Part 10
«Il ne faut s’ébahir disaient les bons vieillards «Dessus le mur troyen voyant passer Hélène «Si pour telle beauté nous souffrons tant de peines «Notre mal ne vaut pas un seul de ses regards...»
«Il conclut ainsi:
«Lorsque vous dansez, Madame, vous usez du même sortilège.»
«Alfred de Vigny, car c’était lui, pensait qu’on lui saurait gré d’un compliment aussi délicat, mais ta bonne-maman le prit tout autrement qu’il ne s’y attendait. Etre comparée à une personne aussi légère que l’amante du berger Pâris lui déplaisait (sans doute passait-il dans sa mémoire un souvenir de la musique de son autre ami, Jacques Offenbach), et, pour rentrer en grâce, le poète dut copier, sur un album que nous avons encore, une dizaine de vers d’Eloa où elle put se voir comparée à un ange, ce qui remettait les choses au point. Si tu veux, je te montrerai cet autographe. Vigny avait une bien jolie écriture... Sa page voisine avec un quatrain de Musset.»
XXI
De Paris, où il se prépare à l’Ecole Normale, Dalsant m’écrit la lettre suivante en réponse à l’une des miennes qui l’interrogeait sur ses projets d’avenir:
«Mon avenir?... Tu l’imagines comme s’il était le tien, tu le bâtis comme pour toi-même, sur un plan à peine différent. Mon avenir... il n’aura rien de très singulier, quoi que tu en dises. Oui, je réussirai, sauf maladie, jambe cassée ou accident grave, mais toi, Ottavio, quand te guériras-tu de cette manie qui te pousse à me désigner, à m’imposer un destin illustre, simplement parce que je suis ton ami? En somme, tu me repasses tes ambitions; c’est là une forme de ta vanité qui peut m’être agréable... qui ne rime pas à grand chose.
«Sans doute reviendrai-je à Paris, l’an prochain. J’y louerai une petite chambre dans le quartier où j’ai mes habitudes, le vrai: quelque part entre la Sorbonne et le Panthéon. Pour me tirer d’affaire, je donnerai des répétitions, je m’intéresserai par devoir à des garçons qui, par goût, me seraient assez indifférents. Même si tu t’installes aussi à Paris, nous ne nous verrons pas très souvent: mon temps sera pris. Bientôt, je m’habituerai à ce train de vie, je tâcherai de le rendre monotone et n’y aurai pas grand’peine. En découpant les jours ouvrables de la semaine de façon bien parallèle, en les peignant du même gris qui ne se voit pas, ils filent plus vite et le dimanche arrive comme une surprise.
«Plus tard, on m’enverra en province dans un lycée, je ne sais où, plus tard encore, dans une faculté modeste; enfin, un jour, un beau jour, quand ce sera possible, quand une telle folie me sera permise (ma folie! j’aurai fait une folie dans ma vie!), j’épouserai ma cousine Marthe, ce qui me compliquera l’existence, mais, que veux-tu! je me suis mis ça dans la tête. D’ailleurs maman trouve que j’ai bien raison; il est donc inutile d’en parler davantage, pour le moment... Et la vie continuera, éclairée par un bonheur que j’aurai choisi. Je verrai, devant moi, un chemin montant, assez caillouteux, pas très ardu, car mes jambes s’y seront faites, avec, tout en haut, la perspective d’une honorable retraite... apothéose!
«Pendant ce temps, Ottavio sera allé courir le monde. Avant peu, il lui faudra des chemins de fer, des paquebots, des caravanes... L’omnibus? fi donc! Et puis encore des cocotiers, des gazelles qu’une girafe surveille de haut, ou des condors sur un pic des Andes. Il voudra se remplir les yeux d’un tas de belles images qu’il ira chercher au loin, parce que le port de sa ville natale n’est pas celui où l’on demeure, où l’on se chauffe au soleil, mais celui d’où l’on sort pour se rendre ailleurs. Il aura besoin aussi de musiques étranges: bruit du vent dans les cèdres, sons de flûte en Bactriane... comme si la brise de chez nous, la bonne petite brise qui dérange les pins, n’avait pas assez de chansons! Il demandera mieux que des parfums de résine, d’algues et de romarin: des orchidées capiteuses, et pas en serre! des fruits dont la saveur met la bouche en feu... toutes choses qui fournissent, au retour, d’excellents sujets de conversation.
