Part 4
Acquérir de l’expérience, c’est perdre ensuite ces illusions dont on prit soin de nous nourrir. Nous employons notre existence à dépouiller, de désenchantement en désenchantement, cette ingénuité tenace. Ce doit être une des causes de la tristesse de la vie.
Si on nous avait peu à peu dévoilé la faiblesse et la misère pitoyables de la créature, nous ne sentirions pas cette continuelle «chute des feuilles» dans notre cœur. Nous n’éprouverions pas, par exemple, un inutile déchirement à découvrir que nos parents eurent des travers et des défaillances, comme les autres. Cela nous paraîtrait naturel.
Erreur néfaste, de nous avoir fait vivre d’abord dans un monde si haut, qu’ensuite la réalité nous apparaisse toujours basse. En célébrant éperdûment dans nos poèmes et dans nos romans «l’haleine parfumée» de toutes les amantes, nous avons mis dans chaque baiser une déception.
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«Mais, en montrant aux enfants la vie telle qu’elle est, vous allez en faire d’affreux petits sceptiques, des pessimistes féroces et recroquevillés!» Telle est l’objection qui se dresse contre cette vue. Elle ne me paraît pas fondée. L’éducation au foyer permet le tact, la mesure, la prudence, l’art patient des préparations. Par elle, l’adolescent ne sera-t-il pas mieux initié aux réalités que par le choc brutal de ces réalités mêmes? Et puis, à tout prendre, si l’existence doit lui réserver des étonnements, ne doit-on pas préférer, à la triste surprise des désillusions, la surprise heureuse de découvrir ce qu’il y a--malgré tout--de joli, d’élégant dans la vie?
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Il y a peut-être de l’égoïsme aussi chez les parents qui veulent garder à leurs enfants toute la fleur de l’ignorance pour s’en donner l’agréable spectacle. Ainsi, je ne suis pas bien sûr que «Noël» soit une si charmante fiction. Est-ce bien pour la joie des enfants que nous la conservons? N’est-ce pas pour le plaisir que nous donne la vue de leur fraîche surprise? Qui donc a mis en balance l’allégresse de l’enfant le soir de Noël, avec sa secrète déception le jour où il apprend qu’il n’y a pas de Noël?
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Il n’y a guère de collaborateurs, même de ceux dont nous associons, dont nous soudons les noms, comme Erckmann-Chatrian, qui ne se soient, à un moment de leur vie, brouillés et combattus. Chaque fois que nous apprenons une de ces haines intimes, c’est en nous une déception, un décrochement d’illusion. Pourquoi? Parce que nous portons en nous, par hérédité, par éducation, peut-être par instinct du futur, cette notion des affections fraternelles, parfaites, immuables. La vie se charge de la détruire. Si nous n’avions pas cette idée préconçue, et cultivée en nous, toute union de ce genre serait à nos yeux l’heureuse surprise.
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S’il était bien entendu, bien admis, que la _discrétion_ humaine est toujours relative, qu’elle n’est jamais absolument étanche, imperméable, on n’aurait pas de déception chaque fois qu’on apprend une indiscrétion.
Et, de plus, on ne confierait à personne ce qu’on ne veut absolument pas divulguer.
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Physiquement, on n’est pas toujours en beauté; quand on bâille, on est laid. Eh bien, de même, on ne peut pas toujours être beau moralement. On a ses moments d’abandon, ses bâillements. Prenons-en bravement notre parti. Et ne soyons pas déçu de ces fléchissements de notre prochain.
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Quand nous passons à la réalisation de nos projets, il se produit toujours une sorte de retrait analogue à celui du métal quand il se refroidit dans son moule. Nous pourrions, sans verser dans le pessimisme ni le scepticisme, nous éviter ces désillusions. Nous pourrions prévoir ce retrait, comme on prévoit celui du métal.
CHAPITRE IV
VUES MORALES
Les mains propres.--Le déterminisme.--La loi d’équilibre.--Le contrôle.--La bravoure.--La mort.--La religion.
