Part 9
Jamais N. ne sera poète lyrique comme Vernon: il manque de souffle; il s’en doute. Il a rêvé de plusieurs romans, encore faudrait-il en commencer un, pour emboîter le pas à Leveil. La fantaisie de Morin le transporte d’aise, mais la fantaisie, c’est difficile, ça ne s’enseigne guère... Où trouver un professeur de fantaisie? La science de Landoux le rebute, il n’y entend rien; enfin, pour rivaliser avec Silas, il conviendrait d’avoir lu davantage et plus appris.
N. se désole. Il ne sait à qui raconter ses ennuis, il ose à peine les exprimer, il en a honte et souffre d’en souffrir.
Après s’être donné beaucoup de mal et avoir gâché plusieurs feuilles d’excellent papier, N. arrive à produire quelque chose d’assez informe, de très court, qui peut à la rigueur passer pour un poème en prose et que la rédaction d’_Azur_ juge acceptable. On ne montre pas un grand enthousiasme, mais on est poli...
* * * * *
Sur ce, je réintègre ma première personne, ayant tort de me plaindre, même indirectement, de mes débuts en littérature. Tant pis, si j’écrivais des sottises et si on me le laissait voir! Tant pis, car je brûlais de faire mieux. Oui, ces débuts n’eurent rien de brillant: ne sachant de quoi parler, je parlais de n’importe quoi. Convoqués à une tâche aussi peu précise, les mots se refusaient à me servir, bien que je ne fusse pas difficile et que l’approximation reçût chez moi le même accueil que le «mot juste.»
Il ne me suffisait plus d’imaginer: le temps de mon ami Pamphile avait rejoint les vieilles lunes, ces jours pleins d’aromes et de brises où je rêvais tout haut dans un bois de pins, très satisfait que mon rêve allât se perdre parmi le feuillage. Maintenant, je voulais le retenir, je voulais m’exprimer.
Mon ambition secrète: écrire des pages très ornementées, d’aspect luxueux et d’abord malaisé, que le bourgeois repousserait d’une main dégoûtée, des pages pleines de suc, mais obscures (je disais: hermétiques). Je m’y étais appliqué tout de suite et parvins à mettre sur pied quelques paragraphes épais, embrouillés et lourds... Que faire? à quel saint me vouer?
Un matin, je rencontrai dans la rue M. Lequin revenant du lycée. En remercîment du service d’_Azur_, il m’avait envoyé un billet sympathique et narquois. Nous fîmes route ensemble. La tiédeur de l’air incitait aux confidences: je lui dis mon souci.
«Mon cher N., répliqua-t-il, la petite revue qui vous intéresse me divertit, mais je suis navré de voir combien votre collaboration personnelle y paraît de qualité médiocre. Vous demandez un conseil. Le voici en peu de mots: changez de manière, changez de sujets. Vos pages me font, hélas! l’effet de la devanture d’un bijoutier de faux: je n’y crois pas. Vous ne porteriez pas sur votre gilet de pareilles chaînes de montre... Mais cela peut s’arranger, à la rigueur. Ce sont vos sujets qui m’horripilent. Eh quoi! vous avez la chance rare de bien connaître cet admirable pays qui est le nôtre, et jamais vous n’en tirez parti! Ecrivez, puisque vous semblez possédé de la manie d’écrire, mais, pour l’amour de Dieu, parlez-nous de choses que vous aurez vues, maniées, entendues, flairées! Parlez-nous d’une route au soleil dont vos semelles gardent le souvenir, d’un pin sur lequel vous aurez grimpé, d’une calanque où vous vous serez baigné. Je ne pense pas que vous arriviez ainsi à rien composer de particulièrement sublime, mais du moins on s’y reconnaîtra; vos prétentions descriptives ne feront plus sourire, étant cette fois justifiées... Notez que je ne songe pas à vous conseiller d’écrire un guide des environs à l’usage du touriste. Tout, mon cher N., se transpose, vous vous en rendrez compte bien vite, tout, les paysages comme les âmes, et des rochers, vus par vos yeux à dix kilomètres d’ici, peuvent très bien se placer à Thulé, en Arcadie ou en Bactriane, qui sont, je crois, les seules contrées que daignent visiter les collaborateurs d’_Azur_. Ces rochers-là, où que vous les mettiez, auront l’avantage de permettre au héros de l’histoire de s’appuyer dessus et peut-être d’y trouver des matériaux pour construire sa maison (il faut bien que le pauvre homme couche quelque part!), au lieu que les rochers pris en Arcadie même sont dorés, il est vrai, mais dorés sur carton-pâte. Qu’en pensez-vous?
