Les mémoires d'un valet de pied
Part 10
A onze heures et demie, je sortis pour examiner s’il ne rôdait pas aux alentours quelque visage suspect. J’ai un talent merveilleux pour flairer les recors; je les sens avant qu’ils aient tourné le coin de la rue où ils vont se montrer. Je ne vis rien qui dût m’inspirer la moindre crainte. Enfin un remise aux dehors modestes s’arrêta devant notre porte; mon maître s’y installa, et le voilà parti pour le lieu du supplice. Je n’avais pas voulu monter sur le siége, car j’étais connu, et ma présence à l’extérieur du véhicule eût révélé celle de Cinqpoints à l’intérieur. Prenant des rues de traverse, je me dirigeai en courant vers le bas du faubourg Saint-Honoré, où habite Son Excellence l’ambassadeur d’Angleterre, chez qui tout bon sujet anglais prenant femme à Paris est tenu de se marier.
Il existait à cette époque, à côté de l’ambassade, un autre hôtel dont le rez-de-chaussée était occupé par un marchand de vin. Le remise s’arrêta un instant en face de cet établissement, afin de laisser passer un équipage qui entra dans la cour de lord Bobtail, où il déposa deux dames de notre connaissance; la première paraissait bossue et la seconde n’était autre que la fidèle Kicksey, qui de confidente passait demoiselle d’honneur.
Or, lorsque le remise s’était arrêté, je ne me trouvais plus qu’à quelques mètres de l’ambassade. Notre imbécile de cocher, qui n’avait pas compris qu’il devait entrer dans la cour, descendait pour ouvrir; je m’avançais pour le faire remonter, lorsque tout à coup deux gaillards, s’élançant du cabaret en question, se placent entre la voiture et l’ambassade, tandis que deux autres individus, non moins laids que leurs camarades et sortis de je ne sais où, se présentent à l’autre portière.
--Monsieur Cinqpoints, dit l’un de ces derniers, je vous arrête au nom de la loi!
Mon maître s’élança vers l’autre portière, comme s’il eût été mordu par une vipère. Au moment de sauter dehors, il s’aperçut qu’on lui avait également coupé la retraite de ce côté. Il abaissa alors la glace de devant et cria d’une voix désespérée:
--Au galop, cocher! au galop!
Mais le cocher n’était plus sur son siége, et d’ailleurs il se serait bien gardé d’obéir à cet ordre. Bref, au moment où j’atteignais le remise, deux recors y prenaient place à côté de Cinqpoints. Je vis que la partie était perdue, et, n’écoutant que mon devoir, je montai tristement derrière la voiture.
--Tiens, dit un des gardes du commerce, c’est le drôle qui nous a si bien joués l’autre matin. Rira bien qui rira le dernier.
Je l’avais reconnu aussi, mais j’étais trop abattu pour sourire ou pour lui répondre d’une façon convenable.
--Où allons-nous, mon bourgeois? demanda le cocher.
Une voix sinistre, partie du fond de la voiture, cria:
--Rue de Clichy, à la prison pour dettes!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Peut-être devrais-je entrer ici dans quelques détails sur les us et coutumes des habitants de cette célèbre prison; mais j’hésite devant une pareille tâche, d’abord, parce que l’admirable Boz[9], dans son amusante biographie du sieur Pickwick, nous a donné une si excellente description d’une prison pour dettes, que je crains d’entrer en lice avec lui; ensuite, parce que je restai fort peu de temps dans l’hôtel de la rue de Clichy, ne voulant pas gaspiller les belles années de ma jeunesse dans un pareil séjour.
[9] Pseudonyme sous lequel Charles Dickens a commencé à se faire connaître.
(_Note du traducteur._)
On devine que la première commission dont me chargea mon maître fut de porter quelques mots de consolation à sa future éplorée. La pauvre fille était dans un état de désolation facile à comprendre: elle avait attendu à l’ambassade jusqu’à deux heures et demie, espérant voir arriver son fiancé d’une minute à l’autre. Enfin, après avoir patienté et patienté, se trouvant encore dans la triste position d’Anne, ma sœur Anne, qui ne voit rien venir, elle avait fini par s’en retourner chez elle.
