Les mains propres

Part 5

Chapter 53,792 wordsPublic domain

Nous admirons aussi la fidélité à une croyance, à une doctrine, à un idéal. Celle-là compte également ses héros et ses martyrs. Les noms sont grands de ceux qui ont accepté la mort plutôt que de renier leur vie. Sans même qu’elle s’achève en tragédie, une carrière nous semble belle pourvu qu’elle soit droite. On estime très haut l’artiste, le tribun, le philosophe, qui restent toute leur existence fidèles à leur école, à leur cause, à leurs principes.

Par contre, quelle unanime sévérité pour l’infidèle, pour tous les infidèles! On méprise le politicien trop souple qui louvoie, prend le vent, arbore des convictions aux couleurs changeantes du temps, dessine une carrière pleine d’inflexions, de détours et de crochets. On sourit de l’écrivain trop habile qui, répudiant la généreuse audace de ses débuts, épouse de fades opinions plus propices au succès. Et quand les Mémoires du passé ressuscitent à nos yeux une de ces séduisantes figures de femme, toutes parées de grâces, d’intelligence et de beauté, ne sommes-nous pas secrètement déçus qu’au lieu de se vouer à un unique amour elle adresse à des héros successifs des serments chaque fois éternels? Ah! comme nous lui en voulons d’avoir fait défleurir une illusion dans notre cœur...

Ainsi, un blâme public ou caché atteint toujours les infidèles. Et cependant ils pourraient plaider heureusement leur cause. S’ils évoluent--car telle est l’indulgente formule dont ils baptisent leur inconstance--c’est qu’ils suivent la loi de nature. N’est-elle pas elle-même en continuelle évolution? Notre organisme se renouvelle sans cesse. Pourquoi n’en serait-il pas de nos pensées comme des cellules qui les tiennent encloses?

Mais un instinct plus fort que cette apparente logique souhaite que l’esprit demeure, si la matière change. Peu importe qu’on verse sans cesse un aliment nouveau à la lampe du phare, pourvu que le feu reste fixe...

Quel est donc cet instinct qui attache tant de prix à la constance? Peut-être aspire-t-il vers une humanité meilleure? Peut-être en sert-il l’espoir et la prévision? On ne sait. Mais on peut, en tout cas, découvrir ses racines.

La constance satisfait d’abord en nous un besoin de sécurité. Les contrats entre deux êtres ou deux entités n’ont pas de plus sûr garant que la fidélité. Non seulement elle épargne les conséquences tragi-comiques de la trahison conjugale et les ravages corrosifs de l’inconstance amoureuse, mais encore elle veille sur tous les accords, toutes les ententes, tous les traités. Sans elle, ils ne sont pas. Elle est le solide appui dans la conduite de toutes les entreprises. Elle est la condition de la confiance. Par elle, la vie, qui n’est qu’un continuel phénomène d’échanges, devient plus franche et plus directe, plus facile et plus douce, plus simple et plus noble.

Enfin, la fidélité flatte en nous le goût de la durée. Nous aimons que rien ne change autour de nous. Cela nous rassure et nous donne l’illusion de notre pérennité. L’homme s’efforce de se survivre, de se prolonger. Il grave son nom sur l’écorce des arbres et sur les tables d’airain. Il dresse des monuments pour perpétuer sa mémoire. Il construit son tombeau plus solidement que son logis. Par tous les moyens, il entend persister. Et _l’art lui-même n’est que de la vie qui dure plus qu’une vie_... Or, la fidélité satisfait en nous ce goût de l’immuable. Elle en est le symbole humain. Dans la détresse de voir autour de soi tout s’effriter, tout se flétrir, tout vieillir, comment ne pas s’attendrir et ne pas s’émerveiller devant cette fée charmante qui ne change pas? L’âme fidèle, c’est le marbre où tout demeure de ce qu’on y inscrit; l’âme inconstante n’est que l’ardoise où tout s’efface.

Il ne fallait pas tant de raisons pour que la fidélité apparût, touchante et sacrée, au premier rang des grâces dont se puisse parer la créature et s’affirmât peut-être la vertu capitale.