--J’y songerai, M. Lequin...»
J’y songeai beaucoup: la plaisante leçon me forçait à réfléchir et, bientôt, ma lutte avec les mots reprit de plus belle... Ah! les douces heures où je tâchais, si maladroitement encore, à les forcer de me décrire mon rêve, où je les suppliais de me venir en aide, où chacune de mes défaites devenait un gros chagrin, où la seule approche du vocable cherché me donnait comme un anxieux tremblement! Certes, ce fut durant ces heures-là que je me mis à chérir l’art de façon honnête et non plus à la manière d’une somptueuse élégance. J’en garde le souvenir ému.
Mon père, qui ne m’avait guère félicité de mes premières élucubrations, m’étonna, un soir, en disant:
«Ce que tu écris me déplaît et souvent me paraît absurde, mais je dois dire que tu ne perds pas ton temps, puisque tu travailles durant tes loisirs. Tu apprends peut-être à travailler, mais il te manque un tas de bouquins dont tu auras besoin. A nous deux, mon petit, nous en ferons la liste et je te compléterai ta bibliothèque.»
Les interventions assez surprenantes de Papa ont parfois du bon.
Durant ce temps, _Azur_ resplendissait. Nos réunions ne perdaient rien de leur exaltation: le plus fiévreux, le plus incontinent bavardage les animait toujours, nous adorions, nous détestions avec une ferveur pareille et pour placer l’œuvre récemment lue, l’autel était prêt, tout comme le seau à ordures. Mais, si vivante que semblât notre revue aimée, teinte par le ciel même, ses jours étaient cependant comptés.
Un vent d’amour qui devait tout diviser et tout détruire souffla sur la rédaction. D’abord Vernon s’éprit furieusement d’une jeune personne de notre ville. Elle fut décrite en strophes passionnées, où son poète lui donna comme attributs l’auréole de la sainte, la nudité de la déesse et la transparence fumeuse du fantôme. Pour concilier ces perfections disparates, on s’arrangeait du mieux qu’on pouvait.--Leveil se découvrit, presque en même temps, un goût immodéré pour quelqu’un d’autre et des contes amoureux en avertirent, par mille ingénieux détours, les lecteurs d’_Azur_. Vernon et Leveil jouaient, le dimanche, au tennis avec ces deux jeunes filles, d’ailleurs délicieuses, mais, dès le lundi, on ne plaisantait plus: on édifiait le temple de l’adorée, monument d’architecture très composite.
L’exemple fut contagieux: Morin s’éprit d’une dame chemisière, jeune et jolie, chez qui il achetait ses cravates. Je reçus de lui quelques confidences:
«Dans le privé, je la nomme mon «entéléchie», ce qui la met tout de suite à son rang de noblesse. J’ai trouvé le mot dans Ronsard et je sais ce qu’il veut dire.»
Landoux découvrit que l’une de ses cousines était charmante. Pour elle, il délaissa, un temps, les entrailles de la terre et les combinaisons chimiques qui s’y perpètrent. Par une singulière occurrence, ce fut cette même cousine qu’il épousa, nombre d’années plus tard. Il l’aime encore, comme il aime encore la chimie.
De son côté, Silas faisait des sorties mystérieuses, inexpliquées. Il lui arrivait d’être absent deux jours de suite; d’autres fois, il consignait sa porte. Les bruits les plus flatteurs couraient à son propos. Pour les confirmer, il nous donnait des traductions de poèmes érotiques anciens.--Enfin, moi, je cherchais mon idole, je la trouvais de temps à autre, je me fatiguais d’elle assez vite, mais avais soin de la chanter par avance. Ces chants, restés inédits, longtemps conservés, sont, je le crains, perdus pour les lettres: il me semble qu’un soir où je rappelais de vieux souvenirs, le feu en disposa.
Brusquement, nous vécûmes en plein drame.
