Les mémoires d'un valet de pied
Part 1
WILLIAM M. THACKERAY
LES MÉMOIRES D’UN VALET DE PIED
Traduits par WILLIAM L. HUGHES
PARIS LIBRAIRIE NOUVELLE BOULEVARD DES ITALIENS, 15.
A. BOURDILLIAT ET Cie, ÉDITEURS
La reproduction est réservée.
1859
Paris.--Imp. de la Librairie Nouvelle, A. Bourdilliat, 15, rue Breda.
A AUGUSTE LACAUSSADE En souvenir D’UNE AMITIÉ DÉJÀ ANCIENNE
Le traducteur, WILLIAM L. HUGHES.
PRÉFACE
«Comment pourrait-on craindre que l’aristocratie vienne jamais à périr dans un pays où on adore cette admirable institution, où l’aumônier d’un lord, le précepteur qui a le bonheur d’élever un fils de lord, et jusqu’au tailleur d’un lord, sont si flattés de cette affinité temporaire, qu’ils se montrent plus aristocrates que milord lui-même?»
Ainsi parle un écrivain anglais dans un récent volume d’agréables causeries[1]. Cette tendance de ses compatriotes à se jeter à plat ventre devant quiconque porte un titre, ne pouvait échapper à l’esprit observateur de M. Thackeray. Un pareil travers ne devait guère non plus manquer d’éveiller la verve caustique du célèbre romancier; c’est pour le combattre qu’il a écrit les pages si amusantes et si dramatiques à la fois des _Yellowplush Papers_. Les _Mémoires d’un Valet de pied_ sont, sinon le premier écrit, du moins le premier ouvrage de longue haleine de l’auteur de _la Foire aux Vanités_. Ils ont paru pour la première fois dans _Fraser’s Magazine_ en 1836, et ont été réimprimés plusieurs fois depuis. Certes, les confessions de l’ami John ne sont pas un des romans les moins remarquables de M. Thackeray; si elles n’ont pas été traduites depuis longtemps, c’est que l’auteur, sans doute par amour pour la couleur locale, a eu la bizarre idée de donner à son héros une orthographe de domestique, bien faite pour dérouter le lecteur étranger.
[1] J.-H. Boyes: _Life and books_. London, 1859.
Nulle part l’auteur ne s’est livré avec autant d’abandon à sa verve satirique. Et pourtant ce n’est pas une caricature qu’il a tracée. Il ne manque pas de gens en Angleterre, même en dehors de la classe si estimable des laquais de profession, pour mépriser l’honnête industrie de M. Frédéric Altamont, et pour s’incliner devant l’honorable Percy Cinqpoints ou le très-honorable comte de Crabs, qui, s’ils portaient un nom roturier, passeraient tout bonnement pour des chevaliers d’industrie. Nous nous rappelons avoir rencontré sur un champ de course anglais un petit monsieur que, dans notre ignorance, nous prenions pour un palefrenier mal élevé, bien que chacun s’empressât de le saluer: ce gentilhomme avait la réputation de tricher au jeu; mais c’était le fils d’un lord. Un jour un boutiquier de Dublin, après s’être vanté de compter au nombre de ses pratiques le parent d’un grand seigneur, se plaignait devant nous de ne pouvoir arriver à toucher le montant de sa note. «Pourquoi lui avoir ouvert un si fort crédit?» demanda quelqu’un. «Oh! vous comprenez, je ne pouvais pas refuser... c’est le neveu de lord X...» répliqua le marchand.
