Les incertitudes de l'heure présente

Part 6

Chapter 63,125 wordsPublic domain

Perdue dans les rouages complexes des civilisations modernes, enveloppée d’effets dont les causes lui échappent, la foule attribue forcément à des volontés particulières les événements dont elle ne peut saisir les lois. Ses révoltes n’ont souvent pas d’autres causes.

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Dans les grands événements intéressant la vie d’un peuple, l’homme agit surtout sous des influences collectives. Son égoïsme individuel s’évanouit alors au point de lui faire sacrifier sans hésiter sa vie à des intérêts communs.

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Les hommes se divisent en meneurs et en menés. L’immense majorité se compose de menés.

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Une collectivité n’a d’autre cerveau que celui de son meneur.

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Croyances politiques et croyances religieuses ont un même mécanisme de propagation. L’affirmation, la répétition, le prestige et la contagion suffisent à créer des suggestions auxquelles les collectivités résistent rarement.

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Les plus évidentes vérités restent sans action sur l’âme des multitudes quand elles manquent d’apôtres pour les propager.

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Les illusions que d’ambitieux meneurs font surgir dans l’âme populaire deviennent souvent redoutables. Si l’illusion des capacités politiques et industrielles du prolétariat, qui a déjà ruiné la Russie, continuait à se répandre, elle amènerait la fin des plus brillantes civilisations.

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Un meneur doué de prestige n’a pas besoin de donner des explications. Les ordres expédiés au Congrès socialiste de Tours par les dictateurs de Moscou et dont ils obtinrent la respectueuse acceptation étaient formulés en termes impérieux et brefs ne contenant aucun exposé de doctrine.

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La contagion mentale peut se produire sans l’intervention personnelle d’un meneur. Un mot, une formule, un courant d’opinion suffisent parfois à suggestionner une multitude.

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La mentalité grégaire des foules permettra toujours aux meneurs d’imposer une doctrine quelconque. Les plus absurdes croyances ne manquèrent jamais d’adeptes.

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Le despotisme des meneurs de la classe ouvrière dépasse de beaucoup celui des tyrans asiatiques. Aucun de ces derniers n’aurait osé ordonner l’arrêt total des chemins de fer, imposé en Angleterre pendant un mois par les chefs syndicalistes, ni la suppression des journaux imposée en France pendant trois semaines par quelques meneurs.

III

L’AME DES PEUPLES

La vie politique d’un peuple reste incompréhensible quand on ignore combien les sentiments individuels sont différents des sentiments collectifs.

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L’âme d’un peuple stabilisée par un long passé finit par posséder des éléments aussi fixes que les caractères anatomiques. Aucune éducation ne peut alors lui faire subir des transformations profondes.

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La connaissance du caractère d’un peuple, de sa morale, des idées qui le guident et de l’éducation qu’il reçoit, révèle facilement s’il est sur la voie du progrès ou sur celle de la décadence.

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Parmi les facteurs déterminant la force des Anglo-Saxons, aussi bien en Angleterre qu’en Amérique, il faut citer: le _self-control_ et le respect des lois. Des siècles d’efforts sont parfois nécessaires pour acquérir ces qualités. Elles ne s’apprennent pas dans les livres.

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Avec une dépêche anodine dont il altéra le sens, Bismarck provoqua en France une explosion d’indignation qui conduisit le gouvernement à déclarer la guerre sans vérifier l’exactitude de cette dépêche. Il fallait bien connaître la grande émotivité du peuple français pour réussir une telle opération. Son succès eût été probablement nul en Angleterre.

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Ce fut surtout parce qu’ils avaient perdu leur discipline sociale que les Grecs, dont la pensée et les arts charmèrent le monde, furent asservis par des Romains ne possédant qu’une faible culture, mais dont la discipline avait unifié les âmes.

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Dans les grands événements menaçant l’existence d’un peuple, la volonté des morts soutient énergiquement celle des vivants. Les nations n’ayant pas assez de morts pour les défendre ne résistent guère. Tel fut le cas de la Russie vers la fin de la grande guerre.

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La plupart des hommes, surtout quand ils font partie d’une collectivité, éprouvent le besoin d’être dirigés dans leurs moindres actes. Ce besoin de servitude est un des principaux éléments de succès du socialisme.

