Les mémoires d'un valet de pied
Part 8
Cet autographe (le premier que mon maître eût reçu de miss Griffin) nous fut apporté, à six heures du matin, par ce pauvre Fitzclarence, qu’on avait dérangé exprès. Croyant qu’il s’agissait d’une affaire de vie ou de mort, je m’empressai de réveiller Cinqpoints pour lui remettre le tricorne en question. Dès qu’il eut parcouru les premières lignes de cette tendre épître, il se mit à jurer comme un charretier, envoya aux cinq cents mille diables celle qui l’avait écrite, la roula en boule, me la jeta au visage et se rendormit.
Le fait est que, pour une première épître, ce style devait sembler par trop incendiaire à un homme auquel on n’avait pas encore lu le testament de sir Georges. Mais que voulez-vous, la demoiselle était ainsi faite. Les romans mélancoliques dont elle se nourrissait avaient fini par déteindre sur elle.
J’ai dit que Cinqpoints ne se donnait plus la peine de lire ces lettres; mais, afin de sauver les apparences, il me chargeait d’en prendre connaissance et de lui indiquer celles qui exigeaient une réponse. La confiance dont il daigna m’honorer en cette occasion explique comment la correspondance de miss Griffin est restée entre mes mains.
Le billet suivant (qui, dans l’ordre de réception, porte le nº XLIV) est daté du lendemain de la déclaration officielle de Cinqpoints:
«Mon bien-aimé! A quelles étranges folies la passion entraîne certaines gens! Lady Griffin, depuis votre visite d’hier, n’a pas adressé une parole à la pauvre Mathilde; elle a déclaré qu’elle ne voulait recevoir personne, hélas! pas même vous, mon Percy. Elle s’est enfermée dans son boudoir. Je crois vraiment qu’elle est _jalouse_, et qu’elle s’était figurée que vous l’aimiez. Ah! ah! il y a longtemps que j’aurais pu lui dire une autre histoire, n’est-ce pas? Adieu, adieu! mille baisers à mon futur.
»M. G.
»Lundi, 2 heures de l’après-midi.»
Le soir, en rentrant, nous trouvâmes une autre lettre écrite dans le même style. Dans l’intervalle, moi et mon maître, nous nous étions présentés chez les Griffin; mais on nous avait fait défendre la porte. Cela n’empêcha pas Mortimer et Fitzclarence de nous recevoir très-poliment; ils savaient sans doute que nos deux maisons ne tarderaient pas à s’allier par le mariage. J’ai tout lieu de croire que Cinqpoints ne fut pas très-désolé, au fond, d’être contraint de s’en retourner sans voir l’objet de sa flamme.
Le lendemain, ce fut la même histoire. Le surlendemain, mercredi, nous rencontrâmes dans l’antichambre lord Crabs, qui sortait en adressant, de sa main aristocratique, un gracieux salut à miss Kicksey et promettait de revenir dîner à sept heures.
--Ces dames n’y sont pas, nous dit Fitzclarence avec toute la gravité de son emploi.
Le comte donna une affectueuse poignée de main à son fils, et nous descendîmes ensemble.
--Bah! ne te décourage pas pour si peu, mon cher Percy... Quoi! il te fallait deux cordes à ton arc, mon gaillard? Hé, hé, c’est un jeu fort dangereux; mais tu as été très-adroit. Voilà notre jeune douairière jalouse, et miss se mourant d’envie de te voir... Mais patience, la colère de la jolie veuve ne sera pas de longue durée; il est même probable que demain elle te recevra.
Milord s’appuyait sur le bras de son fils et le regardait avec une tendresse toute paternelle. Cinqpoints ne savait que penser de tout cela. Il ne voyait pas trop en quoi le vénérable auteur de ses jours pouvait lui nuire désormais; mais il craignit, malgré son succès de dimanche, d’être tombé dans un guêpier. Bientôt cependant il parut se rassurer. Il crut sans doute que le comte, regrettant ses menaces inutiles, cherchait à rentrer dans les bonnes grâces du futur époux de miss Griffin. Pour ma part, je n’en crus rien. Je devinai qu’il y avait une anguille sous roche à la façon dont milord examina son fils et au sourire moitié bienveillant, moitié sinistre, qui erra sur ses vieilles lèvres. Quoi qu’il en soit, ils se quittèrent les meilleurs amis du monde.
La prédiction de lord Crabs s’accomplit. Les doutes de mon maître se dissipèrent, lorsque le lendemain, vers l’heure du déjeuner, je lui donnai à lire les deux documents que voici:
«Jeudi matin.
»Victoire! victoire! maman vient enfin de céder. Elle consent, non pas à notre mariage, mais à vous recevoir comme par le passé et à oublier ses griefs imaginaires. Comment a-t-elle été assez insensée pour jamais voir en vous autre chose que l’amant de votre Mathilde? Vous trouverez sa lettre sous ce pli. Je nage dans un tourbillon de joie et d’agitation fiévreuse. La pensée que j’allais revoir mon Percy m’a empêchée de fermer l’œil de toute la nuit. Venez.
»M. G.»
La lettre de lady Griffin était ainsi conçue:
«Je ne vous cacherai pas que la conduite que vous avez tenue dimanche m’a vivement peinée. J’avais été assez folle pour former d’autres projets, pour croire que votre cœur (si toutefois vous en avez un) était fixé ailleurs que sur celle dont vous vous plaisiez à vous moquer, et dont la personne du moins n’a guère pu vous charmer.
»Ma belle-fille ne voudra sans doute pas se marier sans me demander mon consentement. Je ne saurais encore le donner. N’ai-je pas lieu de croire qu’elle serait malheureuse, si elle vous confiait son avenir?
»Mais Mathilde est majeure; elle a le droit de recevoir tous ceux dont la société lui plaît, à plus forte raison l’homme qui paraît destiné à devenir son époux. Si dans quelques mois vous persistez encore à vouloir l’épouser, si je puis croire à la sincérité de votre attachement, je ne mettrai plus aucun obstacle à votre bonheur.
»Vous êtes donc autorisé à vous représenter à l’hôtel. Je ne puis vous promettre une réception aussi cordiale qu’autrefois. Une telle promesse vous donnerait presque le droit de me mépriser; mais j’oublierai tout ce qui s’est passé entre nous, et je sacrifierai mon propre bonheur à celui de la fille de mon cher mari.
»L. E. G.»
N’était-ce pas là une lettre bien franche, bien loyale? N’était-ce pas ainsi que devait s’exprimer une femme orgueilleuse qui, il faut bien l’avouer, n’avait pas à se louer de nos façons d’agir? Ce fut à ce point de vue que mon maître envisagea la question. Comme les phrases ne coûtent rien, il se tira d’affaire en adressant à lady Griffin un discours plein de beaux sentiments. Il lui baisa la main avec une tristesse et une gravité des plus édifiantes; puis, d’une voix agitée, il prit le ciel à témoin qu’il déplorait amèrement que sa conduite eût pu donner lieu à un si regrettable malentendu. Son cœur n’était plus libre; mais l’estime, le respect, le dévouement, la vive et tendre admiration que lui inspirait lady Griffin ne finiraient qu’avec la vie. Il débita une foule d’autres balivernes du même calibre, accompagnées de coups d’œil attendris; il n’oublia pas non plus de déployer son mouchoir blanc et de le porter à ses yeux. Dans les scènes d’émotion, le mouchoir est toujours d’un très-bon effet; j’en recommande vivement l’emploi. Les gens de peu, qui consacrent leurs odieux foulards à des usages vulgaires qu’ignore un homme comme il faut, ne sauraient se figurer combien un mouchoir de batiste déployé à propos ajoute à l’éloquence d’une phrase émue.
Cinqpoints croyait avoir gagné la partie. Pauvre sot! Il venait de tomber dans un piége tel qu’on en a rarement dressé pour des fripons de son espèce.
VIII
LE DUEL
Le chevalier de l’Orge, dont les visites étaient devenues moins fréquentes depuis quelque temps, ne tarda pas à reparaître et à se montrer plus assidu que jamais auprès de milady. La veuve l’encourageait ouvertement. Bien qu’il n’existât désormais aucun motif de discorde entre les jeunes gens, puisque mon maître ne s’occupait plus que de sa Vénus aux épaules inégales, on voyait aisément qu’ils ne s’entendaient plus aussi bien qu’autrefois.