Les mains propres.
De longs siècles nous ont donné le goût de nous laver. Ce goût est devenu presque un instinct, une nécessité. Nous souffrons de ne pas nous sentir nets, physiquement, et non seulement sur les parties visibles de nous-mêmes, mais sur notre corps tout entier. Ce goût de la propreté se répand. Il pénètre dans des classes de plus en plus modestes et de plus en plus nombreuses. Il descend la pyramide sociale. Car on peut s’imaginer la société comme une pyramide: au sommet, le tout petit groupe des privilégiés; puis des couches qui vont en s’élargissant au fur et à mesure qu’on s’éloigne plus de la richesse et du pouvoir. Eh bien, si la propreté est devenue un instinct, comment affirmer que la probité n’en deviendra pas un également, par un travail analogue? Nous n’étions pas plus contraints d’être propres que nous ne le sommes d’être honnêtes. Pour qui établit une continuité absolue entre l’être physique et l’être moral, les deux besoins se confondent.
On éprouve la même satisfaction et on retire le même avantage à être propre physiquement et à être propre moralement. Les taches gênent autant sur la conscience et sur les mains.
D’ailleurs, toutes les notions nouvelles sur la solidarité, sur l’interdépendance des êtres, sur la mutuelle répercussion de leurs actes, tendent à démontrer qu’on a encore plus d’intérêt à être probe qu’à être propre.
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L’argot, qui élabore la langue de demain, avait prévu cette fusion du physique et du moral, cette étroite analogie de la probité et de la propreté. Pour une mauvaise action, un acte vil, il dit: une saleté, une crasse.
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Quand on n’établit pas de différence entre ce qu’on appelle le physique et ce qu’on appelle le moral, entre le corps et l’âme, quand on les bloque en un tout, quand on les confond aussi étroitement que le cierge et sa flamme, cette vue des «mains propres» apparaît toute naturelle. Il semble normal que l’individu, par l’effet continu d’une lente culture, après avoir éprouvé le besoin d’être propre physiquement, éprouve le besoin d’être propre moralement.
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Et peut-être même une nouvelle étape sera-t-elle franchie. Quand la propreté s’affine, elle devient l’élégance. Après qu’on s’est lavé, on aspire à se parer. Ce sont les phases successives de la toilette. Peut-être la propreté morale aura-t-elle aussi son luxe, son élégance, se parera-t-elle de ces vertus nobles et charmantes qui sont la grâce de la créature.
Le déterminisme.
Être déterministe c’est, surtout, croire que nos actes, que nos paroles, sont déterminés par des influences qui s’exercent sur nous, des réactions qui se développent en nous, mais dont nous ne sommes pas maîtres, pas plus que nous ne sommes maîtres des phénomènes de notre vie physique. Toutes ces forces se combinent, se composent, aboutissent à une résultante, qui est notre acte ou notre parole. Notre conscience enregistre cette délibération, mais ne la dirige pas. Si j’analyse le plus simple de mes gestes, saisir un objet, marcher vers un but, je vois que j’obéis à un ensemble de sollicitations que je n’ai pas provoquées spontanément.
Au moment où nous croyons prendre librement une résolution, toutes ces voix intérieures ont déjà délibéré, conclu à cette décision. Nous n’avons que l’illusion de la volonté. La sphère mentale est un véritable parlement, où les instincts se groupent, délibèrent, expriment enfin, par un vote décisif, la volonté de l’organisme tout entier, comme le vote parlementaire exprime la volonté nationale. Même dans notre langue usuelle, les mots trahissent ce travail intérieur: on pèse le pour et le contre, on balance, on se résout, on se détermine.
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C’est une erreur de croire que la formule: «Ce n’est pas sa faute» ne puisse pas servir de règle de vie, ne puisse pas être la base d’une morale. Penser fortement que ce n’est pas plus la faute d’un homme s’il est irascible que s’il est phtisique, regarder les vices, les travers, enfin toutes les tares de l’esprit, du même œil que les tares du corps, les accueillir avec la même pitié, comment ne sent-on pas ce qu’une telle conception entraîne fatalement de mansuétude, de patience, et comme elle est vraiment large et charitable?