«Et j’oublie, mon vieil Ottavio, qu’il te faudra encore vivre les bouquins que tu as lus... Les bien lire ne suffisait donc pas? Il te faudra être là où se trouvait tel bonhomme de Kipling, de Loti et de ton Stevenson, te promener dans la savane et dans le bled et dans la forêt vierge, à cause d’un roman, d’un conte, d’une page traitant de fougères arborescentes et de lianes, coucher dans une fumerie d’opium chinoise, pour goûter la sensation tant de fois décrite...
«Enfin, tu reviendras et c’est moi qui serai chargé de ranger tout ça, de fouiller dans le panier à papier de ta mémoire, de trier, de classer, de coller des étiquettes, et, comme le goût des voyages est contagieux, dit-on, je m’imaginerai avoir voyagé avec toi, car je te connais assez bien, Ottavio, pour me représenter non ce que tu tâcheras de m’expliquer par des interjections enthousiastes et des phrases confuses, mais ce que tu auras vraiment vu de tes yeux. C’est donc à moi seul qu’il faudra t’adresser pour mettre au point tes souvenirs.
«Il me sera donc permis de voyager ainsi à peu de frais, d’admirer les nuits tropicales, de passer l’hiver aux Antilles, l’été sur une banquise pas trop froide et le printemps dans une île du Pacifique où danseront des femmes nues, couronnées de fleurs, sans quitter pour cela le petit appartement que nous habiterons alors, Marthe et moi, dans le VIe arrondissement (j’en ai vu un, jeudi dernier, rue Lhomond, qui avait l’air bien joli), et sans, je le répète, qu’il m’en coûte un sou. Par ce moyen, tu m’auras rendu le service de m’aérer l’esprit, tous les dimanches de l’année scolaire et presque tous les jours de juillet à octobre, et aussi de me faire valoir aux yeux de ma femme. Merci d’avance, Ottavio.»
Il devait mourir trois ans plus tard.
XXII
Si Morin le fantaisiste continue à se plaire aux mêmes jeux, il me rendra tout à fait enragé.
Vous vous le rappelez peut-être chérissant du plus tendre amour une dame chemisière chez qui il achetait ses cravates. Or cette passion fut courte; elle ne survécut pas longtemps à l’honorable faillite d’_Azur_, mais je ne sache pas que ces deux déchéances fussent autrement liées que par le hasard.
Aujourd’hui, Morin poursuit de ses assiduités une honorable fleuriste dont la boutique bien achalandée a quelque renom dans notre ville. Les anciens rédacteurs, réconciliés depuis peu, s’y réunissent parfois, non plus pour se rapprocher des Muses, mais simplement pour humer en commun de délicieuses senteurs. La jeune femme que Morin courtise est agréable, délurée, elle nous supporte sans mauvaise humeur, il lui arrive même d’orner gratuitement nos boutonnières de corolles discrètes. Ces attentions lui donnent le droit de nous mettre à la porte quand sa boutique s’encombre, sans refuser le bénéfice de la réclame que lui vaut notre reconnaissance.
Ce ne sont d’ailleurs pas les amours de notre ami Morin qui m’enragent. Sur le quai du port où je me promenais au soleil, je viens de le rencontrer.
«Ah! me dit-il en me prenant le bras, j’ai deux grandes nouvelles à t’annoncer, Ottavio! D’abord, un arrivage extraordinaire de mimosas. Nous irons les voir; on se dirait sur les bords du Pactole, dans la tour de Danaé ou la bouche de Saint Jean Chrysostome, chez Rothschild, au Pérou, en Eldorado, dans le jardin des Hespérides! C’est étonnant!... Mais il y a mieux encore! Ecoute, Ottavio: j’ai trouvé ma forme, celle que je cherchais depuis si longtemps et qui m’attendait, accrochée comme un pardessus dans le vestiaire de l’Olympe, mais que je ne découvrais pas, faute d’un numéro ou de quoi payer le pourboire. Ah! les temps sont durs!... Ma forme! C’est un petit livre de quatre sous qui me l’a révélée: un livre sur la poésie japonaise... Ces japonais, des gens sublimes! en trois vers ils disent tout; et, moi aussi, en trois vers, je vais tout dire à ma façon: mes peines et mes joies, mes ambitions réalisées, mes rêves, et ton nez qui s’allonge de jalousie, mauvais bougre!... Allons vite admirer les mimosas de Marianne...»