Du reste, si de l’autre côté de la Manche le commun des mortels adore la noblesse, la noblesse s’empresse de rendre la pareille aux plus ignobles des parvenus, dès que ces derniers sont arrivés à la fortune. Voyez _Jeames’ Diary_, cette autre satire aristophanesque de Thackeray contre le culte du veau d’or.--Voyez l’histoire de M. Merdle, dans _la Petite Dorrit_ de Charles Dickens. Romans que tout cela, direz-vous. Oui, mais ce sont des romans d’après nature. Thackeray et Dickens ne sont pas des conteurs ordinaires. Tous deux pourraient dire, comme Fielding, le père de Tom Jones: «La seule différence qu’il y ait entre les historiens et moi, c’est que tout ce que ceux-ci racontent est faux, hormis les dates et les noms propres, tandis que, dans mes ouvrages, tout est vrai hormis ces deux choses.» Si M. Thackeray nous montre un banquier offrant la main de sa fille aînée à un laquais enrichi par les jeux de Bourse, c’est qu’il a eu sous les yeux l’exemple d’un grand seigneur devenant le beau-père d’une espèce de sauvage millionnaire, moitié anglais, moitié indien, qu’il n’a pas tardé à vouloir enfermer dans une maison de fous, et qui est venu mourir à Paris de cette horrible maladie qu’on nomme _delirium tremens_. Maintenant, tous les romans du monde guériront-ils jamais un peuple du culte de l’aristocratie ou de l’adoration du veau d’or? Renverseront-ils les abus du fameux ministère des circonlutions? Il est permis d’en douter. Il y a longtemps que William Cowper, ce poëte que M. Sainte-Beuve a été le premier à faire connaître en France, écrivait: «Je ne sache pas qu’on ait jamais disséqué l’œil d’un noble. Je ne puis néanmoins m’empêcher de croire que si on examinait avec soin cet organe, tel qu’il existe dans la tête d’un personnage de cette classe, on trouverait qu’il diffère matériellement, dans sa construction, de l’œil d’un roturier;--tant deux hommes, selon la position élevée ou humble qu’ils occupent, envisagent le même objet d’une façon opposée! Ce qui nous paraît grand, sublime, beau et important, à vous et à moi, dès qu’on le soumet à milord et à Sa Grâce (et cela avec toute l’humilité possible) devient ou trop microscopique pour qu’ils puissent l’apercevoir, ou trop trivial pour qu’ils daignent s’en occuper, si par hasard ils le voient. Ma supposition ne semble donc pas tout à fait chimérique[2].»
[2] _Lettre à W. Unwin_, mars 1785.
Aucun naturaliste n’a jugé à propos de se livrer à l’examen réclamé par Cowper; mais quant au phénomène qu’il signale, il n’a pas changé.
On a reproché à Thackeray d’être un écrivain misanthrope; mais le reproche ne nous paraît pas fondé. Nous sommes de l’avis de l’auteur de _Jane Eyre_, lorsqu’elle dit: «Il y a chez ce formidable Thackeray beaucoup de sentiment, qu’il cache avec soin, mais qui n’en est pas moins sincère et qui transforme en élixir purifiant ce qui autrement aurait pu devenir un poison corrosif. Si son grand cœur ne renfermait pas une profonde sympathie pour ses semblables, il se plairait à les exterminer; loin de là il ne cherche qu’à les réformer.» En effet, il aime à démasquer l’hypocrisie, à montrer l’égoïsme qui affecte la bonté, l’orgueil prenant le masque de l’humilité, la bonhomie qui a étudié ses effets comme devant un miroir. Si les personnages de Thackeray pouvaient se reconnaître, ils ne trembleraient jamais davantage que lorsque leur biographe leur attribue ce qui ressemble à un bon sentiment--tel, par exemple, que la vertueuse indignation qu’inspirent au héros de ces Mémoires les escroqueries de son maître... lorsque ce dernier est tombé dans le besoin.
Mais nous ne songions pas le moins du monde, en prenant la plume, à entamer une dissertation sur l’utilité du roman en général ou sur la tendance morale de ceux de M. Thackeray en particulier. Peut-être _les Mémoires d’un Valet de pied_ renfermeront-ils une leçon pour quelques lecteurs;--mais, à coup sûr, ils n’ennuieront personne... Ils ont même amusé le traducteur durant sa tâche, et nous croyons que c’est là une recommandation assez rare pour mériter d’être signalée.
Pour terminer cette causerie (nous n’osons dire _cette préface_) comme nous avions l’intention de la commencer, voici une courte notice sur l’auteur de ce merle blanc des romans,--un roman qui n’a pas ennuyé le _traître_ chargé de le faire connaître au lecteur Français.