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Si nos instincts nous dirigent, c’est à nous à améliorer les bons, à réduire les mauvais. Il y a là tout un entraînement, toute une orthopédie à pratiquer. De même que nous fortifions un buste malingre par l’exercice, nous pouvons développer un instinct faible par l’éducation. Quelle vue féconde! Traiter les maladies morales comme les maladies physiques, cela signifie aussi les soigner, remonter à leurs causes--ce qu’on n’a jamais fait--essayer de les guérir. Mais qu’on y fasse bien attention. Cela signifie aussi se défendre contre elles. Où l’on dit coupable, il faut dire nuisible. C’est la même sauvegarde, avec plus d’indulgence et sans l’idée sombre de vindicte. Évidemment l’heure n’est pas venue où une telle maxime: «Ce n’est pas sa faute», inspirera les lois. Mais dès maintenant, pour qui en est fermement convaincu, saturé, elle est, en toutes circonstances, devant soi et devant les autres, à tout instant, le guide sûr et juste...
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Les deux grands mots profonds des enfants sont: «Ce n’est pas ma faute» et: «Je ne l’ai pas fait exprès». Ils ont bien raison. C’est tout le fond du déterminisme. Mais s’ensuit-il qu’il n’y ait pas de suite à donner à leurs petits délits? Et que cela les absolve et leur permette de recommencer? Cent mille fois non! Voilà l’erreur des gens qui prétendent que nous sommes libres de faire le bien et le mal et qui accusent les doctrines déterministes d’être dissolvantes.
Pas du tout. Quand un enfant attrape la rougeole, ce n’est pas sa faute. Il ne l’a pas fait exprès. On le soigne, pourtant. Eh bien, de même quand il a commis une faute. On s’efforce d’en découvrir les causes, d’en montrer les inconvénients, d’en éviter le retour.
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On peut agir sur ses sentiments dans la mesure où l’on peut agir sur son organisme. Il semble qu’on puisse soigner une crise morale comme on soigne une maladie, en puisant dans le désir de guérir l’énergie nécessaire à la cure. Les remèdes sont analogues dans les deux cas. Les révulsifs, les dérivatifs, deviennent, dans la maladie morale, les distractions qui détournent l’esprit de sa hantise et le portent vers d’autres objets. Il y a des anesthésiants qui endorment la sensibilité douloureuse, par exemple une saine fatigue, un labeur acharné. Il y a l’opération, qui coupe court, comme l’absence, le long voyage, le silence. Il y a l’homéopathie, qui combat le mal par le mal, l’amour par l’amour... Il y a enfin la recherche des causes, qui démontre parfois l’origine toute fortuite, la nature fragile de la crise et qui permet de l’atteindre à sa source.
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Entre la théorie du déterminisme et celle qui nous suppose libres de choisir entre le bien et le mal, il n’y a au fond qu’une question de mots. Se croire de la volonté, ou savoir qu’on n’a que l’illusion de la volonté, cela revient au même. Ce sont deux façons différentes de voir la nature humaine.
Mais le déterminisme est plus indulgent. Et il est aussi plus fécond, parce qu’il indique les moyens directs de se soigner, de s’amender, de s’améliorer.
Il faut s’élever violemment contre la confusion du déterminisme et du fatalisme. Le fataliste s’abandonne à sa destinée. Tandis que le déterministe envisage les moyens de se mettre en garde contre lui-même, de trouver des remèdes à ses défaillances.
Si l’on conçoit chaque décision sous la forme simpliste d’une pesée, où des poids jetés dans les deux plateaux de la balance finissent par la faire osciller et se fixer dans un certain sens, on sent bien qu’on pourra faire intervenir de nouveaux poids pour la faire pencher dans le meilleur sens. Se sent-on tenté par une mauvaise action, sollicité par un vice? On appelle à son secours des aides nouvelles. On se représente les dangers, les inconvénients que l’on va risquer.