Un temps pour respirer, puis il reprit:
«... Dans la boutique parfumée «Où mon délice nous retient «Par ses grâces de brune almée.
«Néanmoins, _odorante_ et _corybante_ eussent rimé aussi bien. Ces vers te donneront, en passant, un exemple du divertissement japonais qui sert à ponctuer mes propos.»
Nous approchions et, quand il poussa la porte, nous vîmes, chez Marianne, le plus somptueux étalage de fleurs: une orgie en jaune.
«Salut, Danaé!» s’écria Morin, la voix vibrante.
Danaé me tendit la main.
«Vous qui le connaissez bien, Monsieur N., me disait-elle, un instant plus tard, priez-le donc de ne pas me rendre ridicule! Chaque fois qu’il vient ici, jamais il ne manque de me donner un nom nouveau, et pas du calendrier! Hier, c’était Hertulie, un autre soir, Ismène, aujourd’hui, Danaé... Danaé! de quoi ça a-t-il l’air? C’est pas des noms de chrétiens, pour sûr... et j’en oublie. Il m’arrive de faire une tête devant les clients! Votre ami est charmant, mais je ne sais pas deviner quand il plaisante et quand il ne plaisante plus... Enfin, pour tout vous dire, j’ai quelquefois peur que ces noms ne soient des noms de belles dames qu’il a connues autrefois, des noms d’amour... Vous comprenez?... Alors, j’en aurais vraiment du chagrin.»
Je la rassurai de mon mieux. Morin n’écoutait pas, occupé d’autre chose.
«Allons! voilà que ma manche est toute tachée! Douce amie, seriez-vous assez bonne pour me prêter une brosse? Je vous promets de ne l’employer qu’à des usages honnêtes.
«C’est l’impertinent mimosa «Qui, sans respect pour ma vêture, «D’un pollen d’or me saupoudra...
«Merci, bientôt il n’y paraîtra plus et je songerai peut-être à vous rendre la brosse.
--Je la réclamerai, dit Marianne. Mais puisque vous aimez les fleurs, Monsieur N., venez voir dans l’arrière-boutique les roses que j’ai reçues de Nice; elles sont encore dans leur panier.
--Oh! les roses, dit Morin, cela ne m’excite plus guère. Vas-y tout seul, si ça t’amuse.
«Trop de gens ont vanté les roses «Et sur un mode bien banal... «Ces fleurs omnibus m’indisposent.
«Parle-moi plutôt de ce bouquet d’arums: ils s’embêtent, les pauvres, sur le coin du comptoir d’où le chat les fera tomber. A quoi pensez-vous, Marianne? Tant de pureté laissée à l’abandon!
«Dans le cornet de cet arum, «Je goûterais bien, il me semble, «La saveur d’un cocktail au rhum.
«Voilà comme je comprends l’alcoolisme, Ottavio: relevé par une pointe de raffinement et d’élégance.»
Je lui demandai quelques nouvelles de nos camarades. Il me parla d’abord de Leveil.
«J’ai lu son dernier roman en manuscrit. Plein de choses, très curieux, très... décoratif, et néanmoins sa psychologie mondaine a toujours quelque chose de gourmé, de guindé qui donne envie de mettre les coudes sur la table et de boire à la bouteille.
«Le talent de Leveil m’inspire, «Par sa recherche du contraint, «Le goût de la crapule, ou pire...
«Quant à notre vieux Vernon, il vit toujours sur les hauteurs et compose, paraît-il, une tragédie, oui, Monsieur! Ça se passe en Grèce, dans une Grèce plutôt alpestre.
«L’air subtil des sommets me gêne: «Pour suivre Vernon sans effort, «Je veux un ballon d’oxygène.
«Et, pendant ce temps, Landoux s’obstine à triturer laborieusement des odes chimiques où je n’entends rien et qui, même mises au point, me resteraient sur l’estomac.
