Les mémoires d'un valet de pied

Part 5

Chapter 53,430 wordsPublic domain

J’ai dit que Cinqpoints avait quitté Londres sans songer à prévenir ses créanciers; mais il était trop bon fils pour ne pas s’empresser d’avertir son père de son voyage, et du séjour qu’il comptait faire en France. Aussitôt qu’il fut installé à l’Hôtel des Bains, il écrivit à lord Crabs une lettre très-édifiante, dont j’ai gardé copie. La voici mot pour mot:

«Boulogne-sur-mer, 24 janvier 18...

»Mon bien-aimé père,

»Plus j’étudie l’histoire de notre droit, plus je cherche à remonter aux principes fondamentaux de notre jurisprudence si compliquée, et plus je m’aperçois combien il est difficile (pour ne pas dire impossible) de voir clair dans ce chaos, sans une connaissance préalable de la langue française. Je me suis donc décidé à combler une lacune regrettable de mon éducation, tout en profitant d’un repos auquel me condamne d’ailleurs ma santé, détériorée par un travail trop assidu et une vie trop sédentaire. Si la pension que vous voulez bien me faire, jointe aux modestes émoluments de ma profession, me le permet, je compte me rendre à Paris et y étudier pendant quelques mois la langue du pays.

»Seriez-vous assez bon pour me faire parvenir une lettre de recommandation pour notre ambassadeur, lord Bobtail? Le nom que je porte et l’amitié qui vous lie à ce digne représentant de notre souverain suffiraient, je le sais, pour m’assurer une aimable réception; mais une lettre pressante de vous rendra cette réception cordiale.

»Permettez-moi de profiter de cette occasion pour vous rappeler que le dernier semestre de ma pension est échu depuis bien des années. Je ne suis pas un dépensier, mon cher père. Malheureusement, je n’ai pas non plus le bonheur de ressembler au caméléon qui, à ce que prétendent certains naturalistes, a trouvé le moyen de vivre de l’air du temps. Un simple billet de mille francs, ajouté à mes légères économies, ne contribuerait pas peu à l’agrément de mon voyage.

»Embrassez pour moi mes chers frères et mes bonnes sœurs... Hélas! pourquoi mon sort est-il celui d’un cadet de famille! Que ne puis-je, échappant à la dure nécessité d’un travail ingrat, m’abandonner aux tranquilles joies de la famille, au milieu des compagnons de mes premiers jours, sous ce cher toit paternel, sous ces frais ombrages qui ont protégé mon enfance! Mais à quoi bon faire des vœux? La fortune jalouse ne leur prête pas plus d’attention qu’un ministre n’en accorde aux pétitions qu’on lui adresse... Adieu, mon bien-aimé et honoré père; que le Seigneur vous ait dans sa sainte garde, vous et les êtres chéris vers lesquels le souvenir du temps passé me ramène si souvent.

»Votre affectionné,

»PERCY.»

«Au très-Hon., le comte de Crabs,

»Etc., etc., etc.

»Au château de Sizes, Buckinghamshire.»

Lord Crabs répondit, courrier par courrier, à cette affectueuse épître:

«Mon cher Percy,

»Votre lettre du 24 me parvient à l’instant. Vous trouverez ci-jointe la recommandation que vous me demandez pour lord Bobtail. C’est un excellent homme, et qui a un des meilleurs cuisiniers de l’Europe. Cultivez-le.

»La vivacité de l’affection que vous nous témoignez nous a d’autant plus charmés qu’il y a au moins sept ans qu’aucun de nous n’a été assez heureux pour recevoir de vos nouvelles. Nous craignions presque d’avoir été oubliés; mais votre lettre nous rassure. Ah! mon cher enfant, heureux celui qui, comme vous, reste jeune d’impressions lorsque sa tête commence à mûrir! Où trouver aujourd’hui cette affection durable qui résiste au temps et à l’absence et sait conserver intactes les tendresses du premier âge, pareille à ces arbres des forêts indiennes dont les branches, retombant en courbes gracieuses, vont reprendre racine dans le sol où elles sont nées? Hélas! le monde transforme trop souvent en égoïstes les êtres aimés qu’on lui confie! Il est rare d’y rencontrer des hommes qui aient gardé avec autant de piété que vous la religion du toit paternel. Soyez sûr d’une chose, mon cher Percy: au milieu des vicissitudes et des agitations de cette vie, il est bon de se retremper dans le souvenir des joies innocentes et pures de son enfance. Cela console et rend meilleur. Si votre mère n’eût pas été trop tôt arrachée[7] à notre tendresse, elle eût été heureuse, bien heureuse, de vous voir dans de tels sentiments.

