Les moyens du bord

Part 2

Chapter 23,918 wordsPublic domain

On suppose qu’il a l’esprit fin. Il parle en tout cas d’une façon mesurée et surveillée, avec des lèvres minces. Au moment des crises financières, les gouvernants recueillent son avis, dont on ne tient pas forcément compte, mais qu’on ne néglige jamais. C’est, en somme, un monsieur assez important. Il est vaguement camarade de jeunesse de M. Langrevin. (Ils disent: camarades de classe, sans préciser l’endroit où ils ont fait leurs études.) En tout cas, ils se sont toujours tutoyés. M. Pecq-Vizard a vu Marcel tout enfant, et l’appelle: petit.

--Hé! bien, petit, comment vas-tu? Et comment va-t-elle?

M. Langrevin ne s’est pas privé de dire à Pecq-Vizard qu’il n’était pas content de Marcel.

--Qui ça, elle?

--Ta petite amie... que je ne connais pas... Je suppose bien que tu as une petite amie?

--De temps en temps... Il y a des jours... Ce n’est pas ma préoccupation dominante.

--Les affaires? Déjà? Tu peux encore laisser ça à ton père.

Oh! pourquoi tergiverser? M. Langrevin va revenir dans deux minutes...

--Écoutez, monsieur Pecq-Vizard, j’ai une chose à vous dire... Seulement, je vous prierai de n’en pas parler à papa...

--Si tu me demandes le secret...

M. Pecq-Vizard n’est pas le type de l’homme ouvert... Les jours de bonne humeur il s’entre-bâille faiblement. Il semble maintenant qu’il tende vers la fermeture hermétique.

--Ce n’est pas grave, au moins?

--Ça m’ennuie un peu de vous dire ça...

M. Pecq-Vizard ne court pas après les confidences...

--Si ça t’ennuie, ne me le dis pas...

--J’ai eu une scène avec papa tout à l’heure, parce qu’il a vu que je n’étais pas rentré ce matin...

M. Pecq-Vizard n’est pas rebelle à l’indulgence, quand il n’est pas intéressé directement à une affaire...

--C’est de ton âge. Ce n’est pas ce qui doit te tourmenter. Ton père est forcé de te gronder. Mais il sait ce que c’est. Ou plutôt il a su ce que c’était que d’être jeune...

--Papa ne sait pas pourquoi je suis rentré si tard...

--Il doit s’en douter pourtant...

Bonne transition pour lâcher le paquet...

--Il ne se doute pas, dit Marcel, que j’ai passé la nuit au jeu...

Silence. M. Pecq-Vizard fait entendre un «ah! ah», un «hon! hon!», qui ne sont ni un fredonnement, ni un ricanement. En tout cas, cela n’a pas un son qui rassure...

--Et j’ai perdu... dit Marcel.

--Naturellement, dit M. Pecq-Vizard.

Ce naturellement n’est pas non plus très engageant. Mais Marcel est engagé. Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, a dit le Taciturne.

--J’ai perdu une grosse somme.

--Mon vieux, c’est ton affaire, je ne te demande pas combien.

En dépit de ce «mon vieux» affectueux, M. Pecq-Vizard est arrivé à la fermeture complète, verrou de sûreté, et mot secret que personne au monde ne peut découvrir. Il semble qu’il l’ait lui-même oublié.

Marcel continue nonobstant:

--J’ai perdu onze mille francs.

Toutes ces précisions sont inutiles, puisque la communication est coupée.

Elle est coupée avec M. Pecq-Vizard, prêteur possible, mais non avec le vieil ami de la famille, qui prend la parole:

--Mon garçon, c’est un mauvais moment à passer pour ton père. La commission n’est pas agréable à faire. Mais, si tu veux, je m’en chargerai...

--A aucun prix, je ne veux qu’il le sache...

--A ton beau-frère, alors...

Marcel sursaute et ne répond rien.

--Alors, qu’est-ce que tu veux que j’y fasse? Tu t’imaginais peut-être que j’allais te prêter cet argent? Je ne ferai jamais ça. Je suis un vieil ami de ta famille, je ne veux pas t’encourager dans ces habitudes.

--Oh! c’est bien fini!

--On dit ça.

--Monsieur Pecq-Vizard, je ne voulais pas vous demander cet argent.

--Je ne suis cependant pas fâché de te mettre au courant, au cas où tu compterais sur moi pour un encouragement pareil.