«Les effusions de Landoux «Ne laissent pas que d’être lourdes: «Il fait sa cuisine au saindoux.
«Enfin, Silas...
--Assez, Morin! m’écriai-je. Tais-toi! Si tu continues...
--Mais oui, Mesdames, nous avons des roses, disait Marianne à de nouvelles clientes qui entraient. Justement, je venais de les montrer à ces deux messieurs, toutes fraîches de Nice: bien belles.»
Par un amical petit signe d’entente, elle nous avertit que nous étions de trop et pouvions nous retirer, ce que nous fîmes, peu après.
Tout est matière à tercets japonais pour notre cher Morin: Marianne, ses fleurs, une affiche, un nuage, un tramway grinçant sur ses rails, l’heure qui sonne, le coq qui chante, la lune qui se moque... Je n’en puis plus! S’il persiste, je lui serrerai le cou entre mes doigts!
Cela dura quinze jours, un mois peut-être, où je m’épouvantai de sa présence, et puis, subitement, une autre idée le ravit: écrire un roman... et les tercets japonais se flétrirent.
«... Des amusettes pour orientaux maniaques! des bibelots d’amateur! Tu entendras un autre son de cloche en lisant les premières pages de mon livre dont le titre provisoire est «Nausicaa et son chat persan».
Je ne demandais pas mieux.
XXIII
Quelque peu mon aîné, fils d’un vieil ami de mon père, Ferdinand, me semble-t-il, fut toujours de mes intimes.
Ce garçon court de taille, aux épaules inégales, à la lourde carrure, et qui marchait comme un paysan, je le revois à tous les moments de ma vie d’enfant. Je revois son crâne tondu (il fallait couper d’assez près sa chevelure d’un roux trop agressif); je revois les taches de rousseur qui marquaient étrangement sa figure, je revois ses petits yeux noirs, malicieux, mobiles, et ses mains intelligentes mais démesurées, elles aussi tachées de roux. Son visage s’animait de façon singulière, à la moindre émotion, par un rictus de sa bouche que gâtèrent très tôt de mauvaises dents. Cette bouche et les points noirs des yeux donnaient toute sa vie à une face qui, au repos, paraissait de bois.
Déjà, lorsque nous jouions, à la campagne, sous les pins, Ferdinand me ravissait par la verve caricaturale qu’il garde encore aujourd’hui et qu’il sut bientôt exprimer autrement qu’en paroles. Echappé du salon où d’ordinaire il se sentait mal à l’aise, et venu me rejoindre dans une retraite ombragée, connue de nous seuls, il tenait des propos dont l’accent personnel, dont la sourde violence me laissaient stupéfait, un peu effrayé, mais, somme toute, ravi. Il savait décrire un visage de façon à y faire paraître en un fort relief le trait ridicule, le défaut où se révèle un caractère. Il se complaisait en ses découvertes: le menton fuyant de Mme X., la bouche molle de son mari, le port de tête impérial de Mlle Y. lui inspiraient des commentaires d’un sarcasme bouffon qui forçaient à rire. Puis il se taisait, il songeait, devenu grave, tout à coup...
* * * * *
«J’espère qu’on ne va pas nous déranger, Ottavio?... Très bien, alors, ouvre la boîte.»
J’ôtais le couvercle d’une petite caisse en bois blanc, doublée de métal, que nous avions mise à l’abri sous des broussailles. Il y puisait de ses larges pattes une poignée de terre glaise et, coupant son silence d’exclamations, de mots murmurés, de jurons sourds, de petits rires aigres, lentement, avec amour, il pétrissait la masse informe.
Autour de nous, des oiseaux chantaient, les arbres bruissaient tout bas, un souffle de brise nous apportait une odeur marine, riche de rêves exotiques...
Je regardais les mains actives de Ferdinand.
«Sa gueule vient!»
L’expression devenait méchante, il fronçait ses pâles sourcils, sa lèvre se relevait à gauche, montrant une dent noire à demi détruite. Lentement la gueule de Mme X. paraissait en effet: non pas le portrait modelé de Mme X., mais le masque japonais inventé à son horrible ressemblance afin de faire peur aux enfants... et Ferdinand se réjouissait.
