Les mémoires d'un valet de pied
Part 4
Après souper (je leur avais servi du champagne et des grillades), les enjeux furent plus élevés. On paria vingt-cinq francs la fiche et cent vingt-cinq francs la partie. Je songeai aux compliments que mon maître et Blewitt avaient échangés le matin, et je crus que l’heure de Dakins venait de sonner. Eh bien, pas du tout. Il continua à gagner; Blewitt pariait pour lui, l’aidait de ses conseils et jouait de son mieux. A la fin de la soirée, qui n’arriva que vers cinq heures du matin, je rentrai dans le salon; Cinqpoints examinait une carte sur laquelle il avait inscrit le nombre de parties et de points perdus.
--Je n’ai pas été en veine ce soir, disait-il... Blewitt, je vous dois... voyons un peu... mille vingt-cinq francs, je crois?
--Mille vingt-cinq, ni plus ni moins, répondit Blewitt.
--Je vais vous donner un mandat sur mon banquier, continua mon honorable maître.
--Allons donc! rien ne presse, mon cher monsieur.
--Si, les dettes de jeu se payent sur l’heure, répliqua Cinqpoints, qui prit un carnet de banque et remplit un mandat qu’il remit à son collègue. Maintenant je vais régler avec vous, mon cher monsieur Dakins. Si vous aviez su profiter de votre veine, vous m’auriez gagné une somme assez ronde... Voyons, c’est très-facile à calculer... Treize fiches à vingt-cinq francs, cela fait trois cent vingt-cinq francs.
Cinqpoints tira treize souverains de sa bourse et les jeta sur la table, où ils produisirent en tombant cette musique si agréable à l’oreille du joueur qui gagne. La joie brillait dans les yeux de Dakins, sa main tremblait en ramassant l’or; non qu’il fût avare, mais la fièvre du jeu commençait déjà à s’emparer de lui.
--Permettez-moi de dire que j’ai rarement rencontré un joueur de votre force, bien que je me pique d’avoir une certaine expérience, ajouta mon maître.
--Vous me flattez, mon cher monsieur Cinqpoints.
Je crois bien qu’on le flattait. C’est justement ce qu’on voulait.
--Ah çà, Dakins, poursuivit Cinqpoints, il me faut une revanche; à vous deux vous m’avez ruiné, complétement ruiné!
--Eh bien, répondit Dakins, aussi fier que s’il eût gagné un million, fixons le jour... Demain soir, si vous voulez?... Vous me ferez le plaisir de dîner avec moi, bien entendu... Cela vous convient-il?
Blewitt accepta de suite. Mon maître se fit un peu prier.
--Soit. Demain, chez vous, dit-il enfin. Mais, mon cher Dakins, pas trop de vin, je vous en prie. Le vin ne me vaut rien, surtout quand je dois jouer à l’écarté _avec vous_.
L’infortuné pigeon se retira plus heureux qu’un roi.
--Tiens, John, voilà pour toi, dit-il en me jetant une des pièces d’or qu’il venait de gagner.
Pauvre diable! je voyais déjà comment cela devait finir.
Le plus drôle de l’histoire, c’est que mon maître avait emprunté à Blewitt l’argent qui devait servir d’appât. A la suite de l’entrevue dont j’ai rendu compte, j’avais accompagné ce dernier jusque chez lui, et il m’avait remis cinq cents francs en or pour son collègue.
La fin de l’aventure est facile à prévoir. Si Dakins avait eu un peu plus de bon sens, il aurait perdu sa fortune en six semaines ou deux mois; mais il était si naïf qu’il ne fallut que quelques jours pour le ruiner.
Le lendemain jeudi (mon maître n’avait fait la connaissance de Dakins que le mardi), le jeune étudiant nous donna donc à dîner. On se mit à table à sept heures; à onze heures on commença à jouer. Je devinai que cette fois la partie allait devenir sérieuse, car on nous envoya coucher dès que nous eûmes servi le souper. Vendredi matin, je descendis à l’heure habituelle. Cinqpoints n’était pas rentré. Vers midi, il vint faire un peu de toilette et retourna chez Dakins, après avoir commandé des grillades et de l’eau de Seltz.