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Dans l’immense majorité de leurs actes, les peuples sont dirigés par des habitudes et des croyances. Dans les circonstances où ces mobiles n’agissent plus, les illusions créées par les hasards du moment deviennent les seuls guides.

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Les découvertes individuelles transforment les civilisations. Les croyances collectives régissent l’histoire.

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La grande force des décisions collectives réside dans le pouvoir mystique que le nombre exerce sur l’âme des multitudes. C’est pour cette raison que les chefs d’État sont obligés de paraître s’appuyer sur l’opinion populaire.

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Une des bases les plus efficaces de l’éducation morale est la contagion mentale résultant de l’influence du milieu. Le vice aussi bien que la vertu se propagent par contagion.

IV

LES OSCILLATIONS DE L’OPINION

Les lois de la genèse des opinions permettent seules de comprendre comment devint belliqueuse la mentalité pacifique d’Américains désireux de rester neutres pour commercer fructueusement avec les belligérants. Sans doute l’hégémonie allemande menaçait leurs futurs intérêts. Mais comment ces intérêts lointains devinrent-ils visibles? La guerre sous-marine ne fut qu’une des causes de la transformation des sentiments qui détermina l’envoi d’un million de soldats en Europe.

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Tous les hommes sont plus ou moins suggestionnables, mais ils le sont surtout dans les sujets qu’ils ne connaissent pas. Ainsi s’explique la crédulité de nombreux savants.

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Avec les moyens actuels de publicité, une opinion une croyance, une doctrine, peuvent être lancés comme un produit pharmaceutique quelconque. Ce fut par leur propagande que les communistes russes recrutèrent tant d’adeptes à l’étranger.

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Si la publicité des journaux constitue un moyen de persuasion très efficace, c’est que peu d’esprits se trouvent assez forts pour résister au pouvoir de la répétition. Chez la plupart des hommes elle crée bientôt la certitude.

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Les influences déterminant le vote d’un électeur sont bien rarement d’origine rationnelle. Des haines, des craintes, des espérances, provoquent généralement son choix.

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En matière scientifique, pour être cru il faut prouver. En politique, les discours d’un orateur doué de prestige suffisent à créer d’imaginaires certitudes.

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La presse canalise l’opinion beaucoup plus qu’elle ne la dirige. Elle sert aussi à condenser en termes nets des milliers de petites opinions fragmentaires trop incertaines pour être clairement formulées.

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C’est parce que la répétition transforme facilement l’erreur en vérité que fut acceptée dans les milieux militaires la croyance au respect de la neutralité belge par les Allemands. Elle nous coûta l’invasion de dix départements.

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Les événements capables d’agir violemment sur la sensibilité collective produisent ce qu’on appelle une explosion d’opinions, c’est-à-dire l’orientation instantanée d’émotions collectives dans le même sens. Ainsi naissent les révolutions. Telle, par exemple, celle du 4 septembre 1870 qui renversa instantanément l’Empire. Telle encore la révolution allemande qui, au moment de l’armistice, contraignit l’empereur d’Allemagne et tous les souverains germaniques à une abdication immédiate.

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C’est s’illusionner sur les hommes d’État que s’imaginer qu’ils apporteront dans leurs actes l’énergie manifestée dans leurs discours.

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Si les peuples sont souvent déçus par leurs gouvernants, c’est qu’ils leur demandent de réaliser le meilleur, alors qu’un homme d’État ne peut réaliser que le possible.

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Pour beaucoup d’êtres la vie serait parfois bien lourde si la nature ne leur avait donné la faculté de parler sans réfléchir et d’émettre des opinions dépourvues de tout fondement.

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C’est du besoin de récriminer que dérivent la plupart des opinions populaires. Pour beaucoup d’esprits, récriminer représente un grand bonheur, souvent même le seul bonheur.

CHAPITRE IX

L’ÉVOLUTION DES DIEUX DANS L’HISTOIRE

I

LE RÔLE DES DIEUX

L’histoire des peuples est dominée par celle de leurs dieux. Dans les temps modernes cette domination est restée aussi grande, mais les divinités ont changé de nom. Elles sont remplacées par des idées et des formules auxquelles leurs adorateurs attribuent la même puissance qu’aux anciens dieux.

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Aucun peuple ne vécut sans dieux. L’usure du temps, et non la raison, quelquefois les renverse, mais leur trône ne reste jamais vide. Le paganisme usé fit place au Christianisme, qui, usé à son tour, tend à être remplacé par la foi socialiste.

