Les miens

Part 6

Chapter 63,912 wordsPublic domain

Je me fais valoir. Non seulement je lui montre un bois de Provence, mais encore et surtout les jeux magnifiques auxquels je me livre en ce bois enchanté; voici la promenade en barque, un jour de mistral, où je faillis être noyé, voici l’admirable chevauchée où je me crus centaure... Elisabeth monte bien à cheval et trouve cela tout naturel. Il me faudra donc faire le récit d’autres exploits plus rares, ceux par exemple que j’accomplis en méditant ou dans mes rêves. Et ce fut dans nos rêves que se marqua la différence essentielle qui nous séparait.

A vrai dire, je crains d’expliquer aujourd’hui la valeur de cette nuance dans le miroir du souvenir. L’enfant ne sait pas raisonner en paroles: bavarder passionnément lui suffit, il nie ou il affirme et cependant s’explique mal.

Les imaginations d’Elisabeth figuraient, me semble-t-il, des personnages vivant dans les histoires qu’on lui contait; elle se mêlait à leur troupe. Celui-ci représentait la vaillance humaine, celui-ci le génie des eaux, celle-ci le printemps, celle-ci l’amazone intrépide que protégeait un dieu, cet autre le paysan grotesque, attentif à la voix des choses, ce dernier l’âme des forces sourdes, cachées sous terre, et qui donne la flamme aux volcans.

Les acteurs de mes songes, au contraire, ne représentaient que le résumé de mon désir, de ma curiosité puérile, de mon enthousiasme; leur habit seul provenait d’une fable, l’ornement de leur coiffure ou la fleur qu’ils tenaient aux doigts. Certes, mon ami Pamphile avait un corps, il se garait les yeux en plein jour, il écartait les mouches avec un rameau d’olivier, mais ses discours naissaient de moi, pour affermir mon espoir ou pour l’anéantir. En somme, je parlais par sa bouche et sans bien m’en rendre compte; ses propos étaient la conscience obscure d’Ottavio exposée au soleil.

De façon toute différente, Elisabeth m’enseignait les prestiges d’un monde plus froid, celui où elle avait vécu, les ombres mystérieuses des crépuscules du nord, des féeries inédites où l’homme entre de plain-pied. Une fillette me révélait cela, d’une voix lente et posée, en phrases où les mots les plus chimériques s’arrangeaient raisonnablement.

Ces deux mois d’été n’eurent d’autre emploi que de nouer plus ample connaissance. Ainsi notre camaraderie de hasard et d’occasion devint de l’amitié. Avant de nous quitter, il fut entendu que nous resterions en rapports par un fidèle commerce épistolaire et je dois dire que longtemps nous n’y manquâmes point, mais comme il devient vite malaisé de suivre la pensée de son correspondant lorsqu’on ne connaît guère que ses rêves!

Cette enveloppe que j’ai reçue me déçoit dès que je l’ouvre. Quand Elisabeth me décrit ses jeux, ses occupations, ses travaux, je me sens vite perdu. Un détail précis m’égare plus qu’il ne me renseigne. Elle me parle de gens qui ne me représentent rien, d’une ville étrangère, d’un paysage que j’ignore et n’ai nulle envie de visiter. De ce qui lui est familier, de ce qui l’entoure et fait sa vie quotidienne, je ne sais pas grand chose. Elle devrait me décrire ses songeries et m’entretient de voyages ou de visites dans un musée...

Tel menu fait paraît surprenant alors qu’il n’est qu’habituel; enfin nous perdions courage devant les explications inutiles qu’il eût fallu pour définir des impondérables et fixer leur juste poids, enfin cela rendait mélancolique de songer que si peu de mots eussent fait l’affaire à condition de savoir les choisir, d’abord, et les dire, ensuite.

Ainsi s’efface une figure connue. Quelques photographies ne placent pas leur sujet dans son atmosphère. Il faut imaginer, sachant que l’on se trompe peut-être et retoucher en l’absence du modèle un portrait périmé.

Elisabeth et moi ne nous retrouvions vraiment qu’à propos de nos admirations littéraires. Jeune fille, ses parents la laissaient assez libre dans le choix de ses lectures, et que de feuilles nous avons noircies pour nous communiquer la joie prise à lire de beaux vers, à goûter tel noble livre, à ressentir l’émotion d’un drame!