William Makepeace Thackeray est né à Calcutta en 1811. Son père occupait une position élevée parmi les employés civils de la compagnie des Indes orientales. Après avoir terminé ses études à l’université de Cambridge, le futur romancier commença son droit; mais la facilité avec laquelle il dessinait lui fit croire qu’il avait une vocation pour les beaux-arts et le décida à courir les musées de l’Europe. S’il n’est pas devenu un grand peintre, ainsi qu’il s’y attendait, il a conservé ou acquis un joli talent qui lui permet d’illustrer ses ouvrages de dessins qui ne jurent pas trop avec le texte. Son beau-père ayant fondé à Londres un journal intitulé _The Constitutional_, Thackeray débuta dans la carrière des lettres en devenant à vingt-trois ou vingt-quatre ans le correspondant parisien de cette feuille, qui ne réussit pas et absorba en grande partie la fortune de son fondateur. Le correspondant sans journal retourna à Londres. Il avait perdu de son côté une vingtaine de mille francs de rente dont il avait hérité à sa majorité. Il travailla avec courage pour les journaux et les _magazines_, pour le _Times_, pour _Fraser’s_, où il écrivit sous le pseudonyme de Michel-Ange Titmarsh; pour _Punch_, où il signait _Le gros collaborateur_. Raconter ses mécomptes, ses épreuves littéraires, ce serait répéter l’histoire de la plupart de ses confrères. Çà et là quelque critique perspicace, comme John Sterling par exemple, prédisait qu’il y avait dans l’auteur du _Diamant de famille_ l’étoffe d’un grand écrivain; mais le futur rival de Dickens restait dans l’ombre, malgré le mérite de ses articles qui ne contribuèrent pas peu à la vogue des feuilles où ils ont paru pour la première fois. En 1846, _la Foire aux Vanités, roman sans héros_, fut présentée, dit-on, au directeur d’un _magazine_, qui eut l’adresse de refuser cet ouvrage destiné à un si grand succès. Le romancier se décida alors à imiter l’exemple de Charles Dickens et à publier son œuvre par livraisons mensuelles, avec des illustrations sur acier et sur bois par l’auteur. Longtemps avant la conclusion de l’ouvrage, le nom de Thackeray était devenu populaire et il n’a rien publié depuis qui soit de nature à diminuer une réputation si bien méritée. Comme nous n’avons pas le projet d’analyser son talent, nous nous contenterons de donner la liste chronologique de ses écrits:
_The tin Trumpet_, 2 vol. in-8, 1836.
_Comic Tales and Sketches_, 2 vol. in-8, 1840.
_The Paris Sketch book_, 2 vol. in-8, 1840.
_The second funeral of Napoleon and the chronicle of the drum_, petit in-4, 1840.
_The Irish sketch book_, 2 vol. in-8, 1843.
_Notes of a Journey from Cornhill to Cairo_, 1 vol. in-12, 1846.
_Mrs Perkins’ Ball_, petit in-4, 1846.
_Vanity Fair, a novel without a hero_, 1 vol. in-8, 1846-48.
_Our Street_, petit in-4, 1847.
_Doctor Birch and his young friends_, petit in-4, 1848.
_The book of Snobs_ (réimpression), 1 vol. in-12, 1848.
_Rebecca and Rowena_, petit in-4, 1848.
_History of Samuel Titmarsh and the Great Hoggarty diamond_, petit in-4 (réimpression), 1849.
_The history of Pendennis_, 2 vol. in-8, 1849-50.
_The Kickleburys on the Rhine_, petit in-8, 1850.
_The history of Henry Esmond_, 1 vol. in-8, 1852.
_Lectures on the English Humourists_, 1 vol in-8, 1853.
_The Newcomes_, 1 vol. in-8, 1855.
_The Rose and the Ring, or the history of Prince Bulbo_, petit in-4, 1855.
_The Virginians_, 1857-59, vingt-quatre livraisons mensuelles, in-8, en cours de publication.
Presque tous ces ouvrages ont été illustrés par l’auteur. Si notre mémoire ne nous trompe pas, cette liste devrait comprendre un mélodrame représenté il y a assez longtemps déjà sur un de nos petits théâtres, mais sur lequel nous n’avons pu réussir à mettre la main. On sait que M. Thackeray, qui a fait de longues et fréquentes visites à la bonne ville de Paris, parle très-facilement notre langue. Ajoutons, en terminant, que MM. Bradbury et Evans réimpriment depuis quelques années, sous le titre de _Miscellanies_, les mélanges en prose et en vers dont Michel-Ange Titmarsh a enrichi la littérature anglaise. Sur la couverture jaune des volumes de cette collection on voit un enfant à grosse tête joufflue, les cheveux ébouriffés, une paire de lunettes sur le nez, assis les jambes croisées et tenant à la main un masque et une marotte. Cette tête est celle de l’auteur dessinée par lui-même. Empressons-nous d’ajouter qu’il a eu la modestie de ne pas se flatter.
