Les incertitudes de l'heure présente
Part 7
* * * * *
Lorsque les êtres qui nous entourent semblent disparaître, ils ne font en réalité que changer de forme. L’évanouissement total étant scientifiquement impossible, les éléments fondamentaux des êtres ne sont concevables que sous un aspect éternel.
* * * * *
Le passé est formé d’événements définitivement fixés. L’éphémère présent devient rapidement un passé, fixé à son tour. L’avenir se compose d’éléments non fixés encore, mais déterminés déjà par l’état présent.
* * * * *
Le présent résultant du passé qui l’a précédé, on peut dire que le présent se compose surtout de passé.
* * * * *
Le temps ne nous est accessible que sous forme de changement: changement de position d’un astre, de l’aiguille d’un cadran ou encore des êtres qui nous entourent. Les Cieux éternels des religions ne pouvant changer, le temps y serait nécessairement inconnu.
* * * * *
Certains métaphysiciens contestent la réalité du temps, mais ils ne sauraient nier qu’une loi universelle oblige les êtres à naître, grandir, décliner et mourir. C’est à cette loi du changement que nous pouvons donner le nom de temps.
* * * * *
Vivre c’est changer. Le changement est l’âme des choses.
* * * * *
La façon d’envisager la vie se transforme dès qu’au lieu de la considérer à travers notre personnalité éphémère nous l’envisageons à travers la personnalité collective durable de la race. Xerxès était attristé à l’idée qu’aucun homme de son immense armée ne survivrait dans un siècle. Revenu au bout de ce siècle et retrouvant la même armée formée d’hommes aussi jeunes, possédant les mêmes visages, il eût compris que la mort n’est pas définitive puisque les défunts d’un jour revivent bientôt dans leurs descendants.
* * * * *
Si tous les phénomènes physiques, chimiques et biologiques dépassant notre compréhension devaient être qualifiés de surnaturels, il n’y aurait guère que du surnaturel dans le monde.
* * * * *
Certains philosophes admettent que le monde perçu par nos sens est une création artificielle de ces sens. Il importe peu que le monde observé soit un monde artificiel déformé puisque l’ensemble des déformations qui le constituent est soumis à des lois dont l’observation vérifie la constance.
* * * * *
Aimez-vous les uns les autres, disent les religions. Dévorez-vous les uns les autres, prescrit la nature. Si l’homme n’avait pas, comme tous les êtres, respecté les prescriptions de la nature, il vivrait encore au fond des cavernes sans ébauche de civilisation.
* * * * *
La vie des plus grands génies semble avoir pour la nature juste autant d’importance que celle d’une colonie de microbes ou d’une fourmilière.
* * * * *
La compréhension des causes premières semble si au-dessus de notre intelligence qu’un être supérieur venu d’un monde lointain pour nous les expliquer n’y réussirait probablement pas mieux que si nous voulions apprendre l’algèbre à un singe.
* * * * *
Le savant est souvent embarrassé pour déterminer les causes d’un phénomène. L’ignorant ne l’est jamais.
* * * * *
L’avenir est contenu dans le présent comme le chêne l’est dans le gland. Le temps fait sortir le chêne du gland, mais ne le crée pas.
II
LA VÉRITÉ ET LA CERTITUDE
Les hommes se passent facilement de vérités. Ils n’ont jamais vécu sans certitudes.
* * * * *
Les croyances les plus visiblement absurdes aux yeux de la raison sont généralement celles qui font naître le plus de certitudes. Pendant de longs siècles les hommes eurent la certitude que Moloch exigeait qu’on lui immolât des enfants et que Jéhovah condamnait à des supplices éternels les créatures n’obéissant pas à ses lois. Les communistes modernes possèdent des certitudes du même ordre.
* * * * *
L’ère des grands progrès scientifiques qui transformèrent les civilisations naquit seulement lorsque l’homme réussit à distinguer la vérité de la certitude.
* * * * *
Les illusions tenues pour des certitudes furent parfois aussi fécondes que des vérités. La raison construit des gares et des laboratoires, mais elle n’eût jamais fait surgir du néant les pyramides, les mosquées, les cathédrales et toutes les merveilles qui ornent nos civilisations.
* * * * *
Les vérités scientifiques sont des vérités universelles. Les certitudes religieuses ou politiques tenues pour des vérités sont généralement des convictions transitoires issues de passions et de sentiments n’ayant aucun élément rationnel pour soutien.
* * * * *
Les certitudes chimériques étant chargées d’inépuisables espérances, la froide raison restera toujours impuissante contre elles.
* * * * *
Les philosophes qui, jadis, considéraient comme vérité toute opinion acceptée par le consentement universel confondaient la vérité et la certitude. L’adhésion universelle crée des certitudes. La science seule édifie des vérités.