Aujourd’hui je me représente Elisabeth de même façon, comme elle fait, je pense, de moi. Elle a reçu l’aveu, sans beaucoup s’en ébahir, que mes cheveux étaient gris; je la sais grand’mère et cette photographie qui me montre sa petite fille se baignant au jardin m’a fort amusé. Nos préférences artistiques et musicales, les progrès et défaillances de notre santé nous restent connus, mais par quelles transformations ont passé la fillette blonde et le garçon dégingandé qui se promenaient jadis avec tant de sérieux en devisant, à l’ombre des sapins obscurs, devant un rempart de glaciers et de neiges, près de ce village au nom pittoresque et pimpant? quels sont enfin leurs rêves d’aujourd’hui?... cela, nous n’avons jamais pu nous l’apprendre et, maintenant, il est trop tard.

Comme je parlais un soir, dans le bois de pins, chez moi, d’Elisabeth à mon ami Pamphile, il me répondit tout net:

«Excuse-moi, Ottavio, je ne comprends rien aux mythologies du nord. Je suis né, je croyais te l’avoir appris, sur les bords de la Méditerranée.»

XII

Ah! ce fut, sans contredit, un jour mémorable!

Nous rentrons au lycée, les vacances finies et, non seulement en changeant de classe nous changeons de professeur, mais, cette fois, ce professeur est nouveau, il vient d’arriver, personne encore ne l’a vu, nul ne peut, à son sujet, donner le moindre renseignement. Attente pleine d’inquiétude... Sera-ce un vieux barbon paterne? sera-ce un de ces gaillards secs à la voix brève, aux cheveux plats dont le nez est chevauché d’un lorgnon inquisiteur? sera-ce un bon gros tout rond qui plaisante et se permet des calembours qu’il faut apprécier pour se faire bien voir? Le vieux barbon m’ennuie d’avance; du gaillard sec, je me méfie et le bon gros ne me plaît pas davantage, fût-il vraiment drôle. D’ailleurs nous ne savons rien. Nous saurons bientôt: dans un quart d’heure. Pour l’instant, nous nous occupons de notre rentrée, des camarades retrouvés, de quelques nouveau-venus, et nous échangeons nos impressions de vacances, sous les platanes maigres de la cour.

A l’entrée en classe, on se place d’abord à sa guise. Je me retrouve entre Saltier et Dalsant. Il règne encore un léger brouhaha d’emménagement. Silence subit: la porte vient de s’ouvrir. Chacun se lève. Le nouveau professeur est introduit.

Non, je ne le voyais pas ainsi, oh! pas du tout! Aucune de mes hypothèses ne tient bon. C’est donc à celui-là que nous aurons à faire, d’octobre en fin juillet? Il est d’un type inattendu. Très jeune, mince, grand, de visage assez dur, il surprend d’abord. Je l’imagine, à la rigueur, nous dictant son cours, mais comment s’y prendra-t-il pour corriger nos devoirs et distribuer des retenues? Il semble voué à de bien autres besognes. On peut croire qu’il manquera de bonhomie familière: sa bouche est d’un dessin trop net. Observons-le de plus près. Je n’avais pas remarqué le regard direct de ses yeux bleus. Son regard me met en confiance, mais surtout son allure m’étonne. Sa tenue n’a rien de négligé, elle est même élégante, ses manières ont à la fois quelque chose d’un peu raide, qui fait réfléchir, et d’affable: il ne se refuse pas. Néanmoins on devra se bien tenir, cela se devine.

Je murmure à l’oreille de Saltier:

«Que penses-tu de lui?

--Tais-toi donc! murmure Saltier qui déjà s’épouvante, mais Dalsant me répond tout bas:

--Ça m’a l’air d’un fameux numéro!»

Le nouveau venu se nomme Monsieur Lequin.

«Aujourd’hui, nous dit-il, pas de classe; nous causerons, nous ferons connaissance...»

Je ne demande pas mieux, mais quelle singulière idée!

Il nous explique sa méthode, sur un ton sérieux où cependant perce de l’ironie. Il tâchera, en somme, de ne pas trop nous embêter, du moins il l’affirme. Il se rend compte que l’étude est rarement réjouissante, que les textes classiques ont quelque chose d’austère qui rebute, qu’une attention soutenue ne se donne pas sans effort. Comme nous, il a passé par là et se souvient de son temps d’épreuves. Nous en profiterons peut-être.