Aujourd’hui M. Thackeray est rédacteur en chef d’une revue mensuelle, fondée tout récemment par MM. Bradbury et Evans. La rumeur publique lui accorde les magnifiques appointements de cinquante mille francs par an. Dame renommée a la réputation de faire la généreuse à peu de frais;--espérons que cette fois elle n’aura rien exagéré.
W. L. H.
LES MÉMOIRES
D’UN
VALET DE PIED
PREMIÈRE PARTIE
LE MARI DE Mlle SHUM
I
UNE FAMILLE INTÉRESSANTE
Les mémoires sont à la mode. Pourquoi donc n’écrirais-je pas les miens? Je possède toutes les qualités requises pour réussir dans ce genre de littérature: une haute opinion de mon propre mérite, et une bonne envie de médire du prochain.
Ceci dit, je commence sans autre préambule.
Je me nomme John-Herbert-Sigismond-Fitz-Roy de la Pluche. Ces noms de baptême, dont je m’enorgueillis, me furent donnés en souvenir de plusieurs gentilshommes qui avaient honoré ma mère de leur amitié. Quant à mon nom de famille, je l’ignore. Peut-être suis-je le rejeton ignoré d’une race illustre; peut-être voyez-vous en moi le fils d’un cocher de bonne maison dont le portrait ornait la chambre à coucher de ma mère. Quoi qu’il en soit, je me console du mystère qui a présidé à ma naissance en songeant que le berceau des plus grands hommes de l’antiquité est entouré d’une obscurité non moins profonde que celle qui couvre le mien. Tout ce que l’on sait de l’état civil du divin Platon, c’est qu’il eut un père. L’histoire ne nous apprend-elle pas aussi qu’Homère est né dans sept villes différentes, fait bizarre qui n’empêche pas certains sceptiques d’affirmer que ce poëte n’a jamais existé?
Je n’ai donc pas connu l’auteur de mes jours. Quant à ma mère, que je perdis de bonne heure, il ne me reste qu’un souvenir assez confus de la vie étrange que j’ai menée auprès d’elle, vie mélangée de rayons de soleil et de jours de pluie. Tantôt elle portait chapeau à plumes, robe de velours et bottines de satin: tantôt, une toilette fanée et des souliers éculés. Lorsqu’elle ne m’étouffait pas de caresses, elle m’accablait de coups. Un jour, nous déjeunions de perdrix arrosées de vin de Champagne; le lendemain, notre unique repas se composait de quelques croûtes de pain rassis.
Mais jetons le voile épais de l’oubli sur cette époque bigarrée de mon existence. Un beau matin, ma mère s’avisa de mourir subitement. Je restai pendant près de deux jours dans un coin de sa chambre, osant à peine bouger, effrayé de son immobilité et de son silence, pleurant plutôt de frayeur que de froid ou de faim. J’y serais sans doute encore sans quelques voisines qui eurent pitié du petit orphelin. Permettez-moi de vous dire en passant qu’on trouve souvent plus de cœur chez une seule de ces pauvres filles que chez une douzaine de lords. Cependant, bien que je n’aie aucun reproche à adresser à mes bienfaitrices, certains souvenirs que l’éponge du temps n’a pu effacer des tablettes de ma mémoire, me donnent à croire que ma moralité aurait eu à souffrir si les protectrices de mon enfance eussent été chargées de compléter mon éducation.
Heureusement pour moi, un digne philanthrope me fit admettre comme interne à l’école gratuite de Saint-Bartholomé, admirable institution dont les élèves portaient à cette époque des blouses vert-pomme, des _inexpressibles_ de cuir jaune, une plaque d’étain au bras gauche et une calotte microscopique. J’y passai six années. Il paraîtrait que vers la fin de mon séjour je montrai quelques dispositions musicales, car je fus chargé de tenir l’orgue que l’on jouait tous les jours à l’office du matin. Oui, pendant deux ans, j’ai fait mouvoir le soufflet de cet instrument sonore... Il y avait bien là un autre artiste qui promenait ses doigts sur le clavier; mais le paresseux se donnait bien moins de peine que moi.