--Ce que j’aurais désiré, dit Marcel changeant son objectif de combat, c’est un conseil, pour savoir où je pourrais me procurer ces fonds.

Quel blasphème! Supposer que la Banque Pecq-Vizard, du boulevard Haussmann, qui fait partie du grand consortium dont les chefs sont appelés au ministère des Finances au moment des crises, s’imaginer que la Banque Pecq-Vizard puisse avoir quelque accointance avec des prêteurs d’argent!

M. Pecq-Vizard, sans relever sévèrement cette erreur, se borne à dire qu’il ne vit pas dans le monde de ces gens-là.

--Je n’ai qu’un conseil à te donner. Raconte tout à ton père. Il t’attrapera. Ce sera tant mieux, parce que tu auras ainsi moins de chances de recommencer.

--Je vous remercie. Je vais tâcher de m’arranger. Mais vous m’avez promis de ne rien dire à papa?

--J’ai promis...

Il regarde sa montre. Bon geste de sortie.

--Tu diras à ton père que je n’ai pas pu l’attendre... Je m’en vais. Je ne peux pas dire que je suis content de toi.

--Monsieur Pecq-Vizard, je vous ai demandé un conseil, et non un blâme.

--Ne prends pas mon blâme, s’il ne te fait pas plaisir. Mais je n’ai pas aujourd’hui d’éloges à ta disposition.

Il s’est dirigé vers la porte, et profite de son éloignement pour remplacer la poignée de main par un geste amical de doigts agités.

Marcel ne sait toujours pas où sont ses onze mille francs. Ils ne sont pas chez M. Pecq-Vizard. C’est toujours un point acquis.

Et puis, il a quelqu’un à détester: ce qui le soulage un peu.

Mais, ce qui l’ennuie, c’est de se dire que M. Pecq-Vizard a peut-être raison, et qu’une saine morale sort de la bouche de cet être médiocre et sans moralité profonde.

Il y a des moments où Marcel se justifie très bien de jouer au poker. Il prétend même qu’il n’est pas joueur, ce qui fait sourire ses camarades.

Il affirme qu’il ne joue pas par vice, mais par une sorte de vanité, un besoin de dominer les autres, de lutter victorieusement, à une table de poker où il a son indépendance, sa responsabilité, où il cesse d’être le petit employé de rien du tout qu’il est chez son père.

Mais, aujourd’hui, talonné par le besoin d’argent, il n’a plus le loisir de raisonner, et surtout de soutenir ce raisonnement dont il n’est pas sûr. Joue-t-il par vice ou par vanité? Il sait que le vice sait très bien se travestir.

Il a, en tout cas, un furieux désir de rejouer le soir même--pour essayer de se refaire--pour ne pas casser la partie de ses amis qui comptent sur lui--pour ne pas rester sur sa mauvaise impression de perte--par envie de jouer, tout simplement, pour retrouver ces péripéties de vie en cadence accélérée que la vie ordinaire ne nous apporte que quand elle veut, mais que nous faisons naître à notre gré, en mélangeant des cartes.

Cependant, Gustave revient des bureaux. Il a pu joindre M. Langrevin, à qui il a proposé son affaire merveilleuse... Pour ramasser trois millions, il n’y avait qu’à se baisser. C’est la grande formule de Gustave. Quelqu’un qui l’aurait écouté aurait passé son existence à se baisser fructueusement, et aurait attrapé des courbatures à force de ramasser des milliards.

M. Langrevin, une fois de plus, a refusé de se baisser. La conversation a fini sur les embarras de Gustave, sur une demande de crédits de deux cents francs, réduite à cinquante francs par le mesquin éditeur.

--Gustave, dit Marcel, est-ce que tu connais un prêteur d’argent?

--Un prêteur d’argent?

--Oui, pas pour toi, pour moi.

--Tu as besoin d’argent?

--Oui, je t’expliquerai. Réponds d’abord à ma question.

Gustave aime bien être consulté...

--Attends un peu.

Mais Marcel n’a pas le temps de contempler, dans son attitude méditative, une réplique du _Penseur_ de Rodin.

--Mon vieux, écoute, ne me donne pas de faux espoirs... Et ne me dis: attends! que si tu as vraiment quelque chose en vue!

Gustave se formalise, doucement, comme il est capable de se formaliser...