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Si l’on a admis que le travail de nos décisions ressemble à celui d’une opération où l’on met des poids dans les deux plateaux de la balance, il y aura intérêt à se livrer consciemment à cette besogne de détermination, à porter en deux colonnes les raisons _pour_ et les raisons _contre_. On pèsera mieux.
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Il faut considérer les peines du code comme des contre-poids. La crainte qu’elles inspirent est un poids que l’on jette dans la balance de nos décisions.
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A la lecture des faits-divers, on a conscience qu’un grand nombre de drames auraient pu être évités si, au préalable, on avait soigné mentalement le meurtrier. Car souvent on voit qu’il était en puissance de crime. Mais on ne soigne pas le cerveau, parce que c’est l’âme, l’intangible, le _différent du corps_.
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Je crois que les hommes ne se disent pas d’avance: je vais être noir, je vais être fatal. Ils se laissent entraîner. Ils glissent au mal et au crime.
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Pour se déterminer, il faut chercher la solution de moindre inconvénient. On ne peut pas toujours éviter de faire de la peine. Il faut faire la _moindre peine_.
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Je suis très persuadé que les mots exercent une influence mécanique sur la pensée. J’entends par là que l’on contraint sa pensée à couler dans le moule des mots qu’on prononce. Elle prend leur empreinte. On pense comme on parle. Ainsi, en déterminisme, le simple artifice qui consiste à dire: «C’est de son fait», au lieu de: «C’est de sa faute», modifie la mentalité. L’emploi même de la formule efface de l’esprit l’idée de blâme, de responsabilité au sens religieux, d’expiation, la remplace par une constatation apaisée, sereine, où déjà se lève l’indulgence.
La loi d’équilibre.
La loi d’équilibre qui semble régir l’univers et suspendre les astres dans l’espace, cette même loi doit gouverner le détail de notre vie. Elle veut qu’à toute action corresponde une réaction égale. On ne dira plus: tout se paye. Mais peut-être dira-t-on: tout se compense. Il faut seulement que cette loi ait le temps de jouer.
Elle ne connaît pas d’exception. Quand elle semble en défaut, nous pouvons nous en prendre à nos sens ou à notre savoir bornés. L’exemple est classique de Leverrier découvrant par le calcul l’existence de Neptune. La loi d’équilibre exigeait, pour être respectée, que cette planète fût.
Ainsi, tout se balance, le positif et le négatif, le beau et le laid, le bon et le mauvais. Tous les contraires se neutralisent. Toutes les forces opposées s’annihilent dans un équilibre final. Et la notion, en somme, est rassurante, de cette harmonie faite d’antagonisme, de ce néant fécond.
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La loi d’équilibre nous ouvre des vues consolantes. Car elle veut que le bien et le mal se compensent. Ainsi, dans le monde innombrable des plantes, il doit y en avoir autant de bienfaisantes que de malfaisantes. Je crois qu’on n’a pas arraché aux simples tous leurs secrets. Les hommes ont découvert des poisons végétaux qui, en quelques secondes, amènent l’organisme de la santé à la mort. La loi d’équilibre permet de prévoir qu’on découvrira, en opposition avec ces _toxiques_, des _toniques_ qui amèneront instantanément à la santé un organisme au seuil de la mort. Non pas des contre-poisons, mais de puissants révulsifs qui ressusciteront l’individu près de succomber à un choc, un traumatisme, une asphyxie.
De même, dans une autre direction, on peut prévoir que l’équilibre se rétablira entre les villes et les campagnes. Avant qu’un pendule ne prenne la verticale, il oscille à droite, puis à gauche. Ce qui manque à une vie humaine, c’est le temps de voir le pendule prendre l’équilibre. On n’assiste qu’à une oscillation.
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Tout se compense, à la condition que cet équilibre ait le temps de se réaliser. C’est bien en effet un équilibre qui s’établit entre le bon et le mauvais, au cours d’une existence.
Supposez un joueur de roulette qui jouerait un nombre de coups infini... Les mathématiques prouvent que ses gains et ses pertes se seraient équilibrés.
Je crois que le mal et le bien se compensent dans une existence, car le total d’une vie, comme le résultat d’une longue opération de jeu, doit tendre vers zéro, vers l’équilibre qui régit tout.
Seulement, nous avons dans l’esprit l’idée d’expiation qui vient de la terreur inspirée aux premiers hommes par le mystérieux univers qui les entourait. Nous voulons que le mal qu’on endure expie le mal qu’on a fait.
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Il doit y avoir en nous un sens du juste et de l’injuste. Quelque chose nous avertit, par exemple, qu’il y a de l’injustice dans le cas du fermier, obligé de travailler pour verser de l’argent à un fils de famille qui n’a fait qu’hériter, dans le cas de l’ouvrier qui trime avec les mêmes gestes pendant cinquante ans, pour enrichir un patron qui se donne tous les plaisirs de l’oisiveté.
Mais nous devons cultiver, développer ce sens de la justice. C’est un des aspects de cette loi d’équilibre qui régit les mondes. Rien d’étonnant à ce que ce sens ne soit pas renforcé en nous. Car c’est la vérité scientifique, en découvrant par exemple la loi de la gravitation, qui a dévoilé cette notion de l’équilibre universel. Découverte relativement récente, notion encore neuve. C’est à nous à la dégager, à la faire resplendir en nous.
Le Contrôle.
Il est utile de se rendre compte du rôle en chacun de nous de _l’inconscient_.
C’est une zone du cerveau que l’état de nos connaissances ne nous permet pas encore de circonscrire, où s’élaborent nos pensées avant de parvenir aux régions où nous en prenons conscience.
Antre obscur, où se cuisinent, où s’agitent nos résolutions avant d’émerger au jour.
Il est bon d’imaginer l’existence de cette zone où certaines de nos pensées naissent, flottent, s’ébauchent. Peut-être est-ce la partie du cerveau la plus ancienne, celle qui ressemble le plus à celle des autres animaux, celle de l’instinct, tandis que les régions, où s’exerce notre contrôle, sont des conquêtes récentes, le propre de l’homme, le signe du progrès et du perfectionnement.
Parfois, bien que tout ce travail ait lieu à notre insu, cette ébauche de notre décision est très poussée. Elle jaillit, elle émerge toute armée, toute prête, dans la lumière de notre conscience. A peine avons-nous le temps de l’examiner. Déjà elle agit, déjà elle commande nos gestes. C’est l’impulsion, avec tous ses charmes et tous ses dangers.
Donc, pensons à tout ce travail caché, secret pour nous-mêmes, toute cette préparation qui parfois va nous surprendre.
Quand on a le sentiment de cet inconscient, on s’explique bien des décisions subites, qui se sont élaborées dans l’antre, dans l’ombre de nous-mêmes...
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A l’inverse, il arrive fréquemment que des paroles, des images, bref le butin de nos sens, tombent dans notre inconscient sans que nous les percevions au passage, sans que nous ayons eu le temps de les enregistrer, un peu comme un visiteur se glisse dans l’immeuble sans être vu du concierge.
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Grâce aux journaux, nous nous soucions de toutes sortes de faits que nous eussions ignorés sans cette lecture. A propos d’événements qui ne nous touchent pourtant pas directement, nous nous créons des petites joies, des petits chagrins, des triomphes et des défaites. Nous savons ce qui se passe dans l’univers et dans l’esprit des autres. Nous participons plus que nos ancêtres à la vie générale. L’information nous arrive en ondes rapides. Et notre conscience du monde s’en trouve prolongée.
Ainsi elle s’étend en surface. De même qu’elle doit, physiologiquement, gagner en profondeur. Au fur et à mesure que des êtres se civilisent, le domaine de la conscience doit conquérir dans leur cerveau des zones nouvelles, empiéter de plus en plus sur l’obscure région de l’instinct.