«Je tiens le menton! Il fout le camp comme il faut. C’est elle! Son fils la reconnaîtrait tout de suite! Ecoute-le, Ottavio: il s’écrie de sa petite voix d’imbécile rachitique: «Voilà maman!»
C’était elle, sans contredit, justement vue en sa hideuse déformation, abominable et fidèle, à la fois, et vivante.
Je ne remarquais pas que deux heures avaient passé. Je m’enthousiasmais à voir Ferdinand travailler de la sorte. Le temps ne me semblait pas long.
Si la caricature était, à son goût, réussie, après l’avoir considérée avec attention, d’un œil curieux, interrogateur, il la détruisait, le plus souvent, et rejetait cette glaise au fond de la caissette en bois blanc. Parfois, trouvant le masque d’une laideur insuffisante et n’ayant pu y exprimer toute sa rancœur, il le couvrait d’un linge et le mettait de côté. J’étais chargé de le maintenir mouillé, jusqu’à la prochaine séance, devoir auquel je ne manquais pas.
Un jour, malgré bien des serments, je ne pus m’empêcher de montrer à mon père l’une des gueules de Ferdinand, presque achevée, mais que le cruel artiste voulait accentuer encore.
«Il en fait beaucoup comme ça?»
Papa tournait et retournait avec soin la glaise humide. Il avait tout de suite reconnu la moue prétentieuse de Mlle Y.
«On croirait qu’elle vient de réciter un de ses ridicules sonnets dont elle est si fière et qui écorchent les oreilles... Il a vraiment du talent, ce garçon... Oui, je te promets, Ottavio, de ne rien lui en dire.»
Deux mois plus tard, papa étant allé conférer plusieurs fois avec le père de Ferdinand, j’appris que mon ami entrait à l’Ecole des Beaux-Arts de notre ville. Pendant les deux ou trois mois où il fréquentait négligemment le lycée, Ferdinand ne fit rien de bon, à ce qu’il semble. Peu aimé de ses professeurs, à cause d’un mutisme bourru qui passait les bornes permises, peu aimé de ses camarades, parce qu’il les tenait à l’écart ou se moquait d’eux, Ferdinand était comme un étranger dans sa classe; le bruit m’en revint bien des fois. Il ne fréquentait pas davantage mes propres amis qui lui eussent, à ma prière, fait des avances. «Des enfants de bourgeois!», disait-il, sur un ton péremptoire. Alors que je lui objectais, un jour, non sans raison, qu’il était enfant de bourgeois lui-même, j’évitai tout juste le coup de poing qui allait me punir de mon insolence. L’affaire faillit tourner mal.
«Et toi, Ottavio, tu finiras comme eux: fils de bourgeois. Je croyais que ton M. Lequin te sauverait, mais la partie était déjà perdue. En tout cas, je te demanderai, plus tard, quand j’aurai du talent, de poser pour ta gueule de bourgeois et je t’assure, mon petit, que celle-là, si je peux la réussir ne te fera pas rigoler! On y verra le pauvre bougre qui aurait pu être autre chose, mais qui s’est laissé prendre, et qui en souffre, et qui se déclare satisfait tout de même...»
A l’Ecole, il n’eut guère plus de succès que jadis au lycée. Je crois que ses maîtres le rebroussèrent au lieu de l’amadouer. Avouons néanmoins qu’il les détestait d’avance. A l’avis de Ferdinand, révolté par nature, un maître était d’abord et surtout le pompier imbécile qui prend plaisir à étouffer dans l’œuf la tentative originale, l’audace généreuse. A la longue, ce point de vue naïf décourageait. Enfin il recherchait le laid avec passion, non par esprit critique mais pour se réjouir. La découverte d’un détail fâcheux dans une belle ordonnance le comblait d’aise, celle d’un léger désaccord, d’une fausse note, d’une teinte fausse, d’un faux pas, le ravissait. Quelle était au juste sa pensée intime? Je n’en sais trop rien et fus pris de court lorsque je l’entendis répondre à quelque demande que je lui faisais:
«Le beau, vois-tu, c’est pas mon affaire: le beau, c’est pour le bon Dieu. Moi, je suis un homme; j’aime ce qui est vilain, parce que je peux en rire et que je me sens vilain moi-même... regarde ma tête! Le beau, ça me fait peur... j’aime pas avoir peur. L’ordre, ça me fait peur et, de plus, ça m’embête. Je préfère rigoler en regardant des choses laides, des choses de travers, des choses en désordre. Parle-moi d’un olivier bien tordu, bien crevassé, et qui n’a plus l’air d’un arbre; parle-moi d’une trogne de vieille femme mal foutue, avec des poils noirs au nez, d’un gros ventre de banquier, barré de sa chaîne de montre en or... Voilà qui me convient! Les choses sublimes: les anges, les temples, les palmes, cette symphonie que tu m’as mené entendre au concert où, pour finir, un tas de gens hurlent un hymne, pour dire qu’ils sont contents, les tableaux des Maîtres (ah! les Maîtres!) où il n’y a jamais de vaches qui font leur bouse, ni d’ivrogne qui pisse dans un coin, tout ça, Ottavio, je l’admirerai peut-être au Paradis, si on m’y laisse entrer et que j’aie bien perdu ma forme terrestre, mais, pour le moment, je te le répète, c’est pas mon affaire.»