--Tu es extraordinaire, ma parole! Est-ce que je suis un enfant? Si je te dis: attends! c’est que j’ai une idée pour toi. D’abord, quelle somme te faut-il?

--J’ai perdu onze mille francs, à payer ce soir. Et, en dehors de ça, j’aurais besoin de quelques billets, bref vingt mille en tout.

--Tout de suite?

--Mais oui, tout de suite!

--Je connais un individu qui pourra te faire ça. Et un homme carré, qui ne te traînera pas. S’il accepte, il dira oui, et l’affaire sera conclue.

--Où habite-t-il?

--Il a son magasin tout près d’ici, à dix minutes de taxi.

--Qu’est-ce qu’il vend?

--N’importe quoi. Des vieux fers, de la quincaillerie...

--Il ne me collera pas de marchandises?

--Il te donnera de l’argent.

--Prends un taxi, vas-y. Et tu reviendras me prendre, nous irons déjeuner quelque part ensemble.

--Il faut que je prévienne chez moi. Ma fille a le téléphone, dans la maison où elle est dactylo.

--Fais-lui téléphoner par le concierge. As-tu de la monnaie pour le taxi?

--Ça va, ça va, dit Gustave, je changerai cinquante francs...

--Bon! bon! pense Marcel, il a vu papa tout à l’heure...

Marcel n’a pas grande confiance dans la démarche de Gustave. Mais, délibérément, il se raccroche à cet espoir, parce qu’il est fatigué, et n’a pas le courage de chercher pour le moment d’un autre côté.

On annonce M. Girbel, éditeur. M. Girbel est jeune, sec, bien élevé, plein d’autorité, très premier consul. C’est le beau-frère du juge Tury-Bargès. Ils sont deux puissances solidement alliées, et qui s’épaulent bien. Ils n’ont, ni l’un ni l’autre, aucune sensibilité. Mais ils savent tout le prix des sentiments bien employés. Pas trop de calcul d’ailleurs. Ils sont ambitieux par tempérament. Qu’ils jouent franc jeu ou masquent leurs batteries, c’est toujours instinctivement. Et ils ne s’aperçoivent ni de leur franchise ni de leur hypocrisie.

M. Girbel est accompagné d’André Chalumet, un vieux romancier assez fameux, dont les ouvrages atteignent un chiffre de vente honorable. Chalumet est depuis trente ans dans la maison Langrevin. Comme il a chez le père Langrevin un compte d’avances qui ne s’amortira jamais, il a proposé à Girbel de publier ses œuvres complètes en édition illustrée. L’affaire se tenait. Et Girbel a acheté à M. Langrevin André Chalumet, comme on achèterait, dit Chalumet lui-même, un esclave sur le marché de Smyrne. Il plaisante sur ce sujet avec une certaine mélancolie, parce que la somme qu’il a touchée lui-même dans le transfert est déjà presque mangée.

Pendant que M. Girbel va rejoindre M. Langrevin pour signer le traité, Chalumet reste avec Marcel, qu’il traite de jeune crocodile, pas encore arrivé à la férocité. Chalumet a toujours avec ses éditeurs une sorte de faux franc parler, pour racheter la posture un peu gênante où le mettent ses besoins d’argent continuels.

--Quand vous serez à la tête de votre maison, serez-vous un éditeur selon la formule Langrevin ou la formule Girbel? Un crocodile d’instinct comme les vieux de la partie, ou un alligator méthodique, comme ce jeune Girbel? Je préférais les vieux. Ils vous exploitaient. Mais ils avaient un certain respect de l’homme de lettres. Ils ne vous accordaient jamais ce qu’on leur demandait, mais ils vous gardaient trois quarts d’heure dans leur bureau, une heure parfois, pendant laquelle on avait l’illusion de les avoir séduits. M. Girbel vous reçoit entre deux portes, oh! poliment, certes, mais avec une condescendance qui vous fait froid dans le dos.

... En somme, j’ai passé trente ans de ma vie à détester monsieur votre père. Il n’y a pas à dire, ça crée des liens indestructibles.

Marcel écoutait Chalumet avec le maximum d’attention que les circonstances lui permettaient d’accorder à des considérations aussi générales. Ce vieil homme aux abois ne se doutait pas qu’il avait en face de lui un jeune crocodile aussi tourmenté.

En s’approchant de la fenêtre, il vit Gustave qui traversait la cour.