[7] Dans l’autographe, on lit, au-dessous du mot _arrachée_, celui d’_enlevée_, qui a subi une rature. Cette dernière expression était pourtant plus juste que l’autre, feu lady Crabs ayant en effet été enlevée, à l’âge de trente-deux ans, par un officier des gardes.

»Je déplore vivement la nécessité où je me trouve de retarder encore le payement de votre pension. En consultant mes livres, je vois qu’il vous est dû neuf ou dix semestres. Je ne l’oublierai pas. Comptez! mon cher garçon, que vous recevrez la somme qui vous revient dès que l’état de mes finances me permettra d’en disposer en votre faveur.

»A propos d’argent, je vous remets, sous ce pli, deux extraits d’un journal qui me parvient à l’instant. Je crois qu’ils vous intéresseront. J’ai aussi reçu d’un M. Richard Blewitt une lettre assez étrange relativement à une affaire de jeu. Je présume que c’est à cela que fait allusion le journal en question. Ce monsieur me dit que vous avez gagné plus de cent mille francs à un jeune homme nommé Dakins; que celui-ci vous a payé; que lui, Blewitt, devait partager cette somme avec vous, mais que vous êtes parti sans faire droit à ses justes réclamations. Comment pouvez-vous, mon cher fils, vous quereller avec des gens de cette espèce? J’ai beaucoup joué, dans mon temps, mais personne ne peut m’accuser d’avoir commis une action déloyale. Quand on ne veut pas payer un Blewitt, on le provoque en duel et on le tue. Souvenez-vous toujours, mon cher enfant, qu’il ne faut jamais être malhonnête _avec un fripon_.

»Puisque dame fortune vous sourit, pourriez-vous me prêter dix mille francs? Sur mon âme et conscience, je vous les rendrai!... D’ailleurs, je vous ferai un billet.

»Vos frères et vos sœurs vous font mille tendresses, et je n’ai pas besoin d’ajouter que ma bénédiction vous est toujours acquise.

»CRABS.»

Ces deux lettres, débordant de tendresse, m’ont paru trop jolies pour ne pas être conservées dans leur intégrité. On voudra bien remarquer que ni le père ni le fils n’y parlent de leur cœur, ainsi que n’eût pas manqué de le faire un romancier de profession... Quant à l’emprunt, ai-je besoin de dire qu’il n’entrait nullement dans les idées de Cinqpoints de prêter un sou à qui que ce fût? Il n’avait pas vu l’auteur de ses jours depuis huit ou neuf ans, et il tenait fort peu à le revoir. Son père ne lui inspirait pas une affection des plus vives, et, dans tous les cas, il existait de par le monde quelqu’un qu’il aimait mille fois mieux,--c’est-à-dire le _fils de son père_. Plutôt que de priver cet excellent jeune homme d’un seul penny, il eût vu rouer de coups tous les parents mâles ou femelles de la chrétienté, et envoyé à l’hôpital les chères sœurs qu’abritait le toit paternel.

Les extraits dont parlait lord Crabs prouvaient que les succès aléatoires de Cinqpoints avaient eu plus de retentissement que celui-ci n’eût jugé à propos de leur en donner. De quoi diable se mêle la presse, qui ne trouve pas un mot à dire lorsque de gros et honorables banquiers se cotisent pour voler le public en lançant quelque affaire véreuse? Mais non; elle laisse ces derniers digérer en paix, tandis qu’elle attaque un faible fils de famille par de traîtreux entre-filets!

Le premier article disait:

«Il paraît que _l’Honorable P. C-qp-ts_ a encore réussi à mettre à profit ses petits talents de société. Vendredi dernier, 13 janvier, il a gagné cinq mille livres sterling à un _très-jeune_ homme, _Th-m-s D-k-s_, Esq., et perdu deux mille cinq cents livres contre _R. B-w-t_, Esq. Le jeune _D-k-s_ a loyalement payé la somme qu’il avait perdue; mais nous ne sachons pas qu’avant son départ précipité pour la France, _l’Honorable P. C-qp-ts_ ait songé à s’acquiter envers M. _B-w-t_.»

Le second article, inséré sous la rubrique _Réponses à nos correspondants_, promettait d’en dire davantage:

«Un _joueur loyal_ nous demande si nous connaissons les procédés au moyen desquels le trop célèbre C-qp-ts est parvenu à corriger les caprices de la fortune. OUI, nous les connaissons; nous nous proposons même de les dévoiler très-prochainement.»

On ne dévoila rien du tout. Au contraire, cette même feuille, qui venait d’attaquer mon maître, n’hésita pas à reconnaître qu’on l’avait trompée, et fit amende honorable. Le prochain numéro nous apporta le baume suivant:

«La semaine dernière, il s’est glissé dans les colonnes de ce journal quelques lignes qui sont de nature à porter atteinte à l’honneur d’un gentilhomme irréprochable, fils de l’exemplaire comte de C-bs. Nous déplorons vivement qu’en l’absence de notre rédacteur en chef, on ait inséré sans examen un pareil tissu de calomnies. Nous offrons à l’Hon. P. C-qp-ts la seule réparation en notre pouvoir: une pleine et entière rétractation. Nous la lui offrons d’autant plus volontiers qu’il n’aurait jamais songé à la demander, sa réputation lui permettant de dédaigner une imputation aussi odieuse que ridicule. Nous savons aujourd’hui quel est le _misérable_ qui cherche à jeter de la boue sur un nom sans tache, et nous regrettons que la prose d’un _escroc de bas étage_ ait jamais sali les pages de notre journal. Nous venons d’acheter une excellente cravache: avis à M. B-w-t, qui est prié de vouloir bien passer à notre bureau.»

Mon maître fut si satisfait de la loyauté de cette rétractation volontaire, qu’il s’empressa d’envoyer au rédacteur en chef un billet de cinq cents francs avec ses compliments. Il avait déjà fait parvenir une pareille somme à la même adresse _avant_ d’avoir lu l’article réparateur. Je n’ai jamais pu deviner pourquoi.

Cinqpoints, ainsi que je l’ai dit, avait engagé un courrier et acheté un coupé; la petite affaire du journal terminée, nous quittâmes Boulogne dans le plus bel équipage du monde. Il fallait nous voir dans notre tenue de voyageur millionnaire! Notre postillon avait un beau chapeau verni, d’où sortait une queue longue de deux pieds, une jaquette taillée dans une peau de vache, et des bottes... Ah! quelles bottes! Je n’ai jamais rien vu de pareil. Un évêque eût pu prêcher à l’aise dans l’une, et une famille raisonnable se loger dans l’autre. Moi et Schwigschnapps, le courrier, nous occupions le siége de derrière, tandis que notre maître se pavanait à l’intérieur, enveloppé dans un manteau de fourrure et fier comme un pacha. Enfin, nous voilà partis, saluant avec une gracieuse aisance la foule rassemblée dans la cour de l’hôtel.

Adieu donc, ami lecteur, ou plutôt, au revoir. Nous nous retrouverons à Paris, où mon maître ne tarda pas à lier connaissance avec deux dames dont il sera question dans le chapitre suivant.

III

LAQUELLE DES DEUX?

Le lieutenant général sir Georges Griffin, chevalier de l’ordre du Bain, etc., etc., avait environ soixante-quinze ans lorsqu’il fut enlevé à sa famille et à l’armée des Indes, dont il était depuis longtemps une des plus brillantes nullités. Ladite famille se composait d’une veuve de vingt-trois ans et d’une fille qui pouvait bien en avoir vingt-cinq. Dès que la mort de notre vaillant officier eut permis aux deux dames de quitter les Indes, elles s’étaient empressées d’aller jouir, sous un climat moins brûlant, de la belle fortune amassée par le cher défunt. Un séjour de quelques mois à Londres leur ayant démontré que leur qualité de parvenues les empêcherait d’y briller dans la meilleure société, elles s’étaient décidées à visiter Paris, où les étrangers deviennent de grands personnages, pourvu qu’ils aient assez d’argent à dépenser.

Le lecteur aura déjà deviné que miss Griffin, avec ses vingt-cinq printemps, ne pouvait guère être la fille d’une veuve de vingt-trois ans. En effet, bien qu’on se marie de fort bonne heure aux Indes, on n’y est pas encore aussi précoce que cela. Il va donc sans dire que lady Griffin était la seconde femme de sir Georges, et miss Mathilde le fruit d’une première union.

Milady, née Léonore Kicksey, ayant fait un voyage à Calcutta (uniquement pour y embrasser un de ses oncles, et non dans l’espoir d’y trouver un mari), avait épousé, à dix-neuf ans, le général, qui entrait alors dans son soixante et onzième hiver. Les treize autres demoiselles Kicksey, dont neuf tenaient une pension à Islington et trois étaient mariées à de petits négociants, ne se montrèrent pas peu orgueilleuses de leur parenté avec une _lady_, tout en enviant le bonheur de leur cadette. Miss Jemina, la plus laide et la plus vieille des treize, vint demeurer chez sa sœur, et c’est d’elle que je tiens ces détails. Le reste de la famille étant des gens de peu, je me suis dispensé de prendre des informations sur leur compte... Grâce au ciel, je n’ai pas de relations avec les classes inférieures.

