Les manieurs d'argent à Rome jusqu'à l'Empire

Part 16

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C’est pour cela, certainement, que les divers procédés de la spéculation reçurent des noms grecs, et que les spéculateurs eux-mêmes furent appelés du nom générique de _Grecs_, _Græci_. Peut-être finit-on par prendre ce nom en mauvaise part, comme on disait, dans un autre sens, _Græculi_[255]. C’est justement ce qui s’est produit chez nous, pour ce nom de _Grecs_ et pour quelques autres, à l’occasion de ces mêmes affaires d’argent.

[255] Cicéron, _Ad Quintum_, I, 1. «_Fallaces sunt permulti et leves... Ipsis diligenter cavendæ sunt quædam familiaritates, præter hominum perpaucorum qui sunt vetere Græcia digni._»

Les banquiers furent essentiellement des manieurs d’argent, dans tous les sens du mot, et nous ne pouvions les laisser de côté dans cette étude. Mais ils ne constituèrent pas, comme les publicains, un État dans l’État; aussi n’aurons-nous que peu de choses à rapporter sur ce que nous appelons leur histoire externe, c’est-à-dire sur les événements de l’histoire romaine qui se rattachent à leurs opérations.

Il existe, au contraire, des documents fort nombreux sur leur histoire interne, c’est-à-dire sur le fonctionnement de leur institution, considérée en elle-même.

Nous pourrons, en conséquence, entrer dans certains développements, soit ici, pour indiquer le rôle qu’ils ont dû jouer dans le monde romain, à raison de la nature de leurs spéculations; soit ultérieurement, si nous cherchons à déterminer en détail, les règles juridiques qui concernent leurs rapports entre eux, avec le public, ou celles qui régissent leurs sociétés.

Incontestablement, ce qui a fait la force des publicains, c’est leur organisation en grandes sociétés de capitaux. A la vérité, les sociétés formées par les banquiers ont été nombreuses, intéressantes à étudier de près, elles ont été l’objet de dispositions spéciales de la loi ou de la jurisprudence; mais il y avait une raison pour qu’elles n’atteignissent jamais le même degré de puissance. C’est la loi romaine du droit commun sur les sociétés qui, en continuant à les régir en principe, empêcha certainement les institutions de crédit de prendre, comme chez nous, leur essor.

Nous avons vu que l’État s’était réservé, instinctivement ou par principe, peu nous importe ici, mais très réellement en fait, le monopole des grandes opérations, et nous avons indiqué le moyen très simple qu’il avait adopté pour cela. Il avait fait de la liberté d’association un privilège dont il restait le maître. Or, les banquiers étaient des spéculateurs privés. Même d’après les opinions les plus avancées à cet égard, s’ils eurent un caractère public, ce ne fut que d’une manière accessoire, secondaire ou exceptionnelle; et c’est pour cela qu’ils ne purent pas bénéficier des moyens d’organisation nécessaires pour faire fonctionner des opérations étendues, comme le font de notre temps les banques nationales, et les grandes sociétés de crédit. Assurément ils avaient à côté d’eux des sociétés de publicains aussi largement organisées que nos grandes compagnies, et qui auraient pu leur servir de stimulant ou de modèle, mais il ne leur était pas permis, par le droit, d’étendre aussi loin leur ambition.

Les publicains tenaient leur mission de l’État. En se portant adjudicataires des impôts, des travaux publics ou des fournitures (_redemptio, locatio censoria_), ils achetaient, en même temps que l’entreprise, nous l’avons démontré, le droit de l’exploiter en dehors de la loi commune et avec des actionnaires.

L’État n’avait pas songé à se faire banquier, ni à organiser des sociétés de banques privilégiées, ni à mettre les entreprises de la banque en adjudication, comme il le faisait pour tant d’autres choses. Les banquiers durent se contenter, quand ils voulurent étendre leurs affaires, de la petite société privée avec son _jus fraternitates_, qui soumettait tout au caprice ou à la mort de chacun des associés.

Sans doute, les publicains auraient pu faire la banque, et l’organiser sur de larges bases, puisqu’ils avaient les moyens légaux de réunir les capitaux nécessaires. Ils la firent, en effet, parfois, en mettant à profit les ressources de leur puissante organisation. Nous verrons même que Sylla leur fut favorable, de ce côté, tout en voulant les frapper à la tête, sur leur domaine de prédilection, l’Asie; car eux seuls furent assez riches pour se faire les banquiers des pauvres provinciaux dont Plutarque nous a retracé les misères. Dans cette circonstance, ils augmentèrent inopinément les bénéfices espérés de leur entreprise principale, l’adjudication des impôts. Rien n’indique que le fait se soit produit ailleurs avec les mêmes développements.

Nous constaterons cependant que Cicéron et Pompée se servaient des publicains de Grèce, pour faire de considérables dépôts d’argent.

Toutes ces indications et bien d’autres, pourraient donner à penser, en réalité, que c’est par les publicains que se firent les plus grandes opérations de banque de l’antiquité. Mais ce n’était pas là le principal objet de leurs associations; leur spéculation essentielle devait porter sur l’entreprise qu’ils s’étaient fait adjuger, et qui devait suffire à absorber d’ordinaire leurs capitaux et leurs soins.

Nous ne pourrons donc trouver de grandes associations spécialement affectées aux opérations de banque, ni chez les publicains, ni chez les banquiers ordinaires. Nous n’en trouverons pas chez les publicains, par la raison que nous venons de donner: ils avaient la possibilité légale et les moyens d’agir, mais ils avaient un autre objet à réaliser. Nous n’en trouverons pas dans les banques ordinaires, parce qu’elles n’avaient ni la vitalité légale nécessaire, ni les moyens de s’étendre jusqu’aux sociétés de capitaux.

Mais, en revanche, que de fonctions nombreuses et variées ces manieurs d’argent ont dû exercer pour en retirer un profit plus ou moins exagéré, suivant leur valeur morale très diverse, ou la situation qu’ils occupaient, jusque sur les degrés les plus extrêmes de l’échelle sociale.

Plus occupés que les nôtres du change métallique, à cause du peu de fixité et de la variété des valeurs monétaires, surtout dans les temps anciens, ils ont été beaucoup moins avancés qu’eux pour le maniement des fonds par les titres; ils ne connaissaient, quoi qu’en aient pu dire des juristes autorisés, ni la lettre de change, du moins avec la clause à ordre, ni les valeurs au porteur proprement dites[256].

[256] Voy. Caillemer, _Antiquités juridiques d’Athènes_.

Les Romains ne pratiquèrent pas la monnaie fiduciaire, ils ne firent que des monnaies faussées.

Malgré ces infériorités et ces lacunes, l’intervention des banquiers dans les affaires d’argent paraît avoir été peut-être plus usuelle encore que de notre temps, pendant les derniers siècles de la République romaine.

On a cherché à grouper les noms très nombreux donnés à ceux qui spéculaient sur la monnaie et les valeurs[257]. Mais il nous paraît que l’on doit agir très prudemment à cet égard.

[257] Voir notamment les thèses de doctorat de MM. Da, Paris, 1877; Cruchon, Paris, 1878; Chastenet, Paris, 1882; Taudière, Poitiers, 1884,--Voy. aussi Guillard, _Les banquiers athéniens et romains_. Et dans l’ancienne littérature de notre pays, Saumaise, _De Fœnore trapezitico_, 1640.

D’abord, les mêmes hommes devaient pouvoir joindre à leur titre générique de banquiers _argentarius_ ou _mensularius_, des qualifications variées. Nous croyons, en d’autres termes, qu’il y avait, dans cette diversité de noms, du moins en principe et sauf exceptions[258], des dénominations de fait et de langage usuel, plutôt qu’un système de classification juridique ou légale.

[258] Voy. _Dictionnaire_ de Daremberg et Saglio, vº _Argentarii_, article de E. Saglio, et pour les questions de droit, _eod. vº_, article Humbert.--Mommsen, _Hist. de la monnaie romaine_, III, p. 172, liv. Ier de la traduction Blacas; et Fr. Lenormant, _La monnaie dans l’antiquité_. Paris, 1879.

Voici les principales dénominations que l’on trouve dans les textes romains littéraires ou juridiques.

Et d’abord les désignations qui semblent être génériques sont celles de _mensularii_, d’_argentarii_, de _trapezitæ_, _danistæ_, auxquelles on joignait, suivant les cas et les spécialités, celles de _locatores_, _venditores_, _mercatores_, _ærarii_ et même _vascularii_ et _fabri_, surtout dans les temps anciens, où la monnaie se confondait presque avec les métaux qui servaient à la faire.

Le nom de _collybistæ_ se réfère plus spécialement à des opérations de change, celui de _nummularii_ aux opérations sur les monnaies métalliques, celui de _probatores_ aux opérations de contrôle, celui de _fœneratores_ aux avances de fonds.

D’autres dénominations similaires, dont quelques-unes ont été empruntées aux Grecs, se retrouvent encore dans les textes, ainsi que l’expression même de _Græci_, qui nous ramène, sinon à l’origine, du moins à l’époque du premier développement des banques de Rome[259].

[259] Voici quelques dénominations qui s’appliquent, d’après les écrivains latins, à ceux dont nous parlons, en sus de celles que nous indiquons au texte: «_Argenti structores, locatores, mercatores, hemerodanistæ, cernatistæ, argenti spectatores, probatores, æsculatores, zigostates, campsores, cambiatores, bancarii._» Voir le classement de M. Cruchon, _loc. cit._, qui contient d’autres expressions équivalentes, et quelques-unes aussi qui s’en éloignent trop.

§ 2.--Actes divers compris dans les opérations usuelles des Banquiers.

1º _Contrôle et change des monnaies métalliques._--Les premières opérations sur les valeurs durent porter, non sur de la monnaie proprement dite, ni sur des titres, mais sur les lingots de métal qui en firent les premiers offices.

Nous ne referons pas ici l’histoire des monnaies. La matière a été traitée par des maîtres éminents, à diverses reprises[260]. Nous nous bornerons à rappeler, en des traits généraux, ce que l’on trouve condensé sur ce point dans un texte célèbre de Paul, au Digeste[261], auquel il suffit d’ajouter quelques observations.

[260] Voy. notamment Mommsen, _loc. cit._ Fr. Lenormant, _Monnaie dans l’antiquité_, 3 vol. Lévy, 1879. VIIIe et IXe liv. des séances de l’Acad. en 1877. Et du même auteur, l’article vº _As_, au _Dictionnaire_ de Daremberg et Saglio.

[261] L. 1, _pr._, D., _de contr. emptione_, 18, 1: «_Origo emendi vendendique a permutationibus cœpit: olim enim non ita erat nummus: neque aliud merx, aliud pretium vocabatur: sed unusquisque secundum necessitatem temporum ac rerum, utilibus inutilia permutabat, quando plerumque evenit ut quod alteri superest alteri desit: sed quia non semper, nec facile concurrebat, ut, cum tu haberes quod ego desiderarem, invicem haberem, quod tu accipere velles, electa materia est, cujus publica ac perpetua æstimatio difficultatibus permutationum æqualitate quantitatis subveniret: eaque materia forma publica percussa, usum dominiumque non tam ex substantia præbet quam ex quantitate: nec ultra merx utrumque, sed alterum pretium vocatur._» Aristote avait donné une définition dans laquelle, fait observer M. Lenormant, on trouve, plus nettement indiquée, la distinction entre la monnaie signe et la monnaie marchandise. Aristote ajoute, en effet, que la matière employée a une _valeur par elle-même_, et que la marque a pour but de délivrer de l’embarras de continuels mesurages.--Voy. Lenormant, _La monnaie dans l’antiquité_, t. I, p. 91, et III, p. 19. Aristote, _Politic._, I, 6, 14-16; t. I, p. 53, trad. B. Saint-Hilaire. Paul a voulu évidemment abréger sa définition, les mots _non tam ex substantia quam ex quantitate_ prouvent bien que la notion complète était dans son esprit, et même elle apparaissait dans sa définition.

«Chez les Romains primitifs», dit M. F. Lenormant[262], «comme chez les Grecs d’Homère et chez tous les peuples aryens à leur origine, où la vie pastorale a joué un si grand rôle, non seulement la monnaie était inconnue, mais ce n’étaient même pas les métaux qui formaient la matière principale des échanges. La valeur des choses s’estimait et se payait en bétail (_pecus_), d’où vient le nom _pecunia_, conservé plus tard pour désigner le signe des échanges commerciaux. Dans tous les fragments parvenus jusqu’à nous, des lois les plus anciennes de la République, le taux des amendes est fixé en bœufs et en moutons, et ce n’est que relativement plus tard qu’on y voit apparaître une taxation en sommes monnayées ou même en poids de métal.»

[262] Fr. Lenormant, art. du _Dict._ de Daremberg et Saglio, vº _As_, qui cite: Varro, _De ling. lat._, V, 19; Columel., _De re rustica_, 6; Festus, _De Verb. signif._, p. 213, édit. Lindemann; cf. Marquardt, _Handb. der röm. Alterth._, III, II, p. 3; Festus, p. 202; Cicéron, _De Republ._, II, 9, 16; Varro, _De re rustica_, II, 1; Pline, XXXIII, 1, 7; _Lange Röm. Alterth._, t. I, p. 455 et suiv.

On échange d’abord les objets les uns contre les autres, c’est l’époque primitive, avec laquelle notre institution n’a rien à voir. Mais un objet commun d’échange se produit; c’est du cuivre ou de l’airain d’abord (_æs_); il faut, à chaque vente, vérifier la substance des lingots, en déterminer le poids, et aussitôt les _mensularii_ apparaissent derrière leur table, au Forum, dans des _tabernæ_, voisines d’abord de celles des bouchers, qu’elles chassent et supplantent bientôt. C’est l’époque où le _libripens_ jouait un rôle effectif. Laissons de côté, pour le moment, ces modestes échoppes, avec leur banc ou leur table (_mensa_), nous les verrons s’embellir, se déplacer, pour se porter, ainsi transformées, sous les colonnades des somptueuses basiliques.

Au lingot primitif de cet _æs rude_, composé de cuivre mêlé à quelque peu d’étain, succédèrent des fragments marqués par les particuliers eux-mêmes. L’intervention de l’État n’apparaît qu’à une époque incertaine, que la tradition romaine fait remonter à Servius Tullius[263], mais qui n’est pas probablement aussi ancienne. Il n’y a de documents officiels, à cet égard, que depuis la loi Alternia-Tarpeia (de 300-454), suivie des lois Menenia-Sestia (302-452), et Julia-Papiria (324-430). La monnaie d’argent ne fut employée qu’en 486-268, en vertu de la loi Fabia-Ogulnia; la monnaie d’or sous César seulement[264].

[263] Pline, _Hist. nat._, XVIII, 3, 12; Festus, _op. cit._, p. 246.

[264] «Pendant toute la durée de la République», dit M. Lenormant (t. I, p. 181), «les Romains, à l’exemple des Athéniens, ne fabriquèrent des monnaies d’or, que dans les cas exceptionnels, bien que toutes les grandes affaires se réglassent au moyen de payements en or, sous forme de lingots ou d’espèces étrangères librement tarifées par le commerce.» _Sic_, Mommsen, _H. R._, t. II, p. 119.

Lorsque la monnaie officielle fit son apparition, les Romains étaient donc en relations avec les peuples qu’ils avaient commencé à soumettre, les _negotiatores_ étrangers étaient venus trafiquer avec le public et les _negotiatores_ de Rome. Bientôt après, vinrent les Grecs. Or, en supposant que la monnaie romaine fût acceptée à Rome sans contrôle, il ne pouvait en être de même des monnaies ou des valeurs étrangères qui, toutes, n’avaient pas encore réalisé les mêmes progrès que la monnaie romaine.

Ce que les _mensularii_ primitifs faisaient pour les payements en lingots, ils durent nécessairement le faire pour les ventes, dans lesquelles les monnaies étrangères, inconnues ou douteuses, s’introduisirent de toutes parts sur le Forum. Elles n’y avaient pas cours forcé, on le pense bien: _Loco mercis habebantur_[265], sauf peut-être quelques monnaies grecques[266]; et le rôle des banquiers, appréciateurs des monnaies ou intermédiaires du change, n’en devint que plus difficile et plus important.

[265] Pline, _Hist. nat._, XXXIII, 3, 13.

[266] Mommsen, _Hist. de la monnaie_, p. 196 à 207.

Le butin fait à la suite des guerres de conquête dut augmenter encore cette affluence de valeurs exotiques, et c’est ainsi que le _collybus_, c’est-à-dire le change, fut la principale opération des banquiers anciens, en même temps que la _probatio_, le contrôle des monnaies, la fixation des cours de change (_æraria ratio_)[267], l’assistance à la pesée et au versement qui en était fait.

[267] Cicéron, _Pro Quintio_, 4; L. 39, D., _de solutionibus_, 46, 3.

On le voit, c’est sur les valeurs métalliques effectives, plutôt que sur les monnaies considérées dans leur valeur représentative, que les premiers banquiers portèrent leurs opérations. Il ne faut donc pas s’étonner de les voir étendre leur trafic aux objets métalliques de toutes formes, et se rapprocher du métier des orfèvres changeurs. C’est ce qui explique les noms de _vascularii_, de _fabri_ et même _lapidarii_, qui se confondent parfois, dans l’ancienne littérature latine, avec ceux de _mensularii_ ou d’_argentarii_[268].

[268] L. 39, D., _de auro argento_, 34, 2, et L. 61, _pr._, D., _de obl. et act._, 44, 7.

Les Romains admirent-ils légalement un système de monnaie fiduciaire, c’est-à-dire la circulation d’objets de valeur purement conventionnelle comme nos billets de banque? Ce système avait été longtemps pratiqué avant eux dans beaucoup de pays de l’Orient; ils le connurent donc, sans doute, mais ils ne tentèrent même pas de l’employer; ils ne se servirent que de monnaies frauduleuses, avec cours obligatoire, dont l’emploi se rattache aux attributions des banquiers romains. Nous devons, par conséquent, en dire quelques mots.

On avait employé, en Orient, des monnaies de plomb, d’étain et de terre cuite, à titre de valeurs échangeables et ayant cours usuel. C’étaient de véritables monnaies fiduciaires. M. Lenormant rapporte, dans son savant livre[269], le texte qui figure sur plusieurs galettes quadrilatères d’argile employées en Asie pour le commerce. Ce sont des mandats de payement réglant l’échéance, les intérêts, le débiteur, le porteur, avec remise de place en place; c’est la lettre de change, moins la clause à ordre; peut-être la circulation en devenait-elle possible sous forme de mandat, comme dans la _procuratio in rem suam_ romaine. Les Égyptiens avaient eu une monnaie de verre dont l’usage se continua, dans le pays, sous les Byzantins et sous les Arabes[270].

[269] _La monnaie dans l’antiquité_, t. I, p. 114 et suiv.

[270] _Eod._, p. 214.

On a dit que les Romains avaient eu aussi une monnaie fiduciaire de bois, par conséquent sur l’absence de valeur de laquelle ils ne pouvaient pas se tromper; rien ne le prouve. Ce qui est certain, au contraire, c’est qu’ils ont, à diverses époques, gravement faussé leurs monnaies.

Ils se servirent, pour cela, de monnaies _fourrées_, suivant l’expression de Mommsen, c’est-à-dire de pièces «qui se composent d’un flan de métal de peu de valeur, cuivre, fer, plomb ou étain, formant âmes, et revêtu, dans toutes ses parties, d’une mince feuille d’argent ou plus rarement d’or. Ame et enveloppe ont été soumises en même temps à la frappe monétaire. Les pièces fourrées étaient donc des monnaies sans valeur intrinsèque que l’on émettait pour des espèces d’argent ou d’or et par une opération frauduleuse[271].»

[271] _Eod._, p. 222.

Le Sénat ordonna, à plusieurs reprises, de mêler cette monnaie à la monnaie sincère, c’est ce que l’on appelait _miscere monetam_; on le fit, pour la première fois, pendant la guerre d’Annibal, après la bataille de Trasimène, en même temps que la loi _Flaminia_, par une autre sorte de fraude, réduisait le poids de l’as. Ces procédés antiéconomiques se renouvelèrent sous l’Empire.

On comprend quel trouble ces mesures durent jeter dans la circulation et dans le crédit, nous en avons eu de plus récents exemples dans notre histoire, et nous pouvons en juger presque par nous-mêmes.

