Les mémoires d'un valet de pied

Part 2

Chapter 23,844 wordsPublic domain

--John, tu n’es pas dénué d’intelligence?

Je répondis de façon à ne pas blesser la vérité ni offenser la modestie.

--Eh bien, poursuivit Altamont, il y a deux guinées pour toi, si tu exécutes adroitement mes ordres. Nous allons au spectacle. J’ai choisi exprès un jour où il pleut à verse. Tu nous attendras à la sortie avec les parapluies; tu m’en remettras un, et de l’autre tu abriteras miss Betsy. Tu la feras tourner _à gauche_, au lieu de la mener à droite, c’est-à-dire à la voiture... As-tu bien compris?

--Monsieur peut compter sur moi; j’aurai soin de me tromper de chemin.

Le spectacle terminé, je me trouvai à mon poste. Il pleuvait toujours. Altamont parut donnant le bras à Mary, et suivi de Betsy, qui semblait fort contrariée de cette préférence. Je remis un parapluie à mon maître; puis je jetai un grand châle sur les épaules de Betsy, sans toutefois l’étouffer complétement. Tandis que j’étais ainsi occupé, l’autre couple avait disparu dans la foule.

--Soyez tranquille, dis-je à miss Betsy, la voiture est à deux pas. Elle nous attend _à gauche_.

Après avoir pataugé quelque temps dans la boue, je commençai à craindre de ne plus retrouver notre véhicule, et je demandai naïvement aux gens rassemblés à l’entrée du théâtre:

--Quelqu’un a-t-il vu la voiture de M. Frédéric Altamont?

On me répondit naturellement par des plaisanteries de fort mauvais goût, par des lazzi à faire rougir un policeman.

--Que faire? m’écriai-je d’un ton désespéré. Mon maître ne me pardonnera jamais!... Et dire que je n’ai pas un penny sur moi pour payer un fiacre!

Nous fûmes obligés de rentrer à pied, par une pluie battante, et nous n’arrivâmes chez nous qu’à deux heures du matin. Mary, qui n’avait pas trempé dans la conspiration, se jeta dans les bras de sa sœur, tandis qu’Altamont jurait et menaçait de me chasser, pour avoir tourné à gauche au lieu de prendre à droite. Ils nous avaient attendus près d’une heure avant de se décider à revenir seuls, disait-il.

J’ignore si cette aventure eut pour effet d’éclairer miss Betsy sur les véritables sentiments de mon maître. Dans tous les cas, comme notre thé était excellent et que nous avions toujours une ample provision de gâteaux ou de _sandwiches_, ses visites furent aussi fréquentes que par le passé.

II

QUEL EST DONC CE MYSTÈRE?

--Quels sont les moyens d’existence de mon maître? Quelle est sa profession? S’il vit de ses rentes, pourquoi ces absences quotidiennes et régulières? me demandais-je sur tous les tons.

J’avais beau m’interroger, j’avais beau l’espionner: M. Frédéric Altamont restait l’homme le plus impénétrable du monde.

Un matin, craignant qu’il ne s’enrhumât, je lui dis, avec ma politesse habituelle:

--Il va pleuvoir aujourd’hui; monsieur veut-il que le tilbury aille le prendre à son bureau?

Au lieu de me remercier de l’intérêt que je prenais à sa santé, il me pria de me mêler de mes affaires.

Une autre fois,--le jour même où miss Betsy avait reçu le soufflet en question,--j’entendis Mary qui demandait à mon maître:

--Cher Frédéric (ils en étaient déjà là), pourquoi ce mystère? Pourquoi me cacher quelque chose?

--Qu’il vous suffise de savoir que je suis un honnête homme et que je vous aime. Un secret, dont la connaissance ne servirait qu’à vous attrister, doit envelopper mon existence depuis neuf heures du matin jusqu’à six heures du soir.

Impossible d’obtenir de lui une réponse plus explicite. Au moment où j’allais me retirer, croyant la conversation terminée, l’arrivée de la vieille Shum me coupa la retraite. Avertie par une de ses filles de la rentrée d’Altamont, elle venait interrompre le tête-à-tête. Je crus de mon devoir de parler très-haut et de renverser un fauteuil sur son passage; mais elle écarta l’obstacle et entra chez mon maître en s’écriant:

--Êtes-vous venu chez moi en qualité de serpent ou en qualité de simple locataire? Répondez, monsieur!

