Les miens

Part 11

Chapter 113,811 wordsPublic domain

--Vous connaissez M. Ferdinand?... Ah! celui-là est un jeune monsieur que nous aimons bien, pas fier, bon garçon, un copain, quoi! Souvent nous allons au café boire un verre ensemble. Un brave type, M. Ferdinand! Il vient presque tous les jours ici, tant que dure la foire; il amuse les enfants, il leur fait la leçon: il est aussi savant qu’un instituteur. Il s’occupe de nous aussi: c’est lui qui a donné, l’an dernier, à ma femme, une médecine pour guérir ses douleurs; elle boitait que cela faisait pitié. Quand la foire est finie et que nous allons ailleurs, il ne nous oublie pas: il envoie des images aux gosses; pas seulement aux miens; il connaît plusieurs familles. M. Ferdinand est l’ami des forains. Malin, M. Ferdinand! Il m’a refait huit têtes de mon jeu de massacre; celles-là, tenez, au fond, à gauche: la grosse femme rouge et les suivantes. Il en remontrerait à beaucoup, tellement il est adroit de ses mains. Et puis, c’est un monsieur, vous savez!»

Il ne tarissait pas d’éloges; il eût parlé de M. Ferdinand jusqu’au soir, mais toute une famille étant survenue qui voulait essayer sa chance au jeu, je me retirai.

Ainsi, mon ami Ferdinand avait des occupations que j’ignorais, donnait ses soins à une femme rhumatisante, instruisait des gosses ignorants et gardait ces plaisirs pour lui-même... Longtemps, je tins secrète ma découverte. Ce fut quelques années plus tard, une nuit d’hiver, à Paris, sous la lampe, que, pour la première fois, causant avec Ferdinand, je fis allusion au jeu de massacre de la foire St-Michel.

«Oui, répondit-il d’un air un peu rêveur, le bonhomme se nommait Julien Marle... les deux petits étaient bien gentils... l’aîné fait maintenant son service militaire à Perpignan. Mes forains, je les aimais beaucoup; je n’en faisais pas mystère; il n’y avait aucune indiscrétion à me parler d’eux. Un jour, j’ai failli moi-même aborder le sujet en voyant le goût que tu montrais pour les music-halls et les cirques, mais l’atmosphère foraine est si différente... Tu n’aurais rien compris à mes histoires.»

Pourtant, cette nuit-là, Ferdinand m’entretint longuement de ses amis vagabonds, de la dure vie qu’ils menaient sur les routes de France, de leurs pauvres joies, de leurs peines et des nombreux usages qui les singularisaient. Sa voix restait basse, paisible; le sujet qu’il traitait devait lui tenir au cœur. Nulle plaisanterie, nul sarcasme ne vint couper ses propos tout empreints d’une espèce de joie inavouée.

«Le souvenir de mes forains aide parfois à me consoler des horreurs de Paris.»

Car Ferdinand a passé plusieurs années à Paris.

D’abord il y mena une vie dont on ne pouvait dire qu’elle fût d’ascète ou de bohème. Toujours seul dans son coin, il travaillait par à-coups et ceux qui eurent le privilège, rarement accordé, de voir les étranges statuettes de bronze à la somptueuse patine qu’il acheva les prisèrent très haut.

Mais il refusait de les exposer, de les vendre. Il éconduisait poliment certains amateurs qui s’étaient permis de s’intéresser à lui et fut pris de rage quand un marchand de tableaux alla en personne lui faire des offres très honorables. A cette occasion, il me parla de «caïmans qui sucent le sang des artistes», image assez mal venue, bien qu’elle lui fût chère.

Ferdinand ne change pas, Ferdinand est immuable.

Il y a deux ans, il logeait au sixième, à Montparnasse, dans un atelier lugubre, pauvrement éclairé, jamais balayé, où des livres traînaient à terre près d’un pot à eau et d’une grande carte routière de France, sur laquelle il suivait peut-être les migrations de ses forains. De ce triste repaire, Ferdinand se déclarait très satisfait; ses petites rentes lui eussent permis de se loger beaucoup mieux, mais il ne demandait pas autre chose.