Il nous regarde en parlant, il fixe les yeux sur l’un de nous, puis sur un autre. Quelques incidentes: «n’est-ce pas?... voyez où je veux en venir... comprenez-vous?...» permettent de participer à ce qu’il dit et le rapprochent.

Assurément, il m’effare un peu, mais je crois sentir que les débuts de notre professeur ne me sont pas antipathiques: je me rappelle des causeries entendues chez moi. Dans ces phrases sérieuses mais sans nulle pompe et qu’un sourire accompagne, je reconnais certaines façons de parler de mon père.

«Pour vous enseigner utilement, il faut que je me sois fait de vous, d’abord, une idée approximative. Si je m’adresse à un inconnu, comment m’y prendrai-je quand je voudrai lui enseigner quelque chose? Comment saurai-je corriger une composition dont l’auteur m’est absolument étranger? Je suis professeur, je ne suis pas sorcier! d’ailleurs, je compte sur vous pour me faciliter la tâche: lorsque vous n’aurez pas bien saisi ma pensée, lorsqu’elle vous semblera obscure ou même injuste (ça peut m’arriver comme à un autre), ne vous gênez pas, venez me trouver en sortant de classe et priez-moi de mieux m’expliquer... C’est entendu, n’est-ce pas?

«Il serait insensé de ma part de vouloir bien connaître mes quarante-sept élèves, mais, pourvu que chacun d’eux y mette du sien, je vous assure que nous pourrons avoir d’excellents rapports et même assez agréables. Je m’en féliciterai autant que vous. S’il est assommant de faire la classe à quarante-sept figures de bois, par contre on s’intéresse vite au commerce de quarante-sept personnes vivantes qui se donnent la peine, non seulement de travailler, mais aussi de collaborer avec leur maître... Et maintenant, comme je vous l’ai dit, causons...»

On se réservait, on attendait la suite. Au lieu de cette légère rumeur qui accompagne d’ordinaire la première classe d’un professeur nouveau, il régnait un silence merveilleux, un silence magique... M. Lequin était-il donc sorcier, quoi qu’il en dît?

Seul le pauvre Saltier, trop fortement dérangé dans ses habitudes, ne put pas se tenir. Il se pencha à mon oreille et d’une voix tremblante, mal exercée aux communications secrètes, balbutia ces paroles définitives:

«Celui-là n’est pas sérieux!»

«Je voudrais savoir, dit M. Lequin, quel fut l’emploi de vos vacances. Je n’entends pas les quelques devoirs que vous avez pu faire, mais vos lectures, vos promenades, enfin ce que vous trouviez à ces vacances d’amusant et de nouveau. Voyons... Vous teniez, il me semble, la tête de la classe, Saltier; vous aviez donc travaillé et ces deux mois de repos ont dû vous paraître bienvenus. A quoi furent occupés vos loisirs?»

Je crus d’abord que Saltier ne soufflerait mot. Simplement il se recueillait:

«J’ai un peu étudié le programme de cette année, Monsieur, et j’ai lu plusieurs livres.

--Lesquels?

--Ceux du programme de cette année, Monsieur.

--Ah! vraiment!... Vous avez bien fait... Et vous... Dalsant?»

Dalsant pensait sans doute que son tour était venu, car il répondit aussitôt:

«Moi, Monsieur, je n’ai pas ouvert un livre de tout l’été. Mes vacances se sont passées en promenades aux environs. J’ai longé le bord de mer, je suis monté sur les collines...

--De quel côté alliez-vous, Dalsant? Je connais un peu le pays.»

Un dialogue s’engage. M. Lequin ne se vante pas: il connaît même le pays fort bien. On voit qu’il l’a parcouru en tous sens. Il propose à Dalsant de nouveaux itinéraires, il parle d’un raccourci qui permet, sans fatigue, de gagner du temps, il révèle un paysage curieux que le promeneur néglige, il donne des précisions qui m’intéressent, qui m’amusent.