Il prit prétexte de quelques ordres à donner, abandonna Chalumet et rejoignit Gustave dans l’antichambre...

--Tu n’as rien trouvé?

--J’ai ton affaire.

--C’est bien sérieux?

--Non! alors, je suis un enfant!

C’était le cauchemar de Gustave d’être pris pour un enfant.

--... Tu auras les fonds tout à l’heure. Mais il faut que tu acceptes ses conditions.

--Je paierai ce qu’il faudra.

--C’est qu’il est chaud. Vingt mille pour un mois, et il ne te versera que dix-sept mille. Trois mille francs pour un mois, ça fait du 180 % par an.

--Je ne calcule pas comme ça. Il me sort d’embarras, d’un embarras terrible, et ça me coûte trois mille francs.

--Mais dans quatre semaines, pourras-tu le rembourser

--J’ai trente jours devant moi. Quand aurai-je la somme?

--Encore une chose à te dire...

--Dis vite!

--Il veut que, pour les billets que tu lui signeras, tu te procures du papier à traites avec en-tête de la maison de ton père.

--J’en ai sous la main.

--Il demande en outre que tu signes les billets de ton nom et de ton initiale seulement. C’est la même que l’initiale de ton père...

--Pourquoi? C’est pour faire circuler les billets plus facilement?

--Non, puisque je lui ai demandé de ne pas les mettre en circulation, et affirmé que tu les paierais avant la présentation.

--C’est donc qu’il a l’intention de les faire circuler tout de même?

--Je te dis que non. C’est un prêteur, un usurier si tu veux, mais il est de très bonne foi en affaires. D’ailleurs, il n’a jamais estimé qu’il faisait des affaires incorrectes. Il sait que ce n’est pas légal. Alors il se dit simplement que, pour être en règle avec sa conscience, il n’y a qu’à se garer de la loi. Du moment qu’il affirme qu’il gardera les billets, il les gardera.

--Mais alors, pourquoi veut-il que je signe de cette façon-là?

--C’est ce que je me suis demandé. Je ne suis pas un enfant, et je n’ai pas attendu après toi pour me faire cette objection. Mais j’ai compris qu’il veut te tenir. Il pense que tu t’occuperas plus activement du remboursement si tu crains que les billets en question puissent tomber sous les yeux de ton père.

--C’est absolument certain qu’il sera payé avant l’échéance.

--... Je te crois... Mais, tu sais, un mois avant, on se fait toujours des illusions. On se dit: dès demain, je vais m’occuper du remboursement. Demain passe et les autres jours, et la fin du mois arrive avant qu’on l’attende.

--Tu connais ça, mon vieux Gustave, dit Marcel en riant.

--Avant que tu sois au monde.

--Mon petit Gustave, tu viens de me sauver la vie. Qu’est-ce que je vais faire pour toi?

--Tu plaisantes, je crois?

--Je te donnerai cinq cents francs!

--Rien du tout. Je puis te dire que cet individu veut à toutes forces me donner trois cents francs, et que j’avais l’intention de te les remettre.

--Je te demande un peu! Tu me feras le plaisir de les garder!

--Je ne te les remettrai pas tout de suite, parce que j’en ai besoin pour une affaire que j’ai en vue, mais dès que j’aurai signé cette affaire, non seulement je te donnerai ces trois cents francs, mais même pourrai-je t’aider à rembourser ton prêteur.

--Bon! bon! dit Marcel, nous verrons cela...

--Je ne t’empêche pas, dit Gustave, d’envoyer des bonbons à ta cousine Mathilde... Elle n’en aura pas l’air, mais ça lui fera plaisir. Elle me dira avec son ton qu’elle prend quelquefois--c’est une bonne femme, tu sais?--elle me dira que tu lui devais bien ça, parce que probablement j’ai été faire des courses pour toi. Ça ne l’empêchera pas, quand elle recevra ses amies, et que je ne serai pas là, de faire des embarras avec sa boîte à bonbons et de leur dire: «Prenez donc un caramel, c’est une boîte qui nous a été envoyée par notre cousin Langrevin.» Peut-être même ne dira-t-elle pas si c’est ton père ou toi...

--Comme pour la signature des billets.

--Enfin, tu es content?

--Tu parles! Tu viens déjeuner avec moi.

--Oui, j’ai prévenu... Je crois que ton papa t’appelle...

--J’y vais, attends...