* * * * *
Depuis l’origine des âges les adorateurs des divinités peuplant les cieux crurent posséder des certitudes. Il fallut des siècles de réflexion pour découvrir qu’il n’existait aucune trace de vérité dans ces certitudes.
* * * * *
Alors que les certitudes religieuses finissent toujours par périr, les vérités scientifiques restent éternelles. Celles énoncées par Archimède et Euclide gardent la même valeur qu’il y a 2000 ans.
* * * * *
Dans le domaine de la science, les choses ont une valeur réelle indépendante des opinions. Dans celui des croyances, elles n’ont guère d’autre valeur que l’idée qu’on s’en fait.
* * * * *
Il faut parfois longtemps pour qu’une vérité démontrée devienne une vérité acceptée.
* * * * *
Les faits scientifiquement démontrés restent immuables mais leur explication varie avec les progrès de la connaissance. Les théories de Darwin et de Pasteur sont déjà dépassées. L’atome, jadis miracle de simplicité, est devenu miracle de complexité.
* * * * *
Dans les sciences s’adressant à l’intelligence, la forme offre peu d’importance. Elle est essentielle au contraire dans la littérature, qui s’adresse surtout aux sentiments. D’illustres écrivains n’eurent sur la vie, les sociétés, les conflits des peuples, etc., que de puériles conceptions. On les admire très justement pourtant, comme on admire la forme d’une statue sans s’occuper de la matière qui la compose.
* * * * *
Pourquoi les créateurs de légendes n’ont-ils jamais imaginé un monde peuplé d’êtres dépourvus d’illusion? Sans doute parce que la vie de tels êtres ne serait pas concevable.
* * * * *
Les réalités scientifiques les plus solides contiennent toujours, cependant, une part notable d’illusions. Les progrès de la science consistent surtout à la réduire.
* * * * *
Si une conviction d’origine sentimentale est toujours plus forte qu’une conviction d’origine rationnelle, c’est que les sentiments dominent facilement la raison, alors que la raison a peu d’action sur les sentiments.
III
LES LOIS DE LA VIE
L’enfant venant à la lumière est déjà très vieux, puisqu’il représente la synthèse d’un immense passé. Son âme individuelle se trouve constituée par une accumulation de résidus d’âmes ancestrales.
* * * * *
Il est aussi exact d’affirmer qu’on ne revoit jamais le même être que de constater, avec Héraclite, qu’on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve. Cette seconde assertion est évidente, alors qu’il a fallu tous les progrès de la physiologie pour établir la première.
* * * * *
La vie apparaît aujourd’hui comme une puissance directrice chargée de passé, capable d’utiliser toutes les forces de la nature mais ne pouvant être créée par elles. Jusqu’ici la vie n’est sortie que de la vie. Elle seule peut obliger la microscopique cellule par laquelle débutent tous les êtres à subir les transformations nécessaires pour devenir un homme, un éléphant ou un chêne. L’impuissance de la science à interpréter ce mystère marque nettement les limites de notre intelligence.
* * * * *
Sur toute l’échelle des êtres, les supériorités exceptionnelles représentent des monstruosités. Pour cette raison, sans doute, la nature ramène leurs descendants au niveau moyen de l’espèce dont ils font partie.
* * * * *
Pendant les centaines de siècles qui précédèrent l’apparition de l’homme, tous les êtres vivaient fort bien sans posséder notre raison. Affirmer qu’ils étaient guidés par d’aveugles instincts, c’est simplement constater l’état rudimentaire de notre psychologie.
* * * * *
Dans tous les actes de la vie organique, les choses se passent comme s’il existait des modes de connaissance parfois très supérieurs, parfois inférieurs à notre intelligence, mais toujours fort différents de cette intelligence.
* * * * *
La vie est sans doute aussi indestructible que les autres forces. Si donc, comme tout semble le prouver, la personnalité est entièrement détruite par la mort, les éléments de cette personnalité servent à former de nouveaux êtres. C’est donc la vie collective et non la vie individuelle qui serait éternelle.
* * * * *
La lutte pour l’existence et l’aptitude à s’adapter aux variations de milieu font survivre et évoluer les mieux doués des êtres. L’hérédité transmet les changements ainsi acquis. Malgré de patients efforts, la science ne peut rien ajouter à ces bien sommaires notions sur les origines et l’évolution des êtres vivants. La partie essentielle de ces phénomènes nous échappe entièrement.
* * * * *
La mort intellectuelle commence dès que les opinions deviennent trop fixées pour changer. L’homme, même resté jeune, entre alors dans le domaine des morts. Le présent et l’avenir ne sont plus concevables pour lui qu’enveloppés de passé.