Au fait... non, elles ne m’amusent pas. Je suis en dehors de la conversation. On ne demande pas mon avis et puisque M. Lequin choisit comme interlocuteurs les seuls bons élèves, je risque d’être laissé pour compte. Cette route, pourtant, je l’ai suivie, ce point de vue ne m’a pas échappé et j’ai fait l’ascension de cette colline difficile. Je suis aussi renseigné que mon maître et mon camarade, mieux peut-être, sur les bois et les rochers et les calanques. Pour l’instant, je me sens de très mauvaise humeur; si, par hasard, M. Lequin me demandait l’emploi de mes vacances, je n’aurais aucun plaisir à lui parler des glaciers et des neiges que j’admirais au mois d’août... et même je ne saurais pas. «Moi, j’ai vu un glacier...» quelle phrase ridicule! Une timidité soudaine m’envahit, une sorte de malaise fait de révolte quinteuse, de vanité blessée et de honte sourde à me trouver classé comme élève médiocre... Cependant, ces deux-là parlent toujours. On dirait qu’ils y prennent plaisir.

«Je vous garantis, Dalsant, que ce ne serait pas du temps perdu... Le sentier qui tourne à gauche, avant le grand rocher, doit mener à l’endroit dont nous parlons, sauf erreur de ma part, car mes souvenirs ne sont pas tout frais! J’avais à peu près votre âge quand je faisais ces belles courses...»

Voici que je deviens tout rouge. Dalsant (de quoi se mêle-t-il?) vient de répondre sur ce même ton paisible qui lui est habituel:

«D’ailleurs, Monsieur, si vous voulez des renseignements plus exacts, vous n’avez qu’à vous adresser à N...»

(N., c’est moi. Vous pensez bien qu’au lycée on ne m’appelle pas Ottavio.)

«Il connaît la contrée comme un loup.»

Je lui ai parlé de mes longues promenades avec maman, oui, sans doute, mais de quel droit mettre en tiers ce professeur bavard qui, au lieu de nous faire la classe, nous raconte des histoires, et que déjà je déteste?

«Je vais en profiter tout de suite, dit M. Lequin. Dites-moi, N., peut-on atteindre les falaises de l’Oule en passant par terre?

--Oh! sûrement pas, Monsieur, à moins de descendre à la corde. Il faut arriver sous la brèche de Castelvieil en bateau.

--Merci bien, N. Au printemps, si le temps le permet et que j’en aie le loisir, je vous demanderai de me faire, pour les vacances de Pâques, un itinéraire de promenade.»

Ma timidité a fondu. Enfin nous avons un professeur intelligent! J’aimerais tant me placer dans les premiers, à la prochaine composition!... Comment m’y prendre?

«Et vous, Dubois?»

Dubois est un gros pataud, rougeaud, assez malin. Je n’écoute pas sa réponse. Je pense à autre chose. Je ne projette rien encore. J’espère, sans savoir au juste quoi.

XIII

Depuis plusieurs semaines, ce cahier a dormi au fond d’un tiroir. Qu’en ferais-je? Les ombres que je veux évoquer ici ne se représentent plus: le temps de ma jeunesse s’embrume.

Certes, mes souvenirs ne se sont pas échappés, je les retrouve, mais ils restent en moi (comprenez-vous?), ils ne m’entourent plus de leur présence mobile et vivante, ils ne me parlent plus; je dois les interroger et leurs réponses me paraissent froides, sans accent ni timbre, comme un renseignement de dictionnaire, or ce ne sont point des dates que je leur demande, la teinte d’une chevelure ni le plan d’un jardin; je tiens à les entendre, à converser avec eux, à renaître près d’eux, tel que j’étais lorsqu’eux-mêmes n’avaient pas encore figure de souvenirs.

Heure mauvaise où je souffre soudain de cette solitude du cœur et de l’esprit qui devient si vite insupportable. Je me sens exilé dans l’instant présent, forclos de ce passé où il me tarde de revivre, qui m’est bien fermé aujourd’hui... et ce n’est pas en de pareilles traverses que l’on peut interroger utilement l’avenir.

