolaire.
Il allait retrouver à Bordeaux l’oncle de son ami Raoul.
L’année précédente, il était venu avec son camarade passer une quinzaine chez cet ancien banquier, homme fort aimable, et qui avait à Bordeaux, dans le monde des affaires, une grande réputation d’intelligence.
Tout le monde l’appelait de son prénom: M. Isidore. Mais il tenait de sa famille--des israélites de Bayonne--un nom espagnol très ancien, qu’ils portaient depuis la Révolution française.
En dépit de ses soixante années, ce petit homme au visage busqué restait plus vivace qu’un jeune pur sang arabe.
II était venu à Bordeaux à l’âge de dix-huit ans. Il était entré comme employé chez un courtier en vins, dont il devint rapidement le fondé de pouvoir, et dont il épousa la fille.
Il fit prospérer la maison, mais ne put féconder sa femme, une longue personne souffrante et gémissante.
Ils essayèrent ensemble des quantités de villes d’eaux, d’où ils revenaient, elle toujours plus fragile, lui plus riche de relations.