Incapable d’improviser le petit cours d’esthétique et de morale qu’il eût fallu lui servir sur le champ, je balbutiai des choses vagues. Ferdinand reprit:
«Oh! je te vois venir! tu vas me parler des musées... je préfère la rue aux musées! Là, je suis chez moi. Les belles statues, je saurai les apprécier le jour où toutes les femmes se promèneront sans chemise et qu’on se rendra compte, en voyant leurs formes idéales, que le marbre sculpté n’est pas du mensonge en pierre... J’attends... Mais les genoux cagneux, les nichons pendants, les salières, ça se devine sous les robes: on peut s’en amuser. Je déteste qu’on me raconte des histoires... Tiens! je ne sais plus qui m’a dit que la petite Germaine X. dont la bouche est jolie, a le sourire de la Joconde. Son sourire, elle le surveille, je parierais qu’elle l’étudie dans un miroir pour qu’on lui fasse encore ce compliment-là... C’est tout différent.
«Si jamais je sculpte des bustes, des statues, je voudrais que, sous la ressemblance de l’homme ou de la femme, on trouve toujours une bête vivante: un gorille, une girafe, un crapaud. Ah! que j’imagine bien le cocher de la vieille Mme Z. en gorille! Dans ta gueule à toi, je ne distingue pas encore la bête; c’est ce qui m’empêche d’y travailler tout de suite. N’importe! ça viendra! Oui, je sculpterai l’image des hommes pour que chacun s’y voie comme il est. Je laisse à d’autres les portraits des dieux et des déesses... ou bien qu’on me les présente et que je puisse les regarder de près.»
Ses discours m’ahurissaient. Il en profitait pour se payer ma tête et m’accabler de nouveaux sarcasmes. Cependant je me plaisais en sa compagnie. Obscurément, je sentais que des caractères aussi particuliers que le sien ne sauraient s’exprimer de façon courante; j’appréciais l’évidente sincérité des propos de Ferdinand où le cabotinage n’avait assurément nulle part, mais je ne me rendais pas compte de ce que ces exaltations, ces révoltes, ces colères offraient souvent de puéril.
Le hasard me fit faire une découverte inattendue.
Dans mon pays, la foire Saint-Michel, qui ouvre le 29 septembre, est le rendez-vous des familles, la joie des enfants. Jadis, on s’y amusait follement; c’est du moins le souvenir qui m’en reste. Une après-midi que je longeais ses boutiques, non pour monter sur des chevaux de bois ni pour acheter des berlingots à la menthe (j’avais, hélas! passé l’âge), mais simplement pour me distraire, j’aperçus Ferdinand, assis à la devanture d’un jeu de massacre et causant sur le ton le plus familier avec le patron de l’établissement. En partant, il appela deux gosses, voués à la récolte des boules égarées. Ces galopins lui sautèrent au cou, puis il serra la main de son interlocuteur. Fort intrigué, je m’ingéniai pour causer à mon tour; ce fut à vrai dire chose facile, le brave homme s’étant montré dès l’abord très sociable:
«... Et qui était donc, demandai-je, quelques instants après, le rouquin avec qui vous parliez tout à l’heure? Je ne sais plus où je l’ai rencontré.