Rien n’y fait: j’ai feuilleté d’anciens papiers, relu de vieilles lettres; il s’en dégage une odeur de poussière, un relent de tristesse qui me navre. Le cher passé m’a l’air incolore et surtout ennuyeux. Quoi! c’est donc là que je vivais si allègrement, sous un ciel si bleu, que j’accueillais chaque nouveau jour avec tant de confiante ardeur et que la douleur même avait belle apparence? Mon passé, je l’ai sous la main: quelques liasses étiquetées et ficelées, quelques pages gribouillées en bref sur des agendas ou des cahiers de classe, quelques photographies: des paquets morts que je n’ai pas la curiosité d’ouvrir, trop sûr d’avance de ce qu’ils contiennent. Ah! s’il s’agissait de la vie d’un autre, je pourrais m’y intéresser! Il s’agit seulement de ma vie à moi, de celle des miens. Peut-être trouverais-je quelques précisions... Qu’importe! préciser n’est pas faire revivre et cela me laisse indifférent que telle joie ou telle peine me soit échue le dix octobre et non le vingt, que telle rencontre ait eu lieu autre part que je ne pensais, enfin qu’un visage oublié resurgisse, puisqu’il m’apparaîtrait avec des yeux sans regard et des lèvres muettes.

Je vais donc rassembler ces liasses et les ranger dans le coffret en bois des îles, leur cercueil, d’où je les avais tirées.

Mon passé se refuse.

Je n’ai d’abord rien entendu... Pendant que je me désolais ainsi, quelqu’un est entré, quelqu’un qui rôde autour de moi en silence, s’arrête pour regarder les rayons de la bibliothèque, prend un volume, s’assied et le parcourt. Puis j’entends la voix de Celia qui me parle doucement:

«Pourquoi relire encore de vieilles lettres? Quand on interroge trop le passé, il ne vous livre que des cendres, on n’en goûte que l’amertume, on n’en sent plus que le regret, ou bien il vous déçoit, ce qui est pire... Il vaut mieux causer de ces choses.»

Je ne dis mot. Celia se tait un instant. Voici qu’elle reprend:

«Quelle était, au juste, la couleur du petit bureau, à la campagne? Je le devine, au fond du couloir, donnant par deux fenêtres sur la terrasse, avec, il me semble, une étroite échappée sur la mer. Mais j’oublie le ton de la cretonne... ou peut-être ne l’ai-je jamais su.

--De grandes fleurs d’un rouge sombre, Celia, parmi des rinceaux de feuillage vert... C’était très joli. Je suivais les rinceaux de feuillage d’un mur à l’autre et je comptais les fleurs...

--Merci. Voilà qui me permet de voir plus clairement.»

Et, tandis que parle Celia, j’entends la voix de maman qui m’appelle sur un ton impératif et me dit que, par ce beau jour, il vaudrait mieux jouer au jardin que de compter les fleurs pourpres d’une tenture lointaine.

Mes souvenirs sont revenus, mes souvenirs revivent, avec leurs tons, leurs teintes, leurs parfums...

Celia n’a jamais connu la maison de campagne, ni le beau jardin, ni certains de ceux qui le fréquentaient; elle n’a connu certains autres que beaucoup plus tard, mais, par une secrète influence, elle sait tous les évoquer. Comme elle me révélait, il y a quelques années, la qualité précieuse de ma grand’mère, de même, par trois paroles, elle rend sa fraîcheur vivante au souvenir endolori.

Je pense que si Celia restait seule à converser de façon intime avec une rose en bouton, avec une anémone encore close, la fleur s’entr’ouvrirait, s’épanouirait bientôt, pour mieux l’écouter et sourire.

XIV

Ce fut comme un très beau voyage d’exploration, plein d’aventures, de surprises, où les jours pénibles ne manquèrent pas, ni même les jours d’ennui, mais où l’effort semblait toujours récompensé, souvent de façon magnifique.

Enfant, je lisais peu, je lisais mal. Les Jules Verne m’amusaient quelque temps, mais je m’en détournais, à la moindre invite, pour aller courir, grimper, chasser plus librement et sans guide. Les histoires féeriques, les légendes qui, racontées par bonne-maman m’eussent transporté, perdaient, à mon avis, tout prestige dans un livre.

Papa s’étonnait, se désolait même de cette indifférence. Il lui déplaisait de me voir assis, le regard vague, les mains vides, perdu dans une rêverie sans rêves qui n’était qu’un moyen de m’absenter et n’aboutissait à rien, lorsque tant de livres où je trouverais à me repaître attendaient mon bon plaisir. Papa savait ce qu’il disait en me traitant de songe-creux.

«A ton âge, que diable! on est un bourreau de livres.»

Rien n’y faisait: je lisais sagement ce qu’on me donnait à lire, puis je pensais à autre chose.