On servit le dîner à sept heures; mais personne ne paraissait avoir le moindre appétit, car la plupart des plats nous revinrent intacts. Cependant les convives demandèrent encore du vin; ils avaient vidé près de deux douzaines de bouteilles depuis la veille.
Vers onze heures du soir, mon maître rentra chez lui. Il trébuchait, il chantait, il riait; je crois même qu’il essaya de danser. En un mot, il paraissait ivre. Il finit par se jeter tout habillé sur son lit, après m’avoir lancé une poignée de menue monnaie. Je lui ôtai ses bottes et ses vêtements, puis je l’abandonnai à ses réflexions.
Dès que je l’eus mis à son aise, je fis ce que doit faire tout bon domestique; je vidai ses poches et j’examinai les papiers qu’elles renfermaient. C’est là une précaution que je ne saurais trop recommander à mes confrères... dans l’intérêt de leurs maîtres, cela va sans dire.
Je découvris, entre autres choses, le document que voici:
I. O. U. _Quatre mille sept cents livres sterling._ Thomas Dakins. Vendredi, 13 janvier.
Cela voulait dire: «_Je vous dois cent dix-sept mille cinq cents francs._»
Ce chiffon sans prétention était aussi valable qu’un billet de banque, car Blewitt avait eu soin de prévenir Dakins que Cinqpoints, fort chatouilleux sur le point d’honneur, avait tué en duel deux joueurs assez malhonnêtes pour refuser de payer une dette de jeu.
Je trouvai un autre papier du même genre signé Richard Blewitt, pour une somme de dix mille francs; mais je savais que celui-là ne signifiait rien.
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Le lendemain matin, l’Honorable Percy Cinqpoints se trouva debout dès neuf heures, aussi sobre qu’un juge. Il s’habilla et se rendit chez Dakins. Environ une heure après, il demanda son cabriolet, dans lequel il monta avec sa dupe.
Pauvre Dakins! Les yeux rouges, la poitrine gonflée de sanglots comprimés, il se laissa tomber à côté de mon maître sans prononcer une parole, avec ce frisson fiévreux que donne une nuit d’insomnie et de remords.
Sa fortune consistait en rentes sur l’État. Ce jour-là, il vendit tout, à l’exception d’un capital d’une dizaine de mille francs.
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Vers deux heures, Cinqpoints était de retour. Son ami Blewitt se présenta pour la troisième fois.
--Votre maître est rentré? demanda-t-il.
Je répondis affirmativement.
J’annonçai sa visite; puis, dès que j’eus refermé la porte du salon, je regardai par le trou de la serrure, et j’ouvris l’oreille.
--Eh bien, dit Blewitt, nous avons fait un assez joli coup de filet, mon cher Cinqpoints... Il paraît que vous avez déjà réglé avec Dakins?
--En effet, monsieur.
--Cent dix-sept mille cinq cents francs, je crois?
--Mais oui... A peu près.
--Cela fait, pour ma part... voyons un peu... oui, cela fait cinquante trois mille sept cent cinquante francs, que vous avez à me remettre, mon cher.
--Vraiment, monsieur Blewitt, je ne vous comprends pas du tout.
--_Vous ne me comprenez pas!_ s’écria l’autre d’un ton de voix impossible à décrire. N’est-il pas convenu que nous devons partager les bénéfices? Ne vous ai-je pas prêté de quoi payer vos pertes des deux premières soirées? Ne m’avez-vous pas donné votre parole d’honneur que vous me remettriez la moitié de ce que je vous aiderais à gagner?
--Tout cela est parfaitement exact.
--Alors, que diable avez-vous à objecter à ma réclamation?
--Rien... si ce n’est que je n’ai jamais eu la moindre intention de tenir ma promesse... Ah çà, vous êtes-vous vraiment imaginé que j’allais travailler pour vous? Avez-vous été assez idiot pour vous figurer que j’avais donné à dîner à ce nigaud, afin de mettre de l’argent dans votre poche?... Ce serait trop drôle, et j’ai meilleure opinion de vous... Allons, monsieur, cessons cette plaisanterie. Vous savez où est la porte... Mais attendez un instant. Je serai généreux; je vous donnerai dix mille francs pour la part que vous réclamez dans cette affaire... Tenez, voici votre propre billet pour cette somme; je vous le rends, à condition que vous oublierez avoir jamais connu l’Honorable Percy Cinqpoints.
Blewitt gronda, cria, gémit, pria, menaça, frappa du pied. Tantôt il jurait et grinçait des dents; tantôt il suppliait son cher M. Cinqpoints d’avoir pitié de lui. Finalement, il se mit à pleurnicher comme un enfant.
Mon maître, impatienté, ouvrit la porte du salon, où je manquai de tomber la tête la première.
--Reconduisez monsieur, me dit Cinqpoints en regardant Blewitt dans le blanc des yeux.
Ce dernier quitta le canapé sur lequel il s’était jeté avec un geste de désespoir, et sortit, faisant une mine aussi piteuse qu’un chien qu’on menace du fouet. Quelques années plus tard, il eut l’imprudence de commettre un faux, et fut transporté à Botany-Bay.
Quant à Dakins, Dieu sait ce qu’il est devenu; moi, je l’ignore.
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--John, dit mon maître, lorsque j’eus reconduit le visiteur, John, je vais à Paris. Vous pouvez m’accompagner si cela vous convient.
II
IMPRESSIONS DE VOYAGE
Bien que Cinqpoints ne fût rien moins que modeste, il ne se vanta pas de son bonheur au jeu, et ne parla à personne de la somme qu’il avait gagnée au jeune Dakins. Il oublia même de prévenir ses fournisseurs de son projet de voyage. Au contraire, je reçus l’ordre de coller sur la porte une bande de papier où mon maître avait écrit: «_Je serai de retour à sept heures et demie._» Lorsque la blanchisseuse présenta sa petite note, on lui dit de repasser. Cette note ne s’élevait pas à une somme formidable; mais c’est étonnant comme certaines gens deviennent économes, quand ils ont en poche quelques milliers de francs.
A sept heures, Cinqpoints et moi, nous roulions sur la route de Douvres, lui dans l’intérieur, moi à l’extérieur de la malle-poste. J’étais enchanté de voyager, car dès l’âge de raison j’avais toujours désiré courir le monde. Cependant, je dois avouer que mes premières impressions ne furent pas des plus agréables, attendu que j’avais pour voisins un Italien, dont je ne comprenais pas l’affreux baragouin, et son singe dont le langage, par compensation, était beaucoup trop explicite: il me montrait les dents et menaçait, à chaque cahot de la voiture, de m’égratigner le visage.
Enfin, nous arrivâmes sains et saufs à Douvres, où nous descendîmes au _Ship Hotel_. J’avais toujours ouï dire que l’on pouvait vivre à beaucoup meilleur marché en province que dans la capitale; mais c’est là un préjugé, et mon maître l’apprit à ses dépens. A Douvres, tout est si cher que les pauvres aubergistes sont obligés de faire payer une simple côtelette trois francs, un verre d’ale vingt-cinq sous, et quelques gorgées de vin chaud deux francs cinquante centimes. Rien que pour allumer une bougie, il vous en coûte presque aussi cher que pour brûler la livre entière à Londres. Du reste, Cinqpoints paya sans faire la moindre observation. Dès qu’il s’agissait de ses besoins personnels, il ne regardait jamais à la dépense: c’est une justice à lui rendre, et comme je n’ai pas cherché à pallier ses défauts, je ne dois pas non plus taire ses qualités.
Nous ne passâmes qu’une demi-journée dans cette localité dispendieuse. Le lendemain nous nous embarquâmes pour Boulogne-sur-mer.
En analysant le nom de cette dernière ville, je m’étais naturellement figuré qu’elle était en effet située _sur la mer_. Je vous laisse à deviner quel fut mon désappointement, lorsqu’à mon arrivée je reconnus qu’elle se trouve non sur la mer, mais _sur la côte_. C’est ainsi qu’on est trompé par les géographes!
Mais n’anticipons pas, nous ne sommes pas encore arrivés... Quelle rude épreuve qu’une pareille traversée!... Combien je regrettai d’avoir abandonné la terre ferme pour confier ma précieuse existence au caprice des flots inconstants!... Compatissant lecteur, as-tu jamais traversé la Manche?... «_O mer, vaste mer, je veux m’endormir sur ton sein d’azur, mollement bercé par la vague qui caresse les flancs de mon léger navire_...» Cela est très-joli en romance, mais la réalité est beaucoup moins agréable. D’ailleurs les vagues ne sont pas bleues, elles ressemblent plutôt à de l’encre, ou à du _porter_ écumeux, fraîchement tiré; et, loin de vous bercer mollement, elles vous secouent d’une façon toute particulière.
Cependant je n’éprouvai d’abord aucune sensation désagréable. Au contraire, j’étais fier de me sentir à flot pour la première fois de ma vie. Lorsque les voiles se gonflèrent et que notre barque commença à fendre l’onde amère; lorsque je contemplai le pavillon de l’Angleterre se déployant au haut du mât, le commis aux vivres préparant ses cuvettes, et le capitaine arpentant le pont d’un pas assuré; lorsque enfin je vis disparaître dans le lointain les côtes blanches de ma terre natale et les voitures de l’établissement des bains--alors je me sentis grandir.
--John, me dis-je, te voilà devenu un homme. Ta majorité précoce date du moment où tu as mis le pied sur ce navire. Sois sage, sois prudent. Dis un long adieu aux folies de ta jeunesse. Tu n’es plus un enfant; rejette tes billes et ta toupie... rejette...
Ici mon discours fut soudain interrompu par une sensation singulière, puis pénible, qui finit par me maîtriser complétement. La délicatesse me défend d’entrer dans de plus amples détails. Je dirai seulement que je fus bien, bien malade. Pendant quelques heures, je restai étendu sur le pont, dans un état de prostration impossible à décrire, souffrant le martyre, insensible à la pluie qui m’inondait le visage et aux plaisanteries des marins qui me marchaient sur le corps. Je crois que j’aurais béni celui d’entre eux qui aurait mis fin à mes souffrances en me jetant à la mer. Cela dura quatre mortelles heures, qui me parurent autant d’années.
Pendant que je subissais ainsi mon purgatoire, un des hommes du bord s’approcha de l’endroit où nous autres domestiques nous étions entassés.
--Eh! John! cria-t-il.
--Qu’est-ce qu’il y a? répliquai-je d’une voix affaiblie.
--On vous demande.
--Laissez-moi tranquille.
--Votre maître est malade; il a besoin de vous.
--Qu’il aille au diable! répondis-je en me retournant de l’autre côté et en poussant un gémissement.
Je n’aurais pas bougé pour vingt mille maîtres.
Depuis lors, j’ai sillonné plus d’une fois la vaste profondeur des mers; mais jamais je n’ai fait une aussi horrible traversée qu’en l’an de grâce 18... Les paquebots à vapeur étaient rares à cette époque, et nous avions dû prendre passage à bord d’un petit bâtiment à voiles. Enfin, au moment où je me croyais aux portes de la mort, on m’annonça que nous touchions au terme de notre voyage. Avec quelle allégresse j’aperçus les lumières qui brillaient sur la côte dont nous approchions! Avec quelle joie je sentis diminuer l’odieux roulis qui causait dans mon intérieur un si atroce remue-ménage! Il me semblait que j’entrais dans le paradis. Cinqpoints, j’en suis sûr, ne fut pas moins heureux que moi de pouvoir débarquer; car il était plus jaune qu’un coing. A peine le capitaine eut-il fait amarrer notre navire à la jetée hospitalière, que nous fûmes abordés par une escouade de gendarmes qui nous demandèrent nos passe-ports, et par une nuée de douaniers qui inspectèrent notre bagage. Puis, le pont fut envahi par une armée de garçons d’hôtel qui se disputèrent les infortunés passagers, trop faibles pour se défendre.
--Par ici! criait l’un.
--Hôtel des Bains! beuglait un autre.
--_Meurice’s Hotel, sir!_
--Hôtel d’Angleterre!
--Venez avec moi; les autres hôtels sont de vraies baraques!
La confusion des langues qui empêcha nos ancêtres de terminer la fameuse tour de Babel, n’était rien auprès de ce vacarme assourdissant.
La première chose qui me frappa, lorsque je mis le pied sur le sol gaulois, fut un grand gaillard, orné de boucles d’oreilles, qui faillit me renverser et qui s’empara du sac de nuit de mon maître. Enfin, nous sortîmes sains et saufs de la bagarre, et nous finîmes par arriver à l’hôtel que Cinqpoints avait choisi, ou qu’on avait choisi pour lui.