Landoux s’étant permis une appréciation tendancieuse sur la cravate que portait Morin, celui-ci commença par lui dire de sa voix la plus douce que l’ironie était interdite aux chimistes, puis il se fâcha tout rouge et menaça son ami de lui botter les fesses.
Quinze jours après, Vernon commit l’irréparable erreur d’écrire ce vers:
«Et comment serait-on vraiment belle étant blonde?»
Leveil le couvrit aussitôt d’injures, car sa belle était blonde, sans contredit.
Silas disparut pendant huit jours, après avoir tenu publiquement ce propos qui nous fut vite répété:
«Je vais me reposer de la littérature de mes camarades: elle est aussi peu délectable qu’ils le sont eux-mêmes.»
Moi, cependant, je tâchais d’arranger les choses et me procurais de ce fait des ennemis dans tous les camps. Pour comble d’infortune, je reçus de mon ami Dalsant, élève de rhétorique supérieure à Paris, une lettre désobligeante, en réponse à celle où je le priais de donner quelques pages au prochain numéro d’_Azur_. Il ne me cachait nullement que son intention était de ne jamais collaborer à une revue toute farcie de sottises où, pour ma part, j’accumulais, à son avis, les fautes de français, les fautes de goût et les impropriétés de termes. Je le traitai, en mon for intérieur, de pédant prétentieux, me réservant de le lui faire savoir, plus tard, de vive voix.
Enfin, nous fûmes frappés du dernier coup. Par une lettre circulaire, rédigée en bonne et due forme, Landoux nous annonça que la caisse d’_Azur_ était vide et qu’il ne voyait aucun moyen de la remplir.
«Je reconnais ma chance ordinaire, dit Morin; je préparais une longue épitaphe en vers où Lamartine, Hugo, Baudelaire et Verlaine pleuraient harmonieusement sur une tombe encore ouverte... voilà qu’on la ferme!»
_Azur_ avait vécu et nous étions tous brouillés de façon brutale, irrémédiable, pensions-nous. Pour dire le vrai, durant près d’un mois après ce désastre, les anciens collaborateurs d’_Azur_ se saluèrent à peine: on s’ignorait. Et puis on pensa que la causerie littéraire ne manquait pas de charme, que la passion des belles-lettres s’entretient par le commerce de leurs dévots, qu’une simple question d’argent ne devait pas séparer des artistes...
Un soir, Leveil ayant rencontré Vernon dans la rue, lui demanda des nouvelles de son travail. Vernon, tout ému, répondit en s’enquérant des romans de Leveil, et le mardi suivant, nous fumâmes ensemble beaucoup de cigarettes et parlâmes de mille nobles choses, mais pas de nos amours. Néanmoins, l’âge d’or était passé.
XIX
«Sans doute vous amusiez-vous beaucoup, me dit Celia, mais ces extases, ces élévations lyriques, ces lectures dont vous ne reteniez que ce qui vous plaisait d’avance, tout cela suffisait-il vraiment à vous faire... comment dirai-je?... une vie intérieure?»
Sa question est judicieuse. Oui, d’autres sujets nous préoccupaient que nous gardions par devers nous ou dont nous parlions peu. Ils ne prêtaient pas à de beaux discours sonores, mais nous troublaient beaucoup. Si sommaire que soit la philosophie que l’on enseigne dans les lycées, elle n’en garde pas moins le privilège de bouleverser une jeune intelligence.
Chacun de nous en avait pris ce qu’il pouvait en prendre, durant l’année dévolue à cette étude. Nous en gardions, malgré notre fièvre littéraire, une vague empreinte: Vernon s’intéressait encore aux mythes où il voyait une matière de poèmes, Leveil à la psychologie, Silas aux dialogues de Platon. Landoux revenait à la science par ce détour, cependant que je me contentais d’être abasourdi, désorienté, du fait de la révélation qui s’imposait à moi et secrètement me séduisait. Quant à Morin, la philosophie le ravissait: «Elle apprend, disait-il, à danser des danses nouvelles, d’un pied plus léger, parfois même sur les pointes, mon cher!»