* * * * *
Si les forces qui ont fait surgir la vie de l’inerte matière sont douées d’intelligence, cette intelligence paraît dominée par d’aveugles nécessités lui ôtant toute liberté. Ce n’est pas assurément à la suite de raisonnements savants que furent créés tant de malfaisants microbes. Des raisons que ne comprend pas encore notre raison et où l’intelligence, telle que nous la connaissons, ne saurait jouer aucun rôle, semblent avoir dirigé l’évolution des êtres.
* * * * *
Pour les forces inexpliquées qui firent sortir la vie de la matière, et après des entassements de siècles surgir la pensée de la vie, tous les êtres sont égaux. L’existence du plus pernicieux microbe est aussi protégée par la nature que celle des autres êtres.
IV
LA SAGESSE ET LE BONHEUR
Unanimes pour admettre que le bonheur constitue le but principal de la vie, les hommes furent rarement d’accord sur les moyens de l’obtenir. Suivre aveuglément ses passions? Elles procurent moins de joie que de douleur.--Se guider d’après la raison? Ses clartés sont bien incertaines.--Obéir aux ordres des dieux? Ils se taisent depuis longtemps.--S’adapter simplement aux nécessités de son milieu semble le plus sage.
* * * * *
On ne gagne pas beaucoup à trop réfléchir sur la destinée. La vraie philosophie consiste peut-être à traverser la vie avec la sérénité tranquille de l’animal broutant l’herbe du sentier qui le mène à l’abattoir. Le même animal deviendrait fort misérable s’il soupçonnait l’existence de l’abattoir.
* * * * *
Un des meilleurs moyens d’être heureux consiste à croire qu’on l’est réellement ou qu’on le sera un jour. Les religions créant cette certitude devaient pour cette seule raison jouer un rôle important dans la vie des peuples.
* * * * *
Une course trop rapide au bonheur n’est souvent qu’une course au malheur.
* * * * *
Il est utile de penser quelquefois. Pour rester heureux, on ne doit pas trop penser.
* * * * *
L’espérance de posséder les choses rend-elle plus heureux que la possession de ces choses? Répondre à cette question impliquerait la connaissance d’un thermomètre du bonheur.
* * * * *
Se nourrir, se reproduire et s’entre-détruire, furent les principales occupations des peuples depuis les origines de l’histoire. Rien n’indique encore que leur existence puisse être différemment orientée.
* * * * *
Dans le monde physique comme dans le monde moral règne une dualité, loi fondamentale des phénomènes. Attractions et répulsions du monde physique deviennent plaisir et douleur, haine et amour du monde moral.
* * * * *
La hardiesse sans jugement est dangereuse; le jugement sans hardiesse, inutile.
* * * * *
Rien ne sert d’agir si une idée directrice n’oriente pas utilement la volonté d’agir.
* * * * *
Savoir sans vouloir ne crée pas de pouvoir.
* * * * *
La vieillesse représente souvent une forme peu atténuée de la servitude.
* * * * *
Dans les relations entre individus et entre peuples la méfiance est nécessaire, mais jusqu’au jour de sa justification elle doit rester expectante et non agissante.
* * * * *
C’est surtout dans le déroulement des événements que le rigoureux enchaînement qualifié de fatalité joue son rôle.
* * * * *
L’héroïsme peut sauver un peuple dans les circonstances difficiles, mais c’est l’accumulation journalière de petites vertus qui détermine sa grandeur.
* * * * *
L’injustice dont on profite devient vite de la justice.
V
L’IMPRÉVISIBLE ET LA RÉGION DES CAUSES
L’imprévisible domine l’Histoire. La bataille de la Marne, l’intervention américaine, la trahison russe, la débâcle allemande, constituent une série d’événements qu’aucun cerveau ne pouvait prévoir. Le pessimisme actuel résulte en partie de ce que les peuples se sentent enveloppés d’imprévisibles dangers.
* * * * *
Les Allemands furent vaincus dans la dernière guerre par l’immense part d’imprévisible que les phénomènes sociaux contiennent. Alliances, armements, tout avait été si minutieusement préparé que le triomphe de l’Allemagne paraissait certain. Elle n’aboutit pourtant qu’à une écrasante défaite.
* * * * *
Dans tous les phénomènes scientifiques ou sociaux les limites du prévisible sont vite atteintes. Les astronomes eux-mêmes ne prévoient que des faits très simples. Dès que les phénomènes se compliquent un peu, toute prévision leur échappe. C’est ainsi que la détermination des trajectoires de trois astres s’influençant réciproquement reste impossible.
* * * * *
Dans les phénomènes sociaux, la complexité des causes empêche généralement la prévision des effets.
* * * * *
Le calcul des probabilités qui permet de prédire certains phénomènes, tels que le chiffre des décès à un âge donné pour un pays donné, s’applique uniquement à des faits très répétés et non à des cas isolés. Aux événements collectifs seuls les prévisions sont applicables.
* * * * *
L’ignorance de la véritable raison des choses constitua toujours une source fréquente de luttes sociales et internationales.
* * * * *
C’est dans l’âme d’un peuple, beaucoup plus que dans les événements extérieurs, qu’il faut chercher les causes de sa destinée. Rome déclina quand, sous l’influence de croyances nouvelles et d’infiltrations répétées d’étrangers, son âme nationale se trouva désagrégée.
* * * * *
Les véritables causes des événements échappent toujours lorsque, au lieu de rechercher leurs sources lointaines, on se préoccupe seulement de leurs origines immédiates. Beaucoup des faits de la grande guerre restent inexpliqués pour cette seule raison.
* * * * *
Les idées fixes rendent impossible la perception des réalités les plus visibles. Bien voir est souvent aussi difficile que prévoir.
* * * * *
Beaucoup d’effets visibles restent incompréhensibles parce qu’ils constituent l’extériorisation de causes invisibles, inaccessibles.
* * * * *
Jamais il ne fut aussi difficile qu’aujourd’hui de pressentir l’orientation prochaine de l’histoire. Certaines découvertes comme celles des forces motrices issues de la houille et du pétrole ont, sur la vie des peuples, une influence beaucoup plus considérable que celle exercée jadis par les conflits religieux ou les ambitions des rois.
* * * * *
Parmi les milliers d’hommes aspirant à établir le règne du droit et de la justice, combien en est-il capables de définir le droit et de comprendre la justice?
* * * * *
Les événements seraient interprétés de façon bien différente si, pour les juger, l’esprit et le cœur utilisaient la même mesure.
TABLE DES MATIÈRES
Préface I
CHAPITRE I LA VIE POLITIQUE
I. Perturbations politiques et morales créées par la guerre 3 II. Les Difficultés modernes des Gouvernements 7 III. Les Croyances politiques 15 IV. Les Formules politiques 21 V. Les Erreurs de psychologie en politique 25
CHAPITRE II LES GUERRES, LES RÉVOLUTIONS ET LE DÉSARMEMENT
I. Les Causes futures de guerres et la Revanche germanique 35 II. Les Luttes pour l’hégémonie 41 III. Les Illusions sur la possibilité d’un désarmement 45 IV. Les Incertitudes sur les origines de la guerre 49 V. Les Causes des Révolutions 51 VI. Les Résultats des Révolutions 55
CHAPITRE III LES RELATIONS INTERNATIONALES ET LES ALLIANCES
I. Les Relations internationales 63 II. Les Forces économiques 67 III. Les Traités de paix et les grands Congrès politiques 73 IV. Les Traités d’alliance et leur valeur 77 V. La Société des Nations 81
CHAPITRE IV LE DROIT ET LA MORALE
I. Les Coutumes et les Lois 87 II. Le Droit et la Force 91 III. Les Forces morales 95 IV. Les Sources de la Morale 99
CHAPITRE V LES FORMES MODERNES DU DESPOTISME
I. L’Extrémisme 105 II. Le Socialisme 109 III. Le Syndicalisme 113 IV. Le Communisme 117 V. L’Égalité et le Besoin de servitude 121
CHAPITRE VI L’ÉVOLUTION DES CIVILISATIONS
I. Comment les Civilisations naissent et pourquoi elles disparaissent 125 II. Les Institutions politiques 131 III. Quelques Conséquences des idées démocratiques 135 IV. Les Récits historiques 139
CHAPITRE VII L’INTELLIGENCE, LE CARACTÈRE ET L’ÉDUCATION
I. L’Incompréhension et les Conflits de mentalités 145 II. Le Caractère et l’Intelligence dans la vie des Peuples 149 III. L’Intelligence, les Sentiments et l’Intuition 155 IV. L’Instruction et l’Éducation 159
CHAPITRE VIII LES INFLUENCES CONSCIENTES ET INCONSCIENTES DANS LA VIE DES PEUPLES
I. La Vie consciente et la Vie inconsciente 167 II. La Vie collective. Les Meneurs et les Menés 171 III. L’Ame des peuples 175 IV. Les Oscillations de l’opinion 179
CHAPITRE IX LES DIEUX DANS L’HISTOIRE
I. Le Rôle des Dieux 185 II. Le Pouvoir des croyances 189 III. Les Formes diverses des croyances 191 IV. La Raison et la Foi 195
CHAPITRE X VISIONS PHILOSOPHIQUES DU MONDE
I. Les Conceptions philosophiques du Monde 203 II. La Vérité et la Certitude 209 III. Les Lois de la Vie 215 IV. La Sagesse et le Bonheur 219 V. L’Imprévisible et la Région des causes 224
Sceaux.--Imp. Charaire.