La bravoure.

La vraie bravoure, dans un monde conscient que nous devons tous travailler à construire, ce sera d’exposer sa vie _pour un effet utile_.

Actuellement on trouve brave celui qui expose sa vie, tout court. On n’examine pas s’il l’expose par ostentation pour éblouir des témoins, pour leur montrer qu’il n’a pas peur de la mort ni du danger. On n’examine pas s’il l’expose dans une impulsion pour un effet futile, qui ne vaut pas son sacrifice.

A la vue de ces actes irréfléchis, s’éveille et applaudit en nous un très vieil instinct qui nous pousse à admirer le mépris de la mort, le dédain de la vie.

On dira que ce vieil instinct contient en germe l’altruisme, puisqu’il nous fait admirer l’homme qui sauve son semblable. J’en doute. Car on admire aussi l’homme qui risque sa vie pour un tour de force, pour le plus stupide pari, où nulle existence n’est à sauver.

Ainsi que nos autres sentiments--plus même que beaucoup de nos sentiments--la bravoure demande à être contrôlée, pour devenir consciente, cesser d’être parfois un jeu de vanité, pour s’exercer utilement, noblement, humainement.

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Il a dû se produire une confusion dans l’esprit. On admire l’exploit qui sauve une existence ou qui vainc une difficulté utile à briser. Et, par extension, par généralisation, on en est venu à admirer l’exploit qui sauvera _peut-être_ une existence, même en en sacrifiant _certainement_ plusieurs, ou l’exploit qui vaine une difficulté puérile.

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Au point de vue de la bravoure, de ce qu’elle est et de ce qu’elle devrait être, on pourra examiner ce petit problème: quand un cambrioleur vous donne à choisir entre le silence et la mort, pourquoi l’homme qui s’est tu sort-il un peu diminué de l’aventure?

Il aurait donc dû plutôt mourir? Ainsi il apparaît bien qu’en ces questions de bravoure, de peur, de dévouement, une conception nouvelle devrait s’établir, où aurait passé la claire raison.

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Il y aurait beaucoup à réformer dans les idées qu’évoque le suicide.

On a mis de la honte autour de lui, comme on en a mis autour d’autres actes qui nuisaient au sort de la race et qui étaient faciles à accomplir: l’onanisme, qui va contre la reproduction; la désertion, qui va contre la nation; le faux-monnayage, qui va contre le monopole financier de l’État. On a donc élevé une barrière de honte contre ces tentations.

Dégagé de préventions, le suicide apparaît avec une face nouvelle. Il apparaît comme une évasion hors de la douleur. Évasion qui demande du courage. Car elle doit vaincre l’instinct de conservation, forcer l’affreux passage de la vie à la mort.

Quant au droit au suicide, il faut distinguer. Il me semble que l’homme qui ne produit rien pour la communauté et qui est seul sur terre peut parfaitement se détruire.

Celui qui est l’objet d’affections ou qui croit avoir encore à produire œuvre utile doit au contraire mettre ces considérations en antagonisme avec les souffrances ou les épreuves auxquelles il veut échapper.

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Une des curieuses inconséquences de notre morale, c’est qu’on a mis de la honte autour du suicide, autour de l’être qui sacrifie sa vie pour échapper à la douleur, et qu’on a mis de l’admiration autour de l’être qui sacrifie sa vie même pour un exploit inutile, voire stupide.

La mort.

Comme on sait peu de choses sur la seule certitude de la vie, la mort! On dit d’un être: il est mort. On met à son chevet deux bougies, de l’eau bénite, un médecin hâtif passe, et le cadavre est happé par les exigences de l’Administration.

Sans doute, l’instinct de résignation, l’horreur méprisante du corps, exploités par la religion, servent l’ignorance où l’on veut rester de la mort.

Et cependant la mort n’est pas si vite définitive. La physiologie a découvert que les organes et les tissus meurent successivement. Elle a fait revivre des organismes. Les expériences de Carrel en sont témoin.

