Part 6
Et les individus dépendent les uns des autres, réagissent les uns sur les autres, comme les astres jetés dans l’infini, comme les cellules d’un organisme.
Nul de nous n’est isolé. Quoi que nous en ayons, le sort du voisin influe sur notre sort. Nous vivons d’échange. Pensées, plaisirs, labeurs, tout n’est qu’échange. De ce phénomène vital, les exemples abondent également. La contagion nous en fournit une preuve sensible. La notion en est neuve encore, comme celle de toutes les découvertes scientifiques, et si peu familière aux esprits que, dans les classes restées incultes, on ne croit pas à la contagion, on ne la craint pas, on s’y expose niaisement. Cependant, elle matérialise ces liens invisibles qui, jetés d’un être à l’autre, mènent souvent leur destinée.
Si la contagion nous montre la mutuelle dépendance des individus sous son jour néfaste, elle nous révèle aussi l’enseignement que nous devons en tirer. Chacun doit se persuader que sa santé dépend souvent de celle du voisin. Il est de l’intérêt de chacun, pour ne point attraper la fièvre typhoïde, que personne ne l’ait dans le milieu où il évolue. Souvent, la tuberculose ou la syphilis d’un riche viennent d’un pauvre. Rien ne montre mieux l’intérêt des privilégiés à combattre ces maux dont ils sont menacés. Ainsi, à travers ce symbole un peu rude, apparaît le précepte capital de la solidarité humaine: «Toutes les existences se tiennent. Chacune est influencée par l’ensemble des autres. Les soigner toutes, c’est soigner la sienne. C’est travailler à son bonheur particulier que de travailler au bonheur général.» Et, là encore, l’utilité de faire le bien prolonge l’utilité de ne pas faire le mal.
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Certes, on pourra juger sévèrement une morale qui proclame l’_intérêt_ pour chacun de rendre heureux autrui afin d’être heureux soi-même. Encore n’est-elle utilitaire qu’en apparence, puisqu’au fond elle entend faire jaillir l’altruisme des sources de l’égoïsme, puisqu’elle veut faire du bonheur universel la condition nécessaire du bonheur personnel. Elle est en harmonie avec notre nature, qui tend à faire de chacun de nous le centre de l’univers et qui nous anime d’abord du souci de nous-même. Et si elle fait appel à nos intérêts et à nos passions, du moins les dirige-t-elle dans la voie généreuse.
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Les apôtres de la solidarité ne l’ont pas bornée aux lignes un peu sèches de sa définition scientifique, qui constate simplement la mutuelle dépendance des êtres. Ils l’ont revêtue d’un plus ample vêtement. Ils lui ont donné un sens social. Considérant que chaque individu profitait du labeur de la collectivité, ils entendent qu’il paye de retour cette collectivité. Puis, associant l’œuvre des morts à celle des vivants, ils déclarent que chacun de nous, bénéficiant des efforts des générations, a contracté une véritable dette envers la société. Enfin, ils réclament l’entr’aide, le concours de tous les individus à l’action commune. Ils prêchent le groupement, l’association, dont les organismes naturels donnent l’exemple et nous ont révélé les bienfaits.
Qu’on ne s’y trompe pas: l’idée de solidarité, dans ses expressions diverses, vaincra. Elle animera les évolutions futures. Elle sera la foi de demain.
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On ne met pas assez les enfants devant cette réalité que, nés sur un sol, en un temps donné, ils doivent accepter les obligations de la vie sociale telle qu’elle est régie sur ce sol et en ce temps. De ce fait, ils ont contracté une sorte d’engagement, touchant les impôts, les charges, les lois.
C’est là du patriotisme pacifique. C’est aussi un aspect de la solidarité. Nous devons beaucoup à ceux qui nous ont précédés. Tout objet dont nous nous servons est le résultat d’une longue suite d’efforts. Nos vêtements, nos trains, notre téléphone, nous trouvons tout cela sous notre main, nous jugeons tout naturel de nous en servir. Mais tout cela nous le _devons_ à ceux qui sont morts. Voilà ce qui rend les générations solidaires.