Or, bientôt, je constatai, non sans surprise, qu’il ne vivait pas seul en son taudis. Il avait, un soir, ramassé dans la rue et ramené chez lui une pauvre fille du quartier. Elle n’était certes point belle; tout au plus pouvait-on être touché par l’expression pathétique, abandonnée, d’un visage usé par la débauche, la misère et la boisson. Il l’aimait; il me parlait d’elle comme il eût fait d’une œuvre d’art audacieuse et libre, mais de même que, jadis, il avait peur des statues sans défauts, Ferdinand avait peur de Mariette dont il ne voyait que l’excellence.

D’abord, elle se tint tranquille, toute effarée par la surprenante aventure qu’il lui était donné de vivre. Ce temps fut court. Dès qu’elle eut compris l’ascendant qu’elle prenait sur Ferdinand, la vie de mon ami ne fut qu’une suite de mauvais jours. Mariette retrouvait sa voix pour glapir et toujours se plaindre, pour se moquer des œuvres de son «rouquin», pour lui dicter ses absurdes volontés. Il ne se révoltait pas, il la comblait d’attentions délicates et charmantes qui, bien entendu, restaient pour compte. Il lui obéit en tout, jusqu’à m’interdire sa porte, parce que Mariette prétendait que j’avais une «mauvaise influence». Cela dura six mois au bout desquels j’appris, m’étant lié avec la concierge, que la dame du logis était absente.

«Oui, me dit Ferdinand, comme je lui rendais visite, l’instant d’après, ça ne pouvait pas durer davantage: Mariette me trompait un peu trop. Je le savais, je ne lui en voulais pas: c’est encore ce sale Paris qui la gâtait ainsi, la pauvre fille! Et puis, un soir, je l’ai découverte, ici même, couchée dans notre lit (tu entends) avec le fils du cafetier qui tient boutique au coin de la rue. Ce jeune homme jouit d’une réputation bien établie de maquereau... Le fils du cafetier m’a été insupportable (un reste de prévention bourgeoise, Ottavio!), et je les ai mis à la porte tous les deux, après avoir rossé le bel adolescent. Mais, cette nuit-là, je suis sorti et j’ai marché au hasard, pendant des heures, sans regarder où j’allais. Je marchais toujours. Je me suis réveillé au fond du bois de Vincennes, où un gardien m’avait découvert, endormi sous un arbre. J’avais dû tomber de fatigue. C’est tout: tu viens d’entendre l’histoire complète de mes amours...

«Eh non, ce n’est pas tout! Ecoute l’épilogue, Ottavio! écoute l’épilogue, si tu aimes les contes qui finissent bien. En rentrant chez moi, au matin, qu’est-ce que je trouve devant ma porte?... un chien, un chien sans maître, un pauvre chien que j’ai recueilli et qui montrait sa reconnaissance en me léchant les mains. Je vais te le montrer; c’est le plus beau des chiens. Il se nommera Croûte et me consolera de Mariette. Tu tâcheras de l’aimer, n’est-ce pas, mon vieux?»

Un jeune chien de pauvre race, à coup sûr, mais affectueux et gentil. Je lui sus gré d’adoucir le chagrin de Ferdinand. Mon ami l’adore, au point d’avoir passé, le mois dernier, une nuit entière, roulé dans une couverture, au pied du lit où le jeune Croûte, malade, occupait la place de son maître, cette place qui fut prise, certain soir, par le fils du cafetier.

Et voici qu’il me faut ne plus vous parler de Ferdinand. Ferdinand a quitté Paris, écœuré par les spectacles odieux que lui présentait cette ville ennemie, et ne sachant voir que ceux-là.

Il est allé retrouver la mer bleue, et les rochers blancs, et les pins qui chantent. Il vit à la campagne de la vie des paysans. Il se prétend heureux. Il promet de m’envoyer de belles olives à la récolte prochaine.

La dernière fois que je le vis, avant son départ, je lui rappelai l’engagement qu’il avait pris, jadis, de traduire en sculpture ma gueule de bourgeois. Un instant, il parut hésitant, gêné, puis:

«Toi, dit-il, tu es un ami... alors, vois-tu, ça me coupe l’inspiration: ta gueule ne vient pas... pourtant, il y aurait à faire!»

