Les mémoires d'un valet de pied

Part 9

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»Les combattants, armés chacun de deux pistolets, ont été placés à quarante pas l’un de l’autre, avec la liberté de s’avancer jusqu’à une limite qui ne laissait plus entre eux qu’une distance de huit pas. Le chevalier a tiré presque immédiatement, et sa balle a fracassé le poignet gauche de son adversaire. Celui-ci a dû lâcher le pistolet qu’il tenait dans cette main; mais, s’avançant de plusieurs pas, il a déchargé son autre pistolet. Le chevalier tomba atteint d’une blessure qui fait craindre pour ses jours; la balle, ayant pénétré au-dessus de la hanche, n’a pu être retirée.

»On dit que le motif de cette fatale rencontre est un soufflet que M. de l’O-- s’est hasardé à donner à l’Hon. H. P. C--p--ts. Cette circonstance explique les conditions exceptionnelles auxquelles les témoins ont cru devoir consentir.

»M. C--p--ts est dangereusement malade. Son excellent père, le Très-Honorable comte de C--bs, qui se trouve actuellement à Paris, s’est empressé de se rendre auprès de son fils et de lui prodiguer les soins les plus affectueux. Le comte n’a appris la triste nouvelle qu’hier, vers midi, tandis qu’il déjeunait avec S. Exc. lord Bobtail, notre ambassadeur. Il a failli se trouver mal; cependant, contre l’avis des médecins, il a voulu passer la nuit au chevet du malade.»

Tout cela est parfaitement exact; je veux dire aussi exact que peut l’être un article de journal. _L’excellent père_, que je soupçonne d’avoir rédigé lui-même le paragraphe en question, était arrivé chez nous assez tard dans l’après-midi.

* * * * *

--John, voilà une bien triste affaire, me dit-il après avoir vu son fils. Ah! il faut beaucoup de philosophie pour supporter les épreuves de cette misérable vie! Approchez un peu ce canapé du feu; là, voilà qui est bien... Avez-vous quelques cigares dans la maison? Et, à propos, faites-moi monter à goûter et une bouteille de vieux bordeaux. Je ne puis quitter mon pauvre fils avant que les médecins l’aient déclaré hors de danger.

IX

MÉTAMORPHOSE

Le chevalier ne mourut pas; la balle sortit d’elle-même à la suite d’une fièvre et d’une inflammation violentes causées par la blessure. Il fut néanmoins retenu au lit pendant plus de six semaines et ne se rétablit que longtemps après.

Mon maître, malheureusement pour lui, n’en fut pas quitte à si bon marché. L’inflammation se déclara aussi chez lui, et pour ne pas entrer dans de vilains détails, je dirai en deux mots qu’on fut obligé de lui amputer la main gauche au poignet. Il subit l’opération avec un courage dont je ne l’aurais pas cru capable, et au bout d’un mois ou deux la plaie était cicatrisée; mais si jamais homme a ressemblé au diable, c’est l’infortuné Cinqpoints lorsqu’il levait son bras mutilé et regardait le moignon qui lui restait à la place d’une main.

Il est vrai que cet accident ne fit que le rendre plus intéressant aux yeux de miss Griffin. Elle écrivait vingt billets par jour pour savoir de ses nouvelles, l’appelant son bien-aimé, son fidèle chevalier, son héros, son infortuné, sa victime et je ne sais quoi encore. J’ai gardé ces lettres, comme vous savez, et je vous réponds qu’aucun romancier n’a jamais rien écrit de si stupidement sentimental.

Le vieux Crabs avait établi chez nous son quartier général, et il consommait à nos frais une quantité incroyable de vin et de cigares. Je crois qu’il avait quitté sa terre natale parce que ses créanciers venaient de tout faire saisir chez lui, et il savait que, pendant sa maladie, Cinqpoints ne pouvait guère lui défendre sa porte. Milord passait toutes ses soirées chez lady Griffin, où la présence de mon maître ou celle du pauvre chevalier de l’Orge ne devait plus le gêner.

--Percy, tu ne te figures pas combien cette femme-là te hait, dit-il un jour à son fils dans un accès de franchise; elle n’est pas encore satisfaite, je t’en préviens.