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Une civilisation entièrement dégagée d’influences mystiques serait-elle viable? Nous l’ignorons. Aucune civilisation semblable ne s’est encore manifestée à la surface du globe.

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Bien que les croyances religieuses n’aient eu que des illusions pour soutien, elles ont servi d’armature aux grandes civilisations. Pour les propager ou les combattre, le monde fut souvent bouleversé.

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Toutes les grandes divinités de l’histoire: Jupiter, Jéhovah, Bouddha, Allah et tant d’autres que des millions d’hommes ont adorées ou vénèrent encore ne furent pas des créations de la peur, comme le voulait Lucrèce. Elles naquirent de l’espérance, seule divinité que le temps n’ait pu ébranler.

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Les dieux étant issus des mêmes illusions, et ayant exercé le même rôle, on ne saurait établir de hiérarchie entre eux.

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Les croyants imaginent toujours à leur image le dieu qu’ils adorent. Les Hindous pacifiques attribuent à Bouddha leur tolérance et leur douceur. Les Carthaginois, les Chrétiens et les Juifs dotèrent leurs Dieux de l’esprit vindicatif qui les animait.

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Un des plus utiles rôles des religions fut de créer des certitudes d’existence future capables d’embellir la vie présente. L’homme assuré d’un bonheur éternel est plus heureux que s’il croit son existence éphémère. Seule, la peur de l’enfer l’empêche d’être tout à fait heureux.

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C’est principalement dans la manifestation des arts plastiques que les religions montrèrent leur influence. Les grandes œuvres d’art de l’Égypte, de l’Inde et de l’Europe furent surtout des monuments religieux. A des dieux supposés éternels il fallait bien construire des temples également éternels.

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Une des forces des dieux réside dans la difficulté de les remplacer. Les illusions socialistes sont encore moins satisfaisantes pour l’esprit que les illusions religieuses.

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La psychologie explique la propagation des croyances religieuses, mais la naissance des dieux est d’une interprétation beaucoup plus difficile. Comment naquirent: Moloch, Jupiter, Apollon, Jéhovah et bien d’autres? Certaines religions, comme l’islamisme, sortirent tout entières du cerveau d’un halluciné, mais cette genèse n’est pas applicable à l’histoire de tous les dieux.

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Ce sera seulement sans doute avec les derniers hommes que disparaîtront les derniers dieux.

II

LE POUVOIR DES CROYANCES

L’homme dominé par une croyance voit son énergie notablement accrue. La foi constitua toujours un très puissant mobile d’action. On a dit justement qu’elle peut soulever des montagnes.

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La force d’une croyance telle que l’islamisme ou le bolchevisme ne dépend pas des dogmes qu’elle enseigne, mais de l’énergie des convictions qu’elle inspire.

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L’unité de pensée, qui confère une grande force à un peuple, ne fut guère fondée jusqu’ici que sur des croyances religieuses. La raison seule n’a pas encore réussi à solidariser les hommes.

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C’est surtout quand une religion est morte ou va mourir que son utilité apparaît. Plusieurs peuples ont vu leur civilisation périr ou se transformer avec la mort de leurs dieux.

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Alors même que l’usure du temps fait disparaître une croyance, elle conserve longtemps encore dans les âmes une influence assez forte pour devenir mobile d’action. La haine de certains diplomates anglais puritains à l’égard des Musulmans n’a probablement pas d’autres causes.

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La faim et l’amour ne suffiraient pas à soutenir la vie du monde, comme l’affirmait un grand poète. Il faut y ajouter l’espoir créé par les croyances.

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Les dieux vindicatifs condamnant leurs créatures à des supplices éternels pour des fautes légères eurent une utilité certaine aux âges de grande barbarie. A une époque éclairée, leur férocité n’est plus défendable.

III

LES FORMES DIVERSES DE CROYANCES

Les adeptes des grandes religions monothéistes ne sauraient être tolérants. Détenteurs de la vérité pure, ils considèrent comme un devoir de massacrer les infidèles pour extirper l’erreur. Si le protestantisme est devenu tolérant, c’est que sa division en sectes nombreuses l’a rapproché du polythéisme.