Je ne partageais pas son aimable désinvolture. Chaque jour, vingt problèmes se présentaient à moi, qui exigeaient une solution prompte. Ils me harcelaient, me bourrelaient et lorsque, ma science étant fraîche et bien courte, je m’en référais aux livres, je n’arrivais à y découvrir que des problèmes nouveaux. Tous les systèmes avaient de quoi m’éblouir, toutes les théories savaient me convaincre et je trouvais la vérité dans tous les puits, à leur margelle, comme, récemment, je croisais le génie à tous les carrefours. En ces cruelles traverses, mon père ne m’était d’aucune aide.
«La bonne méthode philosophique, me disait-il, est celle avec qui l’on peut vivre. On ne la choisit pas à la façon d’une fleur, pour en sentir le parfum; c’est elle qui vous choisit, docile ou réfractaire, n’importe.»
Vers cette époque, je rencontrai Déodat, à point nommé, semble-t-il.
L’intransigeant a d’excellents moyens de convaincre... Moi, je prends mon plaisir ailleurs, mais il n’en fut pas toujours ainsi: je me souviens d’un temps où, par besoin de certitude, certaines intransigeances m’imposaient. Ensuite, je vénérai moins l’homme de bois qui conforme avec rigueur sa vie à ses principes, qui juge de tout et qui tranche. Aujourd’hui, je demanderais encore quelque décompte en de si terribles affirmations et comme une sortie de secours, s’il me plaît de respirer un air plus libre.
Chez celui dont la vie se compose laborieusement, strictement et sans relâche, suivant des formules philosophiques d’inspiration même très haute, je me sens rebuté par une insupportable assurance, et chez celui qui spécule volontiers de façon rare et singulière, en son privé, mais qui vit humblement, au hasard des jours, je découvre quelque chose de plus humain, de plus digne d’honneurs. L’orgueil de celui-là m’effraie ou me fait rire, au lieu que la modestie sans apprêt de celui-ci fournira peut-être un exemple d’après lequel d’autres hommes vivront. Il est vrai que, de ce résultat, l’intransigeant, occupé de lui-même, ferait peu de cas.
Je vis Déodat pour la première fois chez mon libraire. Il feuilletait une revue à couverture épiscopale dont j’étais l’abonné fervent et, comme nous venions tous deux acheter un petit volume de poèmes dont le libraire ne possédait plus qu’un seul exemplaire, les politesses qui s’ensuivirent menèrent à une causerie. D’autres rencontres nous ayant liés, nous nous étonnions bientôt que le hasard nous eût si tardivement réunis.
Tout de suite, Déodat me surprit par le ton catégorique de ses moindres paroles. Ah! ce n’était plus l’hymne où Vernon, Leveil et moi tâchions de mettre nos voix à l’unisson sous le vocable de l’_Azur_! Je pouvais, à juste titre, m’étonner: Déodat voulait bien que l’on chantât comme lui, mais il se refusait à subir aucune influence. Il imposait son thème, son rythme, sa mesure, convaincu d’avoir raison de faire ainsi, puisqu’il se fondait sur une méthode éprouvée, un goût réfléchi et d’anciennes traditions. En outre, il n’aimait rien tant que discuter, contredire, convaincre; il n’usait ni de paradoxes ni de basses chicanes: il allait droit au but, apportant des raisons fortes, péremptoires, nombreuses, bien en ordre, qu’il employait suivant les règles d’une stratégie qu’il tenait pour invincible. Il parlait dru, sans fatigue et longtemps; victorieux, il n’abusait pas de sa victoire: me voyant défait, il se retirait simplement et me laissait sur le carreau, livré à des réflexions qu’il espérait salutaires.
Déodat n’avait rien d’un sot, si ce n’est la magnifique assurance qui faisait les trois quarts de sa force. Cette assurance, je l’ai notée chez des imbéciles, quelquefois très comique. Chez Déodat, elle inspirait plutôt le respect.
Je ne tardai pas à subir l’ascendant de l’ami nouveau qui me secouait ainsi. D’abord il modéra mes admirations quotidiennes en me démontrant leur excès. Grâce à lui, j’y regardais à deux fois avant de me laisser éblouir. Impitoyablement, il douchait ma fièvre: en somme, il m’apprenait la critique, mais je crois vraiment que jamais il ne m’a rien fait aimer. Il admirait sans amour et voulait que l’on admirât de même, par conviction raisonnée, or je ne m’en sentais pas capable.
«Quel singulier homme que ton ami Déodat, me dit un jour mon père: il apprécie la saveur d’une pêche, la beauté d’une sonate ou les parfums de la campagne par le moyen de syllogismes!...»
Il est évident que je lui dois beaucoup, mais les services qu’il me rendait, l’affection très réelle qu’il me témoignait, ceux-là trop assurés, celle-ci trop sèche, me décevaient au lieu de m’émouvoir. Enfin, Déodat manquait de gaîté à un point peu ordinaire. Il riait souvent et son rire incommunicable renfrognait au lieu d’épanouir, car on n’y sentait rien de gai. Jamais il ne riait malgré lui, jamais il n’a ri sans raison plausible, comme faisaient souvent Vernon et Morin, simplement parce que la vie est bonne à vivre, ou que cette hirondelle, en passant, s’est heurtée à l’air, ou par désir de rire...
Sans doute n’aimait-il pas la vie... Mais pourquoi? L’ai-je mal jugé, mal compris? Cachait-il, au tréfonds de lui-même, quelque secrète amertume, une déception inavouée? Peut-être... je n’ai fait que le soupçonner, car Déodat tenait bien son personnage et ne se laissait guère surprendre; il se plaisait à paraître aride et ce n’est pas d’après de maigres broussailles, sèches, armées de piquants, que l’on peut deviner la source qui palpite au-dessous.
Bientôt il augmenta son ascendant, lorsque je lui eus confié mes inquiétudes philosophiques. Il détestait l’inquiétude et mit une sorte de passion froide à la détruire en moi, à la remplacer par la vérité qui apaise, qui rassure, la seule, la sienne, bien entendu... et cette vérité, il me la présentait de telle façon qu’elle m’épouvantait déjà.
Sa parole devenait hargneuse. Retenu par une belle promesse, je l’écoutais en tremblant. Il flétrissait comme à plaisir toutes ces fleurs qui devaient m’enchanter, il saccageait le jardin de mes rêves avec une sorte de fureur inspirée et me décrivait la vie que, selon lui, j’allais vivre, sous des couleurs qui me donnaient le frisson. Je me sentais à la fois convaincu et révolté. Ses propos d’inquisiteur et de prophète me donnaient une tristesse nouvelle dont j’avais honte.
«Tu comprendras bien, mon petit, qu’il ne saurait m’être agréable de te voir domestiqué...»
C’est encore mon père qui parle.
L’influence de Déodat fut profonde et de longue durée. Je ne me délivrai d’elle que peu à peu, en m’éloignant, en me laissant bousculer par la vie et, quand cette vie devint mauvaise, qu’elle ressembla au destin affreux que Déodat me prédisait jadis et que j’en souffris cruellement, de tout mon être déchiré, alors, comme je me confiais une fois de plus, une dernière fois, à mon ami et lui disais mon désarroi, mon désespoir et ma douleur, dans une lettre écrite à cœur perdu, Déodat ne me répondit que par une dissertation glacée qui m’abandonnait sans secours, mais où il se piquait de me démontrer en phrases brèves, avec une parfaite logique, que sa doctrine était la seule irréfutable et sa prédiction juste.
XX
Je viens de cueillir et, paraît-il, assez brillamment, des lauriers universitaires. On m’en félicite, on s’en réjouit autour de moi; or ce n’est pas, cette fois, à M. Lequin que je suis redevable de mon succès mais, par un très singulier détour, au souvenir chéri de bonne-maman. Oui, c’est grâce à bonne-maman que mes parents ont cet air de satisfaction souriante qui leur va si bien et que je m’offre sans scrupule le plaisir d’être content de moi. Les longues causeries que j’avais avec elle demeurent vivantes en ma mémoire, je n’en ai oublié aucun détail et lorsqu’elle me parlait de quelque personnage illustre, il prenait aussitôt à mes yeux une importance nouvelle: je tâchais de me renseigner à son sujet, de compléter par des livres ce que bonne-maman venait de m’en dire.