C’est assurément M. Lequin qui décida de ma conversion et me valut les ivresses qui la suivirent. Il gardait l’habitude de nous parler, de temps à autre, familièrement, à la fin d’une classe, causeries qu’il entremêla bientôt de brèves lectures. Nous l’écoutions avec piété. M. Lequin distribuait peu de retenues, mais l’ordre n’était jamais troublé chez lui: on ne bronchait pas, on ne soufflait mot... il intéressait.

Un jour, il nous entretint de Chateaubriand dont je ne connaissais l’œuvre que par son dos en maroquin bleu, sur le troisième rayon de la bibliothèque de papa. M. Lequin nous dit quelques traits de sa vie, ses voyages en Amérique, puis, ayant d’abord résumé le sens du fragment qu’il voulait nous soumettre, il nous le lut. Sans doute, lisait-il fort bien, mais ce ne fut pas seulement cette présentation harmonieuse et claire, ni même la beauté de l’exemple choisi qui me remua l’âme. Je venais de faire, obscurément, de façon confuse, une merveilleuse découverte.

Ce que ce bonhomme écrivait là, il l’avait d’abord senti, vécu; il nous le racontait, il me le racontait à moi... Il ne fallait donc pas lire son récit comme on lit une affiche dans la rue, mais l’écouter, fût-on tout seul devant le livre et, la bouche muette, l’entendre comme, dans le bois de pins, j’entendais autrefois Pamphile, afin que la page imprimée devînt une voix, un geste, un paysage, un drame où je jouerais mon rôle.

Je ne me rendis compte de tout cela que ce même soir, lorsque, rentrant à la maison, chaviré par un émoi dont je percevais mal les causes et qui prenait forme de peur, je me confiai à papa. Il sut me débrouiller l’esprit, apaiser mon trouble, me faire parler, me renseigner sur mes propres sentiments et les mettre en ordre. A cette tâche, il paraissait trouver du plaisir. Je regrette seulement qu’il ait terminé son explication habile et tendre par ces paroles d’une parfaite inconvenance:

«En tout cas, ton professeur n’est pas un sot!»

Dès lors, je n’eus plus qu’un désir: parcourir la forêt des livres, me reposer dans ses clairières, violer le mystère épais de ses fourrés et cueillir ses fleurs. Je venais d’apprendre à lire; je me sentais une grande faim de lectures; depuis hier, une joie nouvelle m’était révélée; je la voulais tout entière, offerte tout de suite. M. Lequin dirigeait mon choix, sans en avoir l’air, me proposait tel plat savoureux, me détournait de tel autre. Quelques mots lui suffisaient, dits avec négligence, quand je le croisais dans la cour ou à la sortie des classes, et je recueillais ses paroles avidement.

Le plus étonnant résultat de cette fringale fut que je me nourris parfois, sans dégoût de textes qui m’eussent, jadis, rebuté et dont je ressentis bientôt le bénéfice.

«Celle-là est trop forte! me dit un jour mon ami Dalsant. Aurais-tu, par hasard, l’intention de devenir un bon élève?»

Saltier, qu’à l’ordinaire je laissais indifférent, me considérait déjà d’un œil inquiet: N. n’était plus le médiocre dont il n’y a rien à craindre.

A vrai dire, je travaillais avec un certain entrain qui me surprenait moi-même; par un détour, cela résultait de mes lectures: distrait comme on l’est rarement, distrait de façon presque maladive, la lecture m’avait forcé à de l’attention; mon travail en profitait. Toutefois, mes succès scolaires ne furent jamais glorieux et Saltier s’inquiétait à tort. Je m’y prenais trop tard et traînais après moi une trop lourde charge de paresse habituelle, mais l’amour-propre s’en mêla, quelques petits encouragements m’incitèrent à persévérer: un sourire de maman, des causeries plus fréquentes avec papa, une approbation publique de M. Lequin... Il n’en fallait pas davantage pour me tenir en haleine.

Hélas! l’année scolaire touchait à sa fin. En octobre, au retour des vacances, je retrouverais mes camarades, mais non pas mon professeur, mon premier maître.

J’en eus plusieurs, dans la suite; l’un deux m’enthousiasma pour l’histoire, un autre pour la philosophie et me donna des soucis métaphysiques, mais jamais plus je n’éprouvai ce trouble étrange que je devais au seul M. Lequin, ce violent émoi par lequel je commençai à espérer en moi-même.