Les miens

Part 12

Chapter 123,885 wordsPublic domain

«Je te le répète, Ottavio, ne te contente pas de peu: demande à la vie de te combler, non pas de t’offrir la petite pâtée du bonheur. Aspire à des rêves magnifiques, et tant pis si l’on se moque de toi. Fais de même pour tes amitiés, pour tes amours... oui, bien que, sur ce point, je me mêle de ce qui ne me regarde pas. Occupons-nous plutôt de tes amitiés. J’avais grand peur que tu ne te choisisses des amis avec nonchalance, que tu ne prennes le premier venu, parce qu’il est de bonne composition et qu’il t’amuse, comme un petit bourgeois, de ceux que Flaubert aimait tant, va chercher son plaisir dans une maison hospitalière, parce que c’est plus commode et qu’elle se trouve au coin de la rue. Tu te serais de même habitué à des amitiés faciles dont on ne se décolle plus. Voilà pourquoi Dalsant m’a été si sympathique, dès le premier jour. Il t’a fallu un effort pour le convaincre; tu en profites déjà et si vous êtes liés, maintenant, ce n’est pas pour avoir obéi à des convenances de famille ou de coterie ou de quartier, c’est parce que vous le voulez bien.

«Si jamais, Ottavio, tu peux donner suite à ce projet d’écrire qui te tourmente, je ne te proposerai pas un autre plan d’action: tu devras encore ne pas te contenter de peu. Mieux vaudrait tomber quelquefois dans l’absurde ou perdre ton souffle court en grimpant sur les sommets que de barboter dans le convenu où tu trouverais, en y mettant du soin, des satisfactions auxquelles tu finirais par te complaire.»

Ainsi parlait-il, et comme je répétais ses dires, quelques jours plus tard, à Dalsant, celui-ci s’étonna.

«Quoi! tu ne t’en doutais pas? Ah! certes oui, tu prends facilement des habitudes! Pour ma part, je t’ai vu, au lycée t’habituer à ta situation de demi-cancre, avant que cet excellent Lequin ne soit venu, en somme, te donner le fouet, ce qui a révolté le petit amour-propre de Monsieur Ottavio. J’ai souvent rigolé, mon vieux, en te voyant sursauter lorsque Lequin essayait sur toi son ironie. On pouvait être sûr que tu ne tarderais pas à faire un effort méritoire.

«Quant aux propos que ton père veut bien tenir à mon sujet, ils s’expliquent très simplement. Sachant que ma vie sera assez difficile, il comprend que les possibilités se présentent à moi moins nombreuses; dix minutes de réflexion suffisent à me décider; la plupart du temps, une évidence s’impose, au lieu que, dans ton cas, ces possibilités sont innombrables, tu t’y perds, tu ne cherches ni celle qui te conviendrait le mieux, ni celle qui serait féconde. Tu risques en effet de choisir la première venue et de t’y embourber. Tout ça n’a rien de mystérieux, mais ton père est un type épatant quand il t’engage à ne pas te contenter de peu... Puisqu’il m’y autorise, je tâcherai d’user de ma petite influence.»

Bien des fois, le souvenir de cette causerie s’est représenté, lorsque la vie m’offrait ses douceurs, mais il ne suffit pas de déclarer sur un ton péremptoire que le «rahat loukoum» à la rose est une ignoble et poisseuse pâte, encore faut-il ne pas se laisser tenter par son agréable fadeur, pour en manger bientôt sans dégoût, sous prétexte que l’eau fraîche, bue ensuite, semble délicieuse... et s’engluer tout doucement.

Ce n’est d’ailleurs pas du «turkish delight» comme l’appellent les Anglais que j’entretiens Celia. Nous repensons à cette conversation ancienne et je m’ingénie à lui faire sentir de quel ton grave et familier mon père me parlait, de quel air brusque Dalsant ajoutait ce qu’il avait à dire.

«J’imagine, Ottavio, combien de pareilles causeries devaient vous occuper l’esprit, mais il faut avouer que votre père savait s’y prendre pour en arriver à ses fins et votre ami Dalsant, aussi, pour éclairer votre lanterne. Ils vous rendaient l’un et l’autre un service émouvant.»