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Les religions polythéistes furent toujours tolérantes. Les croisades, les guerres de religion, l’inquisition auraient été impossibles chez les peuples polythéistes. Si Rome, dont la tolérance religieuse était complète, finit par persécuter les Chrétiens, c’est qu’ils cherchaient à ébranler son pouvoir politique.

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Si le fait d’être monothéiste constituait une supériorité pour une religion, il faudrait mettre l’islamisme au premier rang. Il représente, en effet, la seule religion vraiment monothéiste. Le Jéhovah des Juifs avait des rivaux qu’il ne domina jamais complètement. Le Dieu des Chrétiens comprend trois personnes et une armée de saints, divinités secondaires comparables à celles du paganisme.

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Les fondateurs de religions ont sagement agi en dotant leurs dieux de toutes les passions animant les hommes. Si ces dieux sont jaloux, irritables et vindicatifs, c’est que, représentés autrement, ils n’eussent séduit personne.

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Tanit, à Carthage, ordonnait des immolations d’enfants. Les dieux d’Homère exigeaient qu’Agamemnon leur sacrifiât sa fille. Les idées modernes héritières des anciens dieux réclament encore plus d’hécatombes. A l’époque de la Révolution les divinités nouvelles désignées sous les noms de Liberté et d’Égalité ensanglantèrent vingt ans l’Europe. On ne compte plus les massacres engendrés par l’idée communiste.

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Dans le domaine de la foi religieuse l’absurde est inconnu. On ne citerait pas au cours de l’histoire une seule croyance, si monstrueuse qu’elle pût être, n’ayant pas trouvé de défenseurs.

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L’ardeur des disciples de la religion communiste tient à ce que les croyances religieuses nouvelles inspirent toujours à leurs adeptes un désir intense de détruire les vestiges de l’ancienne foi. Les nouveaux convertis n’hésitent pas, comme jadis Polyeucte, à sacrifier leur vie pour détruire les faux dieux.

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A chaque période de leur histoire les hommes adoptent des religions et des philosophies à leur mesure. Bien que n’ayant généralement aucun rapport avec la réalité, elles sont fort utiles pour créer les explications dont l’esprit humain ne saurait se passer.

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«S’il y a un Dieu, écrivait Pascal, il est infiniment incompréhensible... Nous sommes donc incapables de connaître, ni ce qu’il est, ni s’il est.» La science n’est pas plus avancée aujourd’hui. Elle admet cependant de plus en plus que si les Dieux existent, ils n’interviennent jamais dans la vie des êtres.

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Croire qu’on doit croire, c’est déjà croire.

IV

LA RAISON ET LA FOI

L’absurdité d’un rêve ne choque pas plus le rêveur que l’absurdité d’une croyance religieuse ou politique ne choque le croyant. Rêves et croyances ont ce caractère commun d’échapper entièrement au pouvoir de la raison.

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L’irrésistible force des croyances religieuses et l’impuissance de la raison sur elles apparaissent clairement quand on voit de grands génies comme Descartes et Pascal accepter des dogmes religieux qui depuis longtemps n’étaient plus défendables. Quand Newton, par exemple, dissertait sur les divagations de l’Apocalypse, sa raison était évidemment paralysée par des influences mystiques qui la dominaient entièrement.

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Au point de vue de la raison pure, toutes les croyances religieuses, depuis l’adoration du serpent jusqu’à celle d’Allah, ont une valeur sensiblement égale, parce qu’elles dérivent d’illusions psychologiques identiques.

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Si les croyants pouvaient se préoccuper de la valeur rationnelle de leurs croyances, il n’y aurait bientôt plus de croyants.

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Le croyant refusant de raisonner sa foi pour ne pas la perdre est victime d’une crainte très chimérique. Une croyance n’est détruisible par la raison que lorsqu’elle était près de mourir dans l’âme du croyant.

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Pour concevoir avec quelle lenteur la raison agit sur les croyances, il faut se rappeler que, pendant plusieurs siècles, des milliers d’hommes furent brûlés vifs à la suite de leurs relations supposées avec le diable.

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Prétendre détruire une religion en persécutant ses disciples, comme le firent si longtemps les radicaux en France, montre à quel point les fondements psychologiques des croyances restent méconnus.

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«C’est le cœur qui sent Dieu et non la raison», disait Pascal. Les dieux périraient vite si les jugements du cœur étaient ceux de la raison.