--Je n’ai pas fini avec elle non plus, dit mon maître en regardant son bras mutilé. Le ciel la confonde! Je lui revaudrai cela un jour ou l’autre. En attendant, je suis sûr de Mathilde... Dans son propre intérêt, il faut qu’elle m’épouse.

--_Dans son propre intérêt!_ répéta lord Crabs en levant les sourcils. Je comprends, mon garçon... C’est un très-bon système.

--Vous voyez bien que la diablesse de belle-mère n’y peut rien; j’aurai la fille, je serai riche! ajouta le malade.

Milord ne répondit rien. Après avoir sifflé un petit air de fantaisie, il ne tarda pas à demander son chapeau et à s’éloigner. En regardant par la fenêtre, je le vis qui prenait le chemin de la place Vendôme.

Il n’avait rien avancé que de très-vrai en disant que lady Griffin en voulait toujours au pauvre manchot; mais aurait-elle jamais songé au second tour qu’elle joua à ce malheureux, si _quelqu’un_ ne lui en eût donné l’idée? Ce quelqu’un-là n’était autre qu’un charmant vieillard que vous auriez pu rencontrer par une belle soirée d’hiver se dirigeant de l’hôtel Mirabeau à la place Vendôme, regardant d’un air moitié paterne, moitié libertin, toutes les jolies bonnes qu’il rencontrait. (En France les servantes s’appellent _bonnes_: je n’ai jamais pu savoir pourquoi.) Oui, rien qu’à l’allure de ce respectable vieillard, dont les traits respiraient la belle humeur et l’égoïsme, vous auriez deviné l’auteur du nouveau coup qui allait frapper mon maître. Une femme n’a jamais rien inventé d’aussi machiavélique.

Dans le chapitre où j’ai parlé de l’ignoble conduite de l’Honorable H. P. Cinqpoints envers Messieurs Dakins et Blewitt, j’ai eu l’honneur de vous présenter un inventaire des dettes de ce jeune _nobleman_. Vous vous rappellerez peut-être un certain chiffre de 124,075 francs représentant les billets et les lettres de change que nous ne songions pas à retirer de la circulation? Les billets s’élevaient à 25,000 francs; les lettres de change complétaient la somme.

Or, bien que les créanciers de mon maître ne pussent le faire arrêter en France, aucune loi ne leur défendait de vendre leurs lettres de change à un Français, qui acquérait ainsi le droit de poursuivre le débiteur fugitif. Cinqpoints, malgré ses études et ses connaissances légales, ignorait ce détail. Il croyait, comme beaucoup de ses compatriotes, qu’en disant adieu à sa patrie il pouvait également dire un long adieu aux dettes qu’il y avait contractées. C’est là une impression qui, pour être fort répandue, n’en est pas moins erronée.

Lady Griffin envoya à Londres un agent d’affaires qui ne tarda pas à s’entendre avec les propriétaires de la précieuse collection d’autographes que Cinqpoints avait laissée derrière lui, et qui revint bientôt les armes à la main.

Un beau matin, comme je causais dans la cour avec deux des femmes de chambre de l’hôtel (excellente habitude que j’avais contractée afin de me perfectionner dans la langue française), l’une d’elles me dit à l’oreille:

--Voyez donc, monsieur John, il y a dans le bureau un garde du commerce et deux recors qui demandent des nouvelles de votre maître... Aurait-il des dettes par hasard?

--Eh! non, ma chère; nous ne devons pas un sou en France, répondis-je.

Tout à coup, je me rappelai nos dettes d’outre-Manche, et je devinai ce dont il s’agissait.

--Toinette, m’écriai-je, si tu tiens à mon amour, occupe-les une minute ou deux! et lui donnant un baiser, je montai quatre à quatre chez Cinqpoints. Sa blessure était presque guérie et on lui permettait déjà les promenades en voiture.

--Monsieur, les recors sont à vos trousses! Il faut que vous trouviez un moyen de leur échapper, lui dis-je d’une voix essoufflée.

--Les recors? Allons donc! Dieu merci, je ne dois rien à personne, répliqua-t-il avec un aplomb superbe.

--As-tu fini!... Et les dettes que vous avez laissées à Londres? m’écriai-je, oubliant le respect que je lui devais. Les recors sont en bas; ils me suivent, vous dis-je!

