Les mémoires d'un valet de pied

Part 3

Chapter 33,696 wordsPublic domain

De ce nombre fut le pauvre Thomas Dakins, Esq.[4], étudiant en droit, récemment installé dans la maison que nous habitions, et dont Cinqpoints ne tarda pas à convoiter le plumage argenté. Ce jeune imprudent eût mieux fait de ne jamais venir au monde que de planer sous les serres d’un oiseleur aussi impitoyable; car il fut bientôt complétement ruiné, grâce aux efforts combinés de mon maître et du sieur Richard Blewitt, dont le nom, gravé sur une plaque de cuivre, se lisait sur la porte d’un appartement voisin du nôtre.

[4] Le titre d’_esquire_, _écuyer_, affecté dans l’origine aux aspirants chevaliers et plus tard à certains propriétaires fonciers, se donne aujourd’hui à tout Anglais vivant de ses rentes ou exerçant une profession libérale; en un mot, à celui que les paysans nomment _un monsieur_. Cette désignation s’écrit en abrégé à la suite du nom.

(_Note du traducteur._)

Dakins quittait à peine l’université d’Oxford, où il avait obtenu quelques succès académiques. La mort de ses parents venait de le rendre maître d’une fortune assez ronde, lorsque sa mauvaise étoile lui inspira l’idée de s’abriter sous le même toit que son ex-camarade Blewitt.

Malgré l’espèce d’intimité qui s’était établie entre le groom de ce dernier et moi, nos maîtres ne se voyaient pas. Je n’entends pas par là qu’ils devenaient aveugles dès qu’ils se rencontraient; je veux seulement dire qu’ils feignaient de ne pas se connaître. Cette explication s’adresse à ceux de mes lecteurs qui, moins heureux que moi, n’ont pas eu l’occasion de se familiariser avec le langage du grand monde.

Du reste, ils se ressemblaient trop peu pour se rapprocher sans un motif intéressé. Cinqpoints, aristocrate jusqu’au bout des ongles et assez joli garçon, s’habillait avec une élégante simplicité, tout en changeant de toilette trois fois par jour; il avait des mains de femme, une voix doucereuse, une figure un peu jaune et un regard qui vous arrivait de côté. Il marchait toujours du même pas, disait rarement un mot plus haut que l’autre, et savait mêler à son affabilité une certaine dose de roideur. Blewitt, au contraire, avait le sans-gêne d’un campagnard. Il portait des vestes de chasse, mettait son chapeau de travers, hantait les tavernes, donnait des poignées de main aux jockeys, jurait comme un païen et vous frappait sur l’épaule en manière de bonjour. Bref, il avait l’air d’un gros mauvais sujet, d’un joyeux compagnon plein de franchise et d’entrain, d’un de ces viveurs incorrigibles qui s’écrient encore à quarante ans: _Il faut bien que jeunesse se passe!_

En général, les chevaliers d’industrie se connaissent d’instinct, sinon de réputation. D’ailleurs, Cinqpoints et Blewitt, bien que volant chacun dans une sphère différente, s’étaient rencontrés aux courses et dans quelques réunions de joueurs. Jusqu’à ce jour, mon noble maître, qui savait ce qu’il se devait à lui-même, n’avait point voulu se compromettre en fréquentant un escroc de bas étage; mais, peu de temps après l’installation de Dakins, il commença à se montrer fort affable envers son voisin. Le motif de ce changement de conduite saute aux yeux: ayant deviné les intentions de Blewitt à l’égard du nouveau locataire, Cinqpoints voulait avoir sa part du butin.

--John, quel est donc ce voisin qui a une passion si malheureuse pour le flageolet? me demanda-t-il un matin.

--Il se nomme Dakins, monsieur: c’est un jeune homme fort riche et un ami intime de M. Blewitt.

Cinqpoints ne poussa pas plus loin cet interrogatoire; il en savait déjà assez. Un sourire diabolique dérida son visage, où je pus lire le raisonnement que voici:

1º Un jeune homme qui cultive le flageolet est incapable d’avoir inventé la poudre;

2º Blewitt est un escroc;

3º Lorsqu’un escroc et un joueur de flageolet deviennent inséparables, c’est ce dernier qui doit payer les violons.