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Les parfaits dévots, comme cherchait vainement à l’être Pascal et comme l’étaient réellement les solitaires de Port-Royal, mènent une existence assez misérable. L’espoir du paradis est annulé chez eux par une horrible peur de l’enfer où ils redoutent de brûler toujours.

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Une des erreurs du catholicisme moderne fut de ne pas avoir compris à quel point il devenait inacceptable en continuant à parler de supplices éternels dans un enfer sans espoir.

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On peut se demander où en seraient aujourd’hui les civilisations, si l’humanité avait consacré à la poursuite de vérités scientifiques une faible partie des efforts accomplis pour obéir aux volontés de divinités imaginaires. Mais peut-être ces illusoires fantômes étaient-ils seuls capables de contraindre l’homme aux efforts dont tous ses progrès naquirent.

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La conversion à une religion nouvelle est généralement instantanée, mais il lui faut des siècles pour s’implanter définitivement dans les âmes et des siècles encore pour en disparaître. Malgré la longue existence du christianisme, le paganisme gréco-latin n’est pas complètement mort puisque l’art sous toutes ses formes en reste imprégné.

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Les chrétiens qualifiant d’absurde l’adoration du crocodile par les Égyptiens ou du serpent par les Hindous ne se doutent pas que leurs descendants jugeront aussi absurde l’adoration d’un Dieu jugeant nécessaire de laisser crucifier son fils pour racheter une désobéissance à ses ordres.

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Alors même que les civilisations futures n’accepteraient que la science pour guide, elles auraient cependant intérêt à construire encore des cathédrales, des mosquées, des pagodes, où les hommes se solidariseraient un peu en méditant sur les forces mystérieuses dont ils sont enveloppés et que personnifiaient leurs anciens Dieux.

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Au point de vue purement rationnel le laboratoire est évidemment supérieur à la caserne et à l’église, mais il s’écoulera probablement bien des siècles avant qu’il soit possible de renoncer à l’église et à la caserne.

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Le vrai miracle du Christianisme est d’avoir pu faire accepter pendant vingt siècles à des esprits capables de raisonner la prodigieuse légende d’un Dieu condamnant son fils à un dégradant supplice et fabriquant un enfer éternel pour y punir ses créatures.

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Une des forces du Christianisme aux États-Unis est d’être uniquement envisagé au point de vue de son utilité sociale sans se préoccuper de la part de vérité ou d’erreur qu’il contient.

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Les créateurs des dieux ont donné à l’homme la précieuse espérance, mais en échange ils l’enfermèrent pendant des siècles dans une prison d’ignorance et d’erreurs.

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Il n’est guère d’idéal qui ne contienne une forte part d’illusions et cependant aucun peuple n’a pu prospérer sans l’influence d’un idéal.

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L’expression «je ne veux pas croire que» dérive d’une erreur psychologique. Ce n’est jamais par un effort de la volonté consciente que l’on croit ou que l’on ne croit pas.

CHAPITRE X

VISIONS PHILOSOPHIQUES DU MONDE

I

CONCEPTIONS PHILOSOPHIQUES DU MONDE

Le monde est-il réel ou irréel, fini ou infini, créé ou incréé, éphémère ou éternel? La science n’entrevoit pas le moment où elle pourra répondre à une seule de ces questions.

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L’impossibilité de découvrir la nature intime de la vie de la matière et de la force montre que l’esprit humain reste encore confiné dans la connaissance des effets sans pouvoir remonter à leurs causes.

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La physique est la science du réel, la métaphysique celle de l’irréel, mais jusqu’ici le monde a été beaucoup plus guide par l’irréel que par le réel. La métaphysique reste donc la grande théoricienne du monde.

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Vouloir comprendre trop vite est se condamner à ne jamais comprendre.

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Les grands progrès résultent de la substitution du quantitatif au qualitatif. Des instruments de mesure comme la balance, le galvanomètre et le thermomètre, ont plus modifié nos pensées et nos conditions d’existence que toutes les dissertations philosophiques.

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La vie d’un pur esprit, c’est-à-dire d’un être dépourvu d’organes des sens et, par conséquent, de sensibilité, serait fort misérable. Homère l’avait pressenti quand il fait dire à l’ombre d’Achille évoquée par Ulysse: «Je préférerais n’être qu’un pauvre laboureur sur terre que roi dans l’empire des ombres.»