Raconterai-je les folles espiègleries de ma première jeunesse? Dirai-je les pommes dérobées à la vieille fruitière du coin, ou le tabac répandu à pleines mains dans les livres de notre vieux professeur? A quoi bon? Passons sous silence cette période peu intéressante de ma biographie. Je me contenterai de vous dire qu’à l’âge de treize ans je sortis de l’école de Saint-Bartholomé pour entrer au service d’un industriel nommé Bags (il signait _Bago_), qui fabriquait dans les environs du marché de Smithfield des pâtes d’Italie et de l’huile d’olives. Je me suis laissé dire que cet épicier frauduleux gagnait quelque chose comme douze cents francs par an rien qu’à louer ses croisées aux jours de pendaison. Ses fenêtres donnaient juste en face de la prison de Newgate et on y pendait pas mal alors. En ce temps-là, on savait au moins faire respecter les lois et on vous accrochait un homme par le cou pour presque rien.
J’ai hâte d’ajouter que les ignobles détails du commerce de Bago ne me regardaient en rien; j’habitais sa villa, où j’avais pour mission de nettoyer les couteaux et d’ouvrir la porte. C’est là, pour ainsi dire, que je fis mon entrée dans le monde fashionable. Je ne rougis pas d’un début si peu digne de moi; car il est clair que ce n’est qu’à force de mérite personnel que j’ai pu m’élever d’aussi bas à la position que j’occupe aujourd’hui. Du reste, je ne restai que quelques mois chez mon premier maître, ma mine éveillée et ma tournure pleine de distinction m’ayant fait agréer par un jeune homme qui exerçait en apparence une profession libérale.
Je dis _en apparence_, car je ne pus découvrir quelle était l’occupation de mon maître. Tout ce que je savais, c’est que ses affaires le retenaient une grande partie de la journée dans le quartier commerçant de Londres. Comme nous habitions le faubourg de Pentonville, je le menais chaque matin à la _City_ dans son cabriolet, où il remontait vers cinq heures et qui l’attendait toujours au même endroit.
Il me semblait assez singulier qu’un jeune homme aussi distingué que M. Frédéric Altamont n’habitât pas un quartier plus fashionable et un appartement plus commode: en effet, notre logis se composait d’un rez-de-chaussée assez mesquin, que nous sous-louait le ménage Shum, couple pauvre mais prolifique, dont la nombreuse famille occupait le reste de la maison.
Le vieux Shum se vantait d’avoir servi dans la marine, et la chose n’est pas incroyable, puisqu’il avait eu le courage d’épouser en secondes noces une veuve ornée de quatre filles. Pauvre marin! ce fut un jour néfaste que celui où il s’aventura de nouveau sur les flots incertains de l’hyménée!
Voici la statistique de cette famille intéressante à l’époque où le hasard me mit en rapport avec elle:
1º Le lieutenant Shum;
2º Mme Shum, veuve Buckmaster;
3º Mlle Betsy, Mlle Fanny, Mlle Biddy, Mlle Elisa Buckmaster;
4º Mlle Mary, seule et unique Shum du premier lit;
5º Sept Shum du second lit, dont il est inutile d’énumérer les noms de baptême.
Toutes ces demoiselles, à l’exception de Mary, étaient laides à faire peur, et si méchantes, qu’elles se disputaient du matin au soir. Quand elles ne se battaient pas, elles faisaient de la musique; mais elles n’étaient jamais moins d’accord que lorsqu’elles tapaient l’infernal ustensile qu’elles appelaient leur piano. Dès que les quatre demoiselles Buckmaster avaient exécuté la _Bataille de Prague_, les sept demoiselles Shum du second lit les remplaçaient l’une après l’autre et miaulaient leur romance favorite: «_Où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille?_» Elles ne connaissaient guère que ces deux morceaux; mais comme chacune y mettait beaucoup du sien, on pouvait aisément se figurer qu’elles venaient de massacrer onze mélodies différentes. Mary seule épargnait nos oreilles: aussi ne tarda-t-elle pas à devenir notre favorite.
La vieille Shum faisait la grande dame, c’est-à-dire qu’elle passait sa journée, étendue sur un canapé, à boire de l’ale, à lire des romans de cabinet de lecture, à gronder et à grogner. De temps à autre, pour varier ses plaisirs, elle feignait une attaque de nerfs. Quant au mari, il employait ses loisirs à lire dix fois de suite le même numéro du _Times_.
Quel motif avait donc pu décider Altamont à habiter sous le même toit que ces gens-là? Le motif saute aux yeux: il était amoureux de Mary Shum.
