Part 8
«Tu sais, n’est-ce pas, que ton père m’a écrit par tous les courriers, pendant votre séjour à Alger. Il m’a, bien entendu, souvent parlé de toi et j’ai appris par lui seul, car tu ne m’en as pas soufflé mot, tes brillants débuts au music-hall. Pourtant, cela m’eût amusée que tu m’en fisses le récit toi-même. Il me semblait, Ottavio, que nous étions assez bons camarades pour que tu me racontes une aventure assez drôle, en somme, et qui t’a sans doute beaucoup diverti... Mais je m’éloigne de mon sujet. Par certaines lettres de ton père, j’ai vite compris qu’il te faudrait dorénavant plus de liberté, que nous avions perdu le droit de te traiter comme un enfant. Il vaut donc mieux changer notre méthode, sans tarder. Voici la clef de la maison, le passe de nuit. Tu t’en serviras à ton gré. Je te demanderai seulement de ne pas faire trop de bruit lorsque tu rentreras tard. Déchausse-toi, dès l’antichambre. Je t’ai préparé, dans le placard, une vieille paire de pantoufles pour que tu ne prennes pas froid en montant l’escalier... Voilà. Je n’ai rien d’autre à te dire... Maintenant, Ottavio, laisse-nous.»
Je ne sais trop pourquoi, avant de me retirer, je n’embrassai pas Maman, suivant mon habitude, mais je lui baisai la main.
Une heure après, ils causaient encore dans le fumoir tandis que je me promenais de mon lit à ma bibliothèque et de ma bibliothèque à mon lit. Que pouvaient-ils bien se dire? J’avais donc fait de la peine à Maman? J’en gardais une inquiétude douloureuse et comme une façon d’effroi. Je me sentais pris par le courant de la vie, entraîné par lui. Cette bouée me manquait, si fortement ancrée au milieu du fleuve, cette bouée où je trouvais toujours une prise sûre. Le fleuve passait, mais je restais immobile au centre du paysage familier de mon enfance. Maintenant je passerai, comme tout le reste, en plein courant, devant un décor nouveau, et peut-être aurai-je peur.
Ils n’ont pas cessé de causer. J’ai vu, en me penchant à la fenêtre, le petit carré de lumière jaune qui marque le vasistas du fumoir.
Je tâche de me distraire de mon émoi. J’interroge mes livres, mes chers livres. J’en feuillette quelques-uns. Ils me parlent tous d’aventures, de rêves vagabonds, du vaste monde parcouru, de ses aspects changeants, alors que j’aspire à retrouver ce point du monde où rien ne varie, cet instant à jamais semblable que jadis je connaissais, lorsque maman me serrait dans ses bras.
J’ai trop mal. Je crois vraiment que je vais pleurer d’angoisse. Je me couche enfin, recru d’une fatigue subite. L’heure s’écoule. Je regarde au plafond le rond clair que fait ma lampe. A quoi servirait d’éteindre? je ne dormirais pas.
Oh! quel est ce bruit léger?... En bas, on vient de fermer une porte... et j’entends aussi, me semble-t-il, des pas dans le couloir.
Quelqu’un vient d’entrer chez moi: c’est Maman qui s’approche de mon lit. Elle ne se plaint pas de voir ma lampe encore allumée, elle parle bas, sans me regarder, elle a mis sa tête tout près de la mienne.
«Ottavio!... il ne faut pas te faire du chagrin... j’en aurais aussi... J’en ai déjà, Ottavio! C’est si dur de te sentir loin de moi!... Rends-moi ta confiance, mon grand garçon! Ne pense à rien d’autre. Dis-toi seulement que je suis toujours là, comme avant. Je vais éteindre... Voilà... Bonne nuit, Ottavio. Dors, mon enfant.»
Elle me ferma les yeux par deux baisers et disparut dans l’ombre.
XVIII
Mes livres eurent bientôt fait de me reprendre et, d’autre part, on se rassemble vite, fût-ce dans une grande ville, quand on a des goûts identiques. Ceux qui se sentent piqués de la même tarentule, que ce soit de pêcher le rouget de roche, de jouer aux boules, aux échecs, ou de grimper sur les collines, ceux-là finiront par se rejoindre, qui s’ignoraient, la veille, ou que des convenances provinciales séparent, ou qui ne rêvaient pas de trouver un compagnon. Ils se découvrent par quelque rencontre fortuite, ils s’accordent en confessant leur passion. Désormais, tant que durera cette passion, ils vivront, ensemble.
J’étais féru de littérature. Mes autres goûts cédaient le pas à celui des belles-lettres ou bien y trouvaient à se rajeunir. Monter à cheval, c’est, aujourd’hui, me réciter de façon plus fervente la chanson d’Eviradnus et voir combien «les voyages sont aisés». Rôder dans les bois me permet de croiser, au détour d’un sentier, Siegfried, Fafner ou Mime, car les drames de Wagner qui viennent de paraître en traduction figurent dans ma bibliothèque... Mais à qui parler de ces choses? à qui en parler comme il sied, c’est-à-dire sans se surveiller ni du tout se contraindre, et obtenir des réponses faites sur le même ton? Mon père, très cultivé, se plaisait à lire, aimait les lettres... il n’avait pas, hélas! la folie des lettres, de ces lettres dont j’étais fou. Je demandais à fréquenter quelques fous de mon espèce. Il vint un jour où le destin m’exauça.
Ce fut sans doute par l’entremise de quelque dieu bienveillant que je fis la connaissance de Jean Vernon, dans le salon d’une fort ennuyeuse amie de maman chez qui j’avais été convié à goûter. La corvée tirait à sa fin lorsque je dus serrer la main d’un jeune homme qui semblait de mon âge et ne présentait, de prime abord, rien de particulier. Nous échangions de vagues propos, tout en nous apprêtant à partir, chacun de notre côté; cependant il maniait des romans jaunes posés sur une table.
«Drôle de littérature!» fit-il et, riant sous cape, il ajouta:
«... Mais qui doit pleinement satisfaire les besoins esthétiques de notre hôtesse et de son époux.
--Vous ne vous attendiez pas, Monsieur, répondis-je, à trouver _les Fleurs du Mal_ chez M. Homais, ni _l’Eve future_ sur le guéridon de Tribulat!»
Phrase élégante, n’est-il pas vrai? bien tournée, assez fine aussi, qui montrait que j’étais amateur de belles œuvres et renseigné.
Il me considéra, non sans étonnement, puis:
«Vous partez? demanda-t-il. On pourrait faire quelques pas ensemble.»
L’instant d’après, notre conversation se prolongeait dans la rue... Ah! il ne fallait pas longtemps pour nous reconnaître du même bord! et comme il est doux d’échanger au hasard, en causant sous les platanes, ces noms radieux: Verlaine, Baudelaire, Heredia, Mallarmé!... Les prosateurs étaient remis à un autre jour.
Le dimanche suivant, je passai l’après-midi chez Vernon. Il me reçut le mieux du monde.
«C’est donc vous, N. Soyez le bienvenu. Nous causerons plus à notre aise dans ce petit bureau où j’écris mes poèmes que chez d’aimables gens qui font leurs délices des romans de Georges Ohnet.»
Voilà qui s’appelle parler clair! Je me sentais déjà comme chez moi. Et nous nous engageâmes ensemble sur cette route triomphale qui mène au bout du monde, bordée par des joueurs de lyre et des sonneurs de trompe.
«Mais, disait Vernon, nous ne sommes pas les seuls ici, à chérir le grand art. Je vous présenterai bientôt mon ami Leveil qui, dans peu d’années, comptera parmi nos romanciers les plus remarquables, Morin, ce truchement délicat de la plus folle fantaisie, Silas qui a su voir la Grèce antique d’un œil moderne et Landoux dont les poèmes en prose allient de façon très singulière le lyrisme et l’exacte science.»
Me les présenter... Comment donc! tout de suite, s’il le pouvait! Une réunion fut arrangée pour un jour prochain. D’autres suivirent. J’en sortais chaque fois plus enchanté, prêt à tous les dévouements, à toutes les corvées, afin de complaire à ces jeunes maîtres qui daignaient m’appeler auprès d’eux et très flatté, je l’avoue, de leur bon vouloir.
Nous parlions jusqu’à perte de souffle, nous discutions le dernier livre dévoré, nous mettions en commun nos admirations et nos haines. Ensemble, nous haussions celui-ci sur le pavois, en hommage à la plaquette de vers qu’il avait fait paraître; ensemble aussi, nous repoussions celui-là et jetions aux pourceaux sa dépouille déchiquetée. Souvent, mes nouveaux amis récitaient leurs œuvres: Vernon sur le mode lyrique, Leveil avec une subtile élégance, Landoux gravement, Morin comme s’il jonglait en suivant le chemin de la corde raide et Silas d’une façon précise et nette qui ne laissait pas d’imposer.
Nobles séances où chacun se donnait tout entier, où nous servions le grand art, où Vernon, Leveil, Morin, Silas et Landoux cuisinaient en chantant le repas spirituel dont le fumet plairait peut-être à notre dieu, où, le cœur battant et la tête éberluée, je suivais leurs gestes, satisfait de collaborer quelque peu en récurant la vaisselle du festin et en lavant les plats.
La seule ombre au tableau fut celle qu’y projeta mon père alors que j’achevais une description enthousiaste et convaincante de notre cénacle.
«Si ça t’amuse, me dit-il, va les écouter bavarder... puisque toi, tu n’as rien à dire.»
Cette phrase, avec sa suspension voulue, me rebroussa, me fut pénible. Ne pouvant saisir certaines nuances et ne brûlant pas de ma flamme, papa venait, sans aucun doute, de manquer à la fois de tact et de jugement. Passons.
Et puis, un soir, un soir comme les autres, aussi ravissant, aussi exaltant, le merveilleux projet naquit.
* * * * *
«Nous avons les mêmes idées, les mêmes goûts, disait Leveil. Nous différons par le talent, non par l’intention. Quelque chose reste à dire que nous dirons mieux si nous sommes unis: notre voix sera plus forte, elle portera plus loin, elle se répercutera en échos plus nombreux, mais il faudra de la discipline, de la suite dans les idées et surtout de l’ardeur.
--L’ardeur, interjeta Vernon, j’en fais mon affaire!
--Précise, Leveil, dit sèchement Silas qui s’impatientait.
--Eh bien... fondons une revue.»
Un long silence, d’abord, pour se donner l’air de réfléchir, de peser le pour et le contre, mais ensuite, une approbation unanime.
Nous étions très émus, nous ne le cachions pas et, tout de suite, comme l’on court au plus pressé, nous cherchâmes un titre à cette feuille où devaient fleurir nos rêves. Leveil proposa: _la Jeune Revue_, or nous n’étions plus des gosses; Morin: _Paroles dans la Brise_, que personne ne comprendrait; Landoux: _les Cahiers d’Art_, ce qui parut pompier; Silas: _Etudes_, où l’on vit une fausse indication, enfin moi: _Notre Revue_, qui fut jugée bébête et de sonorité trop maigre...
«Attention! mes amis, reprit Landoux. Pour faire une revue, avant le titre, il faut de l’argent.»
Cette constatation, par son évidence même, jeta un froid. On fit le compte des petites sommes qu’il nous était possible d’apporter nous-mêmes, des carottes dont seraient grevées nos familles, des abonnements que nous espérions obtenir.
«Dans ces conditions, déclara Landoux, l’entreprise me semble possible.»
Mais le titre!... Comment fonder une revue sans lui donner un titre? Laisserions-nous l’enfant de notre jeunesse errer anonyme par le vaste monde, et non reconnu?
Seul Vernon n’avait encore rien dit.
«Un titre? s’écria-t-il soudain, la voix chaude, le regard brillant; ce titre devra indiquer nos aspirations, le sens de notre essor... Je vous propose: _Azur_.»
Et cela fut si bien dit, avec tant de chaleur, que le vocable _Azur_ rallia tous les suffrages.
Durant le reste de la séance, nous ne fîmes plus rien d’utile; nous nous félicitions l’un l’autre, en nous jurant une éternelle amitié, gagée sur _Azur_, bien entendu, et surtout nous parlions du glorieux avenir auquel _Azur_ était réservé, à la façon des parents qui dessinent à l’avance la vie de leur progéniture au berceau.
Trois mois plus tard, _Azur_ paraissait sur vingt pages de format modeste, chez un imprimeur bonhomme que Landoux avait su convaincre après de longs débats. Vernon croyait qu’il se jetterait à notre cou en signe de gratitude, mais Vernon se trompait.
_Azur_ eut douze numéros, ce qui est beaucoup pour une petite revue. Vernon en était le directeur, Leveil, Morin, Silas et moi, les principaux collaborateurs et Landoux, le trésorier, car nous avions un trésorier. Trésorier! ce mot nous charmait, nous incitait à rêver de Golconde. L’un de nos camarades, occupé d’art plastique et qui devait fournir une critique des expositions (il n’y en eut jamais dans notre ville), fit même de Landoux un dessin fort plaisant qui le représentait assis, les jambes croisées à la Bouddha, sur une caisse luxueusement cloutée, ornée d’une serrure magnifique et ceinte d’une banderole portant ces mots: «_Trésor d’Azur_». Je crains que la susdite caisse n’ait été alimentée, moins par les abonnements obtenus à grand peine que par les libéralités de nos parents. Les nombreux services faits à des gens illustres ne nous enrichissaient pas, mais nous n’y pensions guère, l’azur n’étant pas le refuge de la seule Danaé.
Vernon représentait chez nous le lyrisme en ce qu’il a de plus élevé, de plus céleste. Il se nourrissait des œuvres de Keats et de Shelley, ne quittant guère ces demi-dieux que pour tenir commerce avec Eschyle et Pindare. Cela lui formait une assez agréable compagnie. Il nous donnait régulièrement des odes et de grands poèmes où l’étoile, la flamme, la vague et la nuée fraternisaient, conversaient de plain pied, si l’on peut dire, mais ces effusions sincères, qu’il mettait tout son cœur à déverser, jamais il ne put se résoudre à en relire le brouillon, à en revoir les épreuves. Leur dernier vers écrit, une lourde paresse l’accablait et comme il ne voulait déléguer personne à de si ingrates besognes, les lecteurs d’_Azur_ trouvaient, par sa faute, dans chaque numéro, une jonchée de coquilles étranges, absurdes, enfantines, irréparables aussi, car nulle note de la rédaction ne les eût excusées. Notre poète s’en inquiétait fort peu: «Le flot, disait-il, les emportera!...», et cette insouciance même nous ravissait.
A vrai dire, nous avions découvert en lui, nous admirions déjà, ce qui nous manquait, à nous autres: une âme de poète. Vernon était poète comme on devient aventurier, comme on se fait prêtre, pour obéir à un ordre intérieur où la volonté n’a rien à voir. Il n’aimait qu’inventer, imaginer, rêver... écrire était déjà une peine. Il pensait trop vite et n’arrivait pas à se rattraper. Je le vis souvent abandonner un poème à son vingtième vers, parce qu’il se trouvait en retard sur lui-même, incapable, n’ayant ni plan, ni notes, de rappeler une pensée déjà perdue. Alors, sans du tout se plaindre et sans s’exaspérer, il repoussait le feuillet noirci qui paraîtrait, un jour, sous le titre de «fragment lyrique» et commençait un nouveau poème dont le sujet venait de naître.
Il se débrouillait encore difficilement en prose, à une époque où, depuis longtemps, il écrivait de beaux vers; c’est sous la forme du vers que se présentaient les images qui le hantaient, mais corriger quoi que ce fût restait au-dessus de ses forces. D’ailleurs, il était de ceux pour lesquels le monde extérieur n’existe pas. Le monde, avec toutes ses belles formes, ses harmonies, ses couleurs et ses parfums, il le trouvait en lui. Pourquoi l’eût-il cherché en d’autres lieux? Il passait dans la vie comme on se promène dans un songe: le chant aux lèvres, l’amour au cœur et l’esprit enivré. Si rien ne le retenait longtemps, par contre, tout l’exaltait et parfois il riait aux anges, à la façon des petits enfants, tant, ce jour-là, son univers intime lui paraissait un plaisant séjour.
* * * * *
Leveil était notre romancier. Non pas qu’il eût publié des romans, mais il en achevait un, il en projetait plusieurs autres. On y voyait de beaux jardins où de belles jouvencelles prononçaient de beaux discours. Les jardins étaient fleuris de corolles rares qui poussaient là comme en serre chaude. Les jouvencelles s’y promenaient, dévêtues ou voilées tout au plus de soie mauve; elles tenaient volontiers un lys à la main, parfois une orchidée de forme inconvenante et, dans leurs cheveux «auburn», nuance précieuse, nattés en coquilles sur les oreilles, un lierre se mariait. Leur nudité obligeait Leveil à les placer dans un climat chaud. La plupart étaient du type préraphaëlite anglais. Compliqués et pleins de méandres, les discours qu’elles murmuraient se distinguaient par du raffinement et une musicale subtilité. Elles se livraient à l’amour avec de robustes garçons bruns, aux fortes épaules, aux cheveux bouclés, qui avaient pris le temps de se raser la barbe et la moustache, avant de descendre au jardin. Cela faisait des couples charmants et il se passait dans les bosquets, boqueteaux et bocages du parc enchanté de fort voluptueuses scènes, décrites par Leveil avec complaisance. Puis on dansait, au son de vieilles musiques jouées sur des instruments anciens, on se baignait dans des vasques de porphyre, d’inévitable porphyre, où les jets d’eau balancés par la brise permettaient de se livrer à une hydrothérapie aussi savante que parfumée, enfin l’on se séchait au soleil et des tonnelles obscures, d’épais rinceaux de roses protectrices, un pavillon persan, abritaient aussitôt de nouvelles amours, de nouvelles traîtrises, qui trouvaient leur dénouement par l’emploi du poignard, des poisons bus dans de luxueuses coupes, du lacet de soie serré par les doigts d’un nègre, ou de celui de la simple mélancolie qui mène aux mortelles langueurs. Je laisse pour compte les paons criards, les gazelles mobiles et les serpents lovés dans l’herbe que fonce un crépuscule d’été.
Quant aux sujets contemporains qu’entreprenait Leveil, il les concevait de même. Seuls le décor et le costume changeaient: un divan remplaçait le banc de mousse, un tapis le gazon; mais les palabres tenues autour d’une table à thé par des dames vêtues de robes décoratives et d’aimables jeunes gens ressemblaient fort à celles des adolescentes sans voiles du beau jardin; pareil aussi le minutieux travail de dissection auquel se livrait l’auteur, pareille la patience qu’il mettait à débrouiller fil à fil un enchevêtrement sentimental; pareils enfin les intermèdes érotiques, tempérés de poésie, parmi les fleurs aux lourds parfums, mais, cette fois, disposées dans des vases.
Déjà l’on sentait, au cours de ces ébauches, une façon de grâce apprêtée, non sans charme, et l’aisance du récit. Leveil savait corriger, il savait apprendre, il travaillait avec une assiduité qui faisait mon admiration, il couvrait de son écriture fine de grandes pages qui s’amoncelaient peu à peu, qui, le décor factice, les souvenirs littéraires et quelques manies de style déblayés, devaient composer une œuvre.
Pour l’instant, nous en étions encore aux tout premiers essais, aux balbutiements, et la jouvencelle porteuse de lys qu’une biche couleur d’écaille accompagne suffisait à me ravir.
Morin se présentait tout différemment: un clown de l’école de Banville qui serait allé se perfectionner à Naples et à Venise, un délicieux personnage, fantasque et surprenant, épris de poésie, qui venait mettre dans notre cénacle une note de gaîté, la note irrésistible de son rire. Il savait être sérieux, un temps, pourvu que ce temps fût court. Son avis donné, il s’échappait par une pirouette, une culbute inattendue, faite dans le domaine de l’esprit.
Il aimait inventer des personnages absurdes qu’il nommait de noms cocasses et qu’il mêlait à nos entretiens. Il nous donnait de leurs nouvelles, nous tenait au courant de leurs aventures, de leurs succès, de leurs revers. Nous ne tardions pas à les adopter, nous parlions d’eux avec plaisir. Quelquefois, Morin nous reprenait sévèrement à cause d’un oubli: par exemple, Hippolyte Lunaire n’avait pas, comme nous pensions, le nez camus ni les yeux bridés à la chinoise. Il s’agissait du fils cadet de maître Lunaire, notaire en Arcadie, célèbre pour avoir rédigé le contrat de tous les mariages chantés par les poètes.
L’insouciance de Morin ne ressemblait nullement à celle de Vernon: elle était de ce monde. Quand nous descendions des cimes, l’œil inspiré, la bouche sévère, il nous déridait par des plaisanteries où ne se mêlait jamais rien de trivial, où se glissait parfois une critique légère:
«Monter sur l’Olympe?... encore! Aujourd’hui, mes enfants, je ne vous accompagne pas: j’ai oublié de prendre ma pelisse et les grandes odes m’enrhument.»
Il fut la joie de nos réunions, leur grâce. Je le voyais sous les traits d’un danseur italien, dans un des ballets de bonne-maman; je l’imaginais, gambadant sur une prairie, sans du tout en froisser les fleurs, dansant sur l’eau verte d’un étang, dansant encore sous la lune, dansant au crépuscule, un feu follet entre les doigts, et nous révélant par ses danses le poème qu’il allait écrire.
Ce jeune homme mince, à la figure glabre, au regard changeant, aux pommettes trop rouges pour la pâleur de ses joues, paraissait agile, fragile et passager. Il dansait sa jeunesse; il s’apprêtait à danser sa vie...
* * * * *
Avec Landoux, on redevient grave. Son amour des lettres ne l’a pas beaucoup éloigné des sciences qui l’intéressaient d’abord, qui, plus tard, le reprirent de façon exclusive, car il se fit, je crois, un nom dans la chimie. Sa poésie, écrite en prose, était, le plus souvent, souterraine et géologique. Nulle part il ne se sentait mieux (plus au chaud, disait Morin) que dans les entrailles de notre globe. En de longs dialogues rythmés, l’or, l’étain, le manganèse, le brome, le soufre et les cristaux de roche discouraient inlassablement. Morin, son ami intime, prétendait que les rhapsodies de Landoux l’épouvantaient, à cause d’une ancienne horreur, non encore apaisée, pour ce parent pauvre du chimiste, le pharmacien, dont la boutique lui était trop connue, et depuis trop longtemps:
«Lorsque Landoux fait bavarder le manganèse, «Si fort que l’on s’amuse, on est mal à son aise.»
* * * * *
Chacun aimait Morin, chacun estimait Landoux, notre intègre trésorier qui ne grapillait pas dans la caisse et n’entretenait aucune courtisane à l’aide de bénéfices illicites; par contre, nous nous montrions injustes envers Silas.
Cet excellent garçon, serviable, courtois, qui prétendait à l’élégance britannique et surveillait ses gestes pour que ne se révélât point son origine méridionale avait, à nos yeux, le sérieux défaut de savoir ce qu’il voulait faire et de le faire proprement. Des études plus sérieuses que les nôtres, une culture moins déficiente, enfin son goût pour les auteurs anciens et étrangers, lui permettaient de s’intéresser à des traductions, à des commentaires d’œuvres dont nous soupçonnions à peine l’existence. Il besognait avec assiduité, sans jamais vanter ses trouvailles, ce qui nous paraissait du dernier commun, à nous qui célébrions l’oiseau rare avant l’œuf pondu, mais ce qu’il nous donnait était souvent bien éclos.
«Ce brave Silas devrait chercher un emploi de bibliothécaire: il n’est bon qu’à ça!»
Tel était l’avis tout cru de Vernon, d’ailleurs injuste.
Il me reste à parler de moi-même. Comment m’y prendre?... Peut-être serai-je moins gêné en me traitant à la troisième personne.
Je dirai donc que N. qui appartient à la rédaction d’_Azur_ et que l’on commence à nommer Ottavio, parce que c’est plus facile et que cela «fait mieux», se trouve fort empêtré. Il ne manque pas d’enthousiasme, oh! loin de là! Tout comme un autre, il récitera des vers, d’une voix que l’émotion amplifie puis étrangle, il discutera d’un roman, il saura ce qui vient de paraître, ce qui doit paraître incessamment, et fera même, à ce sujet, des hypothèses, voire des prédictions. Si quelque poète connu a daigné enrichir _Azur_ d’une courte pièce de vers, N. le mettra aussitôt à sa place, qui sera la plus haute, il parlera de lui avec une dévotion plus grande, un plus absolu respect, au lieu que si le porte-lyre quémandé n’a rien répondu, il le méprisera comme il sied... et pas en silence. A ces divers points de vue, N. est un très bon collaborateur, mais dès qu’il s’agit de collaborer effectivement par une œuvre, fût-elle mineure, le voilà qui reste court: son sac est vide.