Part 13
Maman descend les marches du perron, bottée, éperonnée du pied gauche, une cravache à la main. Elle a l’air content. Papa, comme d’habitude, vérifie les sangles de la bête que l’on vient d’amener, à qui maman parle de près et dont elle flatte les naseaux, puis il l’aide à se mettre en selle.
Pourquoi va-t-on se promener sans moi, quand il fait si beau, si bleu, si chaud? Aurais-je démérité?...
Je ne m’en préoccupe pas: je regarde bonne-maman, assise à l’ombre, dans un fauteuil de rotin. Elle a mis ses lunettes; elle lit le journal, lentement, avec méthode, comme il sied, s’attardant à la colonne des naissances, des mariages, des morts, parce qu’il lui faudra peut-être écrire quelques mots de félicitation ou de condoléance: tâche malaisée lorsqu’on a plus de quatre-vingts ans et des yeux fatigués.
Ce bois que je domine de haut est plein de monde. Dalsant me cherche: il m’apporte un livre dont il veut me parler, qui m’intéressera. Je le vois sous l’aspect d’un garçon râblé de dix-huit ans. Moi, j’en compte huit ou neuf à peine, mais, dans le rêve, on s’entend fort bien à brouiller les dates.
«Ohé! ohé!»
Ferdinand m’appelle, me fait signe: il me montre un masque en terre glaise. Ah! c’est le baron de B.! Toujours jeune, toujours souriant du même sourire humide et satisfait, il s’effondrera demain, sans doute: son nez lui tombera dans la bouche, ses prunelles d’un azur si tendre, soudain liquéfiées, couleront sur les joues flasques, bleuies par le rasoir...
La gueule modelée par Ferdinand prévoit cette déchéance, la laisse pressentir d’horrible façon.
Quelques adolescents se promènent sous les platanes. Chacun d’eux est, à sa manière, un peu génial... Les illustres collaborateurs d’_Azur_, le front ceint du «verd laurier», chantent en chœur, transportés du même enthousiasme. Ce chœur, où l’ai-je donc entendu?... Je pense à Nuremberg, sans plus insister, car j’écoute autre chose, maintenant: un bruit sourd, bien rythmé... c’est le cheval de Maman qui galope au loin, je ne sais où, qui galope à travers champs, et chaque fois qu’il saute un ruisseau, je vois le ruisseau qui brille.
Bianca réclame son partenaire au croquet, d’une voix très impérieuse. Bianca m’embête (me prend-elle pour un enfant?) et peu m’importe que l’arceau de la «cloche» soit démoli.
Le cheval de maman galope sur une plage. Quand l’ai-je déjà suivie, cette plage bordée d’arbustes malingres, couleur de rouille? Dans le fond, je distingue des paillotes d’où sortent de petits nègres tout nus.
Du haut de mon arbre, j’ai lancé un cerf-volant superbe, cadeau de papa. Son aspect est celui d’un dragon chinois. Il se tortille, se dandine et monte par à-coups. Je vois vibrer les anneaux de sa queue. Il fait l’admiration des foules, de Dalsant, de Ferdinand, de Bianca qui le regardent, bouche bée.
En l’air, quelque part, résonne le début d’une étude de Chopin, jouée par Angélique ou Rabier. On dirait une légère volée de cloches, et mon cerf-volant se faufile entre ces mélodieux accords sans s’y accrocher.
Le cheval de maman galope sur une route blanche. Son ombre bleue galope en raccourci dans la poussière à ses côtés.
Mon cerf-volant tire. L’arbre tremble, l’arbre se balance et me secoue; la branche que j’enfourche est comme un cheval rétif.
Le cheval de maman galope toujours, mais, cette fois, sur les bords d’un vaste fleuve jaune aux lourdes eaux. Je sais que ce terrain est traître, qu’on s’y enlize... Comment avertirai-je maman?
Le galop se dédouble, le galop se multiplie, le galop monte vers le cerf-volant, et ce sont de nombreuses écuyères foulant des nuées qui passent sur ces chevaux volants et brandissent des javelots et se poursuivent, échevelées, et poussent des cris que je reconnais, des cris exaltants. Mon cerf-volant domine encore la chevauchée. Ce galop, ces chants m’assourdissent. Et puis, soudain, le dragon pique du nez; il sombre; mon arbre se redresse...
C’est alors que la porte bat et que je me réveille effaré.
Je ne les ai pas tous nommés, ceux qui peuplaient mon rêve. Je n’ai voulu me souvenir que des Miens. Certains sont morts, d’autres vivent au loin, d’autres, tout près, se sont éloignés plus encore. Je me retrouve seul, très seul; le bruit de galop qui m’obsédait se dissipe; le ciel prend la blancheur du plafond de ma chambre; il n’y vole nul dragon et voici qu’il faut vivre jusqu’au bout une journée que je commence à peine, où j’entre en frissonnant avec des larmes dans les yeux.
XXIX
Un soldat de deuxième classe relit avec soin quelques pages d’une revue parisienne, ouverte sur son bureau, entre deux dictionnaires qu’il feuillette tour à tour.
Je me sens très ému. Bientôt, il me faudra rejoindre la caserne, mais ne puis-je encore découvrir une virgule mal placée, une lettre à l’envers, ou telle autre affreuse coquille dont la correction serait d’ailleurs tardive, le numéro ayant bel et bien paru... Et je ne parle pas des fautes de français, des barbarismes, des impropriétés de termes, dont la seule idée me fait monter le rouge au front.
Un périodique très honorable a bien voulu de ma prose. Cela flatte, quand on a vingt ans, cela n’est pas une plaisanterie et les jours lointains d’_Azur_ provoquent mon sourire un peu dédaigneux.
Le service militaire n’occupa pas toutes mes heures, puisque j’ai pu composer un article de critique. Par élégance ou plaisanterie, je le nomme «essai» ce qui sonne mieux. Il me fut aisé d’en découvrir le sujet. Mon admiration s’est fixée depuis plusieurs mois sur un auteur contemporain dont j’ai tout de suite dévoré l’œuvre. Ensuite, il m’a fallu la relire et la méditer. L’épreuve fut bonne car mon admiration, au lieu de défaillir, croissait de jour en jour. Enfin, tout nourri de ces livres, je voulus chanter l’excellence de leurs qualités. Hélas! je n’étais pas le premier à tenter l’aventure: d’autres l’avaient fait avant moi, avec plus d’esprit, peut-être, ou plus de force, ou plus de subtile adresse. N’importe! la conviction me reste que je l’ai découvert, cet artiste déjà connu, et qu’ayant mis toute l’ardeur de ma jeunesse à me le révéler à moi-même, seul j’ai découvert ce qu’il fallait en dire.
Je sais par cœur toutes les lignes tombées de sa plume. Je l’ignore cependant. Des gens de goût l’admirent (je viens de vous en fournir la preuve), les imbéciles l’attaquent, le tenant pour révolutionnaire, et d’autres (on s’en doutait d’avance), ne pensent rien de lui.
Mes pages m’ont l’air d’être convenables. Les épreuves furent corrigées avec tant de soin, à l’ombre du mur de la caserne! Et me voici obligé de m’y rendre de nouveau, à cette caserne. Dans trois semaines, d’ailleurs, je recouvre ma liberté, vouée, je l’espère, à composer une série d’essais critiques et peut-être, plus tard, à les réunir en un recueil modeste: mes débuts en librairie.
Je sors après être allé baiser la main de maman et prends mon courrier dans l’antichambre: deux feuilles sans intérêt, un prospectus, une enveloppe dont l’adresse est d’une écriture inconnue, mais sitôt en ai-je retiré la double feuille de petit format, je me sens la main tremblante, le front mouillé... C’est lui qui m’écrit. Lui, et quelle lettre!
Mon essai ne l’a pas ennuyé, il en parle avec bonne humeur, il me dit que les hasards de sa vie occupée le mèneront près d’ici, dans un mois. Il me fixe même la date: certain samedi, vers dix heures du matin. Il viendra me serrer la main.
Ah! je crois bien me souvenir d’avoir dénombré les jours! Quelle surprise! plus belle d’être à ce point inattendue. Rendu à la vie civile, sans tutelle d’aucune sorte, maître de mes actes et possesseur de la clef de mes champs, je serai plus libre de le recevoir à ma guise.
Cette époque de ma vie, qui me semblait belle, à cause d’un article paru, vient de changer soudain de beauté.
Même compté scrupuleusement, le temps passe... Vingt-trois jours! Enfin la matinée de samedi est venue! Il verra le ciel de mon pays, paré de sa vraie teinte, la mer scintillante et paisible, les rochers des collines, austères et nus comme je les aime, quand je veux rêver de l’Orient.
Le voici qui entre chez moi!... La vie même: sa parole est vivante, ses yeux sont vivants et son geste sobre donne une âme à tout ce qu’il dit.
«Déjeuner? bien volontiers: je ne partirai que ce soir. Je compte sur vous pour m’accompagner en ville, pour me montrer les gens qui passent, les bateaux du port, les flâneurs et la foule: rien que l’étranger veuille voir, ni collection, ni musée; un peu du plaisir quotidien que l’on trouve à se promener ici.
--Je vous promets de faire de mon mieux.»
Il me semble que maman fut flattée de sa visite.
«Je tenais à connaître votre fils, Madame: sa critique est tout à fait gentille et pleine de bonnes intentions, mais nous ne parlerons pas, aujourd’hui, de littérature. Je viens d’engager ce jeune censeur comme cicerone, jusqu’à mon départ, et l’ai chargé de me montrer les beautés de sa ville: celles, bien entendu, qui ne sont pas étiquetées.
--Saura-t-il?» demanda-t-elle en souriant.
Ils causèrent ensemble jusqu’au repas. Il nous décrivait sa forêt, là-bas, dans le nord, si différente de mon cher petit bois de pins; il décrivit ses chasses et l’on eût dit, à l’entendre, qu’il chassait sous nos yeux; il parlait avec amour de ses bêtes, de ses arbres, des paysages qui l’entouraient; il dit même quelques mots de ses œuvres, sans insister, sur un ton familier, sans modestie non plus: simplement. Parfois, un petit détail précis, une anecdote plaisante donnait du relief à la phrase... J’écoutais, je me sentais fier... Ah! cet homme royal n’était pas mon cousin!
Bientôt, nous pensions l’avoir connu depuis de longs mois. Il fut lui-même, ce jour-là, et c’est ainsi qu’il m’est toujours apparu. Souvent joyeuse, grave quelquefois, la voix garde son accent, sa vertu d’évocation immédiate, son récit rapide et précis. Il n’arrange pas ses phrases, il ne les complique, ni ne les charge: il cause, comme lui seul sait faire. Que le sujet soit noble ou rustique, sérieux ou plaisant, il ne change pas ses façons de dire.
Je l’ai toujours vu tel qu’il était au crépuscule de ma jeunesse. J’ai suivi sa carrière; chacune de ses œuvres nouvelles semble m’avoir lié à lui davantage, chacune me le dépeignait mieux, en traits plus significatifs, plus singuliers, plus véridiques... Ah! me vouer à l’étude de son œuvre et de sa pensée, quelle haute recherche, mais combien j’en suis encore loin!
Plusieurs années plus tard, comme nous devisions de conserve, maman, quelques amis et moi, je ne sais qui me fit cette remarque à son propos:
«Il n’est pas ton maître: le vocable lui déplairait par son allure officielle. Il est ton Patron.»
«Le Patron», ce nom lui est resté. J’ai quitté mon Patron hier soir; je le reverrai dans trois semaines. J’aime l’imaginer en ce moment dans sa forêt chargée de neige et de frimas, tandis que d’autres pays que ma fantaisie incertaine voudrait visiter se chauffent au soleil et se parfument de fleurs, des pays lointains que je désire connaître, où je rêve de travailler, où j’irai peut-être, un jour.
XXX
Faut-il avouer sans vergogne que le hasard me fut toujours favorable? A l’époque où nul livre ne m’enchantait plus qu’un autre, sauf quand il me forçait tout de suite à rire aux éclats ou me répétait d’anciens contes que je connaissais bien, je fis, en rentrant de certaines vacances pluvieuses, la rencontre de M. Lequin, dont l’habile enseignement, par des procédés si simples que je n’y comprends encore goutte, sut me donner le goût de la lecture et m’apprendre en quelque sorte à lire, puis à m’enthousiasmer. Sans doute, ces admirations ne furent-elles pas toujours d’un choix très sûr (le mien). Certaines des plus vives se flétrirent bientôt, alors que je les croyais immortelles; admirations saisonnières, convenables à un matin d’été, à un soir d’hiver et qui, plus tard, mouraient d’ennui ou qu’une critique, une parole pointue et juste, une habile comparaison remettaient à leur place.
Il en fut de même, par d’autres moyens, pour les délices de la géographie et les désirs qu’ils suscitent avant peu. Je ne prisais alors que les contrées lointaines: elles seules avaient du charme, de l’attrait, un parfum. Au lycée, on nous en parlait peu. Leur intérêt provenait, hélas! de ce que je les connaissais mal ou pas du tout.
Un atlas ne devient vivant que peuplé d’images presque familières, or il importe, pour l’animer ainsi, de se donner de la peine, et mon professeur de géographie ne m’engageait pas au travail: il dictait son cours. Quelques livres lus avec passion y suppléèrent, illustrant soudain cette côte sèche et morose, ce pays dépourvu de pittoresque, cette roche culminante mais sans histoire... Pourquoi chercher ailleurs que dans ces pages évocatrices?
Les îles du Pacifique n’étaient-elles pas, suivant Stevenson et Loti, enchantées par de belles filles brunes à la chevelure fleurie? L’arrière-pays de Cuba, si l’on s’y promenait à loisir, ne présentait-il pas aux yeux toute la magie d’un sonnet gravé dans ma mémoire, et toute sa musique? Ne pouvais-je en naviguant le long de mon rêve, croiser, voiles éployées, les caravelles venues d’Europe?
Heredia me révélait ainsi la Sicile, l’Egypte, la lande bretonne, le Japon et ces «jardins de la Reine où la brise éternelle est faite de parfums», comme Kipling m’avait introduit dans la brousse indienne et mon cher Stevenson dans cette île inconnue qui recèle un trésor. Barrès me dévoilait une Espagne sanglante et Tolstoï, en attendant Dostoïewski, un visage de la Russie que je n’imaginais pas, tandis que Baudelaire prolongeait toujours mon rêve...
Ces beaux voyages dans un fauteuil se terminèrent brusquement, un jour de beau temps où je causais au café, dans certain port méditerranéen, avec un nouveau camarade, découvert la veille et qui se nommait Carliès. Ce jeune homme avait déjà beaucoup voyagé de façon utile et diverse. Avec un sourire qui rendait toute narquoise sa face glabre, il sut vite réformer ma géographie et, sans nulle méchanceté, lui donner un contour plus plausible. Ce jeu coupé de plaisanteries, m’intéressait comme une découverte nouvelle. Nous passâmes plusieurs après-midi à causer de la sorte, plusieurs nuits aussi, je crois, en compagnie de jeunes femmes étranges, loquaces, point sottes, qui faisaient profession d’avoir lu, de lire volontiers et qui paraissaient, quand la mauvaise chance les induisait en une erreur trop forte, le faire exprès, pour nous amuser, sans plus.
En si plaisante société, Carliès m’apprit donc que mon Amérique n’existait guère hors de ma tête. Il eût averti presque de même un gosse que l’Italie n’a point, hors des atlas, la forme d’une botte et qu’elle ne se chausse pas. Il me dit que je plaçais, sans raisons valables, tel paysage trop à l’est et que, de cet endroit où, du haut d’un cap très abrupt, je guettais une escadre de blanches voilures, on ne pouvait voir qu’une plage bordée de villas somptueuses et d’hôtels où l’on soupait en grande toilette, servi par des nègres, enfin que les navires côtiers n’avaient point la forme que je leur donnais et traînaient après eux un panache de fumée noire. L’Espagne présentait, paraît-il, d’autres aspects que ceux qui m’étaient chers et la Russie un alliage de sentiments plus simples.
«Vous faites tort, en somme, aux poètes, aux romanciers, aux voyageurs artistes dont vous vous nourrissez si avidement. Ce qu’ils nous donnent, ce sont leurs impressions du moment, ruminées ensuite à loisir, leurs sentiments exprimés en un paysage et ce qu’ils gardent de leurs rêves. Vous détruisez un peu de la beauté de l’œuvre par cette recherche d’un renseignement précis. Un recueil de poèmes n’est pas un indicateur de chemins de fer, du moins, il me semble...
--En plaisantant, vous me gâtez d’avance les voyages que je ferai peut-être: vous en détruisez la magie.
--Non, cher Monsieur; il vous serait plus utile de glorifier la figure de l’auteur par les évocations qu’il nous livre que de fausser ce qu’il dit. Lorsque le poète nous dépeint un paysage de jadis, une scène du passé, si juste que soit la synthèse, elle nous renseigne d’abord sur les goûts de ce poète, son imagination, son génie, et lorsque Barrès est obsédé par le sang et les tortures, en cette Espagne qu’il admire si fort, sa vision reste vraie, moins l’obsession qui la souligne et spécialise l’œuvre d’art. Elle était en lui, déjà, mais, comme elle vous ravit, vous fermez les yeux à tout autre spectacle.
--Je ne vais pas si loin! Ne me faites pas dire que je verrai Antoine et Cléopâtre sur le Nil, Parsifal dans son temple et saint Antoine causant avec la bête dont la stupidité l’attire!
--Vous en prenez le chemin! Si j’osais, je vous engagerais aussi à changer votre façon de lire, simplement pour vous former un point de vue personnel, afin d’écrire, un jour, à votre tour, plus librement... Mais le domaine des lettres n’est pas le mien. Vous plairait-il, puisque nous dînons ensemble lundi, de faire, ce soir-là, un tour au Japon? J’y ai passé la majeure partie de l’an dernier.»
Cette soirée m’enchanta. J’y précisai encore le désir grandissant que j’avais de partir au loin, de voir enfin de mes yeux ce que mes songeries ne savaient plus m’offrir.
--Pourquoi pas? Votre idée, cher Monsieur, n’est pas mauvaise.
--Si je retrouvais mon chemin tout seul, je risquerais de perdre la tête! Trouvez-moi un compagnon de votre genre, et je me décide sur l’heure.
--Mon temps est pris par de moins lointaines besognes, je le regrette, mais votre séjour peut encore se prolonger ici, sans inconvénients, n’est-ce pas? La chance m’indiquera donc ce voyageur avec qui vous irez courir le monde, mais tâchez dès maintenant de restreindre votre choix. Une vie de centenaire ne suffirait pas à bien voir tous les lieux divers que vous désirez connaître et la Tasmanie, l’île de Pâques, Magellan, la Chine occidentale et le Soudan ne sont pas desservis par un courrier hebdomadaire...»
La chance?... n’ai-je pas dit, tout à l’heure que la chance me fut toujours favorable?
XXXI
Je reçois, ce matin, une lettre pareille à tant d’autres, qui n’attire pas mon attention de façon particulière. Je l’ouvre enfin, distraitement, mais son contenu me fait réfléchir.
Pour l’instant, le seul paysage de la rue s’offre à moi, morne, pluvieux, devant lequel il faudra m’émouvoir du mieux que je pourrai, rappeler des souvenirs, vivre en leur compagnie, les interroger, savoir ce qu’ils ont encore à m’apprendre, leur sourire aussi. Quelques autos passent, de bruyants autobus, des gens emmitoufflés de manteaux ou de fourrures, et qui s’aventurent sur le pavé mouillé sous l’égide de leur parapluie, un ciel où rien de bon ne se devine, enfin moi-même, assez mécontent, moi tout seul, un papier aux doigts, prêt à lire avec plus d’attention une page dont l’en-tête m’est familier.
Maître Noblet fut le notaire de mes parents. Je me souviens de sa figure qui me représentait jadis celle du notaire type, à l’image duquel les autres furent faits. Je l’imagine dictant ces phrases à son anguleux secrétaire et les signant de sa propre main.
Il m’annonce aujourd’hui que la campagne où mon enfance et ma jeunesse trouvèrent, comme je vous l’ai dit, tant de charme et qui m’offrit de si nombreuses délices que j’écoutai d’une oreille attentive, auxquelles je goûtai d’un regard gourmand et d’une âme exaltée, sera bientôt vendue, avant la fin du mois peut-être. J’ai toute liberté de m’y promener une fois encore, si le voyage ne me rebute pas, et Maître Noblet ajoute en post-scriptum quelques lignes autographes qui prétendent, je pense, me toucher beaucoup, sur le culte du souvenir et l’honorable qualité d’un sentiment qui se fait rare, dit-il, en les temps desséchés que nous vivons.
Je l’attendais bien, cette nouvelle; néanmoins elle me donne le frisson. Je partis sans tarder. Peu de jours après, je descendais du train et, une heure plus tard, sonnais à la grille de la campagne. Cette fois, je n’eus pas à me mettre, comme naguère, sur la pointe des pieds.
«Ah! Monsieur Ottavio, quelle bonne surprise!»
On cause, on rappelle sans ordre les jours passés où je courais dans la prairie, en culottes courtes, on évoque surtout de chers êtres disparus et, pour scrupuleusement que je me surveille, mon cœur souffre déjà, tandis que mes yeux se mouillent de larmes subites que j’essuie en me détournant. Puis ce sont des questions qui se chevauchent...
«Et Monsieur Ferdinand, que devient-il?...
«Mademoiselle Bianca est mariée... A-t-elle un beau garçon?...
«Vous rappelez-vous, Monsieur Ottavio, le jour où l’on a fait la chasse aux rats et cette nuit d’été où deux rossignols s’étaient perchés sur le lustre de la salle à manger?...
--Mes amis, je compte me promener, toute la matinée, dans la maison, les prés et le bois. Ne laissez entrer personne, s’il vous plaît. Je tiens beaucoup à rester seul. D’ailleurs, je rentre à Paris, demain soir, sans faute.
--Un si court séjour, Monsieur Ottavio! et nous qui espérions vous retenir longtemps ici!»
Il fait beau, le ciel est clair, lumineux, égal; chaque branche, dirait-on, porte un oiseau qui chante. De la terrasse où, nerveusement, je me promène de long en large, on découvre la mer peuplée de voilures, parsemée d’éclats de jour et bordée de roches frangées d’écume, la mer sur laquelle se promène avec nonchalance une brise d’été chargée d’aromes.
Cinq minutes me suffirent pour visiter la maison. Elle m’était devenue étrangère. Rien n’y subsistait de vivant. Tout m’y parlait de mort préparée par les longues souffrances, les larmes et les cris, d’angoisses cruellement éteintes, de peines à la longue effacées, de fièvre pour jamais refroidie. Mieux valait se rendre au cimetière où les tombes gardent du moins une figure et préparent un accueil à qui les visite avec amour.
Dans le bureau de papa, les livres étaient poussiéreux. Dans la bibliothèque, il ne restait vraiment que les volumes que j’avais emportés à Paris (leur place vide), et les couloirs, la salle à manger, les chambres où des meubles s’ennuyaient manifestement, sonnaient le creux, privés de voix, de musique, de jeunes culbutes et de rires, enfin les portraits pendus aux murs affectaient une expression figée, glaciale, méconnaissable... (cette expression, l’avaient-ils peut-être toujours eue?). Je préférais revoir les prés, le verger et le bois où la nature saurait me parler encore.
Mon espoir devait moins tenir de la chimère. L’herbe me fut plus charitable que la maison ancienne; les fleurs nouvellement écloses voulurent bien reconnaître leur admirateur d’autrefois.
Me voici couché de mon long à l’ombre d’une branche de platane, dans le voisinage de coquelicots, de marguerites et de boutons d’or, à l’orée même du verger, frontière chaleureuse où le soleil ne m’éblouit pas. Près de ma main posée à plat, un petit monticule de terre meuble est parcouru d’insectes qui me furent familiers et m’offrent un spectacle que j’ai plus d’une fois contemplé, jadis.
Des fourmis passent, affairées, chargées de fardeaux.
Entrechoquant leurs glaives dentelés, deux mantes vertes, d’humeur cruelle, vont se livrer un combat sans merci.
Deux bousiers paysans s’efforcent de rouler une sphère de fumier vraiment démesurée.
Un papillon me soumet l’esquisse de ses danses les plus chatoyantes et j’y applaudis tout de suite, sans bouger.
Des vers de fruit pénètrent par acrobatie au sein de cette pomme tombée.
Un éphémère naît, mais à peine m’a-t-il charmé qu’il meurt aussitôt... désolant incident!
Agrippée au centre de sa toile, l’impériale araignée surveille d’un œil acrimonieux et glouton les victimes qu’elle choisira pour festoyer tout à l’heure. Elle les goûte, les savoure par avance et s’en délecte. Celle qui vient de se prendre au réseau pernicieux n’est pas dévorée tout de suite: on l’habille d’abord de soie grise, puis on l’accroche dans le garde-manger.