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L’enfant ignore tout de cette dépendance des êtres. Il est absolu. Il n’est pas relatif. Et comme nous devons lui apprendre en quelques années ce que les hommes ont acquis en des centaines de siècles, nous devons l’initier à cette loi si féconde et si générale, bien le persuader qu’il est lié, lui qui se croit libre, à tout ce qui l’entoure.
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On ne saisira jamais assez d’occasions, on n’inventera jamais assez d’anecdotes, pour pénétrer l’enfant de cette dépendance. Par exemple, on lui montrera que le plus insignifiant de ses gestes, en apparence, peut retentir sur une destinée voisine. Car nous sommes, à notre insu, comme l’araignée au centre de sa toile. Nos actions se prolongent au-delà de nous-mêmes, s’irradient, jettent autour de nous une trame invisible, où les autres viennent se prendre.
Oui, nos gestes ont leurs prolongements inconnus, leurs retentissements mystérieux. S’il existe une solidarité des êtres, il existe aussi une solidarité des actes. Encore un phénomène capital, qui devrait souvent fixer notre réflexion. Au moment d’arrêter une décision, si mince soit-elle, il ne faudrait pas dire, comme on nous y invite volontiers «Bah! rien n’a d’importance!» Non, non. Il faudrait dire: «_Tout peut avoir de l’importance._» Méditant sur une grave circonstance de notre vie, nous sommes souvent tentés d’en rechercher les causes en remontant le cours du passé. Nous ne le pouvons pas. Car elle est l’aboutissement d’une suite d’événements dont beaucoup nous échappent. Elle nous apparaît suspendue à une chaîne dont bien des maillons nous sont cachés. Mais il nous arrive pourtant d’isoler, de saisir un de ces maillons. Sans lui la chaîne se fût rompue. Notre destinée a dépendu de lui. Nous l’examinons... Et nous sommes frappés de sa petitesse et de sa fragilité.
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Il y a beaucoup d’associations, de mutualités, certes. Mais ce sont encore des flaques isolées, comme celles qu’on voit sur la grève à marée basse. Elles ne sont point encore unies en un flux irrésistible. Un trait montrera combien l’esprit d’association est encore nébuleux. A Paris, les locataires d’une même maison ne s’unissent jamais. Pourtant, ils représentent une association indiquée, dont tous les membres couchent et mangent sous le même toit, dans une étroite communauté de dangers, de soucis, d’intérêts. Combien leur entente unanime agirait puissamment sur le propriétaire, le gérant, le concierge... Ils pourraient, dans un autre ordre d’idées, acheter des objets d’utilité générale: une bascule pour le charbon, une balance pour les viandes et les légumes, des extincteurs d’incendie, une sonnette d’alarme. Ils pourraient même avoir une cuisine commune... Non, ils s’ignorent et ils ignorent la force que représente leur superposition.
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Souvent les frais d’une amende dépassent de beaucoup le montant de cette amende. Des droits de timbre et d’enregistrement majorent démesurément la valeur d’une taxe. Mille excès du même ordre nous écrasent. Et personne ne proteste!
Eh bien, nous n’avons que ce que nous méritons, du moment que nous ne trouvons pas l’énergie de nous grouper, de nous _compter_, de nous apercevoir que nous sommes le nombre et que nous pourrions faire chaque jour de la révolution pacifique.
Car enfin, qui nous impose ces abus? Des irresponsables, des larves de bureau, dont la force est faite de notre faiblesse. Comme nous les verrions trembler et se terrer, si nous nous dressions...
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Visitez un domaine avec le châtelain. Écoutez-le: «J’ai bâti cette aile, planté ce fruitier, dessiné ce hall, ouvert cette route...» Mesurez l’énorme effort que cet homme a dépensé en si peu d’années...
