Les miens

Part 14

Chapter 141,994 wordsPublic domain

Mais rassurez-vous, bonnes gens! l’araignée, elle aussi, mourra de male mort: au cours de cette comédie jouée par des insectes, la morale est sauvegardée.

Cependant il me semble que pour animer une histoire de ce genre, pour la faire comprendre, pour émouvoir, pour la grandir enfin, sans loupe, et l’humaniser, il faudrait le ravissement vivant et spirituel de la musique... Où chercher le musicien qui tenterait à l’orchestre cette entomographie?...

J’attendrai.

Tiens! une sauterelle vient d’apparaître!

Elle trouve le monde entier devant elle, prêt à la recevoir.

Immobile, recueillie, rétractée, elle s’accroche à la tige d’une herbe immobile aussi, car nulle brise ne se fait sentir en ce moment. Rien ne bouge et, cependant, l’air danse alentour, sous l’injonction du soleil, un ballet transparent, muet, qui ne tient compte ni des grillons ni des chants du ruisseau, ni du sifflement bleu des longs croissants d’acier qui fauchent la prairie.

A peine moins verte que l’herbe, la sauterelle se distingue malaisément. Parce que je suis tout proche, moi seul je la découvre sans peine. Je vois le support de son brin d’herbe, je vois son petit squelette, ses gros yeux, son gros ventre et, devant elle, un vaste monde étendu, bleu dans le haut, gris plus bas à l’horizon que des fumées encombrent, vert foncé, plus bas encore, enfin, de la lisière du bois jusqu’à ma lisière personnelle, d’un vert égal, assuré, sans surprises, si l’on efface quelques taches de coquelicots.

Le brin d’herbe qui supporte ma sauterelle fait une courbe délicieuse dont m’intéresse la ligne simple. Ce brin plie mais ne balance ni ne se brise: on le dirait bandé sous un poids. La sauterelle ne se repose pas: elle attend, je le devine, bandée de même, immobile toujours, mais en expectative, et je perçois alors la force de ce grand spectacle réduit à l’infime, et je voudrais que mon œil fût japonais ou chinois, pour le percevoir plus exactement et le dessiner peut-être: un ressort vert qui va se détendre, l’insecte vert qui va se déclencher, deux forces alliées en ce petit coin de l’univers...

Regard hallucinant (pour qui sait voir) de ces gros yeux désorbités, désir d’aller là-bas au sein de la lumière, de se perdre dans tout ce bleu aérien qui danse sur les pins et de plonger ensuite au fond de la fraîcheur... passion de l’aventure, du grand voyage, du beau voyage, frénésie qui se réserve encore.

L’instant est venu. Un souffle perceptible à peine nous l’annonce, une fleur salue et, brutalement, la sauterelle se détend... La sauterelle n’est plus là, déjà perdue dans le ciel bleu.

Toujours couché sur l’herbe, ombragé par une branche de platane, je regrette soudain que Bianca ne me reproche pas d’avoir fait fuir la sauterelle, par maladresse ou méchanceté... J’eusse vertement répondu. Bianca se fût alors servi de ses ongles pour me griffer les joues et moi de mes mains pour lui tirer les cheveux. Hélas! ce temps n’est plus! Nos habitudes ont changé avec notre costume et les débats se traitent en paroles. On reste assis devant une tasse de thé. Nulle sauterelle n’anime l’atmosphère.

Je me relève, mécontent, et me dirige vers le bois.

Voici l’allée où je me promenais avec bonne-maman, le banc moussu où l’on s’asseyait au soleil, où parfois elle installait son métier à tapisserie, tandis que je m’évertuais à choisir la teinte des laines, une lampe étant mauvaise conseillère, et à enfiler les aiguilles; le sentier abrupt où Ferdinand faisait en ma compagnie de si belles glissades terminées, souvent, par des culbutes; le bassin bordé de briques vertes émaillées (mon père le destinait à l’élevage de monstrueux cyprins que des officiers de marine lui rapportaient d’Extrême-Orient); le grand pin sur lequel Bianca et moi tentions des exercices de gymnastique et de voltige et d’où pendait une balançoire; une tour, une tour colossale de trois mètres cinquante (dans le genre de la tour de Babel, mais plus grande), du haut de laquelle Bianca va sans doute, avec des rires et des cris, me bombarder de pommes de pin... Non, la tour n’existe plus: elle était déjà ruineuse de mon temps et je crois bien avoir recommandé, l’an dernier, de l’abattre.

* * * * *

Pourquoi ce coup de sifflet?

Il s’en faut de peu que je ne retourne pour de bon sur mes pas et me dirige vers la gare! Ce buisson qui, me semble-t-il, devrait être sacré, où personne, jamais, ne devait pénétrer, ce buisson! ce buisson-là! Malgré ma mauvaise humeur qui tourne en véritable colère (absurde mais concevable), j’écarte quelques branches. Quel imbécile, quel insolent est venu se cacher dans le buisson de mes plus chers souvenirs?

«C’est enfin toi, Ottavio! tu as daigné venir! J’attendais ta visite depuis l’aube... Entre, ne te gêne pas.»

Je le reconnus tout de suite: la même voix teintée de malice, le même geste, la même chevelure décolorée, cendreuse, les mêmes yeux verts, les mêmes joues glabres, les mêmes bottes rouges, la même pose, enfin, entre ses doigts noueux, une tulipe rouge pareille... Pamphile!

«Tu cherchais des souvenirs, Ottavio: il est bien naturel qu’un ancien ami tel que moi se trouve sur ta route.»

Non, je n’étais plus étonné. Les oiseaux du bois s’étaient tus, comme pour nous laisser causer en paix. Je m’assis sur le tapis de brindilles de pin, près de Pamphile, et tout aussitôt la conversation commença.

«Tu me rends un fier service, lui dis-je. Ma visite ici avait un autre but que de te revoir, car je ne pensais plus te retrouver jamais que dans mes rêves, ce qui m’arrivait souvent, à Paris, en Afrique, en Chine, au Sénégal, en pleine mer... Je venais, aujourd’hui, vendre cette campagne. D’ailleurs, je ne dois signer l’acte notarié que demain; or, demain, je ne le signerai pas.

--Mon vieux, me dit Pamphile, je vais te faire de la peine et ne puis l’empêcher. Je t’ai toujours suivi, j’ai des moyens inédits et personnels pour m’entretenir avec les absents durant leur sommeil, fussent-ils tout au loin, mais ceci sera notre dernière rencontre.

--Pamphile!

--La dernière, hélas! même en songe. Nous allons nous séparer à jamais.

--Pourquoi?... Je n’ai pas varié!

--Mon cher Ottavio, je te reconnais en ce moment. Néanmoins, avant peu, tu me seras tout à fait étranger, bien que tu gardes encore l’art de dire des bêtises: «Je n’ai pas varié!». Tes voyages en des pays lointains étaient de belles promenades qui te formaient lentement une âme nouvelle, comme les livres que tu as lus, comme les gens que tu as fréquentés, quand ils valaient la peine de l’être: ceux que tu nommes en ton cœur les Miens. Ottavio, tu es un autre; tu vas maintenant vivre une vie d’homme, or c’est l’enfant et l’adolescent qui furent mes amis. Je fais effort pour te parler aisément, aujourd’hui, néanmoins cette barbe m’étonne et me gêne, cette cigarette qui sent mauvais me déplaît: la première que je te vis fumer avait du moins le parfum d’une herbe défendue, et ce veston de voyage (à la mode d’hier, sans doute), complété par ce chapeau de feutre, m’ahurit. Je te vois mieux en culottes courtes et les cheveux au vent.

«Tu prétends n’avoir pas varié, mon pauvre Ottavio, et cependant tu n’es plus le même. Depuis que tu m’as quitté, tu te nourris, un peu au hasard, de visions, d’illusions et de rêves. Tes voyages, tu les as entrepris en souvenir de lectures enchanteresses sous la lampe et par amour des récits que t’avaient faits des voyageurs amis. Tes livres, puisqu’il t’est venu la singulière idée d’en écrire, sont une transposition hasardeuse de tes sentiments, de tes émotions, de tes passions, tout cela mis au point par ta fantaisie et cuisiné selon quelque recette qui te plaisait alors, puis fixé sur du papier blanc... N’as-tu donc pas du tout varié, Ottavio, en suivant le sens et le rythme de tes phrases?

«Enfin, pour te parler des personnes qui te sont chères, qui te sont proches et composent ta vie, oserai-je t’avouer, Ottavio, qu’elles n’existent guère pour moi? Je m’imagine la petite Bianca de façon un peu vague et je conserve de M. Lequin, ton ancien maître au lycée, un souvenir fumeux.--Sans doute ont-ils changé, eux aussi, en s’imaginant pareils, mais je perçois encore, à l’instant où je te parle, le bruit des sabots de vos chevaux, quand vous partiez, ta mère et toi, sur les routes, pour aller au loin, vers des paysages provençaux, maritimes ou montagnards. Je vois aussi ton père, sortant de la serre, au coin de la terrasse, et tenant précieusement une orchidée dont il aimait les formes étranges, comme lui plaisaient les poissons d’or à triple ou quadruple queue, ornements du bassin. J’écoute souvent, quand s’approche le crépuscule, le rire frais, le rire gracieux comme une danse, de ta bonne-maman, assise dans un fauteuil de paille et regardant la mer aux teintes violettes, et je suis des yeux, certains après-midi de dimanche, ton ami Ludovic Dalsant dont la vie intérieure était si active qu’il me suffisait d’examiner son âme, sans prendre garde au visage ni prêter l’oreille à des paroles prononcées, pour bien connaître toute sa pensée intime de ce jour.

«Tes maîtres, tes autres amis, je les ignore. J’ignore même, Ottavio, celui que tu nommes le Patron. De temps en temps, un vieux sanglier plus malin que ses congénères, des gibiers volatiles, plus rapides ou moins malchanceux, me donnent de ses nouvelles, me transmettent un écho de leurs plaintes, quelque signe de leur épouvante, mais je suppose que ce n’est pas d’abord le grand chasseur qui te séduisit en la personne de cet artiste... Je ne sais si tu l’as même vu chasser: il te suffisait de te plaire au récit qu’il faisait de ses chasses. D’ailleurs, tu le nommes le Patron... cela suffit.

«Et ne m’en veuille pas, mon ami: je vais, moi aussi, finir par une sottise... Au cas improbable où Celia se trouverait par fantaisie en ce buisson, je t’avoue à ma honte que je ne saurais quoi lui dire. Si je ne me transformais subitement en ombre de platane, en arome de rose, en bulle de savon ou en rossignol (ce qui m’est facile), elle s’écrierait:

«Est-ce là un parent de votre jardinier, Ottavio? Nous ne sommes pas cependant à la mi-carême, que je sache! Me donne-t-il, prié par vous, la comédie?

«Puis elle irait, dans le jardin, respirer de vraies roses embaumantes, comme les aimaient tes parents; elle irait contempler la frange d’écume des rochers, le profil clair de la colline, un rayon de soleil où passent des insectes; elle irait s’asseoir dans une ombre où Pamphile ne mêle pas la sienne; elle irait, dans ce même bois, écouter au clair de lune, ce soir, d’authentiques rossignols et goûter leurs chants d’un cœur sincère, sans que nul prestidigitateur ne la distraie... En un mot, Celia saurait se passer de moi, comme je m’efface devant elle en esquissant, Ottavio, les plus respectueux de mes saluts, celui que je réservais à Titania si je la rencontrais par hasard dans une brume du sillage de Shakespeare.

--Raconte-moi des histoires; je les écouterai, mais ne nomme plus personne, Pamphile, je t’en prie!

--Je vais me taire, et toi, Ottavio, tu t’éloigneras d’ici, le cœur plein de joie, d’une joie que tu n’espérais pas.

«Adieu, mon cher ami, va-t’en!»

Soudain, je me sentis la poitrine gonflée de bonheur, d’un bonheur magique, jamais ressenti, fait d’ambition, de la joie annoncée par Pamphile et d’un ravissement d’espoir...

«Adieu, Pamphile!»

Mais il poursuivit comme si je n’avais rien dit:

«Ceux-là dont je te parlais, souvent sans du tout les connaître, te montreront la route à suivre, t’inspireront des images, te consoleront de vivre une heure mauvaise, te raviront par un regard, te conseilleront, te souriront, embelliront à tes yeux le ciel des nuits et le soleil... Je m’efface... Adieu encore, mon ami!

--Adieu et merci de tout cœur!»

Il était redevenu un souvenir. Il avait disparu ainsi qu’à l’instant il projetait de faire...

Je m’en fus d’une démarche alerte, riant par excès de joie.

ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 14 NOVEMBRE 1926 PAR F. PAILLART A ABBEVILLE (FRANCE)