Les mémoires d'un valet de pied
Part 7
Mais je ne rapporterai pas au long leur conversation. Le lecteur a déjà deviné pourquoi Cinqpoints se donnait la peine de causer avec la ci-devant jeune fille. Il voulait tout bonnement apprendre ce qu’elle savait au sujet du testament de feu sir Georges Griffin. En moins d’une demi-heure, il l’eut retournée comme un gant. Par malheur, les renseignements qu’elle se trouvait en état de lui fournir furent loin d’être aussi complets qu’on aurait pu le désirer. Elle avait entendu dire que ce bon général avait laissé quelque chose comme deux cent vingt-cinq mille francs de rente. Lady Griffin et Mathilde donnaient l’une et l’autre leur signature, lorsqu’il s’agissait d’une vente ou d’un placement. Le cher défunt paraissait avoir fait une part égale à chacune d’elles; l’argent était placé soit en rentes sur l’État, soit en propriétés d’un bon rapport, dont la valeur augmentait chaque jour.
Deux cent vingt-cinq mille francs de rente! Cinqpoints s’éloigna la joue en feu, en proie à une vive émotion, la première peut-être qu’il eût éprouvée de sa vie. Il n’avait qu’un mot à dire pour disposer à son gré de la moitié de cette fortune. Oui; mais était-il bien certain que la mère et la fille fussent des partis également avantageux? Tout le thé qu’il venait de boire ne lui apprenait pas cela d’une façon positive. Quel dommage de ne pouvoir les épouser l’une après l’autre!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Vers minuit, lady Griffin et sa belle-fille rentrèrent, enchantées de l’accueil qu’on leur avait fait. Lorsque la voiture s’arrêta, on en vit descendre un vieux gentleman qui aida galamment ces dames à mettre pied à terre. Après avoir échangé avec elles des poignées de main pleines d’un franche cordialité, il annonça qu’il aurait l’honneur de revenir le lendemain savoir des nouvelles de la charmante lady Griffin et de son aimable belle-fille. Il insista ensuite pour les reconduire jusqu’à la porte de leur appartement; mais milady déclara que pour rien au monde elle ne souffrirait qu’il se donnât cette peine.
--Edward, dit-elle assez haut pour que les gens de l’hôtel pussent l’entendre, vous reconduirez milord chez lui.
Or, devinez quel était l’aimable gentleman en question? Ni plus ni moins que le très-honorable comte de Crabs, ce charmant vieillard dont la conversation m’avait ravi la veille. Le lendemain, Cinqpoints fut informé de cette rencontre, et il commença à croire qu’il aurait peut-être mieux fait de ne point mépriser les menaces paternelles.
Bien que les divers incidents du dîner de l’ambassade ne m’aient été connus que beaucoup plus tard, je ferai aussi bien de les raconter ici. Je les rapporte donc, sans y changer un mot, tels que je les tiens d’un témoin oculaire qui assistait à ce repas, debout derrière la chaise de lord Crabs.
On dîna en petit comité, ainsi que l’avait annoncé lady Bobtail. Le comte de Crabs se trouva placé entre les deux Griffin, pour lesquelles il fut plein d’égards et de prévenances.
--Permettez-moi de vous remercier, chère madame, de vous remercier bien vivement de l’accueil que vous avez bien voulu faire à mon pauvre Percy, dit-il à lady Griffin entre le potage et le poisson.--Vous êtes trop jeune pour avoir jamais éprouvé... mais trop sensible, j’en suis sûr, pour ne pas comprendre... ce qu’un père doit ressentir en face de tout témoignage d’amitié accordé à son fils. Croyez, ajouta-t-il d’une voix attendrie, en regardant milady dans le blanc des yeux, croyez bien que la moindre preuve d’intérêt donnée à Percy m’inspire un vif sentiment de reconnaissance et d’affection.
Lady Griffin rougit et baissa la tête, l’émotion l’empêchant de s’apercevoir qu’elle trempait dans son assiette l’extrémité de ses tresses blondes. Elle avait avalé sans hésitation les flagorneries du comte de Crabs. Milord, qui avait appris de fort bonne heure l’art d’entortiller son monde, talent que l’âge n’avait fait que développer chez lui, ne tarda pas à adresser à miss Griffin un discours non moins flatteur. Il n’ignorait pas, dit-il, que Percy songeait à en finir avec la vie de garçon. (_Miss rougit._) Heureux coquin, quel mortel n’envierait son sort! (_Miss devient écarlate._) Sur ce, le comte poussa un gros soupir, demanda de la sauce au homard et se mit à manger son turbot. Mon maître était un roué accompli; mais on ne pouvait pas plus le placer sur la même ligne que son père qu’on ne songerait à comparer une taupinière à une montagne. Avant la fin de la soirée, milord avait fait plus de chemin qu’un autre n’en ferait en six mois. On oubliait son nez rouge, son gros ventre et ses méchants yeux gris, en écoutant les flatteries qu’il débitait d’une voix si insinuante et les anecdotes qu’il racontait si bien. Il charma surtout ses voisines par la douce piété et les sentiments honorables qui perçaient, comme malgré lui, à travers la frivole conversation de l’homme du monde. Peut-être me direz-vous qu’elles se laissèrent fasciner trop vite? Mais veuillez vous rappeler, cher lecteur, qu’elles arrivaient des Indes, qu’elles n’avaient encore vu que bien peu de lords, qu’elles adoraient la pairie, selon la louable coutume de toute Anglaise bien pensante, et qu’elles faisaient pour ainsi dire leurs premiers pas dans la haute société.
Après dîner, tandis que Mathilde chantait un air italien, le comte de Crabs accapara de nouveau lady Griffin, et ramena la conversation sur cet heureux coquin de Percy.
--Quel bonheur pour nous tous, chère madame, dit-il, que Percy ait trouvé à Paris des amies aussi honorables que vous et miss Griffin!
--Pourquoi donc cela, milord? Je ne vois rien là de bien extraordinaire. Je présume que l’Honorable M. Cinqpoints ne sera jamais en peine pour trouver des amis dans la classe où il est né?
--Cela devrait être, en effet. Sa naissance lui a valu bien des amitiés précieuses à conserver... Mais...
Ici milord hocha la tête et se tut.
--Mais quoi? demanda lady Griffin, riant de l’expression lugubre empreinte sur le visage de son interlocuteur. Vous plaisantez? Vous ne voulez pas me donner à entendre que votre fils ne mérite pas l’amitié des honnêtes gens?
--Non, non, Dieu merci, il n’en est pas encore là. Mais, hélas! je ne plaisante pas. Ce pauvre garçon... (il faut bien que jeunesse se passe...) aime le jeu; il est criblé de dettes, que je ne veux plus payer, et vous savez qu’un jeune homme, dans ces conditions, est rarement disposé à fréquenter la meilleure société.
--Criblé de dettes! Il prétend, au contraire, qu’il a cinquante mille francs de rente qu’il tient de sa mère, et ses dépenses ne paraissent certainement pas excéder son revenu.
Milord hocha de nouveau la tête, et reprit, d’un ton tristement ému:
--Ma chère lady Griffin veut-elle me promettre le secret? Sachez que Percy ne possède rien au monde qu’une rente de vingt-cinq mille francs _que je lui fais_, et qu’il est affreusement endetté. Il a perdu au jeu des sommes énormes. Voilà pourquoi je suis si heureux de le voir admis dans l’intimité d’une famille honorable où, sous l’influence d’attraits plus purs et plus puissants, il pourra oublier les émotions du tapis vert et la mauvaise compagnie qui a failli le perdre.
Lady Griffin n’avait plus la moindre envie de rire. Cinqpoints ne l’aimait donc pas? Il n’en voulait donc qu’à sa fortune? Comment en douter? Le dénonciateur involontaire n’était-il pas le meilleur ami du coupable, un pair du royaume-uni de Grande-Bretagne et d’Irlande, incapable par conséquent de mentir? Lady Griffin se décida à tenter une épreuve décisive. Elle comprit combien elle aimait Percy en sentant combien elle pourrait le haïr si elle découvrait qu’il l’avait trompée.
La soirée se termina sans autre incident digne de remarque, et les trois convives s’en retournèrent ensemble place Vendôme, où ils se séparèrent, ainsi que nous l’avons vu, milord pour se faire reconduire par le cocher de ses nouvelles amies, celles-ci pour remonter chez elles.
Elles y trouvèrent l’infortunée Kicksey, qui, par extraordinaire, avait emprunté les traits d’une femme heureuse. A voir son visage rayonnant, on reconnaissait qu’elle était grosse d’un secret dont elle avait hâte d’accoucher. Tout en versant le thé, elle s’écria:
--Milady, vous ne devineriez jamais qui m’a fait le plaisir de passer la soirée avec moi?
--Probablement Lenoir, ma femme de chambre? répondit lady Griffin d’un ton sévère. Je regrette, Jemina, que vous vous abaissiez jusqu’à rechercher la société de mes gens. N’oubliez pas que vous êtes ma sœur.
--Du tout, il ne s’agit nullement de Lenoir, mais d’un jeune homme et même d’un beau jeune homme.
--Ah, j’y suis! s’écria miss Mathilde. C’est le chevalier de l’Orge; il avait promis de m’apporter des cordes pour ma guitare.
--Ce n’est pas M. de l’Orge non plus. Il est bien venu; mais il n’a pas eu la politesse de demander après moi. Mon visiteur n’est autre que votre aimable cavalier, l’Honorable Percy Cinqpoints.
En annonçant cette bonne fortune, la pauvre Kicksey prit un air aussi joyeux que si elle venait d’hériter d’un oncle millionnaire.
--M. Cinqpoints? Et qu’est-il venu faire ici? demanda milady, qui songeait justement à l’étrange confidence que le comte de Crabs avait jugé à propos de lui faire.
--D’abord il avait égaré son portefeuille, que nous avons retrouvé sur le canapé; puis ne sachant où passer la soirée, il m’a demandé une tasse de thé (il a dit _de mon excellent thé_), et il est resté plus d’une heure à causer avec moi.
--Et oserais-je vous demander quel a été le sujet de votre conversation? Avez-vous parlé musique ou beaux-arts, politique ou métaphysique? demanda d’un ton railleur miss Mathilde, qui était un vrai bas-bleu, comme le sont la plupart des bossues et des laiderons.
--Non vraiment, il n’a pas été question de tout cela; autrement, Mathilde, vous savez bien que je n’y aurais rien compris. Nous avons causé du temps, de chiens, de chevaux, du jardin des Plantes, des différentes espèces de thé. Il préfère le Souchon au Congo. Le thé vert l’empêche de dormir. Puis nous avons parlé d’éléphants, puis des Indes, et enfin (ici la voix de miss Kicksey baissa de plusieurs notes) de ce cher sir Georges... M. Cinqpoints n’ignore pas quel bon mari il faisait...
--Ni quelle fortune il a laissée, hein, miss Kicksey? interrompit milady avec un petit ricanement diabolique.
--Oui, ma chère Léonore, il sait tout cela. Il s’intéresse tellement à vous et à Mathilde, que je ne me lasserais jamais de l’écouter. Selon lui les femmes n’entendent rien aux affaires et il craignait qu’étant trop confiantes vous ne fussiez volées par vos gens.
--Et qu’avez-vous répondu à cela, s’il vous plaît? demanda lady Griffin.
--Je l’ai rassuré en lui apprenant que votre fortune s’élève à environ deux cent vingt-cinq mille francs de rente, et que vous ne dépensez que les deux tiers de votre revenu.
--Et puis?
--Et puis, c’est tout.
--M. Cinqpoints ne vous a-t-il pas demandé à laquelle de nous deux appartient cette fortune?
--Oui; mais je n’ai pu lui donner aucun renseignement là-dessus.
--Je le savais! s’écria milady, en posant brusquement sa tasse sur la table. J’en étais sûre!
--Et pourquoi pas, lady Griffin? interrompit miss Mathilde. Parce que M. Cinqpoints adresse à votre sœur une question innocente, est-ce une raison pour briser ainsi votre tasse? Il n’est pas mercenaire, _lui_! Il possède une assez bonne part des biens de ce monde pour ne rien envier aux autres. Souvent, bien souvent, il m’a dit qu’il espère choisir pour femme quelque jeune fille sans fortune, qui ne pourra douter de la sincérité de son amour.
--Je le crois sans peine, s’écria milady... Peut-être la femme de son choix est-elle la charmante miss Griffin?
Elle s’éloigna sans attendre la réponse, laissant Mathilde fondre en larmes et verser ses douleurs dans le sein de la fidèle Kicksey.
VI
L’ANE CHOISIT SA BOTTE DE FOIN
Le lendemain, nous nous rendîmes chez les Griffin, moi pour m’amuser avec les femmes de chambre de la maison, mon maître pour présenter ses hommages aux dames de son cœur. Mademoiselle pinçait sa guitare; milady paraissait occupée à chercher quelque document parmi des livres de compte, des lettres d’affaires et des parchemins renfermés dans un coffre noir. Ce genre d’occupation me conviendrait assez, surtout si chaque année m’amenait, comme à lady Griffin, une augmentation de revenu. La jolie veuve surveillait seule ses intérêts et ceux de sa belle-fille, beaucoup trop sentimentale pour déchiffrer le griffonnage d’un homme d’affaires ou des comptes de banquier.
Les yeux de Mathilde brillèrent comme des escarboucles dès que mon maître se présenta; elle l’invita avec un mouvement plein de câlinerie (la femme la plus laide est quelquefois aussi gracieuse qu’une chatte) à prendre place auprès d’elle sur le canapé. Cinqpoints s’empressa d’obéir; milady, en voyant entrer Cinqpoints, s’était contentée de lui adresser un salut bienveillant, mais sans quitter ses paperasses.
--Lady Griffin a reçu des lettres de ces vilaines gens qu’on appelle hommes d’affaires, dit Mathilde. Elle ne vous adressera pas la parole d’ici à une demi-heure au moins; venez donc vous asseoir auprès de moi, chevalier félon, et dites-moi pourquoi vous arrivez si tard.
--Très-volontiers, ma chère miss Griffin... Eh mais, en vérité, c’est presque un tête-à-tête que vous me proposez là!
Après avoir échangé une foule de balivernes de ce genre, on commença à causer d’une façon plus sérieuse.
--Savez-vous, dit miss Mathilde, que nous avons rencontré à l’ambassade un de vos meilleurs amis?
--Mon père, sans doute? Il est très-lié avec lord Bobtail. J’avais oublié de vous dire qu’il m’a fort agréablement surpris l’autre soir en tombant chez moi à l’improviste.
--Quel bon et charmant vieillard! Comme il vous aime!
--Étonnamment! fit mon maître en levant les yeux au ciel.
--Je vous rendrais trop fier si je vous répétais la moitié du bien qu’il m’a dit de vous.
On voit par là que lord Crabs n’avait pas jugé à propos de tenir le même langage à la mère et à la fille. Cinqpoints, rassuré par ce début, parut respirer plus librement.
--Mon cher père est bien bon; mais, aveugle et indulgent comme la plupart des parents, il serait le dernier à s’apercevoir de mes nombreux défauts.
--Il m’a dit que vous avez toujours été son favori et qu’il regrette que vous ne soyez pas l’aîné. «Je ne puis, a-t-il ajouté, lui laisser que la faible part d’un cadet; n’importe, il a de grands talents, un beau nom, et d’ailleurs il est indépendant.»
--Indépendant?... Oui, oui, je suis tout à fait indépendant de mon père.
--Cinquante mille francs de rente que vous a légués votre mère... Il n’a fait que répéter ce que vous nous aviez dit.
--Ni plus ni moins,--une modeste aisance qui suffit et au delà à un homme dont les goûts sont aussi tranquilles que les miens, répondit mon maître d’un ton modeste.
--A propos, s’écria milady, interrompant cette conversation qu’elle n’entendait qu’à moitié, puisque vous parlez d’argent, je vous somme d’accourir à mon aide. Venez ici, et faites-moi cette addition.
Cinqpoints ne se fit pas prier une seconde fois, je vous jure. Ses yeux petillèrent tandis qu’il franchissait la distance qui le séparait de la veuve et des parchemins.
--Tenez, reprit celle-ci, lorsqu’il se fut assis auprès d’elle, mon banquier m’écrit qu’il a reçu de son correspondant aux Indes une somme de 7,200 roupies au change 2 _shillings_ et 9 _pence_ par roupie, qu’il place à mon crédit. Traduisez-moi donc ces chiffres en monnaie française.
Cinqpoints fit le calcul.
--Cela représente 24,750 francs, dit-il.
--Merci, répliqua la veuve. Je m’en rapporte à vous; car je suis trop paresseuse aujourd’hui pour vérifier. Maintenant, il se présente une autre difficulté: à qui appartient cet argent, à moi ou à Mathilde? Aux termes du testament de ce pauvre sir Georges, il me semble qu’il revient à miss Griffin, mais je n’en suis pas sûre... Voyons, Mathilde, qu’en pensez-vous?
--Ces choses-là vous regardent; je m’en soucie peu, et vous donne raison d’avance, répondit miss Griffin, qui, en effet, n’était nullement intéressée: ou plutôt, ajouta-t-elle, en posant la main sur celle de Percy, vous allez décider pour moi.
--Mais, pour juger en connaissance de cause, il faudrait connaître le testament auquel lady Griffin fait allusion.
--Qu’à cela ne tienne; je l’ai là.
On eût dit que la chaise de Cinqpoints se dressait sous lui: il fut obligé de s’y cramponner des deux mains.
--Le voici, continua lady Griffin; ce n’est qu’une copie, comme vous voyez, faite par moi d’après le manuscrit de sir Georges. Les soldats n’aiment guère avoir recours aux hommes de loi, et l’original a été écrit en entier de la main du général à la veille d’une bataille.--Je vais vous lire ça... _Moi, Georges Griffin, etc., etc., etc..._ Vous savez comment ces choses-là débutent... _Étant sain de corps et d’esprit, etc., etc., etc. Je nomme et institue mes exécuteurs testamentaires mes amis Thomas Abraham Hicks, colonel au service de l’honorable Compagnie des Indes, et John Munro Mackirkincroft, de la maison Huffle, Mackirkincroft et Dobbs, de Calcutta. Je leur lègue en fidéicommis tous mes biens meubles et immeubles, qu’ils réaliseront le plus promptement que faire se pourra sans préjudice pour la succession. L’intérêt des sommes par eux réalisées sera partagé par parts égales entre ma femme, Leonora Emilia Griffin (née L. E. Kicksey), et Mathilde Griffin, ma seule et unique fille légitime. Le principal restera placé aux noms des dits fidéicommissaires T. A. Hicks et J. M. Mackirkincroft, jusqu’à la mort de ma femme, L. E. Griffin (née Kicksey), et, à son décès, sera mis à la disposition de ma dite fille, Mathilde Griffin, ou aux héritiers, exécuteurs testamentaires ou ayants droit de ma dite fille. Dans le cas où..._ Mais le reste ne signifie rien. Maintenant que vous voilà renseigné, monsieur Cinqpoints, tirez-moi d’embarras. A qui la somme en litige?
--La chose est claire comme le jour: l’argent doit être partagé entre vous et miss Griffin.
--Tant mieux! je croyais vraiment qu’il appartenait à Mathilde.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Un silence de quelques minutes succéda à cette lecture émouvante. Mon maître quitta le bureau devant lequel il avait pris place à côté de milady, se promena de long en large dans le salon, puis il se rapprocha du canapé sur lequel miss Griffin venait de se rasseoir.
--Je regrette presque, chère lady Griffin, dit-il alors, que vous m’ayez lu ce testament; car je crains que l’aveu que je vais faire ne paraisse dicté par un vil motif d’intérêt... Mais non! vous me connaissez trop bien, je l’espère, pour me supposer des sentiments indignes d’un gentilhomme... Miss Griffin, Mathilde! vos chers yeux me disent assez que je puis parler... Mais ai-je quelque chose à vous apprendre, mon adorée? Cet amour, que votre chère belle-mère est trop clairvoyante pour n’avoir pas deviné, je n’ai pas longtemps réussi à vous le cacher. Je ne feindrai pas non plus, ma charmante Mathilde, de n’avoir pas su lire dans votre tendre cœur et d’ignorer la préférence dont vous m’honorez. Parlez donc, ma douce bien-aimée; que vos lèvres chéries fassent, en présence de votre mère, cet aveu qui doit décider de mon sort... Mathilde, chère Mathilde, c’est de vous que dépend le bonheur ou le malheur de ma vie. Je vous offre ma main, voulez-vous l’accepter?
Mathilde frissonna comme une feuille agitée par le vent, pâlit, roula des yeux effarés, et se laissa tomber dans les bras de mon maître, en murmurant un OUI très-distinct.
Milady contempla d’un air stupéfait ce gracieux tableau vivant; mais bientôt la surprise fit place à une fureur concentrée. Elle grinça des dents, ses yeux flamboyèrent, sa poitrine se gonfla comme un ballon prêt à crever, et son visage devint aussi blanc que son mouchoir. Elle ressemblait comme deux gouttes d’eau à Mme Malibran, dans l’opéra de _Médée_, lorsque cette chanteuse dénaturée s’apprête à égorger ses petits. Lady Griffin n’égorgea personne; elle se contenta de sortir sans prononcer un mot, et faillit renverser l’auteur de ces Mémoires, qui, par hasard, se trouvait auprès de la porte, l’œil à la hauteur de la serrure. Je jugeai à propos de m’éloigner à mon tour, laissant mon maître auprès de son héritière bossue.
J’ai donné mot pour mot la déclaration de Cinqpoints; mais je possède dans mes cartons le brouillon d’un autre discours, sténographié par moi quelques jours auparavant, et qui, à une ou deux variantes près, est une répétition de ce petit speech. Par exemple, au lieu de: _Miss Griffin! Mathilde!_ on lit: _Lady Griffin! Léonore!_
On me demandera sans doute pourquoi milady ne s’empressa pas de dévoiler à sa belle-fille les turpitudes amoureuses de mon maître? La raison en est bien simple. Elle était trop femme pour ne pas savoir que Mathilde ne la croirait pas; peut-être aussi avait-elle d’autres motifs qui se révéleront d’eux-mêmes.
Cinqpoints, au lieu d’imiter l’âne philosophe, avait enfin choisi la botte de foin qui lui paraissait la plus avantageuse. Lady Griffin n’avait que l’usufruit d’une partie de la fortune; le principal devait revenir à Mathilde ou _à ses héritiers_. Il eût fallu être aussi borné que le quadrupède en question pour hésiter une minute de plus.
En dépit de son père, qui désormais ne paraissait plus à craindre; en dépit de ses dettes, lesquelles, à vrai dire, ne l’avaient jamais beaucoup embarrassé; en dépit de sa pauvreté, de sa paresse, de ses escroqueries, de sa vie débauchée, choses qui, en général, nuisent à un jeune homme qui a son chemin à faire, voilà donc mon maître devenu le fiancé d’une femme aussi riche que stupidement amoureuse.
VII
UNE ANGUILLE SOUS ROCHE
Cher lecteur, ai-je besoin de te prévenir qu’à dater de la déclaration enregistrée dans le chapitre précédent, les charmants petits billets en forme de tricorne tombèrent chez nous en grêle plus dense que jamais? Miss, qui depuis longtemps passait une notable partie de ses loisirs à nous adresser ces poulets triangulaires, n’eut bientôt plus d’autre occupation. Les lettres arrivaient à toute heure, du matin au soir; ce fut une véritable averse, et mon office fut rendu presque inhabitable par l’odeur de musc, d’ambre gris et de bergamote dont elles étaient imprégnées. Cinqpoints, qui ne lut que les deux ou trois premières, me les faisait remporter, étant trop bien élevé pour ne pas avoir horreur des parfums violents. Je ne citerai que trois de ces épîtres que j’ai conservées depuis plus de vingt ans comme curiosités littéraires... Pouah! je suis presque renversé par l’odeur qu’elles émettent encore au moment où je les copie...
«Lundi, 2 heures du matin.
»C’est l’heure mystérieuse et solennelle. Phœbé illumine vaguement ma chambre, et ses pâles rayons argentent l’oreiller où je cherche en vain le sommeil. Phœbé, lampe poétique des amants! c’est à l’aide de ta douce clarté que j’écris ces lignes à mon brave, à mon beau Percy, au lord de mon amour, comme dit le divin Shakspeare! Quand donc la nuit tyrannique n’aura-t-elle plus le droit de nous séparer? Minuit! Une heure! Deux heures!... Trois fois la voix de l’horloge a parlé sans que j’aie cessé de penser à l’époux de mon choix... Mon Percy bien aimé, pardonnez cet aveu... j’ai déposé un baiser au bas de cette page: vos lèvres s’y poseront-elles à leur tour et presseront-elles la place où vous lirez le nom de votre
»MATHILDE?»