--Je suis venu chez vous parce que j’aime votre fille Mary, et la preuve, c’est que je l’épouse si elle veut bien accepter ma main. Qu’elle choisisse entre vous et moi. Maintenant que je vous ai répondu, vous aurez peut-être l’obligeance de nous laisser tranquilles.

--Frédéric, je vous suivrai jusqu’au bout du monde! dit la jeune fille en se jetant dans ses bras.

--Fort bien, mademoiselle! reprit la marâtre furieuse (car elle espérait qu’Altamont aurait épousé Betsy); fort bien! Unissez-vous à l’homme qui me foule aux pieds sous mon propre toit... où il n’y a personne pour me défendre!

Ce dernier membre de phrase fut la préface d’une attaque de nerfs. Le tapage ne tarda pas à rassembler Shum et ses onze rejetons, dont l’arrivée calma un peu les coups de pied de la belle-mère.

--Venez, monsieur Shum, s’écria-t-elle. Venez admirer la conduite de votre fille, qui a l’impudeur de s’enfermer avec un homme!... avec un homme amoureux d’elle, encore!

--Lui, amoureux de Mary! Le monstre! le trompeur! et Betsy se mit à crier plus fort que sa mère.

--Silence! commanda mon maître d’une voix qui domina les clameurs féminines... Monsieur Shum, j’aime votre fille, je suis aimé d’elle, et, comme mes moyens me permettent de la prendre sans dot, je vous demande sa main.

--Monsieur, répliqua Shum en se rengorgeant, nous allons causer de cette affaire... Mes filles, retirez-vous, et donnez des soins à votre mère.

Pour la première fois de leur vie, les enfants obéirent. Il est vrai que mon maître vint en aide à l’autorité paternelle, si souvent méconnue, en les prenant par les épaules, afin de les pousser dehors.

La timide Mary s’était enfuie dès le commencement de l’émeute.

Shum n’hésita pas à donner son consentement. Il était ravi de trouver un mari pour sa fille, qu’il aimait tendrement, bien qu’il n’eût jamais eu le courage de la défendre. Mais, chose étrange, mon maître se refusa à toute espèce d’explication quant à ses moyens d’existence.

--Je gagne environ trois cents livres sterling par an, dit-il pour toute réponse; Mary disposera de la moitié de cette somme. Quant au reste, je me dispense de satisfaire votre curiosité.

Deux semaines plus tard, Frédéric Altamont épousait miss Mary Shum. Nous allâmes habiter une jolie petite maison que mon maître avait achetée dans le faubourg d’Islington. Le mystérieux époux continuait à visiter chaque matin le quartier commerçant de Londres, où il restait jusqu’à six heures du soir.

Que diable pouvait-il y faire?

III

LA LUNE ROUSSE

Une félicité parfaite semblait devoir planer sur notre jeune ménage; cependant, deux mois à peine s’étaient écoulés que déjà nous subissions l’odieuse influence de la lune rousse. De rose et rieuse, Mme Altamont devint tout à coup pâle et morose. Miss Betsy, qui n’avait rien oublié, détestait cordialement les nouveaux mariés, et cherchait à troubler leur bonheur en inspirant à ma maîtresse une foule de mauvaises pensées. La vieille Shum l’aidait de son mieux.

Il va sans dire qu’il nous arriva bientôt un amour de petit enfant; Mary n’en fut pas plus gaie. Au contraire, elle se livrait à des accès de tristesse que rien ne pouvait dissiper. Elle passait des journées entières devant le berceau du chérubin endormi, lui adressant des discours auxquels il ne comprenait rien.

--Mon enfant, mon pauvre enfant! disait-elle, ton père me trompe. Il a des secrets pour moi... Que deviendras-tu, lorsque ta mère aura succombé sous le poids du malheur?

Tout cela était du cru de la vieille Shum et de miss Betsy. Altamont avait fini par leur défendre de mettre les pieds chez lui; mais elles venaient en cachette, tandis qu’il vaquait à ses mystérieuses affaires. Depuis notre accouchement, leurs visites étaient même devenues plus fréquentes que jamais.

Un matin que Mme Altamont pleurait selon son habitude et que ses aimables parentes la consolaient à leur façon, c’est-à-dire en la faisant pleurer davantage, j’entendis...