L’automobile est venue illustrer cette notion: en bien des cas, on pourrait réparer la machine. Si on remplaçait l’organe lésé, elle repartirait, elle revivrait. Abandonnée après la panne au bord de la route, elle s’effriterait, se rouillerait, achèverait de se dissoudre, de mourir.

Un médecin légiste me disait qu’un milliardaire qui se ferait suivre, comme de son ombre, d’un médecin, échapperait à un certain nombre de chances de mort, à celles qui suspendent la vie sans la briser du coup.

D’ailleurs, la traction rythmée de la langue dans toutes les asphyxies montre qu’on va de plus en plus profondément chercher la vie dans la mort. La mort recule comme l’ignorance.

Cette notion de la mort successive, continue, ouvre une vue singulière. Les gens qu’on a ranimés, grâce à la traction rythmée de la langue, ont été retirés de la mort. Ils ont commencé à mourir. Ils ne rapportent de cette incursion aucun souvenir. N’est-ce pas un début de preuve de la non-existence d’un au-delà?

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Il n’y a qu’une certitude dans la vie: c’est la mort. Tout le reste n’est qu’hypothèse. Et je m’étonne toujours qu’on n’ait pas bâti tout l’édifice de la vie sur cette solide certitude de la mort. En se représentant la vie comme enfermée dans un espace clos, on est plus tenté de l’emplir, de la faire intelligente, dense et belle, que lorsqu’on ne s’imagine point ses limites.

Il est singulier qu’on n’ait encore fondé, comme édifice de vie, sur la certitude de la mort, que les Assurances.

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Sans la vie future, la morale change d’axe. La vie humaine apparaît plus précieuse. On ne la sacrifie plus qu’à des croyances méditées, consenties.

C’est en vertu d’atavismes religieux qu’on trouve lâche de tenir à la vie. Sans l’idée d’immortalité, le culte de la vie apparaît juste et bon.

* * * * *

Nous tendons sans cesse à embellir la vie. Les religions tendent à embellir la mort. Elles en ont fait le seuil du bonheur. Nous en avons fait la fin du bonheur.

Grâce à cette promesse, les prêtres ont pu entraîner des générations à la souffrance et au massacre. Ils leur ont fait bâtir des pyramides, ils les ont jetées dans les batailles. Qu’importait? La vie future, l’éternité était au bout de ces éphémères épreuves. En réalité, ils fondaient, sur ce besoin de croire à l’immortalité, leur pouvoir humain. Ils ont exalté le néant de la vie. Nous prêchons le néant de la mort.

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Voici un exemple singulier de la perturbation jetée dans la morale par la suppression de l’idée de vie future. On n’a pas trouvé de plus cruelle vengeance, de plus grand châtiment que la mort. C’est la suprême expiation. C’est là qu’en veulent venir deux ennemis acharnés. C’est la peine capitale infligée par la société. Or, qu’est-ce que la mort, sans la vie future? C’est l’oubli absolu. C’est la fin de la souffrance.

Si bien que pour punir, pour châtier un être exécré, on le fait échapper à toute douleur, dans le néant. Pourtant, s’il ne se survit pas, s’il n’a pas d’âme immortelle, sa punition est courte. Elle s’arrête à la mort. _Elle ne dure que le temps de la menace de la mort._

On le prive, dira-t-on, de ce bien suprême, la vie? Mais puisqu’il ne sera plus là pour déplorer cette privation! Puisque la mort est la fin de tout... Puisqu’une fois mort _il ne saura plus_ qu’il est privé de la vie!

Et, cependant, quand on essaie de faire pénétrer cette notion dans l’esprit de la personne la plus lucide, on se heurte à une résistance invincible: «Si! dit-elle, je serai privée de la vie.» Vainement répliquera-t-on: «Mais puisque vous ne saurez pas que vous en êtes privée...» Elle ne se rend pas. Le sens spiritualiste doit persister en elle. Il lui souffle qu’elle se survivra, qu’elle assistera à sa mort, qu’elle en aura conscience, qu’elle voltigera au-dessus de sa dépouille, qu’elle se pleurera.