Je me dispenserai de décrire la ville de Boulogne, qui, durant les vingt années qui se sont écoulées depuis ma première visite, a reçu dans son sein au moins deux millions d’Anglais, sans compter de nombreux oiseaux de passage appartenant à divers autres pays.
On m’avait affirmé, quelques heures avant mon départ de Londres, que les Français portaient tous des sabots[6] et qu’ils se nourrissaient principalement de grenouilles. Ce sont là deux insignes faussetés auxquelles je prie mes trop crédules compatriotes de ne plus ajouter foi.
[6] Le préjugé auquel l’auteur de ces mémoires fait allusion date d’assez loin. Voici ce que l’abbé Leblanc écrivait à ce sujet il y a plus d’un siècle: «Dans le cabinet d’Histoire naturelle d’Oxford, on montre parmi les curiosités une paire de sabots, que l’on appelle _souliers des François_, comme la chaussure commune de notre nation.» (_Lettres d’un Français_, t. III, page 66.)
(_Note du traducteur._)
Durant mon séjour en France, j’ai vu fort peu de sabots. Les pêcheurs de Boulogne (qui, avec les visiteurs anglais, m’ont paru former la population de cette ville) portent de grandes bottes qui leur montent jusqu’aux genoux; les Boulonnaises, par compensation, vont presque toujours nu-pieds et même nu-jambes, puisque les petits jupons rouges qu’elles affectionnent laissent voir leurs mollets. Cette mode m’a semblé assez jolie, mais je doute qu’elle prenne jamais dans les grandes villes, où le gouvernement des choses de la toilette appartient presque toujours à quelques laiderons qui s’habillent de façon à dissimuler leurs propres difformités et à défigurer leurs rivales.
Quant aux grenouilles, j’affirme que je n’ai jamais vu un Français en avaler une seule. Cependant j’ai appris que ce comestible se trouve inscrit sur la carte des grands restaurants parisiens, et que les gastronomes anglais qui patronnent les dîners à quarante sous ne manquent jamais de s’en faire servir. En revanche, nos voisins ont un faible très-prononcé pour les escargots, autre nourriture nauséabonde dont on ne m’avait pas parlé. Ce n’est pas que durant mon séjour en France j’aie vu apprêter ce plat. Mon assertion est basée sur la recette ci-dessous, que j’ai copiée dans un livre appartenant au chef de l’hôtel Mirabeau:
RECETTE POUR FAIRE DES ESCARGOTS SIMULÉS
«Lorsqu’il est impossible de se procurer des escargots, on peut au moins tromper notre sensualité par un heureux simulacre. On fait une excellente farce, soit de gibier, soit de poisson, avec filets d’anchois, muscade, poudre d’épices fines, fines herbes et liaison de jaunes d’œufs. On prend des coquilles d’escargots, on remplit chacune d’elles avec la farce, et on les sert brûlantes. C’est une de ces tromperies innocentes que la cuisine pratique quelquefois, sur lesquelles un vrai gourmand ne prend jamais le change, mais dont il feint volontiers d’être la dupe pour flatter l’amour-propre de son amphitryon.»
Il est clair qu’il faut beaucoup aimer ces vilaines bêtes pour faire semblant d’en manger lorsqu’on ne peut plus s’en procurer. Mais trêve à cette digression gastronomique: il s’agit de la bonne ville de Boulogne et non de colimaçons.
Mon maître avait choisi le meilleur appartement de l’hôtel le plus fashionable de la ville. Quand il eût été le Grand Mogol en personne, il n’aurait guère pu faire plus d’embarras. Rien n’était trop cher, ni assez beau, ni assez bon pour l’Honorable Percy Cinqpoints, lequel avait quitté Londres sans payer sa blanchisseuse. Lui qui venait de voyager jusqu’à Douvres dans une voiture publique, il semblait croire qu’il ne fallait rien moins qu’un équipage à six chevaux pour traîner un gentilhomme de son importance. Le champagne coulait à pleins bords ainsi que les autres vins du pays, et toutes les délicatesses de la cuisine boulonnaise suffisaient à peine pour contenter notre palais délicat. Nous passâmes une quinzaine dans ce charmant séjour, nous livrant aux seuls plaisirs que comportât notre nouvelle position. Ma place était devenue une véritable sinécure. Le matin, avant déjeuner, nous allions nous promener sur la jetée, mon maître devant, dans une vareuse élégante, moi derrière, dans une superbe livrée, tous deux armés de longs télescopes à l’aide desquels nous examinions les vaisseaux qui paraissaient à l’horizon, les cailloux arrondis qui roulaient sur la plage, les baigneuses, le ciel, les mouettes, les algues vertes ou les poissardes aux jambes nues. Ce qui m’amusait le plus pour ma part, c’était d’observer les vagues qui, fatiguées de la mer, jouaient à saute-mouton et grimpaient sur le dos les unes des autres afin de venir se reposer sur la terre ferme.
Après une heure ou deux de cette récréation, nous rentrions déjeuner. Notre repas terminé, Cinqpoints faisait un bout de toilette, et nous voilà repartis avec nos télescopes pour recommencer notre inspection. Cela durait jusqu’à l’heure du dîner; le dîner durait jusqu’à l’heure du coucher. Le lendemain nous répétions le même exercice. Boulogne renferme dix mille Anglais qui ont inventé cette manière de passer le temps et qui en usent d’un bout de l’année à l’autre.
Nous aurions pu varier un peu nos plaisirs en acceptant diverses invitations qu’on s’empressa d’adresser à l’Honorable Percy Cinqpoints; mais nous nous estimions un peu trop pour danser des quadrilles avec des jeunes _misses_, charmantes, je le veux bien, mais n’ayant pas un _penny_ de dot. Encore moins pouvions-nous songer à écouter les cancans de mesdames leurs mères, tout en faisant un misérable whist à dix sous la fiche. Non, non; mon maître s’appréciait à sa juste valeur. Lorsque, par hasard, il daignait s’asseoir à la table d’hôte, il trouvait tout détestable, injuriait les garçons, renvoyait les meilleurs vins après en avoir goûté un verre, s’étonnant qu’on osât lui servir une pareille piquette. Après dîner, il accaparait la meilleure place devant la cheminée, parlait négligemment de sa voiture, de ses chevaux, de ses gens, de sa famille. Son lorgnon incrusté dans l’œil gauche, il dévisageait ses voisins et ses voisines avec une impertinence de si bon ton qu’elle n’eût pas manqué de le faire souffleter s’il se fût trouvé dans une réunion de charretiers. Heureusement pour lui, l’hôtel n’était fréquenté que par des gens façonnés aux manières aristocratiques. Cinqpoints agissait fort sagement, car il savait que le seul moyen de mériter le respect de ses compatriotes, c’est de se montrer dédaigneux et insolent. Nous autres insulaires, nous sommes ainsi faits: nous nous boxerons avec un portefaix qui nous aura regardés de travers, mais nous aimons à être insultés par un noble; cela prouve qu’il existe entre ce dernier et nous un certain degré d’intimité. Mieux vaut recevoir un coup de pied d’un lord que de n’être pas salué par lui.
Selon la coutume des valets de bonne maison, j’imitai de mon mieux les façons d’agir de mon maître; aussi fûmes-nous mieux servis et plus estimés que des gens dont nous n’étions pas dignes de cirer les bottes.
Cinqpoints avait sans doute ses raisons pour végéter quinze grands jours à Boulogne. Peut-être voulait-il s’habituer un peu à son rôle d’homme riche et rangé; peut-être désirait-il seulement qu’on parlât de lui et que le bruit de ses richesses le précédât à Paris. Quoi qu’il en soit, il avait commencé par acheter un coupé et retenir un courrier; puis il avait remis une cinquantaine de mille francs au premier banquier de la ville en échange d’une traite sur une maison de Paris, en ayant soin de laisser entrevoir que son portefeuille était encore très-bien garni. Les commis dudit banquier avaient annoncé la grande nouvelle, et, le jour même du dépôt, toutes les vieilles douairières anglo-boulonnaises avaient consulté l’armorial de l’empire britannique et connaissaient par cœur la généalogie des comtes de Crabs et les propriétés de la famille Cinqpoints, lesquelles (ainsi que ne l’annonçait pas l’armorial) se trouvaient hypothéquées bien au delà de leur valeur. Si Satan lui-même était un lord, je crois vraiment qu’il rencontrerait bien des mères vertueuses prêtes à lui accorder la main de leur fille.