Mais pourquoi ne reproduirais-je pas cette scène telle que je l’écrivis à l’époque où j’avais l’intention de faire un drame domestique de l’histoire que je raconte?

PERSONNAGES

MADAME SHUM, berçant un enfant en bas âge. MARY, assise à la croisée. BETSY, au fond, mangeant n’importe quoi. MOI, derrière la porte.

La scène se passe à Islington, près de Londres.--Le théâtre représente une chambre à coucher bourgeoise.

MADAME SHUM.--Do, do, l’enfant do... Bon, le voilà parti... (Elle pousse un profond soupir.) Oui, dors, pauvre enfant, fils d’une mère infortunée et d’un père anonyme quant à la profession...

MOI, à part.--Vieille folle!

MARY.--Maman, ne dites plus de mal de Frédéric, il m’adore.

MADAME SHUM, avec ironie.--Ah, c’est juste!... Il vous a donné un beau châle hier; mais avec quel argent l’a-t-il acheté, ce châle? voilà la question... Qui est-il? Que fait-il?... Plaise à Dieu que vous n’ayez pas épousé un assassin!... Mary, j’en ai l’intime conviction, votre mari est un affreux bandit.

(Tout le monde pleure, excepté l’enfant et moi.)

MARY.--Frédéric tient peut-être un magasin; peut-être exerce-t-il une profession que sa fierté l’empêche d’avouer.

BETSY, la bouche pleine.--Lui, un magasin? Non, non! crois-moi, Mary, c’est un scélérat qui égorge les gens toute la journée, et qui te rapporte chaque soir le fruit de ses rapines.

(Ici l’enfant fait entendre des vagissements plaintifs, au milieu desquels il est impossible de saisir sa pensée. Mary lui ferme la bouche d’une façon qui paraît le satisfaire.)

MARY.--Comment Frédéric serait-il un assassin?... Il est trop doux pour cela... D’ailleurs, les assassins exercent leur profession la nuit, et mon mari ne s’absente que pendant le jour.

BETSY.--Alors, c’est un faussaire!... Pourquoi passe-t-il ses journées loin de toi? Pour fabriquer ses faux billets... Pourquoi ne se fait-il jamais conduire ailleurs que dans le quartier commerçant de Londres? Parce qu’ailleurs il ne serait pas à même de changer lesdits billets. Pour moi, la chose est claire comme le jour.

MARY.--Allons donc! Il me rapporte tous les soirs de vingt à trente _shillings_, rarement davantage. Un faux monnayeur ferait plus d’argent que cela!

L’ENFANT.--Glou... glou... glou...

MADAME SHUM, sans faire attention à cette interruption.--J’y suis! Le monstre a deux femmes; toi la nuit, l’autre le jour. Voilà la véritable cause de tout ce mystère.

(Sensation.--Mary se trouve mal. Au même instant, un triple coup de marteau retentit à la porte de la rue.)

J’avais reconnu le coup de marteau d’Altamont; je m’empressai de descendre et de lui ouvrir.

--Que se passe-t-il donc? demanda-t-il en entendant le tintamarre qui se faisait au premier étage.

--Miss Betsy et sa mère sont là-haut, et madame vient de se trouver mal.

Altamont monta l’escalier quatre à quatre, et se précipita comme une bombe dans la chambre à coucher. Sa femme était étendue sur un canapé, où Betsy l’étouffait à moitié, sous prétexte de la ranimer. L’enfant criait et se démenait sur le tapis. La vieille Shum hurlait comme un chien qui aboie à la lune.

--Me dira-t-on la cause de tout ce tapage? demanda Altamont.

--Vous la connaissez mieux que nous, répliqua la belle-mère. C’est votre conduite qui met la pauvre enfant dans cet état.

--Comment ça, s’il vous plaît?

--Osez-vous le demander?... Elle sait tout, monsieur! Elle sait que vous êtes un affreux bigame!

Altamont parut hésiter un moment; mais bientôt, ouvrant la porte toute grande, il prit Betsy par les épaules et la poussa hors de la chambre; puis il s’avança vers Mme Shum, afin de lui faire prendre le même chemin.

--Mon enfant! répétait la marâtre, tandis que mon maître l’envoyait, bon gré mal gré, rejoindre miss Betsy.

--John! me cria-t-il... (je venais, par discrétion, de me retirer au bas de l’escalier)... reconduisez ces dames, et désormais ne leur ouvrez plus la porte.