Jemina vivait donc chez sa sœur en qualité de demoiselle de compagnie ou d’intendante. Pauvre fille! j’aimerais mieux être le camarade de chaîne d’un galérien que de mener une existence pareille. Tout le monde se moquait d’elle dans la maison. Les femmes de chambre la traitaient en inférieure. Elle faisait le thé, soignait les serins, tenait les comptes et surveillait la blanchisseuse. Elle remplaçait le ridicule ou la poche de milady, rapportant un mouchoir aussi bien que le caniche le mieux dressé. Aux petites soirées de sa sœur, c’était elle qui tenait le piano, sans qu’il vînt jamais à l’esprit du plus modeste des danseurs de l’inviter. Une autre de ses trop nombreuses corvées consistait à accompagner les romances sentimentales de miss Mathilde, qui grondait la pauvre musicienne parce qu’elle-même chantait faux. Elle ne pouvait pas souffrir les chiens, et pourtant elle ne sortait guère que pour promener le _king-Charles_ de sa sœur; bien que le mouvement d’une voiture lui donnât presque toujours le mal de mer, on l’obligeait à tourner le dos aux chevaux, lorsque, par hasard, elle montait dans l’équipage de milady. Infortunée Jemina! je la vois encore, fagotée comme une mère d’actrice, avec une robe de popeline si chiffonnée, si tachée, que les femmes de chambre n’en auraient pas voulu, et un vieux chapeau de velours jaune, surmonté d’un oiseau de paradis mélancolique et déplumé!

Outre cet ornement de leur salon, lady et miss Griffin avaient à leur service un assez grand nombre d’autres domestiques: deux femmes de chambre, trois valets de pied, vrais tambours-majors dont l’uniforme se composait de favoris en côtelette, d’une livrée cramoisie, avec des culottes de casimir blanc et des bas rembourrés aux mollets; un gros cocher en perruque poudrée, et un chasseur doré sur toutes les coutures, qu’on aurait été tenté de prendre pour un ambassadeur ou pour un marchand d’orviétan. Ajoutez à cela deux palefreniers, un cuisinier, plusieurs marmitons, un homme de peine et une laveuse de vaisselle, que je ne cite que pour mémoire.

Lady Léonore Griffin occupait, place Vendôme, un appartement meublé des plus incommodes, mais pour lequel elle avait l’avantage de payer un loyer exorbitant, dont le chiffre seul suffisait pour lui donner une certaine position dans le grand monde parisien.

Maintenant que j’ai indiqué leur domicile et énuméré le personnel de leur établissement, on me permettra de dire quelques mots sur ces dames elles-mêmes.

D’abord, elles se détestaient avec une cordialité qui faisait plaisir à voir; mais c’est là une chose si naturelle qu’il était presque inutile d’en parler. Milady, veuve de deux années de date, était grande, blonde, rose et potelée. Elle avait l’air si froid, qu’on craignait presque de la regarder une seconde fois de peur de s’enrhumer; on devinait sans peine qu’il devait être très-difficile d’éveiller en elle un sentiment profond et surtout un sentiment affectueux. En effet, depuis qu’elle était au monde, elle n’avait guère aimé qu’une seule personne, c’est-à-dire elle-même; mais, en dépit de l’éternel sourire stéréotypé sur ses lèvres encore vermeilles, elle haïssait d’une haine patiente quiconque lui faisait le moindre affront, depuis son voisin le duc, qui ne s’était pas montré assez prévenant au dernier bal de Mme X..., jusqu’au passant maladroit qui marchait sur le pan de sa robe. Son cœur ressemblait à ces pierres lithographiques dont il est impossible de faire disparaître un dessin. Dès qu’un tort réel ou imaginaire se gravait sur la pierre... je veux dire sur le cœur de milady, rien ne pouvait plus l’en effacer. La langue de la médisance ne s’était jamais exercée contre sa réputation sans tache; et pourtant, bien qu’elle passât pour avoir été le modèle des épouses, elle n’en avait pas moins tué son vieux mari à petit feu, aussi sûrement que si elle lui eût administré de l’arsenic ou tout autre poison à la mode. Elle ne grondait jamais; elle ne se permettait pas plus les attaques de nerfs que les bouderies silencieuses; mais elle avait le génie de la taquinerie (génie que possèdent ou qui possède beaucoup de femmes), et elle savait faire d’une maison un véritable enfer. Elle mettait à la torture et assassinait à coups d’épingle les malheureux condamnés à vivre auprès d’elle. C’était à rendre fou l’être le plus patient de la création.

Au premier abord, miss Mathilde paraissait beaucoup moins aimable que sa belle-mère; mais je crois qu’au fond elle avait bon cœur. Elle avait aussi une épaule plus haute que l’autre, et louchait par-dessus le marché. Mademoiselle était aussi brune et sentimentale que madame était blonde et froide; l’une se mettait _toujours_ en colère, l’autre _jamais_. Cette incompatibilité d’humeur amenait de nombreuses et méchantes querelles, et on ne s’expliquait pas trop pourquoi ces deux femmes s’obstinaient à vivre ensemble.

Sir Georges Griffin avait laissé une très-jolie fortune qui s’élevait à quelque chose comme sept millions et demi; mais personne ne connaissait la teneur du testament. Les uns affirmaient que le général avait fait milady légataire universelle; les autres prétendaient que l’héritage était divisé entre elle et sa belle-fille; tandis que d’autres encore soutenaient que la veuve n’avait que l’usufruit, et que le capital appartenait à la fille. Ce sont là des détails que le lecteur jugera peut-être inutiles, mais qui intéressaient vivement l’Honorable Percy Cinqpoints, devenu l’ami intime de ces deux dames.

Nous étions confortablement installés à l’hôtel Mirabeau, rue de la Paix. Nous avions cabriolet, deux jolis chevaux de selle, un compte ouvert chez un banquier connu, notre stalle à l’Opéra et aux Bouffes, nos bals à la cour, nos dîners chez Son Exc. lord Bobtail et ailleurs. Grâce à l’argent du pauvre Dakins, nous menions un petit train dont aucun gentilhomme n’eût eu à rougir.

Cinqpoints, en se voyant à la tête d’un capital de plus de cent mille francs, sur une terre étrangère où il ne devait pas encore un sou à qui que ce fût, avait sagement résolu de renoncer au jeu,--ou du moins il annonçait à qui voulait l’entendre qu’il avait formé cette louable résolution. Quant à risquer une vingtaine de louis au whist ou à l’écarté, cela ne s’appelle pas jouer; au contraire, cela pose un homme. Mais plus de gros jeu! disait-il. Non, non; pour rien au monde! Il avait joué, comme font la plupart des fils de famille; il avait perdu et gagné de fortes sommes... (le vieux renard, il ne se vantait pas d’avoir _payé_!)... mais dorénavant il était bien décidé à se ranger et à ne dépenser que son revenu.

Il faut convenir que mon maître jouait la comédie à merveille; bien que son rôle fût très-difficile à remplir, il ne laissait jamais percer le bout de l’oreille, et chacun admirait l’aimable franchise avec laquelle il avouait ses folies de jeunesse. Tous les dimanches, il se rendait à l’église protestante de la rue d’Aguesseau. Je le suivais à quelques pas de distance, portant une grosse Bible et un livre de prières reliés en maroquin et dorés sur tranche. A le voir se cacher le visage dans son chapeau, afin de se recueillir avant de commencer ses dévotions dominicales, vous eussiez juré qu’on chercherait en vain, dans les pages de l’Armorial anglais, le nom d’un jeune homme aussi rangé, aussi moral, aussi pieux que l’Honorable Hector-Percy Cinqpoints.

Toutes les vieilles douairières ayant des filles ou des petites-filles à marier, qui le rencontraient dans les salons de lord Bobtail, levaient les yeux au ciel en parlant de lui. Jamais on n’avait vu un plus aimable, un plus excellent jeune homme. Quel bon fils ce devait être! et surtout quel bon gendre on aurait en lui! Au bout de deux mois, Cinqpoints aurait pu épouser toutes les jeunes Anglaises de Paris. Malheureusement, aucune d’elles n’avait une dot passable, et l’excellent jeune homme se souciait fort peu d’_une chaumière et son cœur_.

Mon maître parlait déjà de visiter l’Allemagne, lorsque lady Griffin et sa belle-fille arrivèrent à Paris; alors, devenu le sigisbée de ces dames, il ne songea plus à partir. Il s’asseyait à côté d’elles à l’église, dansait avec elles aux bals de l’ambassade, leur servait de cavalier aux Champs-Élysées ou au bois de Boulogne, écrivait des sonnets dans l’album de mademoiselle, chantait des duos avec madame, donnait des sucreries au _king-Charles_, de l’argent aux domestiques, et se montrait poli même envers la pauvre Kicksey. Aussi tout le monde l’adorait dans cette maison.