Le chevalier, jeune homme aussi modeste qu’insignifiant, paraissait incapable de faire du mal à une mouche. Cependant, au bout de huit jours, je m’aperçus, à la façon dont il contredisait mon maître, aux regards qu’il lui lançait et à ses lèvres qui se serraient dès que son ancien rival se montrait à l’horizon, je reconnus à ces divers signes que cet être inoffensif était tout disposé à chercher querelle à l’Honorable Hector-Percy Cinqpoints. Ai-je besoin de vous dire pourquoi de l’Orge exécrait cordialement mon maître? Tout bonnement parce que milady le voulait ainsi. Elle détestait son ex-amoureux pour le moins autant que sa belle-fille et voulait se venger. Vous vous figurez peut-être qu’elle avait agi de bonne foi en écrivant la lettre que j’ai eu l’honneur de vous communiquer? Peut-être n’avez-vous vu dans la lecture si opportune du testament qu’un pur effet du hasard? Détrompez-vous alors. La veuve avait tendu un piége à Cinqpoints, et ce jeune homme, malgré son habileté, y était tombé aussi gentiment que ces petites souris qui prennent une souricière pour la boutique d’un marchand de fromage en détail.
Le chevalier était l’humble esclave de milady. Le pauvre garçon aimait vraiment cette femme. Il aurait aussi bien fait de devenir amoureux d’un boa constrictor. Toujours est-il que la veuve possédait un tel empire sur lui, que, si elle lui eût signifié que deux et deux doivent faire dix-neuf, il eût donné tort aux mathématiciens qui affirment le contraire. Si elle avait eu l’idée de lui commander un meurtre, je ne sais pas trop s’il aurait eu le courage de désobéir. Mais ce n’était pas tout à fait un assassinat qu’elle désirait de lui, bien que cela y ressemblât un peu.
Vous ai-je dit que, dès le commencement, mon maître s’était mis à contrefaire, avec un sérieux imperturbable, le mauvais anglais et la politesse un peu exagérée de M. de l’Orge? Il paraissait regarder le chevalier plutôt comme un singe intelligent et bien dressé que comme un rival. Jamais il ne serait venu à l’esprit du jeune de l’Orge qu’on osât se moquer de lui en face, et il ne pouvait se formaliser de plaisanteries faites dans une langue qu’il s’obstinait à parler, mais qu’il ne comprenait qu’à moitié. A dater du jour de la déclaration inattendue de Cinqpoints, milady eut soin de faire comprendre au chevalier ce qu’il y avait d’offensant pour lui dans les façons d’agir de mon maître; elle inventa même une foule de propos blessants qu’elle mit sur le compte de ce dernier. Maintenant qu’il n’avait plus aucun motif de se fâcher, de l’Orge commença à se montrer aussi mauvais coucheur qu’il avait été bon enfant. Il pesait chaque parole de mon maître pour y relever quelque affront imaginaire; bref, il devenait plus inabordable qu’un porc-épic ou plus doux qu’un mouton, selon le bon plaisir de milady. Il y eut de nombreuses escarmouches entre mon maître et lui; quelques paroles assez vives furent échangées; mais on finissait toujours par s’entendre, car ces querelles s’appuyaient rarement sur un prétexte sérieux. Il s’agissait tantôt de maintenir sa dignité en passant le premier par une porte où tous deux auraient pu passer ensemble, tantôt de savoir qui donnerait la main aux dames pour monter en voiture, ou de quelque autre futilité de ce genre.
--Au nom du ciel, s’écria un soir milady au milieu d’une de ces disputes, et tandis que l’on se rendait du salon dans la salle à manger, au nom du ciel, modérez-vous, monsieur Cinqpoints! Soyez calme, chevalier! Vous êtes l’un et l’autre si estimés, si aimés des membres de cette famille, que, par égard pour nous, vous devriez rester amis.