Et ses petits yeux noirs au regard affectueux démentaient le sarcasme de sa bouche.

... Mais je garde, dans une petite vitrine à elles seules dévolue, trois précieuses statuettes en bronze de Ferdinand, trois surprenantes figurines qu’il a nommées «les Trois Disgrâces», laides, grotesques, émouvantes en leur affreuse nudité, troublantes aussi, douloureuses par l’expression où se lit tant de révolte et tant de honte: trois exemples d’un art tourmenté qui, chaque fois que je les regarde, m’irritent comme un sacrilège, et que j’aime cependant.

XXIV

Mon père me laissait la plus entière liberté, ne se mêlait de mes petites affaires que pour les faciliter et gardait avec moi un ton d’indulgente camaraderie où je retrouvais tour à tour son esprit ironique, de la complaisance et une tendresse extrême; mais, sur certains sujets, il ne plaisantait que difficilement ou même pas du tout.

Depuis quelque temps, je professais des théories anarchistes, avec sincérité, avec passion, bien que ce fût en chambre. Comme un bon néophyte, j’acceptais de l’anarchie son catéchisme entier: je détestais d’une âme farouche les traîneurs de sabre et songeais déjà à l’héroïque façon dont je deviendrais plus tard un réfractaire, un très glorieux réfractaire... ce qui ne m’empêchait pas (quelle honte!) de me précipiter vers la fenêtre au passage d’un régiment.

Un soir que je classais avec ivresse ma collection de journaux du «parti», papa vint me rendre visite. Mes timides essais de propagande avaient été si infructueux que je me l’étais tenu pour dit. Jamais je ne convertirais cet ancien soldat, ce militaire impénitent. Il me suffisait de le plaindre, sans plus insister.

Interrogé par lui sur mon occupation du moment, je la lui dis avec un certain orgueil. Je m’attendais à une scène, à des reproches tout au moins. Quelle ne fut pas ma stupéfaction quand mon père parut s’intéresser au travail qui m’enthousiasmait si fort! Il s’était assis à mes côtés et maniait les vieux journaux. Il les déplia, en lut même divers passages.--Voulait-il donc s’instruire?

Soudain, d’un geste brusque, il froissa la feuille qu’il tenait et la jeta dans le panier à papier. Il venait de parcourir l’article de tête traitant du drapeau, un article intitulé «la Loque».

«Ah! les cochons!»

Mon père avait rougi, ses traits durs lui faisaient un masque effrayant, puis sa figure se calma. Je vis naître sur sa bouche un petit sourire triste que je connaissais. Il se leva.

«Mon ami, dit-il, c’est une chose très précieuse que je vais te donner, une espèce de fétiche; ce fétiche, tu le porteras désormais sur toi. Voilà trente ans qu’il ne m’a pas quitté.»

Et, fouillant dans sa poche, il sortit de son portefeuille et jeta sur la table un petit morceau de bois, long de trois centimètres, creusé d’une encoche à chaque bout. Puis, souriant toujours du même sourire triste, il s’assit dans le fauteuil et, croisant ses belles mains fortes et longues, des mains d’artiste armé, il ajouta:

«Maintenant, mon petit, tu vas écouter une histoire.»

Il me la conta.--Cette histoire, je l’ai répétée moi-même, quelques années plus tard, alors que je venais de finir mon service militaire, et voici dans quelles circonstances.

Mon père était mort depuis six mois. Dès le début de sa longue agonie, je ne sus plus ni penser, ni voir, ni entendre. Ces jours passés dans une chambre de malade aux rideaux tirés, cette maison où l’on ne marchait qu’à pas de loup, la crainte continuelle de parler trop haut et le spectacle surtout du combat inégal d’un homme courageux avec la mort, avaient vidé ma tête, brisé mes nerfs. Je me sentais un grand besoin d’air pur, d’espace, de liberté, après ces heures prisonnières. Je voulais souffrir sans contrainte et de toute ma souffrance, pleurer mon saoul, crier au besoin, après avoir tant de fois étouffé mes sanglots.

Je projetai donc de voyager. Une lettre affectueuse de mon amie Elisabeth, où ses parents m’invitaient à passer quelques semaines chez eux, me décida. J’irais dans ce grand château saxon bordé de fossés; je surprendrais le passage furtif des chevreuils dans la forêt toute proche; je causerais avec ces délicieux hobereaux dont la vie calme, égale et quotidienne avait un charme singulier. D’avance, je savais qu’eux et leur fille respecteraient ma douleur et me laisseraient souffrir en paix. Je ne fis guère attention au post-scriptum de la lettre où l’on s’excusait de ce que la maison dût être souvent pleine, à cause des manœuvres qui, cette année-là, se feraient dans les environs. J’acceptai donc et partis, un mois plus tard.

Bienfaisante influence du calme des forêts et des champs sur une blessure toute vive!... Auprès des hôtes qui m’accueillaient avec une si simple bonhomie, je commençai vraiment de me reprendre et les longues courses à cheval furent mieux qu’une distraction. En galopant sous les futaies aux arches graves, je me sentais un peu revivre. Le soir, on causait devant la fenêtre ouverte sur la nuit; on causait longuement, non point de celui qui était mort, mais de celui qui avait vécu, de cet homme de haute taille et de noble figure que les parents d’Elisabeth avaient connu, jadis, au temps où je jouais à cache-cache avec leur fille dans un jardin d’hôtel. Il m’était doux de retrouver chez autrui le souvenir de sa démarche, de ses façons de parler, de son ironie élégante, courtoise et comique, aux détours inattendus.

Les manœuvres réunirent dans ce château quelques officiers, et nos veillées changèrent d’aspect. J’entendais assez bien l’allemand pour suivre les conversations, mais non pas pour y prendre part; d’ailleurs ces officiers saxons mettaient leur point d’honneur à me parler en français ou, du moins, dans une langue qui tâchait à se rapprocher de la mienne. Ils semblaient de bonne compagnie et je ne m’ennuyai pas un instant. D’autre part, le spectacle des soldats qui se gorgeaient de bière aux heures de repos, dans une prairie voisine, m’amusait parfois.

Le vieux général von Herz, commandant des troupes de manœuvres me plaisait beaucoup. La première fois que je le vis, il me surprit quelque peu en engageant une conversation assez longue au cours de laquelle il interjeta soudain:

«J’ai souvent entendu parler de vous par vos amis; j’en profite pour vous poser une question qui pourra vous sembler indiscrète ou... déplacée (dites-vous ainsi?). Excusez-moi... Monsieur votre père était bien capitaine de zouaves, pendant la guerre, n’est-ce pas?

--Oui, Monsieur, répondis-je sans cacher mon étonnement.

--Merci... je sais... oui, je sais que vous portez son deuil... Encore une fois, jeune homme, veuillez m’excuser.»

On parla d’autre chose.

Un jour, comme je rentrais assez tard pour le repas de midi, je vis, à table, un nouveau venu, jeune lieutenant prussien bien pris dans son uniforme, blond, avantageux et fier d’une moustache qui montait en pointe jusqu’à ses paupières. Je m’assis en face de lui. Peu après nous causions. Quoiqu’il s’exprimât en un français pur, et malgré ses bonnes façons, quelque chose me déplut en lui, dès l’abord, un je ne sais quoi d’arrogant, de satisfait, qu’accentuait encore ce sourire spécial de l’enfant gâté auquel on ne refuse rien. Le jeune comte d’Ehrenfeld semblait toujours attendre un hommage, de qui que ce fût. Il en trouvait jusque dans les miroirs, où un officier de sa figure lui disait: «Mon ami, comme vous êtes séduisant!»

«Vous voyagez dans notre beau pays, me dit-il. Ah! Monsieur, j’envie ceux qui peuvent admirer l’Allemagne pour la première fois: nos plaines, nos montagnes, nos forêts, nos grands fleuves... Avez-vous fait la descente du Rhin?»

Je lui décrivis de mon mieux mes promenades en Saxe et en Bavière, le charme que j’avais trouvé à l’aspect vieillot de certaines villes à pignons, mes découvertes dans les musées, mes courses à cheval, toutes récentes et, pour finir, une tournée faite, deux ans auparavant dans le Palatinat.