L’Honorable Percy Cinqpoints était bien fin; mais je voyais aussi clair que lui, malgré ma jeunesse. Les gentilshommes, fort heureusement, n’ont pas accaparé tout l’esprit dont le bon Dieu a fait ici-bas une distribution si inégale. Nous étions quatre valets dans notre escalier, et je vous assure que nous savions bien des choses dont personne ne se doutait au dehors. Dès que nos maîtres avaient le dos tourné, nous furetions partout, et nous nous communiquions nos découvertes. Nous lisions la plupart des lettres qu’ils recevaient ou qu’ils écrivaient. Nous avions des clefs pour chaque armoire et pour chaque meuble. Le lecteur croira sans doute que je me vante, car on ne rend guère justice aux domestiques; on les accuse même de ne pas s’intéresser aux affaires de leurs maîtres. J’ignore si la livrée a dégénéré depuis l’époque où j’ai cessé d’en faire partie; mais je puis affirmer que, de mon temps, nous n’avions rien de plus à cœur que de découvrir les secrets de monsieur ou de madame.

Je retrouve dans mes papiers deux documents qui prouvent la vérité de ce que je viens d’avancer. L’idée de dresser l’état des finances de nos maîtres respectifs nous ayant été suggérée par le valet de chambre d’un avocat célèbre, qui avait la manie de rédiger des notes à propos de tout, le document nº I me fut remis par le groom de Richard Blewitt, en échange d’une copie du nº II, que l’on trouvera un peu plus loin.

Nº I

_Résumé des dépenses de Richard Blewitt, Esq., pendant l’année 18.., d’après les notes, reçus, lettres et autres papiers trouvés dans ses poches ou dans ses tiroirs._

Intérêt de diverses dettes contractées à Oxford F. 4,300 Loyer 1,600 Gages de M. son groom 600 Pension de notre cheval 1,750 _Item_ d’une certaine dame, qui trompe monsieur comme si elle avait affaire à un honnête homme 6,000 Argent de poche, environ 2,500 Mangeaille, marchand de vin, tailleur, etc., environ 5,000 ------ Total 21,750

En fait de revenu, Richard Blewitt ne possédait qu’une rente d’environ cinq mille francs que lui faisait son honnête homme de père; mais nous savons qu’un gentleman adroit, qui n’est pas trop fier pour fréquenter les jockeys et les tripots, ne doit jamais se trouver embarrassé pour gagner ses quinze ou vingt mille francs par an.

Mon maître, qui voyait une meilleure société que son collègue, dépensait naturellement beaucoup plus et payait beaucoup moins. Les fournisseurs étaient trop heureux de faire crédit au fils d’un pair du royaume. Les boutiquiers anglais savent honorer l’aristocratie, et sont toujours prêts à se mettre à genoux devant un lord[5]. Ils respectent jusqu’à la livrée d’un grand seigneur.--Je parle ici, bien entendu, de la livrée proprement dite, et non de celle que le grand seigneur endosse parfois lui-même en acceptant quelque fonction bien rétribuée. Grâce au prestige de son nom, l’Honorable Percy Cinqpoints n’a pas payé un sou à qui que ce soit, du moins à ma connaissance, durant son séjour à Londres. Aussi, le total de ses dettes formait-il un chiffre assez rond, ainsi que le démontre le second document annoncé.

[5] En Angleterre, les boutiquiers n’ont pas le monopole de cette adoration. Assez récemment on a vu un membre du parlement dire, dans un petit _speech_ adressé à un colonel de cavalerie qui a servi en Crimée: «Quoique pair d’Angleterre, vous n’avez pas hésité à obéir à vos chefs.» Il est clair qu’aux yeux roturiers de l’orateur, un pair d’Angleterre est un être supérieur au commun des mortels et que s’il daigne accepter la paye d’un colonel et remplir les devoirs de l’emploi, il a bien mérité de la patrie.