En fait, l’affreux, le cruel, c’est le _passage de la vie à la mort_. C’est l’appréhension, l’approche, le préambule, les circonstances de la mort. C’est l’adieu à la vie. Et plus cet adieu est bref, plus la peine est courte. Elle est nulle dans la mort imprévue, instantanée.

En réalité, la mort d’un être ne frappe que ceux qui, l’aimant, lui survivent. On peut dire aussi qu’elle lèse la collectivité, puisqu’il la prive du concours qu’il eût pu lui donner encore. Mais, en matérialisme, cet être lui-même ne survit pas à sa disparition. Il ne la regrette que le temps qu’elle se prépare. Son regret cesse avec sa vie.

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On a dit bien souvent que les vieillards devaient se préparer à la mort, s’y accoutumer, vivre en bon voisinage avec elle et l’appeler comme un repos définitif. J’estime même qu’à partir d’un certain âge, on devrait chaque matin s’étonner un peu de vivre encore, considérer chaque réveil comme une amusante résurrection, et s’émerveiller de ce miracle quotidien.

Religion.

Sans doute faudrait-il nourrir les enfants de la religion catholique si nous vivions dans un milieu de foi, tel qu’on nous peint le moyen âge.

Mais qui peut prétendre sérieusement que la crainte de l’enfer ou l’espoir du paradis guide actuellement les actes de la plupart d’entre nous?

Sans foi, il ne reste plus qu’une question de rites à observer. Et du moment que ces usages ne sont pas soutenus par une croyance profonde, ils ne méritent plus le respect. Suivre des coutumes uniquement pour le «qu’en dira-t-on», pour imiter le voisin, sans en sentir vraiment le besoin, est-ce digne de nous?

Il ne s’agit pas d’ailleurs d’élever les enfants dans le mépris du catholicisme. Il suffit qu’ils soient _areligieux_. S’ils rencontrent plus tard la foi dans ce dogme, ou dans d’autres, il sera temps pour eux de s’y réfugier, d’en demander alors, _consciemment_, tous les sacrements.

Ne pas donner de religion, c’est les donner toutes.

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Comment se dissimuler que la chrétienté ne règne ni sur tous les peuples ni sur tous les temps, qu’elle n’occupe qu’un fragment de la planète et qu’un moment de l’histoire? Comment se dissimuler qu’il y a plus de quatre cents religions, que chacune dit: «Je suis la seule. Hors de moi, pas de salut.» N’a-t-on pas le droit de jeter ce regard d’ensemble sur notre petit globe?

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La foi n’est respectable que quand elle ne s’impose pas, quand elle n’enrôle pas par contrainte sous ses bannières ceux qui ne la partagent pas.

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Que cherche-t-on à donner aux enfants? Le bonheur. Être _areligieux_, cela leur enlève-t-il une chance de bonheur? Non, du moment qu’on ne peut pas leur donner la foi opaque, la foi moyenâgeuse, que leur raison percerait.

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Quand on discute avec un fervent catholique, quand on lui demande comment il croit être plus agréable à son Dieu en mangeant de la sarcelle que du poulet le vendredi, il refuse de s’expliquer et dit: «C’est un acte d’obéissance. Vous ne comprendriez pas. Il faut la grâce. Il faut la foi.» Soit. Mais quand on n’a pas cette foi dans le dogme, pourquoi en suivre les rites?

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N’est-ce pas une foi, de croire à une justice plus juste, à une liberté plus libre, à une vie meilleure sur la terre?

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L’idée divine pénètre profondément l’être humain, elle se glisse en particulier dans la langue, expression et reflet de la pensée, héritage que se transmettent les générations. On dit: «Adieu». On s’écrie: «Mon Dieu! Jésus! Ciel! Grand Dieu! Bon Dieu!» On rend grâce à Dieu: «Dieu merci! Le Ciel soit loué!» Le mot est sur les lèvres. Est-il autant dans les cœurs?

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Mais il y a, dit-on, un besoin de prier, de se réfugier à l’abri d’une grande puissance inconnue, de lui demander secours dans l’extrême péril. Soit. Mais pourquoi ceux qui éprouvent ce besoin n’auraient-ils pas leur dieu, sans se plier à toutes les exigences du dogme, qui apparaissent si étranges, souvent si choquantes, quand on n’a plus la foi simple et aveugle que nous prêtons à nos ancêtres de l’an mille?