Ne pas se contenter de peu... Ce soir, j’ai presque envie d’abandonner ces pages. La tâche que je m’étais un jour proposée demeure très ardue. Il s’agit de faire revivre ceux que j’ai tant aimés; n’est-ce pas une tentative chimérique?

Ne pas se contenter de peu...

XXVI

Nous sommes partis sans enthousiasme et le premier aspect de la «station balnéaire» où nous devons passer deux mois d’été m’apparaît peu séduisant. Ce n’est point là le paysage maritime que j’aime: ces flots gris ne me disent rien qui vaille, non plus que ces sables découverts. La marée ne m’émeut pas. Il me manque les rochers rouges ou blancs, les calanques profondes, le décor familier des pins et le ciel surtout, le vrai, celui qui fait mal aux yeux: l’azur de chez moi. En outre, les circonstances sont mauvaises: maman se porte mal; elle vient ici pour reprendre des forces et non pour se distraire, ce qui réduit singulièrement le plaisir.

«Tu vas beaucoup t’ennuyer, mon pauvre Ottavio, me dit-elle. Tu ne pourras pas te baigner à longueur de journée, ni te sécher au soleil avec nonchalance, ni faire ta sieste à l’ombre d’un vieux mur. Enfin il faut renoncer d’avance à nos promenades à cheval. Même si j’avais emporté mon amazone, je ne serais pas capable de les tenter; d’ailleurs, trouverions-nous des chevaux de selle en cet endroit?»

Les habitants de l’hôtel ne nous offrirent pas grand réconfort: quelques familles gourmées, momifiées par la province, de vieux officiers retraités qui se groupaient au café pour boire leur absinthe, jouer à la manille et se raconter des histoires du temps où «le monde n’était pas fou», une dame grasse, retirée semblait-il de la galanterie, et qui, jalousement, caressait, baisait au museau et nourrissait de sucreries le plus ridicule des caniches, tout cela entouré d’une horde d’enfants d’âges divers. Ceux-là, du moins, on s’amusait à les suivre en leurs cabrioles et leurs jeux de plein air, mais, rentrés à l’hôtel, ils perdaient, hélas! beaucoup de leur agrément.

Nous avions aussi remarqué une personne maigre, entre deux âges, dont les grands yeux noirs étaient tout baignés de poésie et, par contre, la réserve austère, le parfait mutisme, fort prosaïques. J’entendis d’abord le son de sa voix, un jour de canicule où, pâmée de chaleur, elle pria le garçon qui la servait de baisser un store sur la fenêtre de la salle à manger, mais, durant son silence, ses yeux parlaient pour elle, sombres, expressifs, éloquents, des yeux, vraiment, à célébrer en vers.

Je la surnommais Angélique: cela lui convenait. Le souvenir de l’Arioste n’y était pour rien. «Elle doit s’appeler Angélique,» avais-je dit à maman qui répondit en souriant: «Si tu veux!»

Le hasard fit que, sur la plage, son parasol voisinait souvent avec notre tente. Elle restait là des heures, assise dans son fauteuil de paille, comme sur un banc, toujours occupée à lire des livres dont je ne voyais pas le titre, leurs couvertures étant revêtues d’un invariable papier bleu. Elle ne se laissait distraire ni par le vol des mouettes, ni par les cris des gosses, ni par un nuage de teinte heureuse: elle lisait, la bouche un peu serrée, sans se pencher vers le volume tenu à la hauteur de ses beaux yeux.

Or, un jour que le parasol d’Angélique ne l’abritait pas, il me fallut rentrer à l’hôtel pour aller chercher le sac à ouvrage de maman et, passant devant le petit salon, pièce triste où personne n’entrait jamais, je perçus de mélodieux accords et reconnus, savamment jouée, l’une des études de Chopin. Prudent comme un cambrioleur, je poussai la porte et parvins à me faufiler derrière un paravent pseudo-japonais dont une feuille se rabattait sur moi.

Angélique, assise au piano, tirait du pauvre instrument tout ce qu’il pouvait donner. Elle jouait avec ferveur, avec passion, avec art. Se croyant seule, elle se laissait prendre à l’enchantement né sous ses doigts. Elle joua encore deux ou trois scènes d’enfant de Schumann, une pièce courte de Borodine, d’autres morceaux que je ne connaissais pas, puis se leva brusquement, traversa le salon lugubre, les yeux brillants de larmes, le visage transfiguré, et sortit sans m’avoir vu.