Elle prononça ces paroles au moment où on allait se mettre à table. Le visage du pauvre chevalier rayonna lorsqu’il entendit ce: _Vous êtes l’un et l’autre si aimés._ Il contempla un instant milady avec des yeux effarés, fit le tour de la table et donna à Cinqpoints une poignée de main à lui disloquer le bras. Celui-ci répondit à celle démonstration par un salut moqueur et tourna le dos d’un air superbe. De l’Orge regagna sa place et eut grand’peine à avaler sa soupe, car il étouffait presque de bonheur. Je veux être pendu s’il n’avait pas les larmes aux yeux. Il crut que lady Griffin venait de lui faire sa déclaration et qu’elle lui accorderait sa main; Cinqpoints le crut aussi, et, après avoir lancé à sa future belle-mère un coup d’œil plein d’amertume, il se mit à causer avec sa future. Il ne voulait ou ne pouvait plus épouser la veuve; mais il jugea à propos de trouver mauvais qu’elle en épousât un autre. Il fut donc fort irrité de l’espèce d’aveu échappé à milady.
Et qu’on me permette ici une réflexion philosophique, fruit de ma longue expérience. J’ai remarqué que, pour peu qu’on réussisse à irriter outre mesure un habile fripon, il reste fripon; mais adieu son habileté! S’il se met en colère, il est perdu. Dès qu’il ne sait pas conserver son sang-froid, il laisse voir le pied fourchu chaque fois que l’on marche dessus. Il faut une bien longue habitude du métier pour ne pas montrer les dents, quand on a envie de mordre. Le vieux Crabs, par exemple, n’avait jamais l’air plus affable que lorsqu’il désirait vous voir au fond de l’enfer. Sous ce rapport, il ressemblait à cet autre aimable lord dont le duc de Wellington disait (je me trouvais derrière la chaise de Sa Grâce le soir où elle prononça ces paroles): «Vous pourriez lui donner vingt coups de pied au derrière sans rien changer à l’expression suave et bénévole de son visage, et sans qu’une personne causant avec lui se doutât de ce qui se passait de l’autre côté de son interlocuteur.» Cinqpoints n’était pas encore arrivé à ce degré de perfection, et quand il était en colère, il le laissait voir. J’ai aussi remarqué (observation très-profonde et qui prouve que nous avons d’aussi bons yeux que nos maîtres, bien que nous portions des culottes de pluche), j’ai remarqué qu’un fripon se fâche plus vite qu’un autre. Un honnête homme reconnaît quelquefois qu’il a tort; un fripon, jamais. D’ailleurs Cinqpoints n’avait pas mené, depuis l’âge de raison, une vie de joueur, d’escroc et de débauché pour arriver à la maturité avec un caractère bien fait. Aussi, dès que quelque chose le contrariait, devenait-il plus rageur qu’un collégien de dix ans.
Il était donc en colère, et je vous réponds que dans ces moments-là il n’existait pas sur la terre une brute plus insupportable que lui.
C’est justement là que milady voulait l’amener; car, bien qu’elle eût fait son possible pour provoquer un duel entre Cinqpoints et le chevalier, elle n’avait encore réussi qu’à soulever des tempêtes qui finissaient toujours par se calmer. Les deux jeunes gens se détestaient le plus cordialement du monde, se disputaient volontiers; mais ils ne paraissaient guère disposés à se battre. Du reste, il faut convenir qu’ils avaient d’excellentes raisons pour cela. Aux premiers jours de leur connaissance, étant amis et désœuvrés, ils avaient, selon la coutume des gens du monde, passé une grande partie de leur temps à jouer au billard, à monter à cheval, à s’exercer au tir ou à faire des armes. Au billard, Cinqpoints était beaucoup plus fort que le jeune Français, auquel il avait même gagné des sommes assez rondes. Au pistolet, mon maître abattait huit poupées sur dix, et de l’Orge sept; à l’épée, le chevalier touchait, l’un après l’autre, chaque bouton du gilet de l’Honorable H. P. Cinqpoints. Tous deux étaient allés plusieurs fois sur le terrain, car les Français se battent volontiers, et Cinqpoints y avait été contraint par les exigences de sa profession. Mais, quoiqu’ils eussent fait leurs preuves, ils n’ignoraient pas qu’ils pouvaient l’un et l’autre mettre cent balles de suite dans un chapeau à une distance raisonnable, et ils n’avaient aucune envie de recommencer, sans motif sérieux, une pareille expérience sur leurs propres chapeaux couvrant leurs propres têtes. Voilà pourquoi, en se montrant les dents, ils ne s’étaient pas encore mordus.
Mais, le soir en question, Cinqpoints paraissait monté au diapason voulu; il semblait d’humeur à ne craindre ni homme ni diable. Cela se voyait à la façon dont il avait répondu aux avances du chevalier qui, dans l’excès de sa joie, était venu lui offrir une franche poignée de main, et qui, j’en ai la conviction, aurait donné l’accolade à un ours, tant il se sentait heureux. Mon maître, après lui avoir tourné le dos, s’était assis auprès de miss Griffin, dont les cajoleries ne furent guère plus favorablement reçues que les avances du jeune de l’Orge. Il exhala sa colère contre nous autres innocents domestiques, et contre des vins ou des plats qui n’y pouvaient mais; se conduisant, en un mot, comme un véritable chenapan, plutôt que comme un fils de famille bien élevé qu’il était.
--Me permettrez-vous de vous envoyer cette aile? demanda-t-il à milady, d’un ton de mauvaise humeur, en découpant un poulet à la Béchamelle.
--Non, merci; je prierai monsieur de l’Orge de me servir, répliqua la dame en lançant un doux regard à son voisin.
--Vous vous êtes prise d’une admiration bien subite pour la façon de découper de M. de l’Orge; naguère, vous aimiez mieux la mienne.
--Oh! ne vous fâchez pas. Vous êtes très-habile, je le sais; seulement, aujourd’hui, je préfère quelque chose de plus simple, voilà tout.
Le chevalier se mit en devoir de servir le plat qu’il avait devant lui; mais, étant très-heureux, il fut naturellement très-maladroit. Une demi-cuillerée de sauce rejaillit sur le gilet blanc de Cinqpoints.
--Le ciel vous confonde, de l’Orge, vous l’avez fait exprès! s’écria celui-ci en posant son couteau et sa fourchette sur la table, et renversant, pour comble de malheur, un verre dont le contenu inonda la robe de miss Griffin.
Milady se mit à rire aux éclats, comme si c’eût été la meilleure plaisanterie du monde.
--Pardon, mille pardons, mon cher Cinqpoints, avait répondu le chevalier du ton d’un homme tout prêt à recommencer pour la faible somme de deux sous; et, dans le ravissement que lui causaient ses succès inespérés, il poussa l’audace jusqu’à prononcer une phrase entière ou à peu près, en anglais:
--_Vil you taque vone glass of Madère viz mi, myladi?_ dit-il dans son jargon.
--Avec le plus grand plaisir, répondit lady Griffin avec un petit signe de tête des plus gracieux et en le regardant, tandis qu’elle répondait à cette invitation britannique en portant son verre à ses lèvres.
Elle venait de refuser de prendre du vin avec mon maître, ce qui ne contribua pas à rendre la bonne humeur à cet irascible personnage. Aussi continua-t-il à se montrer de plus en plus hargneux. Je dois ajouter, comme circonstance atténuante, que lady Griffin s’occupait tantôt de lui, tantôt du chevalier, faisant ce qu’elle pouvait pour irriter l’un et flatter l’autre. Au dessert, miss était immobile de frayeur; de l’Orge, ivre de bonheur ou de vanité satisfaite; milady paraissait enchantée; Cinqpoints étouffait de colère.
--Monsieur Cinqpoints, dit la veuve, au moment où l’exaspération de mon maître était au comble, soyez assez bon pour m’envoyer une grappe de ces raisins, qui me paraissent excellents.
Pour toute réponse, Cinqpoints imprima une forte impulsion au plat qui, glissant le long de la table, renversant verres et carafes, s’arrêta juste en face du chevalier.
--De l’Orge, s’écria-t-il en même temps, ayez donc la complaisance de servir lady Griffin... Je suis flatté qu’elle ait toujours envie de mes raisins, car elle devrait commencer à les trouver un peu verts.
Il y eut une pause d’une minute ou deux. Comme Cinqpoints avait prononcé la fin de cette phrase en anglais, le but de milady n’était pas encore atteint.
--_Ah! vous osez m’insulter devant mes gens, dans ma propre maison! C’est par trop fort, monsieur!_ dit enfin lady Griffin, qui, après avoir prononcé ces paroles d’une voix éclatante, se leva brusquement et quitta la salle à manger.
Mathilde la suivit en criant:
--Lady Griffin!... Maman!... Au nom du ciel!
La porte se referma sur elles, et on n’entendit plus rien.
La charmante veuve avait très-bien fait de répondre en français. Autrement de l’Orge n’aurait peut-être pas compris l’insolence dont Cinqpoints venait de se rendre coupable; mais les paroles de milady lui en apprirent assez. A peine eut-elle disparu, que le chevalier, s’avançant vers mon maître, lui appliqua sur chaque joue un vigoureux soufflet en disant:
--Monsieur Cinqpoints, vous êtes un menteur et un lâche!
Ce sont là des épithètes assez fortes et dont on n’a guère l’habitude de se gratifier en face. Mon Maître chancela et parut d’abord stupéfait de cette attaque imprévue. L’instant après, il poussa une sorte de rugissement et voulut s’élancer sur son adversaire; mais Fitzclarence et moi nous l’avions saisi par les bras, tandis que Mortimer prenait son agresseur à bras-le-corps.
--A demain! cria ce dernier pendant qu’on l’entraînait hors de la salle, fort heureux sans doute d’éviter une lutte par trop inégale.
Lorsqu’il fut au bas de l’escalier, nous lâchâmes Cinqpoints, qui avala coup sur coup deux grands verres d’eau, réfléchit un moment, tira sa bourse et présenta à MM. Fitzclarence et Mortimer un louis d’or chacun.
--Je vous en donnerai cinq autres demain, si vous me gardez le secret de cette malheureuse affaire.
Après avoir fait cette généreuse promesse, il alla rejoindre les dames.
--Si vous saviez, dit-il en s’approchant de lady Griffin et en parlant très-bas (nous avions tous l’oreille collée à la porte ou l’œil au trou de la serrure), si vous saviez le supplice que j’endure depuis la grossièreté dont je me suis rendu coupable dans un moment de colère, vous me croiriez suffisamment puni par mes remords, et vous me pardonneriez.
Milady se contenta de faire une légère inclination de tête et répondit qu’elle ne désirait aucune explication. M. Cinqpoints était l’hôte de sa fille et non le sien; pour sa part, elle ne s’exposerait certainement plus à être insultée en s’asseyant à la même table que lui. Là-dessus, elle ouvrit une porte et s’éclipsa de nouveau.
--Oh! Percy, Percy! demanda miss Griffin en pleurant à chaudes larmes, que se passe-t-il donc? Que signifient ces terribles querelles? Où donc est le chevalier?
--Ne soyez pas inquiète, ma chère Mathilde, répliqua mon maître en souriant, de l’Orge n’a rien compris; il est trop amoureux pour s’occuper de ce qui se dit autour de lui. Il est allé fumer un cigare et sera ici dans une demi-heure.
Je compris de suite pourquoi il mentait de la sorte. Si miss Griffin se fût doutée de quelque chose, elle serait probablement venue à l’hôtel Mirabeau afin d’empêcher un duel, et nous aurions eu une scène de larmes, de cris, d’attaques de nerfs et le reste. Après l’avoir rassurée de son mieux, Cinqpoints monta dans son cabriolet et se rendit chez son ami le capitaine Bullseye, auquel il conta sans doute le désagrément qu’il venait d’avoir. En passant à l’hôtel, nous avions trouvé un mot du chevalier, qui donnait l’adresse de ses témoins.
Le surlendemain, on lisait dans _Galignani’s Messenger_, parmi les _faits divers_, un paragraphe que je demande la permission de transcrire:
«Hier matin, à six heures, une rencontre a eu lieu au bois de Boulogne entre l’Honorable H. P. C--p--ts et le chevalier de l’O--. Ce dernier avait pour témoin le colonel M--, de la garde royale; M. C--p--ts était accompagné de son compatriote, le capitaine B-ll-e. D’après les renseignements qui nous sont parvenus, ce duel aurait eu pour motif une malheureuse discussion survenue avant-hier soir dans le salon d’une jeune veuve qui, depuis quelques mois, est un des plus brillants ornements de notre ambassade.
»L’Honorable H. P. C--p--ts étant l’insulté, avait le choix des armes; mais il a renoncé à ce droit, et le duel a eu lieu au pistolet, bien que M. de l’O-- ait la réputation d’être un des meilleurs tireurs de Paris.