S’il lui plaisait de voir danser, le jeune duc de Reichstadt n’aimait plus la danse, dès qu’il la pratiquait lui-même. Les leçons de danse qu’on lui donnait l’ennuyaient à tel point que, pour les interrompre, il se fit à la jambe une petite blessure. D’autre part, friand de spectacles, quand le père de bonne-maman, qui dansait alors au théâtre de Vienne, paraissait dans un ballet, il ne manquait pas de l’applaudir et souvent même de lui faire savoir le plaisir qu’il avait pris à ses légers entrechats.
Flatté par cette illustre approbation, mon arrière-grand-père demanda une audience afin de mieux exprimer sa gratitude. Le jeune duc n’essaya pas de cacher son point de vue et ce fut de sa bouche que le danseur reçut l’aveu de la blessure qu’avec intention il s’était faite. La réponse ne manqua point d’adresse: son auteur n’avait pas d’esprit que dans les jambes. Si le duc de Reichstadt aimait peu danser lui-même, la faute en revenait à ceux-là seuls qui l’enseignaient et, probablement, s’y étaient mal pris. Danser deviendrait vite un agréable divertissement pour un adolescent bien bâti, souple et mince comme le duc. Il ne fallait que lui faciliter les premiers pas, au lieu de les entraver par d’absurdes indications à contre-sens et d’ennuyeuses reprises. La bonne volonté de son Altesse paraissait acquise du fait de l’agrément qu’elle ressentait à voir danser autrui.
Le petit discours dut être bien tourné, la flatterie habile, car le duc de Reichstadt promit aussitôt de convoquer son nouveau maître à danser, un jour prochain qu’il fixait déjà. De la blessure il n’était plus question. Ce fut ainsi que mon arrière-grand-père sut réconcilier Terpsichore et le fils de l’Empereur.
Cette histoire m’inspira l’envie de lier plus étroite connaissance avec le jeune homme qui avait honoré ma famille de si gracieuse façon. Quand me vint le goût de la lecture, je fouillai dans la bibliothèque de papa, je me procurai chez les bouquinistes quelques portraits du roi de Rome, quelques monographies consacrées à sa courte histoire. Je m’émus de son cruel destin; longtemps il fut l’un de mes familiers et certain poème d’Hugo prenait pour moi plus d’ampleur encore, un sens plus douloureux, quand il célébrait l’enfant au souffle duquel avaient frémi, sous le dôme des Invalides, «les drapeaux prisonniers».
En vérité, ce fut un coup de veine: mon baccalauréat débutait honnêtement, mais sans éclat. L’écrit avait été suffisant: l’oral m’effrayait un peu et je risquais d’y perdre pied, quand, au cours de l’examen d’histoire, un vieux monsieur grave et barbu qui certes ne savait pas si bien faire, me proposa de lui parler du roi de Rome. Je me retrouvai campé sur un terrain solide.
Je bavardai longtemps et, je crois, non sans aisance. L’examinateur amusé par ma faconde, me laissa dire; d’autres, à côté de lui, écoutaient en souriant. Je ne cessais pas de fournir des renseignement précis, d’ingénieux développements, et même, je citais mes sources. Quelle ne fut pas ma stupéfaction lorsque, la séance ayant été levée en mon honneur (eh oui!), j’appris que j’étais reçu avec l’octroi d’une mention spéciale!
«N’importe! me disait Papa, le soir même. Que ta chance ait été bonne ou mauvaise, tu n’en as pas moins passé ton bachot très brillamment. Viens m’embrasser encore une fois: tu es un brave garçon.»
Tout naturellement, nous parlâmes de nouveau de bonne-maman et des histoires qu’elle contait si bien.
«Tu te rappelles, disais-je, qu’un jour elle fit pleurer les vieux amis de ses parents par des danses inventées?
--Oui, mais, telle que tu la sais, Ottavio, l’anecdote n’est pas complète. Ta bonne-maman l’ayant dite à un poète que tu admires et qui fréquentait chez elle, celui-ci la remercia en déclarant que la beauté, la grâce et le charme féminins ont toujours, à leur point de perfection, ce même pouvoir émouvant.
«Souvenez-vous, Madame, ajouta-t-il, d’Hélène passant sur les remparts de Troie et faisant palpiter le cœur de ceux qui la voyaient, des vieillards qui se lamentaient sur leurs maux et les oublièrent, un instant, ravis par son seul aspect. Ronsard a rendu cette scène dans un bien beau sonnet dont voici les premiers vers: