Les miens

Part 7

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M. Lequin, alors que je n’étais plus son élève, voulut bien ne pas me perdre de vue. Peu à peu, il devint mon ami. Je m’aperçus combien nos âges se rapprochaient avec les années; je découvris, un jour, que la différence ne comptait guère. J’ai cru devoir lui soumettre le cahier que j’écris aujourd’hui: son avis ne m’est pas moins précieux qu’autrefois... Il ne m’a pas mis en retenue pour manque de respect envers mon ancien professeur.

«Vous exagérez mon influence, dit-il. Vous ne savez pas, Ottavio, qu’une circonstance fortuite me rendit la tâche aisée. Le hasard me fit rencontrer votre père chez les B. Tout naturellement il me parla de vous et me conta l’effet produit par cette page de Chateaubriand. Je vous suivis avec un intérêt accru. Plus tard, il m’apprit la fièvre de lecture qui vous tenait si fort et l’obligeait parfois d’aller, la nuit, souffler votre lampe qui vous eût éclairé jusqu’au matin... Je vous ai peut-être rendu service mais vous, Ottavio, m’avez fait plaisir.»

XV

Celia s’intéresse à mes premières promenades dans la forêt des livres. Elle demande par où j’y ai d’abord pénétré et quelles furent mes découvertes.

Je lui avoue que mon désir fut d’abord de sortir des sentiers suivis, des régions connues ou que je prétendais connaître. Je n’allais pas chercher bien loin: à côté du prétentieux Corneille dont je n’aimais que le seul _Nicomède_, il y avait Théophile de Viau, très supérieur à coup sûr, et, tout près de Racine, le charmant Quinault dont je me forçai à lire, non sans efforts, une pièce entière. De même, pourquoi s’intéresser à Rousseau, quand Restif de la Bretonne...

«Tu as du courage!» me disait papa.

Enfin, je fus récompensé par les _Liaisons dangereuses_ que les manuels scolaires passaient sous silence. Mme de Merteuil me parut incomparable au point de vouloir la réhabiliter. Lui ayant voué une grande passion, la portant dans mon cœur, je n’admettais qu’on en dît du mal.

«Ecoute, mon petit, objectait Maman, ça n’en reste pas moins le portrait admirablement dessiné d’une coquine!

--Maman! comment peux-tu dire de pareilles choses!»

Car j’aimais Mme de Merteuil pour elle-même, non pour le talent que Laclos avait mis à me la présenter. Son atroce fin me bouleversa: je détestai l’auteur de ce crime.

«Tu as raison, Ottavio! dit papa. Il faut aimer les gens de cette façon... et quand tu te lanceras dans Balzac, tu en verras bien d’autres!»

Il montrait du bon sens, mais pourquoi ce sillon d’ironie au coin de son sourire?

Puis Flaubert me tomba sous la main. _Madame Bovary_ me retint prisonnier quelque temps, et _Salammbô_ dont je me récitais des pages à voix haute, enfin quelle ne fut pas mon ivresse quand je me vis mêlé de près à _la Tentation_ et partageant toutes les angoisses du saint!

Une phrase entre autres me valut de longues méditations: «Sa stupidité m’attire!...» J’essayais de comprendre et n’y parvenais pas. Comment Antoine pouvait-il se sentir attiré par une stupidité manifeste? Au lycée, un de mes camarades m’ayant dit quelque sottise, je répliquai d’un air dégagé: «Mon vieux, ta stupidité m’attire!», mais l’expérience ne donna rien et le mystère de la phrase si attachante par son obscurité ne se dissipa point.

Ces lectures de prose, je les entremêlais de vers que ma jeune mémoire retenait par poèmes entiers. L’année fut toute dévolue à Victor Hugo. Je vivais dans une atmosphère de lyrisme et d’harmonie. Le soir, je m’endormais en balbutiant: «Booz s’était couché, de fatigue accablé...» ou «Si tu veux, faisons un rêve...» et le réveil évoquait sur mes lèvres un autre vers aimé.

Je lisais inlassablement. Les romanciers contemporains excitèrent chez moi une vive curiosité, que ce fût Maupassant, Huysmans ou Zola. Je mettais la bibliothèque de mon père au pillage et le pauvre homme devait subir, à très courts intervalles (il s’y prêtait d’ailleurs) l’épreuve de mon nouvel enthousiasme où, dans un flux de paroles pressées, la louange prenait figure d’hagiographie.

Mais il y eut un livre que je gardai dans ma chambre, près de mon lit, que je lisais avec une passion plus grave, un émoi plus profond, que je sus bientôt par cœur, presque en entier. Il a exercé sur ma jeunesse une manière d’enchantement; je lui trouve, aujourd’hui, les mêmes séductions, les mêmes vertus, et d’autres que je ne pouvais reconnaître. Sans doute l’aimerai-je encore à mon heure dernière, car il s’est emparé de moi de façon absolue. J’en conserve l’édition que mon père avait trouvée chez un bouquiniste de la ville et fait revêtir d’une belle reliure. Jamais je ne me lassai de ce livre; quand, plus tard, je découvris ses défauts, ils me le rendirent en quelque sorte plus vivant. Ce livre fut vraiment l’un des Miens, l’un des plus grands, l’un des plus chers... Je parle des _Fleurs du Mal_.

Et veuillez me croire ici sur parole: il n’y eut dans mon cas ni recherche malsaine ni curiosité morbide. Non, j’entendais une voix de timbre inconnu, des musiques inouïes; mon horizon s’agrandissait et les «correspondances» notées par le poète, je les sentais en moi. Papa surveillait-il mes lectures? je n’en sais rien. En tous cas, il s’y prenait habilement...

«Pour ma part, me disait-il, j’aime mieux Vigny, mais tu as bien le droit d’avoir tes préférences personnelles. Il faut maintenant que Baudelaire te soit familier, non pas seulement le poète et le prosateur, qui est de qualité pareille, mais l’homme.»

Aussi, dès qu’un livre, une brochure, un article intéressant paraissaient, traitant de l’œuvre ou de son auteur, Papa me les procurait au plus tôt.

_Les Fleurs du Mal_ furent mon premier grand amour littéraire, l’amour où l’on se donne par l’esprit et le cœur, sans réserve, l’amour dont on ne se déprend plus.

XVI

Le bruit court que je me porte mal: pas assez cependant pour m’éloigner tout à fait de mes livres, et ces longues journées recluses où je me trouve dispensé de lycée, où je travaille peu, ne me seraient nullement désagréables si un décret draconien n’interdisait la lecture nocturne, mon plaisir le plus cher. J’ai tâché de ruser, mais le médecin et mes parents qui s’entendent comme larrons en foire tiennent bon: il paraît que je dois employer mes nuits entières à dormir; j’aimerais mieux, pendant quelques heures, voyager à ma façon.

Les semaines se succèdent et voici que l’on m’annonce une surprenante nouvelle: je vais passer le gros de l’hiver avec papa en Algérie. Maman ne peut nous accompagner: sa santé l’en empêche, ce qui la désole.

Un hiver en Algérie... Il faut que je réfléchisse avant que le projet me séduise complètement. Ce sont des vacances imprévues, oui, sans doute, mais je m’aperçois soudain que je viens d’être malade. Je me sens pris de paresse devant ce voyage qui m’eût, il y a quelque temps, comblé de joie, et l’idée de suivre la bordure du désert, de m’asseoir sous des palmes, d’assister au départ romantique d’une caravane, ne m’émeut qu’à moitié. Je paie ma fièvre du mois dernier par cette nonchalance et j’ai beau me reprendre vertement, m’accuser d’ingratitude, me dire que revivre dans leurs paysages (ou peu s’en faut) des scènes de _la Tentation_ n’est pas pour déplaire, l’ivresse immédiate se refuse. Il ne reste donc qu’à partir. Je m’enivrerai plus tard, sur place, entre un régime de dattes, une tente blanche et un chameau.

A vrai dire, les délices de l’exotisme furent d’abord évasives ou je ne sus pas y goûter, mais j’en découvris d’autres qui les compensèrent. Le peu de fatigue qui me restait fondit bientôt au soleil et, mon père me laissant la plus grande liberté, j’en profitai, car nous faisions à Alger même un long séjour. Je parcourus la ville, je flânai, je regardai les boutiques, j’inspectai les ruelles coupées d’ombre et de rayons, je m’amusai beaucoup. Mon plaisir eût été pareil à Gênes, Barcelone ou Tunis. J’entrais dans un café, dans un beuglant, chez un marchand de fruits, d’étoffes, de vanneries. Papa m’accompagnait parfois mais, plus souvent, mes randonnées étaient solitaires. Quel besoin avais-je de lire, maintenant? Regarder alentour suffisait à m’emplir les yeux et retrouver la saveur du plein air à me réjouir honnêtement le cœur. J’espérais autre chose.

Je vous ai dit que je suis distrait. Il avait fallu m’apprendre à lire, mais j’ignorais encore que l’on apprend aussi bien, en cours de route, à lire un paysage. Sauf à ceux que je savais déjà par cœur, à ceux de chez moi, je ne prêtais attention qu’aux paysages écrits. Devant ce coucher de soleil, ces rayons vibrant sur la mer, cette roche bleue ou jaune que du sable entoure, ma distraction reprend ses droits et me divertit. Je redeviens l’enfant que tout amuse, que tout exalte, un moment, et qui ne retient qu’un détail pittoresque.

Certain dimanche après-midi où j’errais seul dans Alger, l’affiche d’un café-concert de second ordre m’apprit que Mlle Lola danserait pour la première fois en matinée... Lola? Lola de Valence, à coup sûr, celle que célébrait un quatrain de Baudelaire, ou si ce n’était elle, son ombre...

J’entrai dans une petite salle assez enfumée. On y buvait des bocks. La lecture du programme m’attrista d’abord quelque peu: la célèbre Lola, danseuse espagnole, venait de Barcelone... La voici: on ne peut la dire belle ni jolie, mais cette grande araignée ne manque pas de grâce. Je cherche «le charme inattendu d’un bijou rose et noir» et me contente bientôt de voir sans déplaisir Lola danser. Elle sait danser, elle est souple, ses gestes ont de l’accent, elle interprète les airs populaires qui lui servent d’accompagnement et les illustre avec une précision qui m’enchante. Je ne regrette pas d’être entré ici. Mais elle ne danse pas seule. Son danseur, trop court de taille, trop content de lui-même, m’exaspère. Lola comprendra-t-elle à qui s’adressent mes bravos? Un chanteur adipeux et stupide vient ensuite. Un jongleur lui succède, un vieux jongleur fatigué, habile cependant... Ah! que j’aimerais jouer ainsi avec les objets à portée de ma main, jeter en l’air les fleurs d’un vase, mon chapeau, un livre de vers, les animer de mouvements rapides, bien rythmés, les retrouver enfin à leur place: les fleurs en bouquet sur la table, le chapeau sur ma tête et le livre ouvert à la page que je lisais! Rêves!...

L’entr’acte m’apporte une diversion, une surprise, car Lola elle-même, drapée dans un châle, vient s’asseoir parmi les buveurs, non loin de moi. Quelles mœurs singulières! Je la croyais au fond de sa loge, ôtant son fard, se préparant par des soins minutieux à redescendre en ce bas-monde, après avoir dansé sur les cimes. Il est à craindre que les conversations de bonne-maman ne m’aient donné, en matière de chorégraphie, des notions erronées.

Je regarde Lola, je la revois danser; sans le vouloir expressément, je lui souris en esquissant un battement de mains. Elle se lève aussitôt, répond à mon sourire, s’approche, s’assied à ma table et demande au garçon un bock... Est-ce possible!

«Je vous ai fait plaisir? dit-elle en un français que son accent obscurcit à peine.

--Vous m’avez enchanté, Madame!»

Elle agrée fort bien cet hommage. Un quart d’heure après, nous causons comme deux amis. Son visage dur me plaît. Je me sens en confiance, depuis qu’elle m’a dit ce mot flatteur, quand je lui parlais de son art:

«Mais... vous vous y connaissez!»

Je lui avoue le peu d’admiration que j’ai pour son danseur. Elle partage mon avis et l’exprime en termes aussi vifs et brefs que péremptoires... Elle est délicieuse. Elle doit, au premier jour, me présenter le vieux jongleur si sympathique, John Henderson; elle promet de m’avertir, chaque fois qu’elle dansera des danses nouvelles et, comme je songe à partir, la salle étant presque vide, j’ose enfin lui confier ce que je médite depuis son arrivée: pourrait-elle, daignerait-elle me donner quelques leçons de danse espagnole?

«Ah! mon petit! tu es un rigolo... Bien volontiers!»

Un rigolo? moi... je ne m’en doutais pas, mais peu importe, puisque l’affaire est conclue.

«Après-midi agréable, disais-je à papa, le soir même. J’ai vu une danseuse espagnole pleine de talent. Si tu veux, nous irons l’admirer ensemble, un de ces jours.»

Dès lors, je fus très assidu et je crois que le rôle de maîtresse à danser amusait Lola presque autant que m’intéressait celui d’élève. Je fis, paraît-il, des progrès rapides; une obscure hérédité me les facilitait, peut-être. Cette chorégraphie parfois fatigante me tenait en joie. D’autres plaisirs s’y ajoutaient et je ne me lassais pas de causer avec le vieux jongleur John Henderson. Il avait couru l’Europe, il en connaissait tous les café-concerts et music-halls. De ses cinq fils, les deux aînés étaient clowns dans un cirque de Paris; jusqu’à nouvel ordre, le troisième, jongleur, comme son père, aux Etats-Unis, les deux derniers, acrobates en Russie. Mme Henderson, blanchisseuse de son métier, dans un faubourg de Londres, gardait la maison.

Il parlait de manière charmante du point de ralliement familial où l’un de ces errants faisait parfois un court séjour durant une tournée:

«On ne se rencontre presque jamais, le métier ne le permet pas, mais la maman est là pour recueillir les nouvelles, pour dire si Georges ne souffre plus de son entorse, si Marc et Jim ont eu du succès, si mon petit Sam a réussi le tour qu’il travaille depuis six mois et si Jack qui vient de se marier est heureux en ménage. C’est aussi à la maman qu’on écrit. De temps à autre, elle m’envoie tout un paquet de lettres et quelquefois des photographies. Ce sont les bons jours: il faut alors, que je fasse attention en jonglant, pour ne pas oublier mes boules...

--Monsieur N.! au lieu de bavarder avec Henderson, venez donc répéter votre nouveau pas!

--Voilà! voilà! je suis à vous, Madame...»

Et je m’en fus changer de souliers.

«Sans me mêler de tes affaires, me disait papa, le lendemain, puis-je demander, Ottavio, à quoi tu occupes presque tous tes après-midi? Voilà quinze jours que nous n’avons fait ensemble de promenades dans les environs.

--Je te renseignerai bientôt, Papa; peut-être dimanche.

--A ton aise, mon petit...»

Il s’était passé tant de choses durant cette quinzaine! Oui, la danse est un divertissement, une étude, un travail de qualité rare; toutefois, à danser sur un coin de scène vide avec une femme dont vous intéressent la maigreur d’araignée, le teint ravagé de gitane, les jambes longues et les souples bras, le plaisir que l’on prend ne reste plus le même. Je dansais toujours, je prenais avec soin ma leçon, mais, insensiblement, je me rapprochais davantage de celle qui me la donnait et il vint une heure où Terpsichore perdit de son prestige de muse, alors que j’avais accompagné Lola chez elle et que nous mangions des gâteaux, assis tous les deux sur son lit.

«Et cette danseuse espagnole dont tu m’avais parlé, quand me mènes-tu la voir?»

Je devins pourpre, ne me sentant pas fier, et dus bafouiller quelque chose.

Ce même jour, j’appris par mon vieil ami Henderson l’accident survenu au danseur de Lola. L’imbécile ayant dansé plus mal encore que d’habitude, le public finit par s’en apercevoir. Il y eut des murmures, un coup de sifflet, ce qui parut fort émouvoir notre Vestris algérois et le fit sursauter. Or, quand on danse, il est fâcheux que l’émoi ressenti aille jusqu’au sursaut. Il trébucha, tomba, se releva, le pied foulé, et sortit de scène ridiculement, en clopinant, sous une pluie de commentaires peu charitables.

Que n’avais-je été témoin de l’aventure!

«Alors, tu comprends, mon chou, me dit Lola, le lendemain, je n’ai personne pour ce soir. C’est toi qui vas danser à la place du polichinelle qui boite. Inutile de faire une annonce ni de répéter... Tu es très en forme, tu danseras bien mieux que lui et tout le monde sera content. Je te trouverai un costume... C’est entendu, n’est-ce pas?»

Le premier moment de surprise passé, sa proposition me parut acceptable, amusante, flatteuse, et comme mon père m’avait donné rendez-vous dans un café voisin, je conçus aussitôt un autre projet.

«Ma petite Lola, je te dirai dans une demi-heure si tu peux compter sur moi, mais ce serait à condition que tu me fasses réserver, ce soir, l’avant-scène de droite.»

On nommait «avant-scènes» deux tables placées aux bouts du promenoir. Mon café-concert n’avait rien de somptueux.

«La direction te doit bien ça!»

Et je courus aussitôt joindre mon père.

«Ce soir?... très volontiers, Ottavio. Va prendre deux bons fauteuils.

--Deux fauteuils... des chaises plutôt... elles sont prises.

--Ah! vraiment...»

Je ne me tenais pas de joie et non plus ne tenais en place. Je dégustai mal l’excellent dîner que nous fîmes au restaurant... Je dansais déjà!

Nous voici à pied d’œuvre.

«C’est un infâme beuglant, dit papa qui avait en entrant discrètement noté par un sourire les saluts familiers que je recueillais au passage.

--Oui... mais tu vas voir.»

Il fallut entendre le ténor adipeux et supporter sa romance. Par contre, Henderson amusa mon père, puis ce fut une chanteuse de genre, et l’entr’acte.

Quelqu’un se penchait sur notre table.

«Monsieur N., me dit John Henderson, on vous attend dans les coulisses.

--Tu m’excuses, Papa?... On m’attend... on m’attend dans les coulisses.»

Ma voix manquerait-elle d’assurance?

«Vas-y donc vite!»

Je fus bientôt vêtu. Lola est prête. J’entends les premiers flonflons. Nous entrons en scène. Singulière surprise de ne pas voir une salle vide devant moi.

Et nous dansâmes... Certes, jamais je ne dansai mieux. Je me sentais plein d’entrain, un peu grisé, mais tout à mon affaire, et Lola fut étonnante de grâce dégingandée, de sensualité verveuse, brutale et raffinée, à la fois.

On applaudit, on nous rappelle. Soudain, une fatigue m’envahit, lourde, irrésistible, à l’instant où je salue ces gens qui me regardent... Pourquoi mes jambes sont-elles si molles? Je viens d’apercevoir là, tout près, à ma gauche, mon père qui bat des mains. John Henderson, assis à côté de lui, rit de bon cœur... Enfin l’épreuve cesse. Oh! que je voudrais me reposer!... Cette chaise... J’entends au loin la voix de Lola.

«Ça, mon chou, c’est le trac des débuts. Mes compliments: tu as bien dansé.»

Dans la rue, quelques instants après:

«Je me suis beaucoup amusé, Ottavio, et ton ami le jongleur m’a ravi quand il me disait: «Ce jeune homme a des moyens...». Tu me raconteras tout ça en détail, n’est-ce pas? de toi à moi, entre hommes... Canaille! qui ne m’avais rien dit!... mais comme ton vieux jongleur est sympathique! Merci de la bonne soirée.»

Je crois qu’il sentait ainsi, qu’il s’était vraiment amusé. Il restait jeune et le prouvait au besoin. Mon plaisir eût donc été sans mélange si, bientôt, une sourde inquiétude n’avait tout gâté. Papa donnait à maman des nouvelles régulières et fréquentes, il la renseignait sur l’état de nos santés, sur nos courses, nos promenades. Pouvais-je prévoir ce qu’il écrirait au sujet de cette fantaisie chorégraphique et surtout de Lola, mon aimable complice? Depuis quelques jours, on parlait d’un départ prochain. A notre retour, maman serait-elle renseignée sur mes frasques?... J’en rougissais d’avance et, d’autre part, je n’osais questionner papa. Il avait bien dit: «Nous en parlerons entre hommes,» mais sa discrétion épistolaire m’inspirait de chaudes alarmes.

Le départ est fixé à la semaine prochaine. Je fais déjà mes adieux à toute la ville d’Alger, à deux de ses habitants en particulier: une danseuse et un jongleur...

«Non, me dit papa, nous leur devons une attention plus courtoise. Invite la jeune Lola et ton ami Henderson à déjeuner, au restaurant, pour lundi. Je serai content de les revoir.»

De cet excellent repas, je garde un souvenir charmé. Il me paraissait tout simple que mon père et Lola eussent tant de choses à se dire, que papa s’enquît avec un intérêt si sincère des enfants de John Henderson, que la causerie fût si facile, si animée. Certaines gens savent mettre en confiance et plaire sans effort: ils varient leurs moyens d’action et trouvent tout de suite le ton qui convient. Mon père était de ceux-là. Il ne l’ignorait pas, d’ailleurs.

J’emportai d’Alger des impressions assez confuses, moins arabes qu’espagnoles et coupées de quelques jongleries anglaises. Averti de notre départ, John Henderson vint me dire adieu comme nous montions à bord. Lola, discrète, s’abstint.

«Le monde est petit, Monsieur N. On se reverra peut-être.»

Je ne le revis pas mais rencontrai, dix ans plus tard, l’un de ses fils, le petit Sam, aux Folies-Bergère où son nom était en belle place sur l’affiche, et nous n’en finîmes pas de causer, le numéro fini, dans une brasserie voisine. Il me dit que son père avait pris sa retraite, que le vieux jongleur et la blanchisseuse, après tant d’années réunis, vivaient heureux au coin de leur feu, dans les brouillards d’un faubourg de Londres, mais de Lola, danseuse espagnole, il n’avait jamais entendu parler, il ne savait rien.

Lola, John Henderson... vous êtes beaucoup plus que deux images passagères. Je vous dois d’avoir entretenu et précisé, sinon fait naître, ce goût fervent pour le cirque, le music-hall, le café-concert et le beuglant qui me fut plus d’une fois utile. Heures d’ennui qui se dissipaient à suivre les gestes d’un acrobate, mieux que si j’avais lu de beaux vers... heures de spleen et d’angoisse dont la voix sommaire des cuivres rompait la torture... heures de solitude où la danseuse anglaise, maigre, aux souliers cliquetants, où le clown au toupet roussi, où le danseur de corde qui fait des grâces étudiées m’offraient une compagnie bienvenue... heures d’exil lointain, sous le soleil trop dur ou dans l’âpre vent des plaines, qu’interrompait un inepte refrain de chanson jadis entendue, le souvenir d’une voix éraillée ou le cri de douze filles pareillement dévêtues qui pointent leur pied droit à la hauteur de l’œil...

Lola, John Henderson, à vous un grand merci.

XVII

Nous sommes rentrés. La traversée fut paisible et belle. Nous sautons à terre, de grand matin. Maman m’a embrassé comme d’habitude, mais durant cette journée, elle me parle beaucoup, beaucoup plus, je crois, qu’elle n’a coutume de faire... Ne veut-elle pas se renseigner sur mille détails du voyage que je n’ai pu lui dire dans mes lettres?... Assurément.

Le soir, nous nous retrouvons tous trois à table. Je suis content d’être assis de nouveau sur cette même chaise, de voir les mêmes choses, d’entendre la même horloge sonner les heures, de l’autre côté de la rue, dans la cour du collège des Jésuites. Rien n’a changé... Moi seul, serais-je différent? Je me le demande. Non, je reste tout pareil, vis-à-vis de mon père, mais, pour la première fois, maman ignore quelque chose de son fils (oh! je veux qu’elle l’ignore!) et, malgré le plaisir que me donne le retour au foyer, je me sens instable, inquiet de la phrase prochaine ou de l’allusion.

On bavarde: maman donne des nouvelles, nous met au courant de petits incidents domestiques, de ses visites, du temps qu’il a fait. Dalsant est venu s’enquérir de moi. Je le verrai demain, sans faute. Mercredi, paraît-il, je rentre au lycée. Cela n’a rien qui me déplaise, tout au contraire: j’y serai le même, au milieu des mêmes camarades, mais déjà mon père m’avertit qu’il faudra travailler dur, pour rattraper le temps perdu... Perdu, vraiment?

Nous allons nous lever de table: dans un instant, je pense, papa, se penchant un peu, éteindra d’un petit coup sec la lampe à pétrole qui nous éclaire.

Maman va parler.

«Ottavio, je tiens à te dire quelque chose...»

Sa voix est tranquille, un peu froide peut-être. Maman ne sourit pas; elle me regarde droit dans les yeux. Papa aussi me regarde, très tendrement, puis il s’occupe à rouler une cigarette.