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Un penchant de notre esprit incline à accepter la souffrance sans examen ni révolte, sous la terreur obscure d’un châtiment. C’est une pente qui plonge vers les lointains abîmes du passé, où l’homme faible et désarmé, blotti au fond d’une caverne, frémissait aux rugissements des monstres et croyait les entendre dans toutes les clameurs de la nature. C’est sur cette pente que les religions ont volontiers bâti leur église.

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Certes, la religion n’a jamais fait que répondre aux appels de la créature. Mais ses prêtres n’ont point résisté à la tentation de dominer, de transformer leur influence en instruments de pouvoir, d’enchaîner les bras qui se tendaient vers eux. Le besoin de la prière et des pompeuses cérémonies a empli leurs temples et leurs aumônières; le besoin de confession leur a livré les foyers et les cœurs; la peur de la vie brutale a peuplé leurs cloîtres et leurs retraites; et la peur de la mort a surtout servi leur puissance. Car, apaisant cette crainte par la promesse du paradis, ils ont exalté du même coup la résignation aux misères terrestres, poussé ainsi les masses moutonnières vers les durs labeurs et les massacres stupides.

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La croyance en une vie future n’est peut-être pas née uniquement de la peur de la mort. Elle est peut-être aussi l’aspiration vers le mieux, mais le mieux sur la terre, la prescience d’une humanité plus heureuse. Il serait curieux que la religion eût métamorphosé cette notion du progrès en la promesse, si largement exploitée par elle, d’un monde meilleur.

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On oublie souvent que la croix--devenue l’emblème du sacrifice de Jésus à la rédemption du monde--était un instrument de supplice. Si la foi socialiste s’impose à son tour, si elle a son grand martyr et s’il périt sur l’échafaud, il est singulier de penser qu’on voudra perpétuer son souvenir par l’instrument de son supplice et qu’on verra, comme on voit aujourd’hui des calvaires, se dresser de symboliques guillotines aux croisées des chemins.

CHAPITRE V

VUES SOCIALES

Altruisme.--Solidarité.--Quelques iniquités.--L’idée de patrie.

L’altruisme.

Allons! Il faut avoir le courage de le crier: chacun pense à soi, d’abord à soi, férocement à soi. Soi, soi, c’est le centre de l’univers. Tous nos sens, qui concentrent en nous la perception du dehors, n’aident-ils point à cette illusion? Plus on avance dans la vie, plus cette vue s’impose. La conversation nous en offre un exemple typique. Chacun ne vise qu’à briller, qu’à se raconter, qu’à tenir la scène. Nos paroles ne provoquent chez les autres que des retours sur eux-mêmes. Citez-vous un personnage? L’interlocuteur réagit automatiquement: «Je le connais, je ne le connais pas.» Nommez-vous un site: «J’y ai été, je n’y ai pas été.» L’intéressant, ce n’est pas votre personnage ou votre site, c’est de savoir si votre partenaire le connaît ou ne le connaît pas. Contez-vous une anecdote? Elle en suggère immédiatement une autre au voisin. Et il n’écoute plus la vôtre, dans sa hâte trépidante de placer la sienne. Chacun parle avec une chaleur passionnée de ses ambitions, de ses entreprises, de ses amours. Et le confident, pendant ce temps, par association d’idées, songe à ses amours, à ses entreprises, à ses ambitions. Il tente de leur donner l’essor, en coupant d’un classique: «Ainsi moi... C’est comme moi...» Ou bien il guette, dans une impatience distraite, le moment de prendre enfin la parole. On se demande s’il exista vraiment de «brillants causeurs». Personne n’écoute. Tout le monde attend de parler.

Et il y a bien d’autres exemples, incessants, de cette opération automatique, fatale. C’est un jeu auquel on peut se livrer avec la certitude de gagner. En lançant une idée, vous êtes sûr qu’elle va frapper votre auditeur au centre de lui-même, et qu’elle va faire se dresser une idée analogue qui était en lui. Ainsi, quand on vise une cible, le fanion sort et s’agite. Mais ici, on est sûr de mettre chaque fois dans le mille.