Nous devenons conscients _de plus de choses autour de nous et de plus de choses en nous_.
Dans une nouvelle étape, cette conscience de l’univers deviendra plus sensible. Elle nous aidera à compatir. Ainsi, jadis, nous eussions ignoré une catastrophe lointaine. Aujourd’hui, nous la connaissons, mais elle ne nous émeut pas. Plus tard, elle nous touchera comme nous touche actuellement une catastrophe toute proche.
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J’ai dit que, dans notre cerveau, le domaine où s’exerce la conscience, le contrôle de la pensée, devait grandir peu à peu et que cet accroissement devait marquer notre progrès, nous éloigner des animaux, chez lesquels semble régner l’instinct.
Mais cette expansion du domaine de la conscience ne se manifeste-t-elle pas dans cet organisme encore imparfait qu’on appelle un peuple? Est-ce que le progrès de ce peuple en civilisation ne se marque pas par le nombre toujours croissant d’éléments, c’est-à-dire d’individus, qui prennent conscience d’être des hommes, qui ne se laissent plus mener comme un troupeau, avec des ordres--ou des mots d’ordre--qu’ils ne comprennent pas, qu’ils n’examinent pas? Il faudrait agrandir encore cette conscience sociale, en surface et en profondeur, l’enrichir de vérités nouvelles. Ainsi, un grand progrès ne sera-t-il pas accompli, le jour où la majorité des gens seront pénétrés de cette notion que faire du bien à autrui, c’est s’en faire à soi-même?
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Plus nous pourrons contrôler nos gestes, nos paroles, avant de les laisser jaillir de nous-mêmes, plus nous nous améliorerons.
Et il me semble que l’être se perfectionne dans ce sens. La zone de sa conscience s’agrandit. C’est-à-dire qu’il prend conscience d’un nombre grandissant d’instincts qui jadis s’évadaient, l’entraînaient d’une impulsion, sans contrôle.
Qui n’a observé ce phénomène sur soi-même? Avant de prononcer une parole, généralement on l’essaye. Et c’est après l’avoir ainsi vérifiée qu’on la laisse passer.
Mais il y en a qui jaillissent de nous-même sans passer au guichet de la réflexion. Ce sont les impulsions.
Eh bien, ces impulsions gagneraient à être contrôlées. Qu’y perdrait-on? Nous ne laisserions plus échapper, après ce petit examen, le mot méchant, les suggestions de la haine et de la vengeance. Et nous donnerions tout de même la volée aux élans du cœur. Il faut réfléchir avant d’agir, faire passer toutes les sollicitations de notre instinct au contrôle de la conscience. Encore une fois, pas de regret: si le geste est beau, nous l’accomplissons. S’il est sot, nous le retenons.
Ce don d’examen, c’est un des signes de la conquête humaine.
De la Fidélité.
La vertu qu’il importe peut-être le plus de cultiver en nous, c’est la fidélité. Et je l’entends au sens le plus large, qui s’étend jusqu’à la loyauté. La langue a d’ailleurs elle-même prévu cette synonymie: l’immuable attachement d’un peuple à sa race originelle ne s’appelle-t-il pas le _loyalisme_?
Nous pouvons peu sur nous-même. Nous pouvons néanmoins développer et fortifier un sentiment dans notre cœur en nous représentant sans cesse l’avantage de l’éprouver et le dommage d’y manquer. Or, les bienfaits que la fidélité répand sur la vie sont innombrables. Sous tous ses aspects, elle séduit, elle conquiert, on l’honore. Que ce soit dans le domaine du sentiment, de la croyance ou de la doctrine, partout elle force le respect et l’admiration.
On vénère la fidélité dans la tendresse lorsqu’elle soude deux êtres jusqu’à la mort. Et cela qu’il s’agisse de l’amitié, du mariage ou de l’amour. La fable et l’histoire sont peuplées de ses héros. Leurs noms nous sont familiers. Ils sont unis deux à deux dans notre mémoire. Et ces couples illustres sont les plus belles images de la légende humaine.