(_Note du traducteur._)

Nº II

_Situation financière de l’Honorable Percy Cinqpoints, au mois d’août 18..._

Fr. C. Compte à notre débit au club de Crockford 68,775 » Billets et lettres de change en circulation (_nous ne les en retirions presque jamais_) 124,075 » Notes de vingt et un tailleurs 26,172 90 _Item_ de trois marchands de chevaux 10,050 » _Item_ de deux carrossiers 7,836 75 Dettes oubliées à Cambridge 34,832 80 Mémoires de divers fournisseurs 12,675 35 ---------- Total 298,417 80

Le document ci-dessus m’a paru digne d’être conservé; la plèbe, toujours avide de savoir ce qui se passe dans le grand monde, ne sera pas fâchée de connaître la somme à laquelle peuvent s’élever les dettes d’un parfait gentleman.

Mais je digresse... Il est temps de retourner à notre pigeon.

Mon maître, le jour même où je lui avais donné les renseignements en question, se trouva face à face dans l’escalier avec Blewitt qui, debout sur le pas de sa porte, était en train d’allumer un cigare et s’apprêtait sans doute à faire une visite matinale à l’infortuné amateur de flageolet. Cinqpoints, au lieu de le _couper_ selon son habitude, s’avança avec un sourire des plus gracieux et lui tendit sa main gantée, en disant:

--Eh parbleu! mon cher monsieur Blewitt, puisque je suis assez heureux pour vous rencontrer, j’ai bien envie de vous adresser des reproches!... Entre voisins, on ne devrait point rester aussi longtemps sans se voir.

Blewitt parut d’abord flatté, puis surpris, puis soupçonneux.

--En effet, je crois que nous aurions pu nous _voir_ plus souvent, répondit-il d’un ton ironique.

--Si je ne me trompe, je n’ai pas eu le plaisir de me trouver avec vous depuis ce fameux dîner de sir Georges Lansquenet, reprit Cinqpoints sans se laisser intimider par cette rebuffade. La charmante soirée! Quels vins exquis et quelles bonnes chansons surtout!... Je me rappelle encore celle que vous nous avez chantée. D’honneur, c’est la plus jolie chose de ce genre que j’aie entendue de ma vie. J’en parlais encore hier au duc de Doncastre... Vous connaissez le duc, je crois?

--Non, répliqua Blewitt en lançant une épaisse bouffée de tabac.

--Vous m’étonnez. Je veux être pendu, Blewitt, si le duc ne sait pas par cœur tous vos bons mots.

La bouderie de Blewitt dura quelque temps encore; mais il finit par faire le gros dos et par prendre pour pain bénit les atroces flagorneries que débitait son collègue en industrie. Lorsque ce dernier s’aperçut qu’il avait produit l’impression voulue, il s’écria:

--Ah çà, mon cher Blewitt, où donc trouvez-vous des cigares comme celui-là? Il a un parfum qui me donne des envies, à moi qui ne suis pas fumeur. En auriez-vous un pareil à m’offrir?

--Oui, parbleu! Faites-moi donc le plaisir d’entrer chez moi.

Une heure après, Cinqpoints remonta chez nous beaucoup plus jaune que de coutume. J’ai vu quelques chiens malades dans le cours de mon existence, jamais je n’ai vu un animal aussi ignoblement indisposé que mon honorable maître. Malgré l’horreur que lui inspirait le tabac, il venait de fumer un cigare tout entier.

Vous devinez qu’il ne s’était pas livré pour rien à ce délassement antipathique.

Lorsque notre voisin eut fermé sa porte, le bruit de la conversation avait naturellement cessé d’arriver jusqu’à moi; mais, grâce aux observations de mon camarade, le groom de M. Blewitt, j’ai pu renouer le fil de l’entretien.

Cinqpoints, après avoir caressé de nouveau la vanité de son confrère, s’était mis à parler de ce jeune locataire qui jouait si bien du flageolet; puis il avait ajouté, comme en passant, que lorsqu’on demeurait porte à porte, on devait se connaître, et que d’ailleurs il serait très-heureux d’être présenté à un ami de M. Richard Blewitt.

Ce dernier aperçut alors le piége qu’on lui tendait, et, honteux de s’être laissé prendre aux compliments mielleux de Cinqpoints, refusa obstinément de donner dans le panneau.