J’obéis avec empressement, et je me hâtai de remonter, devinant qu’il allait y avoir une explication orageuse.

--Mary, disait Altamont, lorsque je revins à mon poste d’observation, tu n’es plus du tout l’enfant confiante que j’ai connue à Pentonville. Ta mère et tes belles-sœurs auraient fini par te gâter. C’est pourquoi je les ai mises à la porte.

--Tu sais bien que c’est le mystère dont tu t’entoures qui me rend si malheureuse... Pourquoi me quittes-tu tous les jours pendant huit heures?

--Pourquoi?... Parce que je ne trouve pas sous mon oreiller l’argent dont nous avons besoin pour vivre.

La conversation continua sur ce ton pendant près d’une heure. Elle se termina pour la première fois par une belle et bonne querelle. Je m’y attendais depuis quelque temps, car il n’est pas naturel que deux époux restent onze grands mois sans se disputer. Altamont, fatigué de l’obstination de sa femme, finit par abandonner la place. Il sortit en disant que, puisqu’on faisait un enfer de sa maison, il allait s’amuser ailleurs. En effet, il s’amusa si bien qu’il ne rentra qu’à trois heures du matin, sans chapeau, gris comme un Polonais.

A dater de ce jour, tout alla de travers dans notre ménage. On s’adressait à peine la parole pendant les repas. Monsieur sortait plus tôt et rentrait plus tard.--Madame, dévorée par la jalousie et la curiosité, ne faisait rien pour le ramener.

La belle-mère, malgré la scène dont j’ai parlé, n’en continua pas moins à venir en cachette à Islington le plus souvent possible, afin d’empêcher une réconciliation. Le père Shum avait conservé ses grandes et ses petites entrées chez son gendre; il venait nous voir trois ou quatre fois par semaine. Ces jours-là il déjeunait, goûtait, dînait et soupait avec nous. L’ex-marin avait un grand faible pour les liqueurs fortes, ce qui m’obligeait fréquemment à le reconduire chez lui. Plus d’une fois je le laissai à moitié chemin, allongé dans le ruisseau, la tête mollement appuyée sur le trottoir. Par malheur, ces leçons ne lui profitaient guère et il recommençait à la première occasion.

Or, le 10 janvier 18.. (je me rappelle la date parce que Shum me donna un écu ce jour-là), tandis que le vieux bonhomme et son gendre buvaient leur grog après dîner, mon maître dit en frappant sur l’épaule de son hôte:

--Beau-père, je vous ai vu deux fois près de la Banque ce matin.

--Tiens, voilà qui est drôle! remarqua Shum. Comment avez-vous fait pour me voir deux fois? Je m’y suis rendu en voiture; je n’ai fait que descendre pour aller toucher mon argent et je suis remonté dans le fiacre une demi-heure après... Vous étiez donc près de la Banque?

Altamont toussa; puis, au lieu de répondre, il parla de la situation politique et d’une girouette qu’il voulait faire placer sur le toit de sa maison.

--Mais, mon ami, interrompit Mary, comment donc as-tu fait pour voir papa _deux fois_? Est-ce que tu l’as attendu devant la Banque?

Altamont chercha encore à détourner la conversation; mais sa femme revint à la charge.

--Tu étais donc près de la Banque, mon cher Frédéric? Que faisais-tu là? répéta-t-elle.

Mon maître, poussé à bout, s’en fut se coucher. Shum, qui venait de vider son neuvième verre de grog, eut besoin de mon appui pour retourner à Pentonville.

--Comment diable a-t-il donc pu me voir deux fois? se demandait-il tout le long de la route.

IV

LE POT AUX ROSES

Le lendemain, Altamont ne fut pas plus tôt dehors, que madame, au lieu de s’enfermer selon son habitude, sortit de son côté pour se rendre à Pentonville. Après une longue conférence, elle monta en voiture avec sa belle-mère et se fit descendre non loin de la Banque. Les deux femmes passèrent une partie de la journée à rôder dans les environs de cet édifice enfumé. Elles rentrèrent enfin, désespérées de n’avoir rien appris.

Ces expéditions se renouvelèrent chaque jour. Jamais Mme Shum n’avait tant fait voyager sa poussive personne, qui semblait être devenue inaccessible à la fatigue. Betsy la remplaçait quelquefois; mais c’était toujours la Banque qui avait le privilége de les attirer; elles s’y dirigeaient aussi naturellement que les omnibus.

Enfin la vieille Shum arriva un matin chez nous, le visage rayonnant. J’avais remarqué sa mine triomphante, et je résolus de découvrir le motif de cet air.

--Mary, où est l’argent que ton mari t’a donné hier soir? demanda la vieille d’un ton mystérieux.

La porte était fermée, mais je regardais par le trou de la serrure.

--L’argent, maman? répondit Mary d’un air surpris.

--Oui, la monnaie qu’il t’a remise hier.

On se rappelle qu’Altamont remettait chaque soir à sa femme une grosse poignée de pièces blanches. Mary tira sa bourse, dont elle fit tomber sur les genoux de sa belle-mère une quantité de menue monnaie d’argent.

--La voici! la voici! s’écria madame Shum. Victoire! victoire!... Une pièce de douze sous du temps de la reine Anne... La marque y est.

--Quelle marque?

--Silence pour aujourd’hui!... Viens me prendre demain matin; tu sauras TOUT! D’ici là, sois discrète!

Mary fut d’une discrétion exemplaire; il est vrai qu’elle avait de fort bonnes raisons pour cela, attendu qu’elle ne savait rien. Elle se garda bien de manquer au rendez-vous. Dès que son mari eut le dos tourné, elle monta dans un fiacre et alla trouver sa belle-mère. Elles sortirent bientôt pour se diriger vers le but habituel de leurs promenades, et je les suivis à une distance respectueuse. A peine fûmes-nous arrivés en face de la Banque, que madame Altamont perdit connaissance et tomba sur le pavé boueux.

Bousculant un vieux balayeur qui s’éloignait à la hâte, je m’élançai pour relever ma maîtresse, et j’appelai un fiacre où je déposai mon précieux fardeau. La vieille Shum, ayant fait tout le mal qu’elle pouvait, entra chez un pâtissier pour se reposer en buvant quelques verres de liqueur; quant à moi, je grimpai sur le siége et je rentrai à la maison avec ma maîtresse.

Cette nuit-là, Altamont, au lieu de rentrer tard, jugea à propos de ne pas rentrer du tout. Le lendemain, il envoya à Pentonville un commissaire-priseur, qui fit l’inventaire du mobilier, et colla sur la porte une affiche annonçant que la maison était à vendre. Je ne comprenais rien à tout cela. Ce qui m’étonnait le plus, c’est que ma maîtresse, loin de continuer à pleurer, se montrait aussi gaie qu’un pinson.

Altamont lui avait écrit; mais la lettre ayant été remise par le commissaire-priseur en personne, il m’avait été impossible d’en prendre connaissance.

Au bout de trois jours, mon maître reparut, pâle et défait, les yeux caves, les joues creuses. La gaieté de madame sembla lui causer autant de joie que de surprise. On eût dit qu’il s’attendait à la trouver plus morose et plus larmoyante que jamais.

--Mary, dit-il tendrement, j’ai vendu ma place; la somme qu’elle m’a rapportée, jointe à mes économies et au prix de notre maison, nous permettra de vivre confortablement à l’étranger... Mais maintenant que tu sais tout, me pardonneras-tu de t’avoir caché ma profession?

--Bah! puisque tu n’aimes que moi, puisqu’il n’est pas vrai que tu aies une autre femme, cela m’est bien égal que tu sois un...

Au lieu d’achever sa phrase, elle lui sauta au cou et l’embrassa à plusieurs reprises... Il n’y a que les femmes pour trouver des réticences aussi agaçantes!

Ah çà! dira le lecteur intrigué, quel est donc ce mystère? Apprends-nous-le, ce secret plein d’horreur!

Je frémis de l’avouer!... Je rougis d’avoir servi un pareil maître!... M. Altamont _balayait un passage dans le macadam pour les piétons allant de la Banque à Cornhill et de Cornhill à la Banque_!... Il se déguisait si bien que madame Shum, pour être sûre de son fait, avait eu besoin de la pièce marquée retrouvée dans la bourse de Mary.

Ai-je besoin d’ajouter que je demandai immédiatement mon compte?

Je ne cachai pas à Altamont le motif qui m’obligeait à le quitter. Je lui dis sans détour qu’un homme qui se respecte ne saurait rester au service d’un balayeur. Eh bien, croiriez-vous qu’au lieu d’admirer ma franchise et mon noble orgueil, il se mit à rire et me congédia avec un coup de pied? Je ne devais certes pas m’attendre à beaucoup de savoir-vivre de la part d’un individu tombé aussi bas, et pourtant son procédé me blessa plus que je ne saurais dire.

Quelques années plus tard, je rencontrai à Baden-Baden monsieur et madame Frédéric Altamont, qui passaient pour des gens comme il faut. Cela me donna à penser. Je reconnus que j’avais eu tort de les mépriser; car le public, toujours prêt à vous aider à manger vos écus, ne s’inquiétera pas de savoir si vous les avez ramassés dans une fabrique d’eau de rose ou dans un égout.

Cependant, honteux d’un contact même involontaire avec ce grossier personnage, et, voulant me relever dans ma propre estime, je jurai de ne servir désormais que des membres de l’aristocratie.

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE

DEUXIÈME PARTIE

UN PARFAIT GENTILHOMME

I

JE COUPE, ATOUT ET ATOUT

Je ne tardai pas à trouver un nouveau maître, et un maître que je ne rougirai jamais d’avoir servi. Ce ne fut pas sans un certain sentiment d’orgueil que je devins le valet de chambre de l’Honorable[3] Hector-Percy Cinqpoints, septième fils du comte de Crabs, pair d’Angleterre.

[3] Titre auquel ont droit les fils d’un pair d’Angleterre.

Cinqpoints était avocat, bien qu’il n’eût jamais plaidé une cause ni parcouru le plus mince dossier. Il attendait avec patience que les _whigs_, alors au pouvoir, voulussent bien créer à son intention quelque bonne petite sinécure. Son père avait débuté sur la scène politique dans un rôle de libéral enragé; mais, depuis lors, il avait toujours suffi d’une crise ministérielle pour lui faire changer d’opinion. N’étant pas riche, lord Crabs se voyait forcé de voter tantôt blanc, tantôt noir, afin de pouvoir soutenir la dignité de son rang et obtenir des places lucratives pour messieurs ses fils.

--Il n’est pas facile, remarquait plaisamment cet aimable vieillard, d’être bon _pair_, lorsqu’on a beaucoup d’enfants et beaucoup de dettes.

Le bruit courait que le comte de Crabs nous servait une pension de dix mille francs par an. C’était fort généreux de la part d’un homme qui, tant de fois déjà, avait fait à sa famille le sacrifice de ses opinions politiques; seulement, j’ai tout lieu de croire que mon maître, bien qu’il fût trop bon fils pour démentir cette rumeur, ne touchait que bien rarement la rente paternelle. Cependant il ne manquait jamais d’argent; car les gens comme il faut ont mille manières de subvenir à leurs dépenses dont la vile multitude ne se doute pas.

On voyait dans son salon une longue pancarte où les noms de ses ancêtres se lisaient en lettres rouges sur les branches d’un chêne planté dans le ventre d’un homme d’armes. Il appelait cela son arbre généalogique. Je ne sais pas au juste ce que c’est que cet arbre, n’en ayant jamais vu qu’en peinture; mais je soupçonne fort que c’est là ce qui lui permettait de vivre comme il faisait. S’il ne se fût pas appelé l’Honorable Hector-Percy Cinqpoints, peut-être l’aurait-on pris pour un simple escroc, car il jouait beaucoup et ne perdait que lorsqu’il voulait bien s’en donner la peine. Pour un homme de basse extraction une pareille profession est fort dangereuse; mais, lorsqu’un véritable gentilhomme consent à l’embrasser, il ne saurait manquer d’y gagner beaucoup d’argent. Il est vrai que le plus habile ne tarde pas à y laisser sa réputation, et alors l’état ne rapporte plus que de maigres profits, assaisonnés de soufflets et de condamnations infamantes.

Mon maître n’en était pas là. Jusqu’à ce jour, il avait eu le talent de plumer ses victimes sans les faire crier. Sachant combien les oiseaux de Thémis sont coriaces, il cultivait aussi peu la connaissance des hommes de loi que celle du code; mais, afin d’ajouter à sa _respectability_ en ayant l’air de s’occuper de sa profession, il habitait le quartier des avocats, et daignait parfois mettre la main sur quelque pigeon roturier qui s’aventurait dans son dangereux voisinage.