A peine eus-je prononcé ces paroles qu’on entendit dans l’antichambre un formidable drelin drelin din din! Il était facile de reconnaître dans ce carillon la voix d’un huissier.

Que faire? Plus rapide que l’éclair, j’ôte mon habit et mon grand gilet rouge; je pose mon chapeau galonné sur la tête de monsieur et je lui fais endosser ma livrée. M’enveloppant alors dans sa robe de chambre et m’allongeant sur le canapé, je lui ordonne d’aller ouvrir. Ce changement à vue n’avait été que l’affaire d’un instant. Mon maître trouva à la porte le garde du commerce, les deux recors, Toinette et un vieux garçon d’hôtel. Toinette sourit en voyant Cinqpoints ainsi affublé et lui demanda:

--Dis donc, John, voilà des messieurs qui veulent parler à ton maître; il est chez lui, n’est-ce pas?

--Mais ce n’est pas... commença le garçon.

--Allons, tais-toi, vieille bête, et laisse passer le monde, interrompit ma complice.

Le garde du commerce entra dans le salon, laissant les deux recors dans l’antichambre. L’Honorable Percy Cinqpoints, qui le suivait, s’avança vers moi, et me demanda gravement en touchant _mon_ chapeau:

--Monsieur a-t-il des ordres à me donner? Désire-t-il toujours le cabriolet pour deux heures?

--Non, John, répondis-je, j’ai changé d’idée; je ne sortirai pas aujourd’hui... Mais que veut ce brave homme?

Mon maître, laissant le brave homme se tirer d’affaire comme bon lui semblerait, s’éloigna de ce pas traînard qui distingue les grooms. Le vieux garde du commerce qui comprenait assez bien notre langue, ayant eu à coffrer beaucoup de nos compatriotes, répliqua d’un ton goguenard:

--Je crois, monsieur Cinqpoints, que vous ferez bien de rappeler votre domestique et de lui dire de faire avancer une voiture, car je me trouve dans la triste nécessité de vous arrêter au nom de la loi, à la requête du sieur Jacques-François Lebrun, de Paris, auquel ont été endossées diverses lettres de change signées par vous.

Et mon homme tira de sa poche une grosse liasse de lettres de change portant la signature de mon maître.

--Veuillez vous asseoir, lui dis-je avec une politesse extrême; je ne m’attendais guère à ce nouveau coup qui vient me frapper! Et tout en lui racontant comment je venais de perdre ma main gauche (qui était fourrée sous ma robe de chambre), je lui fis déployer un à un ces nombreux documents, sous prétexte d’en vérifier l’authenticité.

Enfin, au milieu de cette besogne, jugeant que mon maître avait eu le temps de monter en voiture, et ne pouvant d’ailleurs conserver mon sérieux, je partis d’un grand éclat de rire. Le garde du commerce se leva d’un bond, se doutant qu’on lui avait joué un tour.

--Holà! à moi! s’écria-t-il en ouvrant la porte.

Les deux recors se précipitèrent dans le salon, suivis de Toinette et du garçon.

Je me levai avec un geste plein de dignité; puis, après avoir montré mes deux mains aux hommes de loi étonnés, j’écartai ma robe de chambre, je posai sur un fauteuil une des plus jolies jambes qu’il soit possible de voir, et je désignai à leur attention une paire de culottes jaunes, insigne de mes honorables fonctions.

Toinette et son camarade, qui savaient apprécier une bonne plaisanterie, joignirent leurs rires aux miens dans un long et bruyant concert. Quant au vieux Grippart, le garde du commerce, je crus qu’il allait se trouver mal. On sait que les huissiers, les gardes du commerce et les recors, viennent rarement au monde avec une physionomie réjouissante; mais jamais aucun de ces aimables fonctionnaires n’a eu une mine aussi piteuse que le représentant du sieur Jacques-François Lebrun, de Paris.

J’entendis le bruit d’un cabriolet qui passait sous la porte cochère. Je ne m’étais pas dévoué en vain: j’avais sauvé mon maître!

X

GRIPPART PREND SA REVANCHE

Le récit de mes relations avec Cinqpoints touche à sa fin. Je ne devais pas rester longtemps chez lui après le signalé service qu’on m’a vu lui rendre dans le dernier chapitre.

Outre la satisfaction d’un devoir rempli, mon dévouement me valut la robe de chambre que j’avais portée, plus deux ou trois louis trouvés dans une des poches de ce vêtement. Par malheur, je suis forcé de convenir que ma bonne action ne profita pas beaucoup à mon maître. Il avait conservé sa liberté, c’est vrai; mais il n’osait guère se montrer en public, sachant qu’un manchot est plus reconnaissable qu’un autre homme, et que les recors parisiens sont de fins limiers.

Mon maître, du reste, ne pouvait guère songer à quitter Paris: lui absent, que fût devenue sa fiancée, son héritière bossue? Il la connaissait trop bien pour vouloir la perdre longtemps de vue. Le cœur de la demoiselle avait déjà brûlé une douzaine de fois, rien ne garantissait qu’il ne prendrait pas feu une treizième. L’Honorable Percy Cinqpoints avait trop vécu pour ne pas savoir combien il faut de soins pour entretenir la constance dans une âme aussi impressionnable que celle de Mlle Mathilde Griffin.

Quel parti prendre? Il ne tenait nullement à se ruiner en payant ses dettes; il ne voulait pas non plus abandonner l’objet de ses affections. Force lui fut donc de se tenir caché tout le jour, de se déguiser, de ne sortir que le soir, comme font les hiboux et les chauves-souris. Le code français... (je voudrais que la même coutume existât chez nous)... ne permet pas d’arrêter un créancier après le coucher du soleil. On ne peut pas non plus l’appréhender dans un jardin royal. Les Tuileries, le Palais-Royal, le Luxembourg, par exemple, sont des lieux sacrés interdits aux chiens et aux recors. Des sentinelles vigilantes, posées à chaque grille, ont pour consigne de repousser à la pointe de la baïonnette tous les animaux de cette espèce qui se présentent. Mon maître donnait donc ses rendez-vous sur la grande terrasse des Tuileries.

Il faut avouer que Cinqpoints se trouvait dans une position peu confortable, obligé de se cacher et d’inventer mille mensonges en réponse aux mille questions de sa belle étonnée. Il lui fallait parler de ses cinquante mille francs de rente, et se montrer aussi gai qu’un homme qui n’est pas sous le coup d’une contrainte par corps. L’heure des hésitations était passée, et il fallait se résigner à épouser Mathilde dans le plus bref délai.

Il écrivait à sa belle presque autant de billets que celle-ci lui en adressait autrefois; il s’impatientait de toutes ces lenteurs, de toutes ces cérémonies, de tous ces retards; il parlait des joies de l’hyménée, des misères de l’absence, de la folie qu’il y avait à attendre le consentement d’une belle-mère, pour ne pas dire d’une marâtre. Mathilde, ajoutait-il, était majeure, et, par conséquent, libre de ses actions; elle avait donc fait tout ce que les convenances exigeaient en daignant solliciter l’aveu de lady Griffin.

Les choses en restèrent là pendant quelque temps sans avancer ni reculer d’un pas. Ce qu’il y avait de plus curieux dans tout cela, c’est que si Cinqpoints demeurait impénétrable au sujet de ses déguisements et de son antipathie pour les promenades au grand jour, Mlle Griffin n’était pas moins mystérieuse lorsqu’on lui demandait pourquoi elle s’obstinait à attendre le consentement de sa belle-mère. Nos amoureux avaient beau s’interroger, les questions ne provoquaient jamais que des réponses évasives.

Enfin, en réponse à une épître désespérée, Cinqpoints enchanté reçut le billet suivant:

«Mon bien-aimé, vous dites que vous êtes prêt à habiter une chaumière pourvu que j’y sois à vos côtés; nous n’en serons pas réduits là, heureusement! La tristesse vous accable, notre union sans cesse différée vous met au désespoir. Croyez-vous donc, mon bien-aimé, que j’en souffre moins que vous? Mon Percy me supplie encore de ne plus tenir aucun compte du refus de lady Griffin. Eh bien, je ne résiste plus à ses prières! J’ai voulu tout tenter pour me concilier une belle-mère dénaturée. Mon respect pour la mémoire de mon père me le commandait, et il me semble que la prudence nous conseillait aussi de ne pas agir sans son aveu.

»Cependant la patience humaine a des bornes, et, d’ailleurs, nous n’avons pas besoin de compter sur lady Griffin. Nous serons assez riches sans avoir recours à elle, dites-vous. Je reconnais bien là le noble cœur de mon Percy!

»Qu’il soit donc fait comme vous le voulez. Il y a si longtemps que la pauvre Mathilde vous a donné son cœur, qu’elle ne peut guère aujourd’hui vous refuser sa main. Fixez le jour et l’heure, et je n’hésiterai plus; j’irai chercher dans vos bras un refuge contre les tracasseries, les ennuis auxquels je suis en butte sous le toit de ma belle-mère.

»MATHILDE.

»_P.-S._ Si vous saviez, mon Percy, quel noble rôle votre bon père a joué dans toute cette affaire! Il a fait tous ses efforts pour vaincre l’obstination de lady Griffin. S’il n’a pas réussi, c’est que personne ne réussira. Je vous envoie un billet qu’elle lui a adressé. Nous en rirons bientôt, n’est-ce pas?»

Ce billet contenait la lettre suivante, adressée _au Très-Honorable comte de Crabs_:

«Milord,

»En réponse à la demande que vous m’avez faite de la main de miss Griffin pour votre fils, je ne puis que vous répéter ce que j’ai déjà eu l’honneur de vous dire de vive voix. Je crois qu’une union avec une personne du caractère de l’Honorable Percy Cinqpoints serait loin de contribuer au bonheur de Mathilde. _Je refuse donc mon consentement._ Je vous prie de communiquer à M. Cinqpoints la résolution que j’ai prise, et de vouloir bien vous abstenir désormais d’un sujet de conversation qui, vous ne l’ignorez pas, ne saurait m’être agréable.

»Agréez, je vous prie, etc.

»L. E. GRIFFIN.»

--Bah! je me moque bien de ses refus! s’écria mon maître. Je ne comprends pas que cette sotte de Mathilde s’en soit préoccupée.

Cependant il comprenait assez bien, ou croyait comprendre le motif intéressé qui faisait agir lord Crabs. Ces démarches aussi obligeantes qu’officieuses lui semblaient fort naturelles de la part d’un père qui, voyant son fils sur le point d’épouser une riche héritière, espérait lever une prime sur les bénéfices de l’affaire. Dans sa reconnaissance, il adressa à l’auteur de ses jours les lignes suivantes, auxquelles il joignit une lettre passionnée pour Mathilde:

«Merci, mon cher père, de ne m’avoir pas abandonné au milieu de mes embarras. Je n’en attendais pas moins de votre tendresse. Vous connaissez ma position et vous devinerez facilement la _double cause_ de mes inquiétudes. Mon mariage avec ma douce Mathilde va me rendre le plus heureux des hommes. La chère fille y consent et se décide enfin à résister aux ordres de lady Griffin. A vrai dire, je m’étonne qu’elle ait jamais tenu aucun compte des volontés d’une marâtre tyrannique. Mettez le comble à votre obligeance en vous chargeant de faire tous les préparatifs nécessaires pour hâter cette union tant désirée. Trouvez-nous un ministre, etc., etc. Les deux époux sont majeurs, vous le savez, de façon que le consentement d’un tuteur est inutile.

»Votre affectionné,

»PERCY CINQPOINTS.

»_P.-S._ Combien je regrette mon refus d’il y a quelques semaines! Les choses ont bien changé depuis, et _changeront davantage sous peu_.»

Je savais ce que cela voulait dire. Cinqpoints annonçait à son père qu’il lui donnerait de l’argent après le mariage; mais comme la lettre pouvait tomber entre les mains de la future, il était inutile de s’exprimer d’une façon trop explicite.

Je portai donc ces deux lettres et j’eus la précaution de les lire en route afin de m’assurer qu’on ne s’était pas trompé d’adresse. Lord Crabs se trouvait avec miss Griffin dans le salon de la place Vendôme, de façon que je fis d’une pierre deux coups en remettant simultanément les deux épîtres. La demoiselle dévora la sienne avec un roulement d’yeux impossible à décrire; puis elle baisa le papier et le pressa contre son cœur. Milord reçut les remercîments de son fils avec beaucoup plus de sang-froid. Il me pria d’aller attendre la réponse dans l’antichambre, et se mit à causer avec Mathilde.

Après une consultation qui dura assez longtemps, lord Crabs vint me rejoindre et me remit une carte sur laquelle il n’y avait que ces mots:

_Demain, midi, à l’ambassade._

--Remettez cela à mon fils, me dit-il, et recommandez-lui d’être exact.

Le temps d’embrasser les femmes de chambre et de raconter à mes camarades les affaires de mon maître en buvant un verre de xérès, et je me remis en route. Cinqpoints eut l’air fort satisfait en recevant la carte et le message paternels. Cependant il ne parut pas heureux; mais un jeune homme est rarement gai la veille de son mariage, surtout lorsqu’il épouse une bossue.

Au moment de dire adieu à la vie de garçon, Cinqpoints fit ce que l’on devrait toujours faire en pareille circonstance: il rédigea son testament. Ensuite il écrivit à ses créanciers pour leur annoncer qu’il comptait leur payer jusqu’au dernier sou après son mariage. _Avant_ ce mariage, ils devaient bien le savoir, la chose était impossible; il les priait donc poliment de le laisser tranquille pendant un mois ou six semaines.

Pour être juste, je dois avouer qu’il paraissait disposé à se conduire en honnête homme, dès que cela ne le gênerait en rien. Il y a de par le monde une foule de gens très-respectables, dont la vertu négative ne tient qu’à l’absence de toute espèce de tentation.

--John, me dit ton maître, en me remettant une dizaine de louis, acceptez ce faible témoignage de ma reconnaissance, et merci d’avoir donné le change aux recors. Désormais, vous ne porterez plus la livrée; je triple vos gages, et vous nomme mon valet de chambre.

Son valet de chambre! Peut-être son intendant! Enfin, pensai-je, me voilà en bon chemin. Valet de chambre de deux cent mille francs de rente! Rien à faire du matin au soir, si ce n’est de coiffer ou raser Monsieur, lire ses lettres, laisser pousser mes favoris et m’habiller comme un ministre qui serait toujours prêt à aller dîner en ville. Une chemise blanche par jour et un laquais pour cirer mes bottes! Je sais mieux que personne ce que c’est qu’un valet de chambre de bonne maison, et je puis affirmer qu’en général il est plus heureux, plus paresseux, aussi élégant que son maître. Il a presque autant d’argent à dépenser, car il a affaire à des gens qui s’obstinent à oublier leur monnaie dans les poches de leur gilet. Il a autant de succès auprès des dames, mange d’aussi bons dîners et boit d’aussi bons vins, pour peu qu’il ait l’esprit de se mettre bien avec le maître d’hôtel. Mais, hélas! oublions ces châteaux en Espagne; il était écrit que mon rêve ne devait pas se réaliser.

Le jour où l’on doit être pendu et celui où l’on est condamné à se marier arrivent toujours trop vite au gré de nos désirs. L’aurore ne tarda pas à éclairer l’heureuse matinée qui devait couronner la flamme de l’Honorable H. P. Cinqpoints. Il avait demandé l’hospitalité à son ami le capitaine Bullseye, et comme il n’osait envoyer chercher les effets restés à l’hôtel Mirabeau, crainte de mettre les recors sur la piste, sa garde-robe n’était pas des mieux montées. Ses jolis nécessaires, ses chemises de fine batiste, ses toilettes du matin, son admirable collection d’habits dus au ciseau de Staub ou de Stulz, son beau musée de chaussures vernies, tout cela manquait à l’appel. En attendant qu’il pût les réclamer, il s’était contenté de commander deux costumes complets à un tailleur sans renom du voisinage, et de faire acheter une quantité de linge suffisante.

Le jour de la noce, il revêtit l’habit bleu, confectionné par ledit artiste, et je lui demandai, par pure curiosité, s’il aurait encore besoin de la redingote sortie des mêmes ateliers. Comme il était d’assez bonne humeur, malgré l’approche de l’heure fatale, il me répondit:

--Eh! non; tu peux la garder et t’en aller au diable avec!