Concevez-vous quels résultats on obtiendrait si tous ces propriétaires-là--car ils sont légion sur le sol de France--consacraient un peu de cet effort, avec la même ardeur, à la chose commune, à quelque grande entreprise d’intérêt général, comme l’aviation, le réseau routier, la suppression des taudis? Et cela viendra quand ils s’apercevront que servir l’intérêt commun, c’est encore servir leur intérêt particulier.
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Un exemple du bienfait du souci d’autrui, de la concession au voisin, nous est donné par le spectacle de la rue. Si chacun allait droit son chemin sans s’occuper des autres, s’il ne se rangeait pas un peu, s’il n’y mettait pas un peu du sien, ce ne seraient que collisions, algarades, horions. Nul n’avancerait. Donc, il y a _avantage_ à ces concessions mutuelles.
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Cependant, la foule n’a pas encore conscience de la solidarité. Une femme renoue-t-elle le cordon de son soulier dans l’escalier du métro, parmi le flot qui se rue vers la sortie? Elle arrête ou retarde cent personnes derrière elle. Elle peut compromettre des intérêts, des satisfactions, des bonheurs. Tant d’événements sont à la merci d’une minute... Mais elle ne soupçonne pas encore que son simple geste puisse se prolonger en répercussions si nombreuses et si graves.
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Nous ne pensons pas assez au voisin. _Nous ne nous mettons pas assez à sa place._ Cependant, ce petit travail de réciprocité serait toujours de notre intérêt. Ainsi, on ajourne volontiers la note d’un fournisseur, même sans nécessité. Et soi-même on souffrira de voir ajourner une rentrée attendue. Qui nous dit que ce fournisseur n’attend pas, lui aussi, sa rentrée?
Il faut développer en nous le sens de la réciprocité.
Quelques iniquités.
Quand on pense aux ouvriers, on est comme suffoqué, tant on aurait à dire... Et puis, on garde le silence, parce qu’on craint que toute parole ne soit vaine, pour le présent. Les petites réformes, les améliorations de détail sont si peu, à côté de l’énorme injustice que constitue l’opposition du labeur et du luxe. Et on sent que cette injustice ne cessera que dans une autre ère, sous un autre régime, dans une de ces cités futures qui ne sera peut-être pas celle qu’ébauchent les collectivistes, mais qui est aussi dans la terre promise...
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La question sociale ne fera de grands pas qu’à partir du moment où ceux qui peuvent la résoudre y auront un _intérêt sentimental_.
J’entends le moment où ceux qui détiennent la fortune _ne pourront plus penser sans malaise_ à la famille nombreuse grouillant dans un taudis, à l’ouvrier qui va l’hiver dès sept heures au travail sous sa mince pelure et qui fera tout le jour le même geste jusqu’à la mort, à l’ouvrière en chambre qui crée du luxe pour un salaire de famine. J’entends le moment où ces «avantagés» auront pris si intimement conscience de l’injustice qu’elle leur sera insupportable. Le moment où ils auront sur le cœur le poids de la misère humaine. Alors ils chercheront à s’en débarrasser.
Aujourd’hui, la jeune fille qui rentre du bal à l’aurore, regarde d’un œil indifférent, du fond de sa limousine, les travailleurs qui vont à l’usine. Elle n’en souffre pas. Entre elle et eux, il y a la vitre, une cloison dure, mince, imperméable. Mais un jour viendra où cette jeune fille souffrira, comme elle souffre déjà à la vue d’un cheval abattu entre ses brancards.
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Nous avons une résignation vraiment trop facile à la misère d’autrui. Oui, le pêcheur, le mineur sont attachés à leur état, par habitude, par hérédité. Mais leur a-t-on fait goûter d’une autre vie? Et qui donc soutiendrait qu’ils ne souhaitent pas un sort plus doux? Un jour ne viendra-t-il pas où l’on fera de la pisciculture comme on fait aujourd’hui de la culture, où l’élevage en bassins, le long des côtes, supprimera les rigueurs et les périls de la grande pêche? Un jour ne viendra-t-il pas, en attendant de recueillir tout droit l’énergie solaire, où on la demandera à l’alcool des végétaux, où on la récoltera à la surface de la terre, au lieu de l’extraire si durement de ses entrailles?