Il m’interrompit en souriant:

«Oh! oh! Monsieur, vous êtes allé chercher les traces des soldats de la vieille France!»

Et, d’une voix devenue soudain âpre et coupante:

«Les échos de la montagne retentissent encore du bruit de leurs abominations.»

Je levai le nez.

Il poursuivit, s’adressant aussi bien aux autres convives qu’à moi-même:

«Ils ont tout fait! Ils ont brûlé, volé, détruit, et les filles des villages tremblaient à leur approche. Oui, oui! je sais! Ce sont là, comme l’on dit chez vous, les droits de la guerre...

--Mais pardon, Monsieur...

--Ces droits de la guerre, le soldat allemand les ignore. Il ne se bat que dans l’ombre de son drapeau et sous l’œil du Seigneur...

--Monsieur d’Ehrenfeld, dit notre hôte, il me semble que ce n’est ni l’heure ni le lieu...

--Excusez-moi, cher Monsieur, interrompis-je d’un air assez calme; je conçois parfaitement que M. d’Ehrenfeld, officier prussien, ait du soldat de son pays une idée assez haute et qu’il veuille vous l’apprendre à vous-même, allemand de date plus récente, puisque saxon, mais je tiens à lui conter une histoire qui peut rectifier sur un point son jugement de patriote.»

On murmurait autour de la table. A mes derniers mots, il y eut un silence. On m’écouta.

«Les cuirassiers de Reichshoffen avaient achevé leur tâche et la bataille touchait à sa fin, lorsque mon père, capitaine au 2me zouaves, fut renversé par un éclat d’obus qui lui laboura la cuisse gauche. Il roula sous un caisson d’artillerie et resta, le front dans la boue, à se vider de sang. Quand vint l’ambulance allemande, on crut qu’il était mort, et les ambulanciers français ne s’inquiétèrent pas non plus de ce cadavre. Une demi-heure passa. Ce fut alors que huit soldats prussiens, valides, et que l’on dirigeait, je ne sais pourquoi, sur Dusseldorf, s’aperçurent que ce morceau de chair humaine donnait des signes de vie. Le sous-officier qui les conduisait fit transporter mon père et, deux heures plus tard, le blessé, pansé avec soin, fut mis dans un fourgon à bestiaux en compagnie de ces huit même soldats que l’on envoyait, sans doute, rejoindre leur régiment.

«On l’avait couché sur une paillasse, tout au fond du fourgon, en travers, et les huit soldats, s’installant de leur mieux, se mirent à causer, à fumer. De quoi parlaient-ils? de la gloire de ce grand jour, des hautes destinées de l’Allemagne, de leur roi, du Seigneur? Je ne sais. Mais de Woerth à Dusseldorf, la route est longue, et secoués dans leur fourgon, ces huit hommes finirent par s’ennuyer. Mon père était revenu à lui. Trop faible pour se rendre un compte exact de son état, trop fiévreux pour raisonner sur son sort, il entendait les occupants de sa geôle mouvante rire et chanter, puis marcher de long en large, puis chanter encore. Bientôt, il y eut un silence. Vraiment on s’ennuyait trop. Je pense que le fait d’avoir cueilli de la gloire sous les obus ne suffisait pas à repaître leur imagination, car l’un d’eux eut soudain une idée. Il fallait jouer à quelque jeu. Lequel? Ils se consultèrent un instant et l’idée germa.

«Ah! Monsieur d’Ehrenfeld, je vous assure que c’était une belle idée, une idée de choix... de choix prussien, si j’ose dire, née dans l’ombre du drapeau et sous l’œil du Seigneur. Ils firent d’abord une poule de quelque argent qu’ils portaient sur eux; puis l’un de ces braves, ramassant un petit morceau de bois qui traînait... (le voici, Monsieur d’Ehrenfeld! regardez cette breloque de ma chaîne de montre), le réduisit à la taille que vous lui voyez et lui fit deux encoches. Un couteau suffit à la besogne. Après quoi, profitant de ce que mon père restait couché sur le dos, un grand gaillard blond qui louchait de l’œil gauche (mon père affirmait qu’il l’eût, vingt ans après, reconnu sans peine) força ce petit baillon entre les dents du blessé, afin de lui tenir la bouche ouverte; enfin les huit hommes valides... valides, entendez-vous, Monsieur d’Ehrenfeld! et restant toujours, je pense, dans l’ombre du drapeau et sous l’œil du Seigneur, se mirent en ligne et, très proprement, très loyalement, sans tricher, sans user de ruses, jouèrent l’argent mis en commun... jouèrent à qui cracherait le plus près de la bouche de mon père. Il se débattit, s’évanouit, ayant arraché un de ses pansements, et, deux heures plus tard, fut retiré du fourgon, couvert de sang et de crachats.»

Debout, les joues violettes de rage, M. d’Ehrenfeld me menaçait:

«Monsieur, vous en avez menti!»

Je levais déjà mon verre pour le lui jeter à la figure, lorsque la porte de la salle à manger s’ouvrit et nous vîmes entrer ce grand vieillard avec qui j’avais causé quelques jours auparavant, le général von Herz. Tout le monde se leva. Les officiers saluèrent.

«Que se passe-t-il donc?» demanda-t-il en allemand.

D’une voix fiévreuse, mais, je dois le dire, avec beaucoup d’exactitude et de scrupule, le lieutenant d’Ehrenfeld fit, sans en rien oublier d’essentiel, le récit de la scène qui s’achevait et cita mes dernières paroles...

«Je viens de dire à Monsieur N. qu’il en avait menti.»

Le général comte von Herz ne répondit rien, tout d’abord. Il tirait les pointes de sa barbe; il regardait beaucoup plus loin que cette table, ces hommes, ces murs, tout au loin, tout là-bas... et, d’une voix un peu sourde:

«Ce n’est pas à vous, jeune homme, dit-il, que je puis m’adresser, mais à vous tous, Messieurs. Je regrette d’être forcé de déclarer que cette histoire est strictement véridique, étant donné que je dus moi-même, sur le quai de la gare de Dusseldorf, retirer d’un fourgon à bestiaux le père de Monsieur, officier de zouaves, s’il m’en souvient bien, et qu’il était en effet couvert de sang et de crachats.

«Rasseyez-vous, Messieurs. Lieutenant d’Ehrenfeld, vous prendrez, pendant quinze jours, les arrêts de rigueur. Veuillez agréer, Monsieur N., mes sincères excuses pour la haute inconvenance d’un de mes officiers.»

XXV

Ces causeries avec mon père... j’en retiens mille détails divers qui m’intéressent, qui me font réfléchir. Elles me troublent parfois, mais en ai-je compris l’essentiel? Je le crois, tout d’abord; bientôt, un doute survient. Je tâche de me rappeler les paroles prononcées, samedi dernier, au crépuscule, alors que l’ombre, dans le bureau de Papa, était si douce et les senteurs qui montaient du jardin, si bonnes à respirer. Je reconstruis les phrases entendues, je les médite; cependant mon inquiétude persiste. Pour la dissiper, Dalsant serait précieux. Quand je m’adresse à lui, patiemment il écoute le résumé que je lui propose, il songe, quelques instants, puis il conclut et tout me paraît clair.

«Il ne faudra jamais te contenter de peu, me disait papa. Tu prends des habitudes avec une facilité qui me surprend. A tes yeux, quelque chose de médiocre devient vite très admissible: tu t’y es déjà fait, tu n’en remarques plus la pauvre qualité. Elle t’aurait déplu, avant-hier, mais tu ne l’as pas tout de suite estimée. Aujourd’hui, tu l’acceptes; tu trouverais au besoin de mauvaises raisons pour la vanter. A cela je vois un danger: mieux vaut se donner de la courbature en essayant d’atteindre le but hors de portée que de cueillir par paresse le fruit qui se présente trop aisément sur une branche basse, et qui s’offre à la main.

«Il est entendu que je parle pour toi, pour toi seul. D’autres choisiront une méthode différente et feront bien, au lieu que toi, tu auras besoin de t’efforcer, de tendre plus haut, de te forger chaque fois une ambition neuve, toujours afin d’éviter l’habitude. Ce n’est pas ton ami Dalsant que je me permettrais de conseiller de la sorte. Je pense qu’il me rirait au nez, et avec raison.