M. Langrevin était près de la table Empire avec M. Girbel et André Chalumet.

--Marcel, ces messieurs déjeunent avec nous. Ta sœur et ton beau-frère viendront également.

--Papa, c’est que je ne suis pas libre...

--Eh bien, tu te libéreras.

--Je ne sais pas si je pourrai. J’avais dit à Gustave que je déjeunerais avec lui. Tu ne veux pas l’inviter?

--Tu es fou? Inviter Gustave? Il est là?

M. Langrevin se dirige vers la porte.

--Gustave, j’ai besoin de garder Marcel. Il déjeunera avec toi une autre fois. Je ne t’invite pas, parce que je sais que tu préfères déjeuner avec tes enfants.

--Mais oui, mais oui, fit Gustave.

M. Langrevin était rentré dans son bureau. Marcel, qui l’avait suivi dans l’antichambre, restait auprès de son cousin.

--Je voudrais seulement téléphoner à ma fille si elle est encore à son bureau.

--Voici l’appareil. Il doit être en communication avec la ville...

--J’aime bien mieux, dit Gustave, que tu ne mécontentes pas ton père en ce moment... Gutenberg 24-17... J’espère qu’elle est encore là. Il est un peu plus de midi, mais quelquefois on la retient un peu... Tiens, tu vois, c’est elle... Mon enfant, c’est moi, papa. Je rentrerai décidément déjeuner... Oui, j’ai pu m’arranger. Tiens! Il y a là ton cousin Marcel qui te fait dire bien des choses...

--Oui, dit Marcel vivement.

--Bien des choses... Au revoir, mon petit!...

Gustave, depuis vingt-cinq ans, habitait une maison du boulevard de Magenta, au troisième sur la cour.

Les meubles du salon, achetés au moment du mariage, s’étaient retirés du monde dès cet instant, et, comme on prend le voile, avaient pris la housse. Le soir, les chaises recouvertes se pressaient dans un coin de la pièce, pour faire place à un lit-cage destiné à l’aîné des garçons.

Les deux chambres à coucher abritaient, l’une Gustave et Mathilde, l’autre Jacqueline, la jeune fille. Léon, le petit garçon, couchait dans un cabinet de débarras qui prenait jour sur le couloir de la cuisine. Personne ne se plaignait du manque de confort. Ils étaient chez eux. Ils étaient bien.

Le grand quartier général était la salle à manger, et le meuble le plus important était la table à ouvrage de Mathilde. Elle faisait corps avec la maîtresse du logis, qui posait parfois pour méditer un doigt sur l’acajou, comme un penseur se touche le front. La table sécrétait du fil, des rubans, de la toile cirée pour broderies. Le dé, au repos, se plaçait à la même place, et les ciseaux venaient dans le coin de gauche le plus proche de la travailleuse. Il n’y avait d’un peu indépendant que le mètre de toile cirée, toujours en bordée, et qui serpentait parfois jusque sur le buffet ou le dressoir.

Mathilde, après le déjeuner, était assise auprès de la large fenêtre. Elle faisait face à tante Claire, la tante, ou la cousine de Gustave, qui, venue de Nancy pour quelques jours, couchait dans un hôtel voisin et prenait ses repas chez eux.

La petite bonne achevait de desservir la table, assez adroitement, d’ailleurs, car elle était à la fin de son apprentissage chez les Gustave. Tous les sept ou huit mois, Mathilde trouvait un petit phénomène de province, remarquable de bêtise, mais peu exigeant pour les gages. Mathilde dressait remarquablement cette créature. Alors, régulièrement, sonnait l’heure de l’ingratitude, et la bonne allait gagner cinquante francs de plus ailleurs. Au reste, Mathilde la laissait partir sans regret, car les bonnes ne l’intéressaient que si elle avait de nombreuses observations à leur faire. Elle aimait le pouvoir, et n’en avait la sensation que s’il était difficile à exercer.

Gustave, lui aussi, avait tout intérêt à ce qu’une servante nouvelle occupât toute l’attention du chef suprême.

Tante Claire était une femme assez imposante, veuve d’un représentant d’usines métallurgiques. On l’entourait de prévenances qui n’avaient rien de suspect, puisque sa fortune était placée en viager. Mais on était naturellement gentil pour cette personne affable et d’une situation aisée.

--Il est bien, ce ruban, disait-elle à Mathilde.

--N’est-ce pas? Il vient de chez un soldeur de la rue d’Aboukir, qui a souvent des occasions. Nous pourrons y passer, si vous voulez.

--Oui... Mais vous savez, pour Nancy, une femme de mon âge... C’est voyant.

--Vous en trouverez dans tous les genres...

Gustave fait son apparition. Il est vêtu d’un pantalon et d’un gilet de flanelle. Il tient une bouillotte à la main. Il n’a pas attendu l’après-midi pour faire sa toilette. Mais il la recommence, jugeant qu’il l’a faite trop sommairement le matin...

Comme l’explique Mathilde à tante Claire, Gustave est un maniaque du débarbouillage. Il se lave pendant des heures, mais jamais à grande eau. Il se lave par petites touches, comme on nettoie un objet précieux.

--Ah! tante Claire, dit Gustave, j’ai quelque chose pour vous...

Pour chercher dans les poches de son pantalon, il pose la bouillotte sur la table, ce qui lui vaut une observation de Mathilde. Il reprend la bouillotte et parcourt la pièce à la recherche d’un morceau de papier. Il tombe sur un journal de modes et s’attire encore des reproches, parce que le fond de la bouillotte va certainement marquer sur un modèle de costume tailleur, de demi-saison...

Toutes ces manœuvres sont d’ailleurs inutiles, car il n’y a rien dans les poches du pantalon.

--Je les ai laissées sur le lavabo... C’est deux entrées pour le village abyssin.

Un village abyssin s’est, en effet, installé dans un grand terrain vague, près de Levallois. Pendant quelques jours, il a attiré des visiteurs blancs. Mais, un mois après l’ouverture, bien qu’il y ait chez tous les marchands de vin des piles de billets d’entrée à prix réduits, rien ne trouble plus la paix intense de ces Africains. Quand un client de Paris s’aventure dans leurs parages, c’est lui qui devient l’objet de curiosité.

--Voilà ce qu’il trouve à vous offrir, dit Mathilde: des places pour aller voir des moricauds. A l’entendre, il connaît tout Paris, des contrôleurs de théâtre... Et voilà tout ce qu’il tire de ses relations.

--Tu te trompes, dit Gustave. On dit que ce village exotique est très intéressant.

--Tu ferais mieux de ne pas laisser refroidir ton eau chaude et d’aller te laver...

--Tu as raison, dit Gustave.

Il s’arrête sur le seuil de la porte pour une information complémentaire et alléchante:

--Il y a deux cents Abyssins, installés dans des cahutes, et dix centenaires...

Il sort dans un silence. Mais des commentaires vagues se déroulent dans la tête de tante Claire.

--Il y a plus de vingt ans que vous êtes mariés? demande-t-elle au bout d’un instant.

--Vingt-deux ans. Notre Edmond, qui prépare Centrale, approche de vingt et un ans. Jacqueline a dix-neuf ans, et Léon douze ans.

--Et Gustave n’a toujours pas de situation bien fixe?

Mathilde pousse un soupir.

--Il a toujours manqué d’esprit de suite, dit la tante.

--Et avec ça pas de réussite. Vous me direz que l’un est peut-être la conséquence de l’autre. C’est ce que je lui dis à lui. Mais je dois reconnaître entre nous qu’il n’a pas beaucoup de chance.

--Et vos enfants doivent vous coûter de plus en plus cher...

--Jacqueline gagne un peu dans la maison où elle est dactylo. Mais elle n’y va que le matin. L’après-midi, elle suit un cours de dessin qui lui coûte la moitié de ce qu’elle touche dans sa maison. Mais son père s’est mis dans la tête qu’elle a un immense talent. Vous savez, avec Gustave, ça ne reste jamais dans la moyenne.

--Et votre aîné?

--Il prépare Centrale.

--C’est joli.

--C’est joli si l’on est reçu. Gustave, naturellement, avait trouvé un ami--merveilleusement savant--qui devait lui donner des leçons pour rien... Ou plutôt la question des honoraires était restée dans l’ombre, comme il arrive souvent avec Gustave. Finalement, nous avons reçu une note. C’était plus cher qu’avec un professeur régulier. On s’est arrangé avec ce monsieur. Mais je crois que ses leçons n’étaient pas très fameuses.

--C’est curieux que ce garçon de cinquante ans n’ait jamais eu d’occupations suivies...