Cinqpoints, ne pouvant cacher le fait de son arrestation, avoua sans hésiter le malheur qui venait de lui arriver. Il inventa quelque gros mensonge à propos de la trahison d’un ami, ou d’un faux pendable dont il était victime. Du reste, il pouvait raconter ce qu’il voulait à miss Griffin; s’il lui avait écrit que l’homme dans la lune l’avait trahi, elle n’aurait pas manqué de le croire.
Lady Griffin ne se montrait plus lors de mes visites. Elle se tenait dans son salon, tandis que Mathilde recevait dans le sien. Elles ne dînaient pas même ensemble, ayant reconnu que cette façon de vivre était le seul moyen d’empêcher les querelles. Mais lord Crabs voyait les deux dames, remplissant, avec sa grâce et sa bonté habituelles, un rôle de conciliateur d’autant plus ingrat qu’il était loin d’obtenir le résultat désiré. Il arriva chez miss Griffin, au moment où celle-ci pleurait à chaudes larmes au récit des infortunes de Cinqpoints. Elle venait de me demander si on n’avait pas plongé son futur dans un cachot noir, infect et humide, meublé d’une simple botte de paille; s’il n’était pas exposé aux brutalités d’un geôlier barbare, armé d’un trousseau de grosses clefs et coiffé d’un bonnet de fourrure; si on lui donnait à manger autre chose que du pain noir; s’il ne risquait pas d’être dévoré par les rats, et cent autres questions non moins ridicules. Les prisons qu’elle avait vues dans les romans étant toutes montées sur ce pied-là, elle ne se figurait guère un établissement de ce genre où l’on pût recevoir ses amis, boire du vin de Champagne et jouer aux quilles avec ses compagnons de captivité.
--Milord, milord! s’écria-t-elle, vous avez appris la fatale nouvelle?
--Ma chère Mathilde, votre trouble m’effraye!... De quoi s’agit-il?... Parlez au nom du ciel!... Se pourrait-il que?... Oui... Non... C’est impossible!... Un autre duel... Ah! les pressentiments d’un père ne sauraient le tromper: il est arrivé un nouveau malheur à mon fils!... Parlez, John, je suis préparé à tout!
Ce gaillard-là était né pour jouer les pères nobles; il avait des larmes dans les yeux et dans la voix. Moi qui le connaissais, j’avais presque envie de le consoler.
--Milord, répondis-je, le mal n’est pas si grand que vous paraissez le croire. Votre fils est à Clichy. On l’a arrêté ce matin, voilà tout.
--En prison! Percy arrêté? Le pauvre garçon! Et pour quelle somme? Nommez-la, que je coure le délivrer.
--Milord sera heureux d’apprendre qu’il ne s’agit que d’une bagatelle d’une centaine de mille francs environ.
--Cent mille francs!... Malédiction! s’écria lord Crabs en joignant les mains et en levant les yeux au ciel... En ce moment, je n’ai pas même le dixième de cette somme à ma disposition!... Chère Mathilde, comment le tirer d’embarras?
--Hélas! milord, je n’ai ici que trois guinées; vous savez que lady Griffin...
--Oui, oui, ma chère enfant, je sais tout cela, interrompit le comte; mais ne vous désespérez pas. Percy doit être en état de payer cette misère, et s’il vous aime véritablement, il n’hésitera pas à sortir de prison pour vous épouser.
Croyant qu’il faisait allusion à l’argent du jeune Dakins, que nous avions à peine entamé, je ne fis aucune observation; néanmoins je m’étonnais que miss Griffin, avec sa fortune, n’eût que trois guinées à sa disposition. A cette époque, j’étais assez naïf pour me figurer que les gens riches avaient toujours une centaine de mille francs dans leur poche.
Je rapportai au prisonnier une lettre pleine de tendresse et de dévouement. Je lui racontai tout ce qui s’était passé. Il parut fort peu touché des intentions généreuses de lord Crabs. Je n’oubliai pas non plus de lui dire combien il me semblait étrange que Mathilde n’eût que trois guinées sur elle.
--Bast! fit mon maître en m’interrompant au milieu de cette judicieuse remarque. Les paroles et la conduite de son père semblaient le préoccuper bien davantage. Après avoir fait en silence quelques tours dans le parloir, il s’arrêta brusquement et me demanda:
--John, avez-vous observé?... Est-ce que Mathilde... je veux dire: est-ce que mon père vous a paru très-empressé auprès de Mlle Griffin?