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En ce moment, la pitié active ne va qu’aux animaux. Encore elle ne les connaît pas tous. Ses grands protégés sont le chien, le chat, le cheval. Elle ignore superbement tous les animaux comestibles. Elle rugit contre la vivisection de laboratoire. Mais elle n’a pas un pleur pour l’abattoir. Ni pour la chasse. Bref, ses lois sont tellement obscures et contradictoires, qu’il ne faut pas désespérer de la voir, enfin, aller vers les hommes.
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De nos jours, quand on voit un ouvrier avec un lorgnon, on est surpris. Ainsi, ce simple bienfait reste encore le monopole d’une classe. N’est-ce pas un exemple des énormes progrès à accomplir?
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Pour soulever un rail de onze mètres, il faut qu’un chef d’équipe donne le commandement: «par les cheveux» ou: «à l’épaule». Sans ce signal, l’équipe ne lèverait pas le rail. Une coordination est nécessaire et justifie le commandement.
Ainsi, le chef apparaît indispensable. Mais il ne sera unanimement accepté que s’il est élu.
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Les grandes administrations sont restées féodales. Elles traitent encore leur clientèle comme les seigneurs traitaient leurs serfs. On ne se sent pas de plain-pied avec elles. Entre elles et soi, il y a le guichet, comme il y avait le pont-levis. Dans la forme de leurs mandements, elles sont brutales, bourrues, oppressives. Les Finances réclament une contribution sous la menace de poursuites. Le Gaz, l’Électricité réclament leur dû sous la menace de couper la lumière. Et cela sans délai, grossièrement, inutilement, pour le plaisir.
Il y a là un esprit ancien, qui devra changer. L’administrant et l’administré sont des individus équivalents. Et l’on n’imagine pas combien les mœurs seraient plus aimables s’il y avait derrière les guichets de la bonne grâce.
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On ne maudira jamais assez l’esprit de bureau. C’est notre cancer, monstrueux, flasque, envahissant, indéracinable.
On ne dénoncera jamais assez cette passion de l’immobilité, ce génie de la complication, cette horreur de l’innovation, ce mépris du public, cette pleutrerie de l’irresponsabilité unie à l’arrogance du despotisme.
C’est lui qui anémie l’organisme social. C’est lui qui en abaisse le rendement à un taux ridicule.
Au jeu des anticipations, je n’imagine pas la révolution qui en triomphera, tant que nous garderons nos traits de race.
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Redoutons la justice. Évitons son contact. Elle marque tout ce qu’elle touche. L’homme qui bénéficie d’un non-lieu ou d’un acquittement demeure diminué socialement.
Elle est brutale. Qui n’a pas vu, à la correctionnelle, distribuer des années de prison à la minute comme on estampille des lettres à la poste, ne peut pas imaginer cette stupéfiante horreur.
Elle est obscure et cruelle. Elle guillotine et elle jargonne. Elle coupe les gens en deux et les cheveux en quatre.
Elle est injuste. Elle acquitte volontiers les crimes de la passion, c’est-à-dire de la passion amoureuse, et elle condamne les crimes de la faim. _La faim aussi est une passion!..._
De deux accusés, elle relâche celui qu’elle croit fou, elle garde celui qu’elle croit lucide. Comme s’ils n’étaient pas également dangereux!
Ainsi ses arrêts sont incohérents et contradictoires. Pourquoi? Parce qu’elle est bâtie sur des ruines, avec des ruines. Elle est romaine, napoléonienne, chrétienne. Elle n’est pas humaine.
Au nom de quel idéal sévit-elle? La peine qu’elle applique, est-ce l’expiation, le châtiment dans le sens religieux du mot? Est-ce un effet de la loi du talion? Est-ce, au point de vue social, une dette? Est-ce un exemple? Il y a de tout cela dans sa subtile barbarie. Sa toge est un habit d’arlequin.
Souhaitons une refonte totale des Codes. Certes, une collectivité doit se défendre. Mais à la façon dont se défend un organisme. Or, la nature ne _punit pas_ la cellule dangereuse. Elle l’empêche de nuire.
Tel sera l’unique point de vue de la justice prochaine. Elle sera d’abord préventive. Elle cherchera à éviter l’éclosion puis le développement de la mauvaise cellule. Et quand elle n’aura pas pu éviter le mal, elle ne se demandera pas dans quelle mesure l’accusé est coupable, elle se demandera dans quelle mesure il est nuisible.
L’idée de Patrie[2].
[2] Les notes qui composent cet Essai ont été réunies de 1903 à 1914. Celles qui concernent l’idée de Patrie datent du printemps 1914. Je n’ai rien à y changer. J’aurais trop à y ajouter.
On devrait pouvoir discuter du patriotisme sans être accusé d’en affaiblir le sentiment ou de se dérober à ses charges. Hélas! Il n’en est rien. Défense de l’examiner, défense d’y réfléchir. Dès qu’on le conçoit autrement que ses prêtres farouches, on est le lâche, on est le traître. Je ne sais pas de plus odieuse, ni de plus stupide injustice.
Le premier grief que l’on puisse faire au patriotisme, c’est de se présenter comme immuable. Au contraire, il se transforme, il s’élargit sans cesse. Pourquoi masquer son caractère transitoire, au lieu de montrer son évolution, d’en pénétrer les esprits et, par là même, de la préparer, de la hâter?
Comment nier cette métamorphose continuelle? L’idée de patrie... Mais elle naît du jour où l’homme fixe sa tente, habite une caverne. Et elle aboutit aujourd’hui à ces immenses États-Unis d’Amérique qui sont dix-sept fois plus vastes que la France.
Mais cette France elle-même n’est qu’un patient agglomérat de parcelles d’abord ennemies. Elle est un exemple de cet accroissement successif, indéfini. Le chaud langage du patriotisme appelle la France la tunique sans couture. Au contraire, elle n’est faite que de pièces cousues. Au moment où ces lignes sont écrites, beaucoup de gens vivent encore qui ont vu l’annexion de la Savoie et du Comté de Nice. La Lorraine et l’Alsace devinrent françaises sous Louis XIV et la première Révolution.
Il fut un temps où l’Austrasie et la Neustrie s’étendaient sur notre territoire actuel. Elles se détestaient. Elles étaient en guerre continuelle. Et, sans doute, le papa neustrien disait à son petit garçon: «La Neustrie, c’est la tunique sans couture. Il faut aimer la Neustrie. Il ne faut aimer que la Neustrie. Il faut détester l’Austrasie. C’est l’ennemie héréditaire». Et puis, un jour, la Neustrie et l’Austrasie, cela s’est appelé la France...
Dans un autre temps, notre sol était morcelé en fiefs féodaux, dont les seigneurs luttaient sans cesse les uns contre les autres. Et j’imagine encore les langages si différents que tenaient peut-être à leurs enfants les gardiens de deux forteresses rivales. L’un d’eux disait: «On se battra toujours de château à château. En face, c’est l’ennemi éternel. Dressons le pont-levis.» Et l’autre: «On ne se battra peut-être pas toujours de château à château. Notre voisin ne sera peut-être pas toujours notre ennemi. En y pensant, préparons ce temps-là. Hélas! Il n’est pas encore venu. Dressons le pont-levis».
Des deux, quel était le sage? A qui le temps donna-t-il raison? On vit en paix entre voisins de campagne, entre communes, entre provinces. Qui peut prétendre qu’on ne vivra pas en paix entre nations? Et cependant ces deux gardiens dressaient l’un et l’autre le pont-levis. On peut, en effet, croire et travailler à un avenir amélioré sans se dérober aux nécessités présentes, quoi qu’en prétendent les patriotes de carrière. On ne saurait trop y insister. Ainsi, puisqu’il y a des malfaiteurs, il serait fou de supprimer la police. Mais on doit néanmoins tenter de diminuer le nombre de ces malfaiteurs--par l’éducation, la lutte contre les grands maux populaires--afin de parvenir à réduire la police. De même, il serait fou de supprimer l’armée, puisqu’il y a encore des nations fondées sur la force. Mais ne doit-on pas essayer de modifier l’état d’esprit de ces nations, de les éclairer sur elles-mêmes, afin d’arriver à réduire les armées?
Contre cette notion d’une patrie toujours plus vaste, sans cesse élargie, on peut dresser deux objections principales. La première est tirée de l’histoire. Des empires sont nés, ont grandi, sont parvenus à un développement limité, puis ils ont disparu. Leur exemple semble donc démentir cette tendance à un élargissement continu, indéfini, puisque, parvenus à leur taille, à leur accroissement final, ces empires ont achevé leur histoire, furent rayés de la carte du monde, au lieu de se fondre dans une plus vaste agglomération. Mais l’idée de patrie n’échappe pas à la loi de transformation universelle qui, partant de l’embryon, tend sans cesse vers des organismes plus complets. Or, cette loi procède par essais successifs. Les empires dont l’histoire a gardé la trace furent des ébauches successives de patries. Chacun a profité de l’héritage du passé, a laissé son apport, a marqué un pas en avant. Les États qui nous ont précédés étaient des organismes plus imparfaits que ceux que nous réalisons aujourd’hui. Ainsi, leurs divers éléments n’étaient pas réunis par le réseau des liens rapides, des communications instantanées que nous possédons actuellement. De même, dans l’échelle ascendante des êtres, c’est le système nerveux qui va se perfectionnant. Nous ne sommes qu’un moment de le cohésion humaine.
Seconde objection: seuls les hommes qui parlent une même langue s’unissent sous un même drapeau. C’est le signe de ralliement, le trait de race. Cette nécessité s’oppose donc à l’agglomération d’États dont les langages sont différents. Il serait facile de répondre que nombre de Bretons et de Provençaux ne parlent pas le français et le désapprennent même après le régiment. Mais il y a mieux. Il existe un État dont les citoyens, unis par un même idéal, poussent très haut le sentiment patriotique, et qu’on cite souvent en exemple de démocratie organisée. Cependant, groupés en régions, ils parlent trois langues: le français, l’allemand, l’italien. C’est la Suisse, qui apparaît comme le modèle réduit des confédérations futures.
Après avoir fait grief au patriotisme de se présenter comme immuable, on doit lui reprocher d’être uniquement guerrier. Il est singulier qu’entre les individus d’une même nation l’instinct de solidarité ne soit encore vraiment invoqué, cultivé, que face à l’ennemi possible. Le drapeau, signe de ralliement, est un emblème belliqueux. Dès qu’il devient pacifique, on ne le salue plus.
Une guerre éventuelle ne devrait pas être l’unique occasion, pour les gens d’un même pays, de se serrer les uns contre les autres, de communier dans l’enthousiasme, de s’entr’aider, d’ajouter leurs efforts, de coordonner leurs élans généreux. Il y en a mille autres, des occasions de fraternelle générosité. On imagine une nation dont les citoyens diraient: «Unissons-nous pour que la patrie soit forte, mais aussi pour qu’elle soit belle, aimable, brillante, pour qu’elle n’ait plus ces plaies abominables qui la rongent: la misère, la sottise, l’injustice, l’alcoolisme».
Non. Un peuple ne vibre à l’unisson que sous la menace étrangère. Il ne s’excite que contre le voisin. Il ne se tourne que vers la frontière. Il voit le péril extérieur. Il ignore les ennemis intérieurs. Il n’y a pas encore de patriotisme pacifique, de patriotisme productif. On ne conçoit pas encore que les savants soient des patriotes au même titre que des officiers. C’est très beau de mourir pour sa patrie, mais il faudrait aussi vivre pour elle. Que fût-il advenu de toutes les découvertes, si les inventeurs n’avaient pas affronté le lent martyre de leurs efforts et de leurs déceptions?