Une fois qu’on a considéré de ce point de vue la vie de relation, on s’aperçoit que ces phénomènes se répètent avec une vigueur, une généralité absolues. Et cela devient un mélancolique amusement que de voir ces lois se vérifier sans exception. Et certes, le spectacle n’est pas beau, de cet être qui pense d’abord à lui, qui est toujours plein de lui, de ses œuvres et de ses soucis.

Et cependant c’est de cet égoïsme que jaillit toute la floraison charmante de l’altruisme. Car l’altruisme n’est bien que de l’égoïsme affiné, cultivé. La plante humaine n’est pas seulement un buisson aux lignes sèches, au feuillage aride, et qui se borne à lui-même. Elle se couvre et se pare aussi de fleurs qui, semant leur poussière féconde et leur parfum, lui permettent de se répandre et de se dépasser. Et ces fleurs s’appellent courtoisie, bonté, indulgence, générosité, dévouement, pitié, amour. Oui, l’altruisme n’est bien que l’épanouissement fleuri, le prolongement intelligent et gracieux de l’égoïsme. Être bon, être généreux, c’est pouvoir se donner la fine joie d’être généreux et bon, d’en recueillir les bienfaits en retour. Avoir de la pitié, c’est d’abord tenter d’abolir la douleur dont le spectacle offense. Le sacrifice, l’abnégation ne sont, au fond, que de hautaines voluptés. Et ce qui fait la beauté de l’amour, de toutes les amours, c’est que, dans la tendresse, l’homme étend à d’autres êtres sa préoccupation jusqu’alors personnelle. Il cesse de s’appartenir uniquement, férocement. Il pense à d’autres que soi. Il se penche sur eux. Il les écoute. Il épouse leurs vœux. Il n’est plus la plante sans parfum. Il s’exhale.

Voilà le vrai progrès moral, la plus précieuse conquête du présent sur le passé, cette tendance à l’expansion de soi-même vers les autres. L’être le plus barbare est celui qui, enfermé dans sa dure carapace, satisfait bassement, âprement, ses seuls appétits. Le plus civilisé est le plus sensible à la vie extérieure, celui qui s’y mêle et qui s’y donne. Ainsi la créature peu à peu obéit à la loi universelle, à la douce loi de rayonnement: l’astre scintille, la fleur embaume, l’homme aime.

* * * * *

Les fleurs sont le symbole de ce qu’il y a de meilleur et de plus noble en nous. Les bêtes nous rappellent par leur exemple nos nécessités, nos bas besoins, nos pauvres postures. Les bêtes nous rappellent notre bête. Tandis que les fleurs nous rappellent la fine fleur de nous-même. Elles ne sont pas égoïstes. Elles rayonnent, elles exhalent un peu d’elles-mêmes, elles se répandent, elles se donnent. Et elles montent toujours droit vers la lumière.

Puis elles se nourrissent discrètement, par la racine. Elles boivent une goutte de rosée. Leur petit cadavre ne sent pas mauvais. Et elles cachent leur sexe dans leur cœur, au centre d’elles-mêmes. Elles sont de l’amour, offert dans la robe des pétales.

Solidarité.

La plus grande découverte humaine est peut-être celle de l’interdépendance des êtres, des choses mêmes, la connaissance des liens invisibles qui les unissent et qui les rendent solidaires.

Elle est récente. La notion n’en est pas encore installée dans les esprits. Car elle a été mise en lumière par la science. Les lois de la gravitation universelle nous ont appris que les astres exerçaient les uns sur les autres une attraction, que les mondes eux-mêmes «se tenaient», qu’un trouble dans la vie d’une étoile lointaine se répercutait dans les autres étoiles, que la chute d’une pierre sur Jupiter était ressentie sur notre terre.

L’étude du corps humain, récente également, tenue longtemps secrète, est venue renforcer cette notion de dépendance et de solidarité. Elle a montré qu’une cellule malade troublait l’organisme entier, que tout l’être avait la fièvre pour un point enflammé.