--Comment l’entendez-vous, monsieur?
(J’aime assez à forcer les gens à mettre les points sur les i.)
--Lord Crabs avait-il l’air de faire la cour à miss Mathilde? reprit Cinqpoints.
--Mais oui... Il la cajolait et faisait de son mieux pour la consoler.
--Répondez franchement: miss Griffin, de son côté, paraissait-elle flattée des attentions de milord?
--Très-flattée, monsieur.
--Comment milord la nommait-il? Disait-il _mademoiselle_ ou _ma chère demoiselle_?
--Il ne disait ni l’un ni l’autre; il l’appelait _sa chère fille_, _sa bonne petite_, _sa chère Mathilde_.
--Lui a-t-il pris la main?
--Oui, et même...
--Eh bien! achève donc!
--Il l’a embrassée en lui disant de ne pas se désoler de ce qui venait de vous arriver. Il a répété que vous aviez certainement de quoi payer vos dettes, et que si vous restiez en prison, c’est que vous ne teniez guère à vous marier.
--J’y vois clair maintenant! s’écria Percy en fermant le poing... Il cherche à m’enlever ma dernière espérance! Il voudrait l’épouser lui-même!
Après avoir lâché une douzaine de jurons que je n’aurai pas la hardiesse de répéter ici, il se calma un peu et parut réfléchir.
Quant aux intentions présumées de lord Crabs, je partageais l’avis du prisonnier. En voyant ce digne vieillard établir des relations si tendres et si suivies avec Mmes Griffin, je m’étais bien douté qu’il nourrissait quelque projet matrimonial. D’ailleurs, si j’avais été assez myope pour ne pas m’en apercevoir, les confidences de mes camarades auraient suffi pour m’ouvrir les yeux.
Cinqpoints était trop intelligent pour ne pas deviner qu’à moins d’épouser miss Griffin dans le plus bref délai, il courait risque de se voir remplacer. Tout s’expliquait; son père voulait l’écarter afin de se mettre sur les rangs. L’achat des lettres de change, la visite de maître Grippart, le rendez-vous fixé pour midi, les recors qui se trouvent là à point nommé, tout cela était l’œuvre de lord Crabs. Peut-être même ce maudit duel avec de l’Orge... Mais non, un père ne frappe pas de pareils coups. Une femme, une faible femme, peut seule songer à assassiner les gens par derrière; comme il ne lui est pas permis d’attaquer ses ennemis en face, on aurait mauvaise grâce à lui reprocher les armes déloyales dont elle apprend à se servir dès son enfance.
Dans tous les cas, le vieux Crabs cherchait encore à nous jouer quelque vilain tour, cela sautait aux yeux. Grâce à mon admirable présence d’esprit, Cinqpoints avait échappé à un premier piége; mais il était tombé dans le second. Or, il savait son père trop bon enfant pour faire du mal à qui que ce fût pour le simple plaisir de commettre une mauvaise action. Milord était arrivé à ce degré de perfection qu’il méprisait souverainement les injures, et ne songeait à se venger que lorsque la vengeance devait lui rapporter quelque chose. _Ergo_, s’il tenait à empêcher le mariage de son fils, c’est qu’il voulait épouser l’héritière pour son propre compte.
Mon maître n’eut pas besoin de me communiquer les raisonnements au moyen desquels il arriva à cette dernière conclusion, car je le connaissais trop bien pour ne pas lire dans sa pensée. Je vis qu’il regrettait plus que jamais d’avoir refusé de négocier un emprunt avec l’auteur de ses jours.
Pauvre diable! il croyait avoir deviné juste, il se figurait que son père laissait voir comme cela les cartes qu’il allait jouer! Moi aussi, je tombai dans cette grossière méprise; mais nous nous trompions tous les deux, ainsi qu’on le verra bientôt.
Raisonnant comme nous le faisions, la logique nous commandait d’épouser au plus vite, coûte que coûte, la charmante Mathilde. Je dis _coûte que coûte_, car pour sortir de prison, il fallait payer nos dettes, et nos dettes payées, il ne nous resterait que fort peu de chose.
Mais qu’est-ce qu’un pareil enjeu pour un joueur de profession, lorsqu’il s’agit de pourrir en prison ou de gagner deux cent cinquante mille francs de rente? Voyant qu’il n’y avait pas d’autre parti à prendre, Cinqpoints se décida à risquer son va-tout, et écrivit à miss Griffin la lettre que voici:
«Ma Mathilde adorée,
»Votre lettre a été une bien grande consolation pour le pauvre prisonnier, qui avait espéré que cette nuit serait le plus beau jour de sa vie et qui se voit condamné à la passer dans un cachot! Vous savez de quelle infâme trahison je suis victime. Perdre un peu d’argent n’est rien, mais se voir tromper par un ami! Qu’importent quelques écus, après tout; qu’importe même l’amitié trahie, si votre amour me reste! Comme vous le dites, nous serons assez riches malgré ce contre-temps. Et qu’est-ce que cinq mille livres à côté des tourments de l’absence? Je serais un monstre, si j’hésitais à faire un si léger sacrifice pour me rapprocher de celle qui m’a donné son cœur; car je ne l’ai pas perdu, n’est-ce pas, ce cœur dont la possession me rend plus fier que toutes les richesses du monde? Je suis trop heureux de pouvoir vous donner une si faible preuve de désintéressement et d’amour. Dites-moi que vous acceptez ce sacrifice, et demain vous verrez tomber ces odieuses chaînes qui me retiennent loin de vous; demain je serai libre, ou du moins je ne porterai d’autres liens que ceux qui m’enchaîneront à jamais à vos pieds. Mon adorable Mathilde, ma fiancée, écris-moi avant la fin du jour; je ne saurais goûter un seul instant de repos avant d’avoir reçu ta réponse et je languis en l’attendant.
»H. P. C.»
Ayant donné une dernière couche de vernis à cette tendre élucubration, dont il fit plusieurs brouillons, Cinqpoints me la confia en me disant de la remettre à miss Mathilde en personne. Je me rendis place Vendôme. Mlle Griffin était seule dans son appartement. Je me fis annoncer et je lui donnai la lettre de son adorateur. Elle la parcourut avec une émotion bien naturelle. Je n’ai compté ni ses larmes ni ses soupirs; mais il y en avait certainement assez pour remplir le petit bassin des Tuileries et gonfler un ballon d’une dimension raisonnable. Après avoir achevé cette lecture, elle me prit la main et me demanda:
--Oh! John, il est donc bien misérable?
--Oh! oui, miss! répondis-je, aussi misérable qu’il est possible de l’être.
Mathilde courut à son buvard et rédigea tout d’une haleine la réponse suivante:
«Que mon pauvre rossignol cesse de se désoler. J’accepte son sacrifice. Il peut déployer les ailes, briser les barreaux de sa cage, regagner son nid et chanter dans les bras de sa fidèle compagne! Mon bien-aimé me trouvera demain au même endroit, à la même heure. Alors, alors! la mort seule pourra nous désunir!
»M. G.»
Ce style-là est le résultat inévitable d’une étude trop assidue des romans de cabinets de lecture. Combien j’aime mieux la naïve originalité du mien! Je suis les inspirations de mon cœur, je dis simplement ce que je pense ou ce que j’ai vu, et je sais intéresser sans phrases ampoulées. J’abhorre tout ce qui sent l’artifice ou l’affectation... Mais revenons à nos moutons, c’est-à-dire à ce vénérable bélier de lord Crabs, et à ce tendre agneau, miss Mathilde.
Cette dernière venait de cacheter sa lettre, et j’allais, d’après les ordres de mon maître, lui dire:
--Mademoiselle, l’Honorable Percy Cinqpoints vous prie instamment de ne parler à personne de la cérémonie qui doit avoir lieu demain, lorsque le père du futur se présenta. Miss Griffin s’empressa de lui sauter au cou, tandis que je me retirais discrètement au fond de la chambre.
--Lisez, mon cher lord, lisez et ne doutez plus des nobles sentiments qui animent votre... je devrais dire _notre_ Percy.