«C’est maintenant, Ottavio, que tu m’apportes mon sac!... tu n’es pas essoufflé, je pense!»

La révélation que je fis aussitôt me servit d’excuse.

Deux jours plus tard, je notai de nouveau l’absence d’Angélique.

«Allons l’entendre, dit maman; le salon est à tout le monde; inutile de nous cacher.»

Angélique ne témoigna d’aucune surprise. Se contentant de nous ignorer, nul signe d’agacement ne passa sur son visage. Elle jouait, cette fois, la partition d’_Orphée_ et l’on pouvait deviner entre ses lèvres frémissantes mais muettes les paroles qu’elle se chantait à elle-même. Nous revivions, maman et moi, la douleur du poète. Et ce fut ensuite _Siegfried-Idyll_ de Wagner qui nous transporta dans la forêt magique peuplée d’un innombrable murmure...

Emotion très différente de celle que nous procura, plus tard, le jeu de mon ami Michel Rabier, toujours animé d’un souffle dyonisiaque qui n’eût pas convenu, je pense, à la frêle Angélique; pourtant cette interprétation était noble, haute, et profond l’enchantement que l’on subissait.

* * * * *

«Je l’aurais si volontiers remerciée! de si grand cœur! disait maman, une demi-heure plus tard, mais quelles paroles adresser à cette personne glacée qui se retire sans tourner la tête? Elle passait devant nous comme devant deux fauteuils ajoutés au mobilier... N’importe! elle m’a fait bien plaisir.»

Nous profitâmes souvent de l’occasion offerte et toujours avec joie. Cependant, des nouvelles survinrent qui changèrent le cours de mes pensées. Je me sentais mécontent, préoccupé: le passage en France d’une parente venue de très loin m’obligeait à rentrer chez moi pour quelques jours, et l’idée d’abandonner maman, trop faible encore pour m’accompagner, ne me souriait guère. Nous avions à ce sujet, sous notre tente de la plage, de longues discussions où je montrais l’humeur la plus noire et qui ne menaient à rien qu’à nous agacer tous les deux.

* * * * *

Je pars demain, très peu satisfait. Puisque, en ce moment, Angélique joue un menuet que je crois être de Rameau, j’entre une dernière fois au salon, pour passer le temps, ce temps qui me paraît n’en plus finir. A peine me suis-je installé qu’Angélique cesse de jouer, se lève, vient vers moi, s’arrête, un peu interdite, et me parle ainsi:

«Monsieur, je vous assure que je n’ai nullement l’habitude d’écouter aux portes, ni même aux coins des tentes de la plage... Sans doute forciez-vous un peu le ton, hier après-midi, car j’ai surpris, malgré moi, quelques phrases de la conversation que vous teniez avec madame votre mère. Par suite, je vous sais inquiet de la laisser seule, à cause d’un voyage urgent. Si ma proposition vous agrée, Monsieur, je veillerai sur votre malade pendant cette absence. J’ai une longue habitude de ces soins et tâcherai aussi de la distraire de mon mieux en lui faisant de la musique, puisqu’elle semble la goûter.

«Je vous serais reconnaissante de me répondre, ce soir, brièvement, sans politesses superflues... A bientôt, Monsieur. Oh! j’oubliais de vous dire que j’ai reçu, hier, la partition, tout récemment parue, de _Pelléas et Mélisande_, l’œuvre nouvelle de Debussy dont certains font grand cas. Son déchiffrement pourrait présenter de l’intérêt.»

Que la voix fût froide, l’attitude guindée, je n’y prêtais pas attention: c’est par son regard que s’exprimait cette femme singulière, à ce regard seul qu’il fallait répondre; je le fis, dans la mesure de mes moyens réduits par un peu de stupéfaction.

Ainsi débuta une amitié de plus de vingt ans.

* * * * *

Dès le retour, je me rendis compte de quelle tranquille diligence Angélique avait fait preuve pendant les quatre jours que dura mon voyage et par quelles attentions délicates elle s’était assurée tout de suite la sympathie souvent rétive de maman.

«Ah! je t’assure, Ottavio, que je ne m’ennuyais pas en sa compagnie! Elle se trouvait toujours là au moment précis où j’avais besoin d’elle, sachant causer, sachant se taire, me distrayant par des remarques inattendues qu’une autre n’eût pas faites, me charmant par la musique dont elle est toute pénétrée, fort cultivée, sans ombre de pédanterie, ironique sans méchanceté, observant les gens et les choses: un enfant qui joue, un oiseau qui chante, un passant, une nuance de paysage... et cela à sa manière qui n’est certes pas celle du voisin... n’insistant jamais, surtout, de même que, dans son jeu musical, jamais elle ne souligne un effet. Ah! combien je regrette que le coin de province où elle habite soit à l’autre bout de la France et que nos rencontres risquent d’être rares!»

Elles le furent: maman disait vrai.

Huit jours plus tard, Angélique me faisait ses adieux.

«Votre mère a été de la dernière indiscrétion, et je l’en remercie. Puisqu’il vous plaît, Monsieur, de me nommer Angélique, ne vous gênez pas. Dorénavant, je serai donc Angélique, pour vous. Est-ce entendu?...

«Merci, Ottavio... Il paraît, en outre, que votre paresse en matière épistolaire est inqualifiable. Je vous en voudrai beaucoup de ne pas m’écrire régulièrement. Lorsque j’aime les gens, je deviens très exigeante. Vous vous le tiendrez pour dit, n’est-ce pas? Votre mère a mon adresse, j’ai la vôtre. Une poignée de main... Au revoir!»

Je garde d’elle des lettres précieuses que je relis souvent. Angélique a su me suivre: elle s’est réjouie avec moi et, du même cœur compatissant, désolé; elle comprend une souffrance sans qu’on ait la peine de rien lui expliquer: elle la devine. Elle partage de bonne grâce les plaisirs de son ami; elle se tient au courant de ses ennuis, de ses inquiétudes et trouve la phrase simple et juste qui les allège...

Mais j’y pense! Voilà plus de quinze jours que je n’ai écrit à Angélique. Je ne voudrais pas recevoir d’elle une semonce: le ton de certains de ses billets est parfois assez dur. Je devance donc l’amicale réprimande qui ne tarderait guère:

«Paris, le 23 décembre.

«Ma chère Angélique...»

XXVII

Je ne m’en rendais pas compte et les quelques mouvements d’impatience, les fugitifs mais très ironiques sourires que papa se permettait parfois n’avaient pas suffi à me le signaler: je devenais ennuyeux, cruellement ennuyeux et mettais à provoquer cet ennui une assiduité sans égale. Je me spécialisais à tel point dans les belles-lettres que rien d’autre ne m’intéressait plus, ou c’est alors que je trouvais à y revenir par quelque digression sournoise. Je lisais toujours avec gloutonnerie, mais au lieu d’assimiler ces lectures en silence, je faisais d’elles le sujet d’un incessant bavardage et n’épargnais mes commentaires à personne.

Quand j’admirais, la moindre critique me mettait hors de moi. Si juste qu’elle pût être, je ne la discutais pas, je la niais tout de suite et m’en indignais comme d’un blasphème; or l’indignation pousse à l’éloquence. Quand je n’admirais point, quand l’œuvre m’était hostile ou simplement indifférente, quel haussement d’épaules dédaigneux, pour accabler ce béotien qui se permettait d’aimer une œuvre qui ne savait pas me plaire, pour lui fermer le bec et parler à mon tour! Le reste du temps, je le passais en éloges, déclamations, essais d’apologétique souvent maladroits où je m’embrouillais, mais d’où je sortais vainqueur, à mon avis, du moins, en imposant ma façon de voir, la vraie.

De plus, j’affectais, sitôt que l’art était en cause, un air concentré, réfléchi qui faisait bien augurer des pensées profondes prêtes à cristalliser dans ma cervelle. Que cet art fût plaisant, grave, bouffon ou dramatique, je l’envisageais de même: on ne devait pas s’approcher du temple, le sourire aux lèvres. Ce sont les petites gens sans foi, sans mœurs, qui vont cueillir des fleurs sur les coteaux modérés, moi je ne fréquentais que les cimes de l’altitude desquelles je me croyais, en outre, seul juge.

A cette époque, j’étais étudiant et dus persécuter plus d’une fois mes pauvres camarades par mon intolérance. La nouvelle vie que je menais m’avait surpris. Séduit d’abord par sa gaîté, il me fallut bâtir en moi une cloison étanche, pour que mon austérité devant l’art ne m’empêchât pas d’accueillir la joie qui s’offrait, qui me tentait fort, car je restais jeune... Mais comment faire? comment, surtout, résister à ce besoin qui me possédait de répandre à tout bout de champ la bonne parole, de ramener dans le droit chemin l’aveugle et l’insensé, de mettre en fuite, par la vertu de mes discours, les mauvais démons? La vieille dame qui dansait jadis à l’Opéra et tourbillonnait au clair de lune, chaussée de satin noir, m’avait-elle, du fait de son ascendance suédoise, transmis le goût du prêche et de la conversion?

Un matin que je m’exaltais ainsi, à propos des vers de je ne sais plus quel poète symboliste, que j’en vantais le mérite inégalable, que j’en citais de mémoire des strophes nombreuses, beaucoup trop, au gré des auditeurs, mon camarade Michel Rabier que je connaissais à peine s’approcha, écouta quelque peu, puis interjeta sur un ton assez autoritaire:

«Mais toi, mon vieux, es-tu fichu d’écrire des vers qui tiennent sur leurs pattes? Ça se saurait, je pense! alors épargne-nous les vers des autres: tu embêtes tout le monde et tu perds ton temps.»

Inutile, n’est-ce pas, de relever l’ineptie du propos? elle était manifeste. Je m’éloignai dignement, sans rien répliquer.

Or, le soir de ce même jour, je revis Michel Rabier à une réunion d’étudiants. Il menait le train. On chantait des chœurs d’une parfaite obscénité, on poussait des hurlements, on entonnait de la bière, tout cela dans une atmosphère épaisse de tabac. Je me joignis au vacarme, je tâchai de m’y distinguer et ne fus bientôt plus qu’un garçon de dix-huit ans qui s’amuse sans arrière-pensée ni contrainte.

La nuit passait; il ne restait dans la salle qu’une dizaine de camarades épars. Le bruit avait cessé; on s’apprêtait à lever la séance, mais par les fenêtres grandes ouvertes, il entrait, maintenant, une fraîcheur délicieuse qui invitait à rester encore.

Je vis Michel Rabier traverser la salle et s’asseoir au piano; il se mit à jouer; il chantait aussi, d’une voix rude et juste; il s’exaltait, lui aussi, pour mieux nous rendre la splendeur de l’œuvre interprétée... et ce fut le sublime passage des _Maîtres-chanteurs_ où Hans Sachs enseigne à Walther l’amour et le respect de son art. C’était Hans Sachs en personne, je ne pouvais le voir autrement. Ce gros garçon barbu qui, une heure avant, hurlait des refrains immondes mettait sa voix au service de l’art le plus noble, le plus émouvant.

Ah! je ne songeai pas un seul instant à dire: «Es-tu fichu de composer de la musique?... ça se saurait!» Il ne nous embêtait pas, lui! Il nous ravissait! Par la grâce du sort, j’avais trouvé sur ma route un animateur.

Je n’indiquerai pas explicitement le lieu où cette nuit s’acheva, mais là, encore, Rabier n’était-il pas tout pareil: vivant, joyeux, plein d’enthousiasme et paraissant à sa place, oui, même là?... Lorsqu’aux approches de l’aube, nous quittâmes les quais du port pour rentrer enfin chez nous, notre causerie se perpétuait sous le clair de lune finissant.

«Il ne faut pas trop m’en vouloir, me disait Rabier, si je t’engueule quelquefois: ce sont des façons de parler... et puis, vois-tu, avec la vie que nous menons, on n’a pas le temps d’être poli: la forme est sacrifiée... N’importe! ça m’agace de te voir profiter si mal de tes lectures. On dirait vraiment que les beaux vers, la belle prose que tu lis, tu les laisses dans le livre au lieu de les porter en toi. Alors, quand tu parles de ces choses, elles prennent tout de suite un air de citation entre guillemets, un air mort, un air de conserve. Tu sais, mon vieux, les beaux vers me font plaisir à moi aussi, mais j’aime qu’ils flambent, qu’ils fument, qu’ils résonnent ou qu’ils me proposent des images. Les vers en conserve, frigorifiés, ne me disent rien: j’ai besoin de les goûter frais, de les revivre. Tu les revis peut-être pour toi-même, mais pas encore pour autrui.

--Je veux bien, répondis-je, mais de quelle façon m’y prendre?

--En te mettant à la cuisine... Oh! je ne plaisante pas. Il y a des gens qui prétendent (de pauvres imbéciles sans odorat ni goût) qu’un bon plat est toujours bon, que l’on connaisse ou non la recette. Ils ne savent pas manger, les misérables! Un plat qui me semble digne de ma gueule, je l’analyse tout en le mangeant, je l’étudie; il m’explique sa qualité, il me la démontre. On se trompe parfois: les sauces donnent de singulières déconvenues... et dans tous les arts, je crois... Toi, tu n’aimes pas la poésie en gourmand: si tu savais le métier du poète (je dis bien: le métier), si tu te rendais mieux compte de la facture du vers et l’étudiais de près, le poème te donnerait une joie plus grande, ton émotion s’augmenterait, serait plus ample, plus profonde, car tu distinguerais mieux le passable de l’excellent, le curieux du beau. Les petites choses t’apparaîtraient vite sans intérêt, les grandes à leur taille... et l’inspiration du poète gagnerait encore en mystère pour te donner une joie plus complète. D’ailleurs nous reparlerons de ces questions, puisqu’elles t’intéressent.»

Je le dirigeai vers la musique: il se laissa faire et promit de me fournir avant peu, avec un clavier sous les doigts, mille exemples de ce qu’il me disait.

Nous nous étions assis sur un banc. A l’orient, le ciel s’éclairait déjà, la nuit se teintait de mauve. Soudain, la voix de Rabier me parut changée.

«Hein! disait-il, ça te dégoûte, mon garçon, de nous voir finir notre journée à l’heure où tu commences la tienne?...»

A qui parlait-il?

A un jeune passant, fort loqueteux, qui, sans doute, se rendait à son travail.

«... Je me dégoûte aussi! Assieds-toi là et prends un cigare. Tu nous feras plaisir.»

L’homme s’assit. Bientôt après, ils causaient et, déjà, se sentant en confiance, notre invité de l’aube s’exprimait plus librement, répondait sans nulle gêne à Rabier qui l’interrogeait sur sa famille, son travail, ses joies et ses ennuis.

Nous nous levâmes.

«Merci pour le cigare... Monsieur.

--Pas de quoi, camarade, et surtout rappelle-toi, si les enfants étaient malades, de les envoyer à l’adresse que je t’ai donnée... Bonne journée, bonne chance!»

Il faisait grand jour.

Tel je vis Michel Rabier, cette nuit-là, tel je devais toujours le revoir. Qu’il parlât de littérature, de musique, d’art plastique ou de philosophie, dans chaque sujet il apportait la même ardeur à tout sentir, à tout comprendre, à mieux se renseigner. Sa critique ne se montrait jamais destructive: elle offrait le spectacle d’un combat où la force de l’adversaire était respectée; son admiration, jamais non plus, ne paraissait creuse: en glorifiant l’œuvre, vers elle il appelait l’amour. On le retrouvait pareil devant un paysage: il se mêlait à lui; devant une pensée: il se l’incorporait et, tout de suite, en essayait la vertu par de subtiles tentatives; devant un être, enfin: il se donnait à lui pour le prendre plus sûrement, et toute sa joie était d’agir ainsi.

Je dois à Michel Rabier d’avoir soufflé la poussière de mes livres, éclairci ma vue embrumée de littérature, assuré mon oreille et même affiné mon goût, car cet amateur de délices était un grand mangeur, un grand buveur. Il m’invite encore souvent à sa table, mais, pour ne rien cacher, il souffre aujourd’hui d’arthritisme, ce qui ne nous empêche nullement de causer, comme jadis, après le repas.

XXVIII

Une porte bat quelque part... Je me réveille en sursaut.

D’abord, il m’a fallu un certain temps pour me délivrer du beau songe, mais à mesure qu’il se dissipe, des larmes viennent noyer mes yeux.

C’était jadis... je me tenais à califourchon sur cette forte branche d’où l’on découvre tant de choses: des broussailles, du gazon, des fleurs, le coin du verger et le bassin, au milieu duquel donne de la bande un petit bateau, perdu par l’insigne maladresse de Bianca.