C’est pour cela qu’en 670-84, Marius Gratidianus ordonna la vérification des monnaies et fit retirer les pièces fourrées de la circulation. Des _argentarii_ furent chargés de cette opération qui rentrait dans la sphère de leurs occupations ordinaires et qui se rattachait au caractère de leurs fonctions semi-officielles. Le peuple lui en témoigna sa reconnaissance avec enthousiasme. «On éleva, dans tous les carrefours, des statues au préteur qui avait pris l’initiative d’une aussi bienfaisante réforme et l’on rendit à ces statues des honneurs presque divins, en brûlant devant elles des cierges et de l’encens.» Sylla renversa les statues, fit périr le préteur dans les tortures les plus barbares, et revint, en vertu de la _Cornelia testamentaria_, au système du cours forcé des monnaies fourrées[272].

[272] Cicéron, _De offic._, III, 20, 80; Pline, _Hist. nat._ XXXIII, 9, 132; Lenormant, _loc. cit._, p. 231.

Mais on sait comment le public traite les valeurs fictives discréditées, et quelle est l’inutilité de tous les actes du gouvernement pour en assurer la circulation, quand arrive la débâcle.

Sans doute, les banquiers romains comme ceux du moyen âge durent servir d’intermédiaires aux justes résistances de la pratique, du bon sens et de l’honnêteté publique. L’Empire pourtant, dans les premiers siècles surtout, conserva ces détestables traditions. On est revenu, de notre temps, au juste sentiment des choses à cet égard. Les grandes opérations de la spéculation sur le change et sur les monnaies fiduciaires sincères sont restées, et ne cesseront plus, probablement, d’employer cette sorte de marchandise, la plus maniable de toutes, et ces valeurs de papier, basées sur le crédit et qui sont, en retour, si nécessaires à son fonctionnement.

2º _Avance de fonds, placements et autres actes divers._--Mais ce n’est pas à cela que devait se borner l’intervention des banquiers romains, et nous allons leur voir accomplir, de bonne heure, les opérations qui les rapprochent davantage des banquiers modernes.

Cujas avait proclamé l’importance ou, du moins, la fréquence vraiment extraordinaire de leur intervention dans les affaires, lorsqu’il disait: «_Et propterea nec, sine argentario, ullus contractus habebatur, in quo modo pecunia intercederet[273]._» «Ainsi, sans un banquier, aucune affaire d’argent n’était traitée.»

[273] Cujas, sur la loi 8, _Depositi_, lib. 9, _Quæstiones Papin_.--Voy. aussi Cicéron, _Pro Quintio_, 4, et L. 39, D., _de solut._, 46, 2.

Assurément, ils ont fait, comme opérations ordinaires et normales des avances d’argent, et, lorsque l’on ne trouvait pas à exercer le _mutuum_ gratuit, avec un ami désintéressé, comme dit Saumaise, dans son traité de _Fœnore trapesitico_, on recourait au banquier qui prêtait à intérêt[274]. Plaute indique cette ressource, comme une chose toute naturelle, à l’égard d’un fils prodigue, dans son _Pseudolus_:

[274] Chap. I, p. 34 de l’édit. de Lyon, 1640.

Ba. _Fuit occasio, si vellet, jam pridem, argentum ut daret._ Ca. _Quid si non habui? Ba. Jam haberes, invenires mutuum, Ad danistam devenires, adderes fenusculum, Surripuisses patri._

Ba. «C’était l’occasion, s’il le voulait, de donner de l’argent.

Ca. Et si je n’en avais pas? Ba... Tu en aurais tout de suite, tu trouverais à emprunter, tu irais trouver le banquier, tu lui offrirais un petit intérêt, et ainsi, tu en soutirerais à ton père.»

On appelait, parfois, les banquiers _fœneratores_, ce qui indique qu’ils pratiquaient usuellement le prêt à intérêt; ils le firent même, sous diverses formes de contrats. Il est fort probable, d’ailleurs, que si le dépôt irrégulier fut usité chez eux sur une grande échelle, ainsi que nous le verrons tout à l’heure, c’est que non seulement les banquiers spéculaient sur leur argent, mais qu’ils faisaient valoir aussi celui qui leur était confié, lorsqu’on le laissait se confondre dans leur caisse.