Lord Crabs prit la lettre, la parcourut (cette lecture semblait l’amuser infiniment) et la rendit en disant, à ma grande stupéfaction:
--En effet, mon fils vous donne là une preuve très-sérieuse de son attachement; et ma foi, si vous voulez absolument vous marier sans le consentement de votre belle-mère et subir les conséquences de cet acte d’insubordination, personne n’a le droit de vous en empêcher.
--Les conséquences! Fi donc, milord! Qu’importe à deux cœurs comme les nôtres un peu d’argent de plus ou de moins?
--L’amour est une très-jolie chose, ma chère enfant; mais c’est une valeur qui n’est pas cotée à la Bourse... Le trois pour cent vaut mieux.
--N’aurons-nous pas une fortune suffisante sans recourir à lady Griffin?
Milord haussa les épaules en disant:
--Soit, ma chère petite; puisque vous êtes décidée à vous contenter de si peu, je n’ai, pour ma part, aucun motif pour m’opposer à l’union de deux êtres aussi désintéressés.
Ainsi se termina cette conversation. Miss Griffin se retira en levant les mains et les yeux vers le plafond, c’est-à-dire vers le ciel. Elle n’eut pas plutôt disparu que milord se mit à trotter de long en large dans la chambre, les mains dans les poches, le visage éclairé par une joie diabolique et chantant sur un air connu ces paroles incohérentes:
Monsieur Malbrouck est mort Tradéri déra! tradéri, déri, déra!
J’étais abasourdi, comme vous devez bien le penser. Lord Crabs ne voulait donc pas épouser miss Griffin? Il laissait à son fils cette intéressante bossue? Elle n’avait donc pas la for...!
Je me livrais à ces réflexions, le corps droit et immobile, la bouche grande ouverte et les yeux écarquillés. Milord fredonnait son dernier _déri déra_ au moment où j’arrivais à la syllabe _for_ de mon monologue. Nous en étions là, dis-je, lorsqu’une rencontre inattendue interrompit nos méditations respectives. Lord Crabs, au milieu de cette promenade, où il exhalait le trop-plein de sa joie triomphante, vint tout à coup se heurter contre moi, me renvoyant vers la cheminée, tandis que le contre-coup le faisait reculer dans une direction opposée. Il fallut plusieurs minutes pour rétablir l’équilibre dans nos idées et dans nos personnes.
--Comment, tu étais là, animal! s’écria enfin milord.
--Milord est bien bon de faire attention à moi... Il y a une demi-heure que je suis là.
Il vit que rien n’échappait à mon œil de lynx, que je comprenais parfaitement le motif de son étrange hilarité. Après avoir sifflé quelques notes (c’était sa manière d’exprimer l’émotion), il fit deux ou trois tours de salon, puis s’arrêta en face de moi en disant:
--John, il faut que ce mariage ait lieu demain.
--Vraiment, milord? J’avoue, pour ma part, qu’une pareille union ne me paraît pas absolument indispensable.
--Raisonnons un peu, mon garçon... Si le mariage n’a pas lieu, qu’y gagnez-vous?
Cette question me donna à réfléchir. En effet, si le mariage ne se faisait pas, je perdais ma place. Cinqpoints avait juste de quoi payer ses dettes, et il n’entrait aucunement dans mes idées de servir un prisonnier ou un mendiant.
--Bon, je vois que mon premier argument vous a frappé. Maintenant, en voici un autre encore plus facile à saisir, continua milord en tirant de son portefeuille un beau billet de vingt livres sterling dont la blancheur éclatante était bien faite pour me fasciner. Si, demain, mon fils et miss Griffin sont unis dans les liens de l’hyménée, ceci t’appartiendra; en outre, je te prendrai à mon service et je doublerai tes gages.
Il n’y avait pas moyen de résister à des raisonnements de cette force:
--Milord, m’écriai-je en posant la main sur mon cœur, donnez-moi des garanties, et mon dévouement vous est acquis.
Le vieux comte daigna sourire et me frapper sur l’épaule d’une façon encourageante:
--Très-bien, très-bien, mon garçon, cela promet. Vous ferez votre chemin. Et replaçant dans son portefeuille le premier billet, il en tira un autre de dix livres:--Voici la meilleure des garanties: une moitié d’avance, le reste après le mariage.
Ma main trembla en recevant ce chiffon de papier, qui représentait une somme plus forte que tout ce que j’avais jamais possédé; j’y jetai les yeux: c’était bien un billet de dix livres, un mandat sur la banque d’Angleterre à l’ordre de _Lady Leonora Emilia Griffin_ et endossé par elle. La vue de cette signature fut une révélation pour moi, et j’aime à croire, cher lecteur, qu’elle te met également sur la voie.
--Rappelez-vous, ajouta lord Crabs, qu’à partir d’aujourd’hui vous êtes à mon service.
--Milord m’accable de ses bontés, mais il n’aura pas fait un ingrat.
--La peste t’étouffe, maraud!... Tâchez de faire votre devoir, c’est-à-dire de vous taire, ou vous aurez de mes nouvelles!
C’est ainsi que je quittai le service de l’Honorable Hector-Percy Cinqpoints pour entrer à celui du Très-Honorable comte de Crabs.
Je regagnai la prison pour dettes. En songeant aux escroqueries de mon maître, à ses dettes, à ses criminelles prodigalités, à son odieux égoïsme, je n’éprouvai plus pour lui qu’un profond mépris. Un cœur généreux pouvait-il ressentir la moindre pitié pour ce vil chevalier d’industrie, qui, non content d’enlever au malheureux Dakins ses moyens d’existence, avait indignement volé ce pauvre Richard Blewitt, et qui ne rougissait pas de prendre pour femme une créature aussi difforme que miss Griffin? Dans ma noble indignation, je résolus de ne pas dire un mot des rapports tout personnels qui venaient de s’établir entre moi et lord Crabs, que je regardais déjà comme mon maître.
Je lui remis respectueusement le tricorne de miss Griffin; il parcourut cette fade épître avec une satisfaction qui augmenta mon dégoût; puis, se tournant vers moi, il me demanda:
--Personne ne vous a vu remettre mon billet?
--Pas même une mouche, répondis-je, parodiant le mot d’un ancien, qui faisait allusion à un divertissement impérial que miss Griffin imitait sans le vouloir et même sans le savoir.
--Vous êtes sûr que mon père n’était pas là quand on vous a donné la réponse?
--Sur l’honneur, il n’y était pas.
Pour rien au monde je ne me serais abaissé à mentir: lord Crabs, on le sait, n’était arrivé qu’après la remise du tricorne en question.
--C’est bon, c’est bon; il s’agit bien de votre honneur! fit Cinqpoints. Brossez mon chapeau et faites avancer un fiacre.
J’exécutai la commission avec ma promptitude habituelle. A mon retour, je trouvai mon maître au greffe, où l’employé de service consultait un grand registre.
--Oui, milord, disait ce fonctionnaire, la dette s’élève à quatre-vingt-dix-huit mille sept cents francs, ajoutons les frais de poursuite, d’arrestation et les intérêts, nous aurons un total de cent mille francs moins treize.
Cinqpoints tira d’un air majestueux un petit carnet où il prit une liasse de billets de banque.
--Ce sont là des valeurs étrangères, mais je présume, monsieur le greffier, que vous les connaissez?
Celui-ci s’adressa au vieux Salomon, changeur juif, qui avait deux ou trois clients à Clichy et se trouvait là pour affaire.
--Les pillets sont pons, dit ce fin connaisseur; che les brendrai pour cent un mille deux cents francs, au change du chour, si fous foulez.
--Cela suffit; je les accepte pour cette somme, milord; je vais vous remettre la différence et faire lever votre écrou.
Aussitôt dit, aussitôt fait; les portes de l’horrible geôle s’ouvrirent devant nous. Cinqpoints put respirer à pleins poumons l’air de la liberté. Il était libre, libre d’épouser sa bien-aimée. Néanmoins, il avait toujours l’air pâle et abattu. Pour sortir de prison, il venait de risquer son va-tout; il ne lui restait guère plus de douze cents francs pour continuer son commerce.
Bah! qui ne risque rien n’a rien, dit la sagesse des nations. L’Honorable Percy Cinqpoints finit par être du même avis que le proverbe optimiste. Il commença par s’en retourner à l’hôtel Mirabeau, où il retint un appartement plus beau que celui qu’il y avait occupé précédemment.