J’ai déjà dit que Mary formait un charmant contraste avec ses belles-sœurs. C’était une jolie petite personne, rose et blanche, craintive et modeste, avec de grands yeux bleus et de longs cheveux blond-cendré. La pression de son buste admirablement modelé menaçait de faire craquer de toutes parts le corsage des robes fanées qui oubliaient de grandir avec elle. Il eût été difficile de trouver plus de gentillesse unie à plus de douceur. Ses sœurs enrageaient de la voir si jolie et tourmentaient à qui mieux mieux la pauvre enfant, qui endurait tout avec une patience exemplaire: j’ai vu au théâtre des anges qui ne la valaient pas, malgré leurs ailes de gaze et leurs torches à esprit-de-vin.
Un jour que mon maître vaquait à ses affaires, j’étais assis au bas de l’escalier, écoutant ce qui se passait chez nos voisins. On s’y disputait comme à l’ordinaire, et le piano allait son train. Le vieux Shum ayant hasardé une remarque antimusicale, miss Betsy (l’aînée des Buckmaster) s’interrompit au milieu du plus brillant passage de _la Bataille de Prague_ pour s’écrier:
--Oh! papa, que vous êtes donc bête!
Les autres filles et la mère se mirent à rire: toutes, excepté Mary, que l’insulte adressée à son père avait révoltée. L’agneau insurgé témoigna son indignation par un vigoureux soufflet appliqué sur la joue de la coupable.
La vieille Shum poussa un mugissement, et je reconnus au craquement du plancher qu’elle venait de quitter le canapé. Je montai doucement et, m’approchant de la porte entr’ouverte, je vis les bras de la grosse marâtre qui retombaient comme les ailes d’un moulin sur les épaules de Mary.
Celle-ci, qui d’ordinaire pleurait pour un rien, loin de laisser échapper la moindre plainte, s’écria avec le juste orgueil d’un devoir rempli:
--Je recommencerai chaque fois que Betsy insultera papa!
--Fi donc! miss, dit le vieux Shum. Affliger ainsi votre mère! Lever la main sur votre aînée!
--Mais, papa, elle vous a appelé...
--Eh bien, mademoiselle, c’était à moi de la corriger, interrompit le père en cherchant à se donner un air digne.
--Me corriger! Je voudrais bien voir cela!
Et le nez naturellement camus de Betsy se retroussa encore davantage.
Mme Shum, retombant sur le canapé comme un hippopotame essoufflé, termina la discussion en ordonnant à Mary de quitter le salon, avec défense d’y reparaître de la journée.
--Miss Mary, lui dis-je en la voyant sangloter de façon à compromettre son corsage, mon maître est sorti, entrez donc chez nous. Il y a du veau froid et des concombres.
--Merci, John; mais je suis trop malheureuse pour avoir faim, répondit-elle en secouant tristement ses jolies boucles.
Elle entra néanmoins, et se jeta sur un fauteuil.
Au moment où je songeais le moins à lui, Altamont parut. Je tenais en ce moment la main de Mary. Je crois même que j’allais y déposer un baiser de consolation, lorsque mon maître arriva à l’improviste.
--Sortez! me dit-il d’un ton peu rassurant.
Je m’empressai d’obéir, car l’extrémité d’une botte étrangère venait de communiquer à ma personne une impulsion irrésistible.
La conduite d’Altamont ne me laissa plus aucun doute. Il aimait Mary. C’est pour cela que tant de fois il avait souri avec indulgence en contemplant le morceau de _roast-beef_ ou de veau de la veille, dont la dent vorace des Shum avait singulièrement diminué le volume. Il s’apercevait bien de ce communisme forcé dont il faisait tous les frais,--mais un amour désintéressé s’inquiète-t-il de quelques livres de bœuf?
A dater de l’entrevue en question, il se montra fort attentionné pour la famille de son propriétaire. Miss Betsy encouragea ses avances et fut souvent invitée à prendre le thé chez nous. Comme les convenances lui défendaient d’y venir seule, elle se faisait accompagner par Mary, qu’elle affectait de regarder comme une enfant.
Un jour, mon maître rentra un peu plus tôt que de coutume, rapportant des billets pour le théâtre de Drury-Lane, où il offrit de conduire Betsy et Mary. Son dîner terminé, il m’adressa la question suivante: