Part 7
Imagine-t-on un propriétaire qui mettrait toute son ardeur à défendre son domaine contre les voisins et qui ne garderait rien de son activité pour le parer et l’enrichir? C’est ainsi que vivait le seigneur féodal. Dans son château-fort, nul bien être, nul agrément. Tout y était sacrifié à la crainte de l’envahisseur. Ce n’était que fossés, murailles, travaux de défense et de guet. Les châteaux ne commencèrent à s’embellir que lorsqu’ils cessèrent de se fortifier. Entre elles, les nations en sont au moyen âge.
Ce caractère uniquement guerrier du patriotisme est si marqué qu’il existe d’admirables sociétés pour les blessés militaires, fonctionnant fébrilement à vide, ou s’entraînant, se faisant la main dans les expéditions coloniales. Mais il n’y en a pas d’équivalentes pour les blessés civils, bien que l’usine et le taudis soient des champs de bataille quotidiens.
Ce patriotisme, tout en carapace, pointes en dehors, sans chair intérieure, se hérisse uniquement contre les périls de l’heure. Étant guerrier, il étouffe le patriotisme pacifique. Voilà son grand méfait. Il rugit si l’on murmure que ces périls pourraient cesser d’exister. Pourtant il suffirait que les peuples menacés par la guerre ne voulussent pas la guerre, que leur volonté unanime fût vraiment la résultante de toutes les volontés. Mais le patriotisme ne veut rien entendre. Il stigmatise des mots les plus avilissants ceux qui souhaitent de préparer un tel état d’esprit. Il prédit la guerre. Il l’appelle presque.
La preuve? Qu’une guerre lointaine éclate--expédition coloniale ou lutte entre demi-civilisés--ce patriotisme se tourne en ricanant vers les pacifistes. Il triomphe. Il l’avait bien dit, qu’il y aurait toujours des guerres.
Il nous dit encore: «Les barbares vont couler sur nous comme aux premiers siècles. Leurs hordes sont à nos portes.» Hélas! c’est possible: il y a des patriotes enflammés dans tous les pays. Il est possible que les changements récents survenus dans l’organisme européen n’aient pas encore eu le temps de faire sentir leurs effets bienfaisants, de triompher de la folie guerrière. Car il existe des internationalismes partiels, dont des congrès fréquents sont les signes trop inaperçus. En particulier, un internationalisme financier, d’une sensibilité extrême, d’une puissance incalculable, et qui préside peut-être à nos destinées. Le réseau des communications intenses et rapides, tendu sur les États, est tout neuf. Le chemin de fer a soixante-dix ans, le téléphone quarante ans, l’auto vingt ans, la sans-fil et l’aviation dix ans. Tout cela tient dans la durée d’une vie humaine. Comment prétendre, en un si court laps de temps, mesurer les effets de ces modifications profondes dans la vie de relation?
Il faut l’avouer. Ce patriotisme qui n’a qu’enthousiasme pour les travaux de la guerre et que sarcasmes pour les travaux de la paix, ce patriotisme est servi par l’âme populaire, si routinière, si lente à se réaliser, à prendre conscience d’elle-même. Au XXe siècle, on parle de la guerre avec la même résignation, le même fatalisme, que de la mort. Il semble que ce soient deux fléaux également inévitables. Au cinéma, des femmes du peuple, regardant défiler des scènes abominables d’une récente guerre orientale, disaient, les doigts au creux de la joue: «Quelle horreur!» D’autres fermaient les yeux. Et ces mêmes foules, des deux côtés de la frontière, ne se disent pas encore: «Pourtant, si nous ne voulions pas nous tuer?»
Cette résignation à la barbarie de la guerre apparaît encore plus surprenante quand on la compare à la mentalité générale. Nul doute que les mœurs ne soient moins rudes que dans le passé. Nous ne constatons pas leurs progrès, mais ils sont réels. Et le contraste est éclatant entre ces mœurs adoucies, policées, et l’indulgence résignée pour la férocité guerrière. Quand un mineur ou un puisatier est enseveli sous un éboulement, toute la nation frémit pour cette vie humaine. On suit avec angoisse dans les journaux les progrès des travaux de sauvetage. Le retirera-t-on mort ou vivant? Et puis, que quarante mille hommes périssent en un jour de bataille, on ne s’émouvra pas. On lira sans révolte: «L’artillerie a fait merveille...» Quand, en pleine paix, l’équipage d’un sous-marin ou d’un cuirassé périt dans une catastrophe, c’est un deuil national. Les pauvres gens, comme on les plaint! On pleure, on enquête. Mais on ne se dit pas que dans une seule rencontre, il en périrait cent fois, mille fois davantage! Ce carnage belliqueux, on l’admet, on l’accepte--d’avance. On ne fait pas tout ce qui est _moralement_ possible pour l’éviter. Ce contraste n’est-il pas frappant?
Supposez deux villas voisines, à la campagne. L’un des propriétaires s’arme jusqu’au toit. Un jour, il massacre tous ses voisins. Lui-même a perdu dans la bagarre quelques-uns des siens. Quel _tolle_ si les juges proclamaient: «Les droits qu’il a si chèrement acquis à la conquête sont sacrés. La propriété voisine lui appartient». C’est cependant le langage que tient, d’un consentement unanime, la diplomatie autour des belligérants, la lutte terminée. Il y a une grâce d’État pour les choses de la guerre.
Pourtant, on devrait cesser de se résigner dès qu’on examine les misérables causes d’une guerre. Faut-il parler de ses causes apparentes; minuscule incident, prétentions diplomatiques? Elles sont d’un comique sinistre, tant elles sont follement démesurées avec les indicibles ravages qu’elles vont déchaîner. Derrière ces raisons de paravent, s’abritent les vrais appétits. Mais qu’il s’agisse d’un trône à consolider, d’une diversion à des troubles intérieurs, de grosses convoitises de territoire ou d’argent, qu’importe? Rien de tout cela n’intéresse le bonheur des deux peuples qu’on va jeter l’un sur l’autre.
Et enfin, derrière ces mobiles apparents ou réels, il y a les agissements profonds, ceux qui ont rendu la guerre possible, en la déclarant inévitable. Il y a une certaine presse qui travaille les masses de ses ferments actifs et dont les meneurs obéissent tour à tour--ou tous ensemble--au chauvinisme, à la folie des grandeurs, aux tentations de la Bourse, aux appétits métallurgistes, au désir de flatter les primitifs instincts de leur clientèle. Et si l’atroce conflit éclate, qui retardera de plusieurs siècles la civilisation terrestre, on retrouvera peut-être, parmi les artisans inconscients de l’œuvre abominable, quelques hommes au pouvoir qui, croyant servir leur ambition et peut-être même leur pays, n’auront servi que d’étroits intérêts et de longues rancunes de caste.
Enfin, il y a le patriote échauffé, le bon patriote, comme ils disent. Oh! ceux-là sont les grands coupables. D’autant plus inexcusables que, tout en versant de chaudes larmes sur l’abandon des grands idéals du passé, sur la montée de l’individualisme, ils suivent, eux aussi, dans le terre-à-terre de la vie, l’humble morale du bonheur. Ils n’ont jamais été profondément influencés par la foi qu’ils professent. Dans l’existence, ils se conduisent comme de simples pacifistes. Tout en maudissant le progrès, ils en usent. Mais non, ils ne veulent pas en convenir. Ah! ceux-là, pourquoi ne peut-on pas leur crier que le culte de la personne humaine--ce culte qu’ils servent pour eux-mêmes--entraîne celui de la collectivité, mais non point d’une collectivité réduite à un coin de terre.
Je maudis leur doctrine de haine. Ils veulent chasser l’étranger, ses représentants, ses produits. Qu’adviendrait-il donc de notre richesse, si l’étranger appliquait la loi du talion, supprimait le bienfaisant échange? Je les maudis de battre monnaie avec un idéal qu’ils considèrent comme sacré, en mettant au jour des romans, des pièces--dont ils touchent les droits--qui exploitent un chauvinisme exaspéré. Je maudis le patriote de table d’hôte, celui qui décerne des diplômes de bon français, qui les détient, qui en a le monopole. Celui qui veut sur la nappe un pot de moutarde français, bien français. Et qui louche sur son voisin dès que la courbe de son nez ne lui paraît pas bien française. Celui qui ravale l’homme au rang de la bête, en le poussant à foncer sur quiconque ne lui ressemble pas. Oh! celui-là, j’appelle de tous mes vœux sa disparition de la surface de la terre. Je n’ai de haine que pour la haine...
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Beaucoup d’esprits n’imaginent pas encore les États-Unis d’Europe. Cependant, on peut dire que cette prévision est déjà réalisée à certains yeux. Si elle n’existe pas dans le temps, elle existe dans l’espace. En effet, pour l’Américain du Sud, par exemple, la France, l’Angleterre, l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie, sont déjà des départements d’Europe. De même que nous associons, que nous confondons dans l’éloignement, le Brésil, le Pérou, l’Argentine, le Chili... Et cependant ces nations, elles aussi, ont creusé entre elles les fossés du patriotisme. Mais déjà nous les rapprochons.
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Un chauffeur, qui avait fait Pékin-Paris en automobile, me disait qu’il avait eu le même battement de cœur en voyant le poteau _Europe_ en quittant l’Asie qu’en voyant le poteau _France_ au retour d’un voyage en Italie. Ce simple trait ne montre-t-il pas ce qu’il y a de transitoire dans le groupement actuel?
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Dans un salon, on admet qu’il y ait un banquier, un artiste, un prolifique, un célibataire. Et dans le groupe européen, chacun veut être au premier rang, _en tout_. Pourquoi n’y aurait-il pas la nation artiste, la nation riche, etc.?
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Les nations rappellent ces filles légères et changeantes qui, habitant la même hospitalière maison, se disputent, se fâchent, se réconcilient, toujours excessives dans leurs manifestations de haine et de tendresse.
Voulez-vous penser aux relations de la France et de l’Angleterre depuis cent ans, de Waterloo à l’Entente cordiale, en passant par la Crimée et Fachoda?
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L’idée de patrie est subtile. La dette contractée envers les morts, la conservation du patrimoine d’œuvres et d’efforts accomplis avant nous, l’atmosphère particulière, la faune, la flore, les coutumes considérées comme des reflets du ciel qui les domine, autant de notions très ténues, très délicates. Et on peut s’étonner que ce soit au nom de sentiments presque insaisissables, qu’on demande aux hommes les plus incultes les suprêmes sacrifices. Mais on répond qu’ils en ont l’instinct. Et il faut ajouter aussi qu’on a dû habiller ces sentiments, les pavoiser, les rendre plus perceptibles en les soutenant de grands mots sonores, amour sacré, honneur, gloire...
DEUXIÈME PARTIE
ADAPTATIONS
CHAPITRE PREMIER
DE L’ÉDUCATION: PRINCIPES ET MOYENS D’ACTION
Pour bien se pénétrer du rôle énorme que l’éducation devrait jouer dans la vie du pays et de la famille, il faut réfléchir qu’elle ne doit pas se proposer seulement de rendre nos enfants aussi heureux et aussi armés que possible. Non. Elle a aussi une portée sociale. Elle est notre seul moyen vrai de travailler au progrès moral. _Car nous ne pouvons nous améliorer que dans nos enfants._
Le caractère de l’adulte ne se modifie guère. Il a ses traits arrêtés, comme le visage. Quel chagrin, parfois, malgré les plus fermes résolutions, de constater qu’on ne parvient pas à redresser sa nature... Et alors, cette consolation nous reste: tous les fruits décevants de notre expérience, nous allons en faire profiter ceux qui sont nés de nous. Nos efforts vers le mieux, nous allons tout de même leur faire toucher le but; ce seront nos enfants qui les réaliseront, qui en profiteront. Car, chez eux, la substance est encore tendre, plastique. Il y a une nourriture et une orthopédie morales, vraiment efficaces. Toutes ces qualités que nous rêvions pour nous-mêmes, nous les en parerons. Ils les auront pour nous.
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Au point de vue social, nous soignons nos ulcères et non pas notre sang. Nous emprisonnons, nous hospitalisons tous les déchets humains, nés de notre mauvaise organisation, et nous ne cherchons pas à atteindre le mal à sa source.
Ici apparaît un des rôles de l’éducation. Elle seule peut faire comprendre aux hommes leur véritable intérêt; elle seule peut éviter que ne soient jetés à la circulation tant d’éléments nuisibles, car elle peut seule créer une mentalité enfin révoltée contre des conditions sociales qui permettent l’éclosion, la mise au jour de tant de déchets lamentables.
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Pour améliorer une race, il ne faut guère compter sur les lois, qui ne sont que l’enjeu des luttes de partis. Il faut agir directement sur ses mœurs. _C’est l’œuvre de chacun_, qui tient ainsi un peu de l’avenir dans ses mains. Et l’action la plus facile, la plus logique, la plus urgente, ne doit-elle pas s’exercer sur l’éducation, par l’éducation?
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Nous ne pouvons préparer un meilleur état social qu’en pénétrant nos enfants des monstrueuses iniquités qui déshonorent notre époque, qu’en leur montrant ensuite comment l’édifice entier pourrait être restauré pierre à pierre, selon nos rêves.
Il faut les frapper d’exemples qui les pénètrent jusqu’au cœur.
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L’éducation est bien fondée sur l’imitation. Méfions-nous de ce fait. Que d’enfants prennent les façons de saluer, de parler, de leurs parents! Et, la meilleure preuve que l’éducation est à base d’imitation, c’est que l’enfant n’apprend à parler qu’en appelant les choses comme il les entend appeler. Il en va de même de ses autres acquisitions.
Avez-vous réfléchi que nous accomplissons un acte énorme quand nous apprenons à notre enfant le _nom_ d’une chose? Cela n’a l’air de rien, mais c’est le symbole de l’éducation. Ce petit ne savait pas comment appeler cette chose. Il ne sait rien. C’est la page blanche. Nous prononçons un nom. Désormais, l’enfant appellera, de par nous, cette chose par ce nom...
Mais, direz-vous, ce n’est pas une bien grave responsabilité, puisque cette chose s’appelle ainsi du consentement unanime. D’accord. Mais nous lui apprenons des idées, _de la même façon_ que des mots. Et, souvent, il restera aussi étroitement fidèle aux idées qu’aux mots. Il continuera d’appeler «cuiller», comme nous le lui avons appris, l’ustensile qui lui sert à manger sa soupe. De même, il continuera de penser sur les usages, la famille, la société, la politique, comme nous le lui avons appris.
Quand vous enseignez un mot, quand vous inculquez une idée, songez à la gravité de votre acte...
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L’enfant est absolu. Il est extrême. Il hurle pour un tout petit caprice. Ses gestes sont exagérés. Il n’a pas le sens du juste milieu. Et c’est une des tâches de l’éducation de l’amener à la pondération, à la coordination, à l’équilibre, comme on règle une balance instable, excessive, jusqu’à ce qu’elle indique les poids sans faire d’abord des oscillations désordonnées.
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Ayons de l’éloignement pour l’espiègle, l’enfant terrible. Il est d’un exemple néfaste. Ses défauts, qu’on admire, ne sont pas les traits véritables de l’enfance. Oui, l’enfant doit passer par toutes les étapes de l’humanité--il la recommence--mais faisons-lui franchir les étapes ingrates au pas redoublé.
Et méfions-nous aussi de cette indulgence aux fredaines, que les enfants retiennent: «Il faut bien que jeunesse se passe!... Il jette sa gourme!... Folle avoine!...»
C’est sous ce manteau-là qu’on cache tant de hontes et qu’on prépare tant de maturités frelatées.
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Quand des enfants se passionnent pour un jeu, une besogne, il ne faut pas les en détourner brusquement, même s’ils s’y absorbent trop. Car la créature s’attache à ce dont on l’éloigne, comme elle s’écarte de ce qu’on lui impose.
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Il faudrait pouvoir classer les défauts des autres dans l’esprit de l’enfant, à ses yeux, en défauts curables et défauts incurables. Bien pénétré de cette notion, il ne se moquera jamais d’un infirme, d’un disgracié, parce qu’il sera bien persuadé que _ceux-là n’y peuvent rien_. Il réservera sa verve et son instinct critique pour le petit camarade prétentieux, la petite amie frivole. Ceux-là, les «blaguer», c’est un peu les soigner.
C’est un critérium très sûr, ce sens du corrigible et de l’incorrigible. Faisons un retour sur nous-même. Nous savons fort bien ceux de nos travers que nous pouvons ou que nous ne pouvons pas redresser.
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Le grande infirmité incurable, c’est la vieillesse. Enseignons bien aux enfants à ne pas la railler. Certes, ils ne peuvent pressentir l’incessante, la pathétique angoisse, les tournants tragiques de cette descente à la mort. Mais qu’ils s’accoutument à la contempler avec autant de gravité que la mort même. Qu’ils ne la méprisent pas, qu’ils en aient pitié. Si nous n’étouffons pas dans leur cœur ce germe de dédain cruel que nous inspire à nous-même la vieillesse, ils le perpétueront. Nous découvrons sur notre voisin les signes de l’âge avec une jubilation féroce, une sorte de mépris impitoyable. Il nous paraît diminué, déchu, à terre. Un farouche hallali sonne en nous. Et nous aurions peut-être besoin nous-même, à ce même moment, d’indulgence et de compassion. N’est-ce pas effrayant que deux amants, remis face à face après avoir été longtemps séparés par la vie, au lieu d’être attendris d’abord par leurs communs souvenirs, pensent avant tout, cruellement: «Comme il a vieilli... Comme elle a vieilli...»
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Le colère, le mépris, la tristesse, l’ironie, impriment chacun aux traits humains une expression particulière. Et, inversement, par une sorte d’instinct atavique, en voyant ces expressions sur un visage, nous décidons qu’il est irrité, méprisant, triste, ou railleur.
Mais cette proposition inverse _n’est pas toujours vraie_. Et voilà une remarque à faire entrer dans l’esprit des enfants. Il suffit d’un pli, d’un relief léger, sculpté dans notre chair, pour que notre masque exprime ces divers états d’esprit. Et l’individu qui porte ce masque n’est pas toujours dans cet état. S’il a les traits tombants, on dit qu’il est triste. Si sa lèvre se retrousse, on dit qu’il est méprisant. Qui sait? Il est peut-être intérieurement très gai, ou il ne méprise peut-être personne. Et qui plus est, il ne sait peut-être pas qu’il a l’air triste, ou méprisant.
Le proverbe: «Ne jugeons pas les gens sur la mine», prend ici son sens le plus fort. Car cette mine modelée par le coup de pouce fantaisiste de la nature, n’exprime pas toujours les sentiments qui s’agitent derrière elle.
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Que les enfants soient mis en garde contre les méfaits du silence. Plus on est muet, paresseux à parler, plus on se rapproche du végétal, des règnes naturels qui nous ont précédés. La parole, l’écriture, tous les moyens de correspondre entre les humains, sont des acquisitions, des signes de culture. En profiter, c’est aller dans le sens de l’avenir. Les dédaigner, c’est aller en sens contraire.
Ah! Le mal que peut faire le silence, entre compagnons de vie... Il faut se le représenter, pour le vaincre.
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Mêlons autant que possible nos enfants à notre existence. Il y a des enfants soignés, peignés, comme des plates-bandes de parterre, mais tenus dans l’ignorance, à l’écart de la vie. Ils ne doivent rien savoir de ce qui se passe hors de leur salle d’études. Ils sont prisonniers. On les a tellement disciplinés, façonnés, qu’ils ne sont pas eux-mêmes. Ils n’ont pas d’élans, de gestes spontanés. Ils n’osent même plus élever la voix. Ils étouffent.
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Accoutumons les enfants à serrer de près les projets. Donnons-leur l’exemple. Projetons-nous--le mot l’indique--dans l’avenir. Nous nous verrons alors aux prises avec de petites difficultés de détail qui ne nous étaient pas tout d’abord apparues. Elles ne doivent pas nous décourager. Mais nous devons nous ingénier d’avance à les résoudre. Ce petit travail d’anticipation n’est pas du travail perdu.
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La mère française est grondeuse. Elle a la main leste et la tape sèche. Sans cesse elle réprimande, elle houspille ses enfants, qui _finissent par ne plus entendre_. Quand une femme interpelle un enfant d’une voix impérieuse, on peut affirmer: c’est la mère.
Combien un mot calme et bien placé reste plus efficace! Est-on sûr que les enfants ne deviennent pas désobéissants à cause de ce manque de prestige, de cet avilissement de la réprimande?
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Il faut insister sur ce penchant de la mère française à se répandre en gronderies, en réprimandes, si nombreuses, si continues, que l’enfant ne prête plus d’attention à ces observations en chapelet et n’en garde plus qu’une confuse impression de tristesse, celle que lui donne la chute continue d’une averse. Il les range au nombre des calamités naturelles.
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Il arrive ceci: c’est qu’en France, l’enfant n’entend jamais signaler que ses défauts. Jamais on ne vante ses qualités. S’il est bon de redresser ses travers, il serait salutaire d’exalter et d’accroître par la louange ses dons.
L’enfant ne connaît de lui-même, pour se les être entendu reprocher, que ses travers.
Le femme,--et même l’homme, à y réfléchir--ne s’entend célébrer que dans l’amour. Pour la première fois, un autre être rend hommage à ses vertus, à ses beautés, à ses grâces. Et je me demande si ce n’est pas un des secrets de la toute-puissance de l’amour.
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Dans la bourgeoisie française, les enfants en bas âge accaparent la mère. Elle ne vit que pour eux. Elle ne vit pas pour elle. Et c’est pourtant la fleur de sa jeunesse. Puis, au contraire, plus tard, elle met ces mêmes enfants en pension, elle ne les voit presque plus. Toujours le manque d’harmonie, de mesure.
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Il existe un moyen, pour la jeune mère bourgeoise, de se vouer moins uniquement à la première éducation de ses enfants et de pouvoir profiter ainsi des plus charmantes années de son existence. Pourquoi ne pas confier, de plus en plus, les petits-enfants aux grands-parents? Tout milite en faveur de cette tendance. La grand-mère n’est plus l’aïeule en cheveux blancs des clichés convenus. Elle est active, allante. Elle peut assumer la tâche. Et d’un cœur d’autant meilleur qu’elle a tout de même renoncé en partie à l’agitation du monde et qu’elle a, pour ses petits-enfants, une mansuétude, une patience, une douceur, que n’ont pas toujours les mères.
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Il y a des mères très malheureuses. Peut-être sont-elles les artisans de leur propre malheur. Peut-être en faut-il voir les causes dans la sèche sévérité de la première éducation, puis dans l’abandon de l’internat.
Il faut avoir le courage d’ouvrir les yeux des enfants sur ce grand et triste drame, qui fait tant de victimes. Il s’agit de ce malentendu si fréquent, bien plus fréquent qu’on ne croit, entre la mère et ses enfants. Elle les aime et elle ne parvient pas à s’en faire aimer. Elle se plaint de ne pas les avoir près d’elle et, quand elle les a, elle les accable d’observations, elle leur rend ces réunions pénibles.
Il y a alors, chez ces enfants, un sentiment qui n’a de nom dans aucune langue. Ce n’est pas de la haine, de l’éloignement, de l’hostilité. Non. Je le répète. Cela n’a pas de nom.
Enfin, ces enfants et leur mère ne se comprennent plus. Chaque fois qu’ils tentent de s’étreindre, dans un élan, ils se heurtent et se blessent.