--J’ai connu ce Dakins à l’Université, répondit-il. Entre nous, ce n’est pas une de ces connaissances que l’on tienne beaucoup à cultiver. Il m’a fait une visite, je la lui ai rendue, et je compte m’en tenir là. Son père vendait des bottes, ou du fromage, ou quelque chose de ce genre... j’ignore au juste sa spécialité; mais il est clair que ce garçon n’est le fils de personne, et vous sentez que je ne me soucie guère de le fréquenter.

Bref, l’habileté de mon maître échoua; il dut lever la séance, ayant fumé son cigare en pure perte.

--Peste soit du butor! s’écria-t-il en se jetant sur un divan. C’était bien la peine de m’empoisonner avec son infernal tabac!... Ah! il croit plumer à loisir ce jeune homme; mais je préviendrai sa victime!

Cette menace m’amusa tellement que je manquai d’étouffer (derrière la porte, bien entendu) d’une envie de rire rentrée. Dans le langage de Cinqpoints, prévenir les gens voulait dire faire mettre un cadenas à l’écurie, après avoir volé le cheval.

Pas plus tard que le lendemain, mon maître fit connaissance avec Dakins, au moyen d’un petit stratagème qui donnera la mesure de son talent. La comédie fut improvisée et représentée le même matin.

Depuis quelque temps déjà, le droit, la poésie et le flageolet ne suffisaient plus à remplir l’existence du jeune étudiant. Le perfide Blewitt le conduisait par un chemin fleuri vers le gouffre du désordre. En termes plus clairs, il le menait chaque soir dans des tavernes où ils se livraient ensemble à des études comparées sur le _porter_, l’_ale_, le _gin_, et les autres spiritueux que l’on débite dans ces sortes d’établissements. Or, l’homme est pétri d’une argile qu’il ne faut pas humecter outre mesure; pour peu qu’on passe une moitié de la nuit à l’arroser, on ressent le lendemain un certain malaise; on a besoin, pour se remettre, d’un petit repas bien affriolant. Aussi rencontrait-on chaque matin dans notre escalier un garçon de restaurant qui apportait de quoi rafraîchir le gosier desséché du jeune Dakins.

Une circonstance aussi triviale en apparence n’eût sans doute pas frappé un esprit vulgaire, mais elle n’avait pas échappé à mon maître. Ce fut là-dessus qu’il basa son plan d’attaque. Le lendemain de son entrevue avec Blewitt, il m’envoya acheter un de ces pâtés que les Français fabriquent avec certains volatiles atteints d’une maladie de foie. Je rapportai le précieux comestible emballé dans une espèce de tambour. Savez-vous ce que Cinqpoints me fit écrire sur la boîte?... J’aime mieux vous le dire tout de suite, car vous ne devineriez jamais... J’écrivis en toutes lettres:

_A l’Honorable Percy Cinqpoints, avec les compliments empressés du prince de Talleyrand._

--Quel horrible griffonnage! s’écria mon maître en contemplant ma calligraphie. Mais, bah! cela n’en vaut que mieux... Tous les grands hommes écrivent comme des chats.

Ce jour-là, par le plus grand des hasards, Cinqpoints sortit de bonne heure, au moment où on montait le déjeuner de Dakins. Contre son habitude, il était gai comme un pinson, et fredonnait un air d’opéra en faisant tourner sa canne entre ses doigts. Il descendait très-vite, et (toujours _par le plus grand des hasards_) sa canne donna au beau milieu du plateau. Voilà les assiettes, les viandes, le vin, l’eau de Seltz qui se mettent à dégringoler de marche en marche pour ne s’arrêter qu’au bas de l’escalier. A la vue de ce malheur, Cinqpoints accabla d’injures le garçon ébahi, et se hâta de remonter.

--Voilà une fâcheuse aventure, John! me dit-il. Tâchons de réparer ma maladresse.

Je ne devinai pas encore où il voulait en venir. Il s’assit devant son secrétaire et écrivit quelques lignes, qu’il cacheta à ses armes.

--Tiens, continua-t-il en me tendant la lettre, porte ce billet à M. Dakins avec le pâté que tu as acheté hier... Si tu as le malheur de dire d’où il vient, je promets de te casser ma canne sur les épaules.

Une pénible expérience m’ayant démontré que ces sortes de promesses étaient les seules que Cinqpoints se piquât de tenir, j’exécutai ma commission avec zèle et discrétion. Dakins me fit attendre la réponse un grand quart d’heure. Voici cette correspondance, écrite à la troisième personne, ainsi que cela se pratique dans le grand monde:

L’HONORABLE H. P. CINQPOINTS A T. DAKINS, ESQ.

«L’honorable Hector-Percy Cinqpoints, en présentant ses compliments à Monsieur Thomas Dakins, ose espérer que son voisin voudra bien lui pardonner sa maladresse de tantôt, et lui permettre de chercher à la réparer. Si Monsieur T. Dakins daigne accepter le pâté ci-joint (envoi d’un gastronome célèbre), M. Cinqpoints n’aura pas le remords d’avoir privé un voisin de son repas habituel.

»Mardi matin.»

RÉPONSE DE T. DAKINS, ESQ.

«M. Thomas Dakins a l’honneur de présenter ses compliments à l’Honorable H. P. Cinqpoints, et s’empresse de le remercier de l’aimable façon dont il vient de réparer un accident qu’il pouvait regarder comme pardonné d’avance. Cet accident, que l’Honorable H. P. Cinqpoints semble regretter, serait un des plus heureux événements de la vie de M. Thomas Dakins, si son voisin daignait mettre le comble à sa générosité en venant partager le déjeuner dont il a fait les frais.

»Mardi matin.»

J’ai ri plus d’une fois en relisant ces deux épîtres. La bourde à propos du prince de Talleyrand avait complétement réussi. Le trop jeune Dakins était devenu pourpre de plaisir en parcourant la lettre de mon maître; il avait déchiré plusieurs brouillons avant d’être satisfait de sa réponse. Je ne sais s’il finit par être content de lui; dans tous les cas, Cinqpoints fut enchanté, sinon du style, du moins du sens de la réplique. Inutile d’ajouter qu’il s’empressa d’accepter la gracieuse invitation de son voisin.

Le pâté entamé, une conversation amicale ne tarda pas à s’engager entre les deux convives. L’honorable invité s’extasia devant le goût exquis de Dakins, admirant ses meubles, ses connaissances classiques, la coupe de son habit et son talent sur le flageolet. Lorsqu’il offrit à son hôte de le présenter au duc de Doncastre, l’infortuné pigeon fut ensorcelé du coup. Pauvre garçon! Si sa naïveté ne me faisait pas tant rire, je la respecterais. Je tiens de bonne source qu’il se rendit le jour même chez le tailleur à la mode, afin de commander un habillement complet pour faire son entrée dans le monde aristocratique.

La conversation commençait à languir, lorsque Richard Blewitt s’annonça en ouvrant la porte d’un grandissime coup de pied.

--Tom, mon vieux, comment va ce matin? cria-t-il.

Au même instant il aperçut son collègue: sa mâchoire s’allongea à vue d’œil; de rouge qu’il était il devint blême, puis écarlate.

--Eh! bonjour donc, mon cher monsieur Blewitt! Nous parlions justement de vous, et notre aimable voisin faisait votre éloge, dit Cinqpoints avec un sourire et un geste pleins d’affabilité.

Blewitt se laissa tomber sur un fauteuil, ne cherchant pas à cacher sa mauvaise humeur. Il s’agissait de savoir lequel des deux quitterait le premier la place; mais Blewitt n’était pas de force à ce jeu-là contre mon maître. Inquiet, maussade, silencieux, il laissa le champ libre à son collègue, qui se montra plein de verve et d’esprit; si bien que le nouveau venu abandonna bientôt la partie, et se leva en prétextant un mal de tête. A peine fut-il dehors, que Cinqpoints le suivit, et, lui prenant le bras, l’invita à monter chez lui. Dès qu’ils furent installés dans le salon, j’appliquai mon oreille contre la porte. Malgré la politesse exquise de mon maître, qui se déclarait enchanté d’avoir renoué connaissance avec son voisin, Blewitt ne paraissait nullement disposé à se laisser amadouer. Enfin, au moment où Cinqpoints lui débitait une histoire à propos de l’éternel duc de Doncastre, le butor éclata:

--Que le diable vous crève, vous et vos ducs! Allons, allons, monsieur Cinqpoints, votre titre ne m’en impose pas, à moi! Je vous connais, et je vois maintenant pourquoi il vous a plu de devenir si poli tout d’un coup... Vous voudriez plumer ce petit Dakins? Mais, sacrebleu, je suis là pour déranger votre jeu!... Gardez vos amis, monsieur, et laissez-moi les miens.

--Je vous connais tout aussi bien que vous pouvez me connaître, répondit mon maître sans élever la voix: escroc de bas étage, vous êtes un poltron de premier ordre. Je vous conseille donc de ne pas parler trop haut: d’abord, cela est de fort mauvais ton; ensuite, vous m’obligeriez à vous souffleter...

--Sacrebleu! interrompit Blewitt.

--A vous souffleter en public, continua tranquillement Cinqpoints, et même à vous loger une balle dans le corps, dans le cas, peu probable, où vous jugeriez à propos de faire le méchant. Je vous avoue qu’il me serait fort pénible d’en venir à de pareilles extrémités, car j’ai pour système d’éviter autant que possible les esclandres; mais la chose dépend de vous. Voici mes conditions: vous avez déjà gagné deux mille écus à ce jeune homme; eh bien, je serai bon prince: je consens à oublier le passé, pourvu qu’à l’avenir nous partagions les bénéfices.

Il y eut une pause dans la conversation à la suite de ces compliments à brûle-pourpoint. Il paraît que Blewitt réfléchissait.

--Décidez-vous, reprit enfin Cinqpoints; si vous gagnez encore un sou à Dakins sans ma permission, je le saurai, et vous aurez affaire à moi.

--Me décider, me décider, c’est facile à dire!... Sacrebleu! je trouve vos conditions fort dures... Que diable! puisque c’est moi qui ai levé le gibier, c’est à moi qu’il appartient.

--Monsieur Blewitt, vous prétendiez hier ne pas vouloir fréquenter ce jeune homme, et il m’a fallu inventer toute une comédie, afin de faire sa connaissance. Je voudrais bien savoir en quoi l’honneur m’oblige à vous le céder?

L’honneur! c’était charmant d’entendre Cinqpoints prononcer ce mot! Je fus presque tenté de prévenir le jeune Dakins du complot qui se tramait; mais je ne cédai pas à cette mauvaise inspiration.

--Fi donc, John! me dis-je; si ces deux gentilshommes ignorent ce que c’est que l’honneur, toi, tu le sais. L’honneur consiste à ne pas trahir les secrets d’un maître, avant d’avoir reçu son congé... Après, c’est autre chose, l’obligation cesse de plein droit.

Bref, le lendemain, il y eut grand dîner chez nous;--potage à la bisque, turbot sauce homard, gigot de pré salé, coqs de bruyère, macaroni au gratin, plum-pudding, fruits, etc., le tout arrosé de vin de Champagne, de Porto et de Bordeaux. Il n’y avait que trois convives: c’est-à-dire l’Honorable H. P. Cinqpoints, Richard Blewitt et Thomas Dakins. C’était un vrai chef-d’œuvre que ce repas, et je vous réponds que nous autres messieurs de l’antichambre nous y fîmes honneur. Le jeune homme de M. Blewitt mangea tant de gibier (lorsqu’on le rapporta à la cuisine), que je crus qu’il en serait malade. Le groom de Dakins, qui n’avait guère plus de treize ans, se régala si copieusement de macaroni et de plum-pudding, qu’il se crut obligé d’avaler en guise de dessert deux des pilules digestives de son maître, qui faillirent l’achever... Mais je digresse encore: je parle de l’office, tandis que je devrais m’occuper du salon.

Le croirait-on? Après avoir bu huit ou dix bouteilles de vin à eux trois, les convives se mirent à jouer à l’écarté. Ce jeu se joue à deux; par conséquent, lorsqu’on est trois, le troisième reste les bras croisés à regarder les autres. On commença par jouer trois francs la fiche et vingt-cinq francs la partie, et à minuit on ne s’était pas fait grand mal. Dakins gagnait cinquante francs et Blewitt trente-six.