Les incertitudes de l'heure présente

Part 5

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Le principe du service universel obligatoire substituant aux petites armées de jadis la totalité des habitants valides d’un pays, est évidemment parfait au point de vue démocratique. Dans la pratique, il engendre de véritables guerres d’extermination et, par conséquent, la destruction des démocraties créatrices de ce principe.

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L’âge moderne se trouve obligé de faire vivre ensemble des hommes exigeant l’égalité, alors que les progrès des civilisations, comme ceux de la nature, se réalisent seulement par des inégalisations successives.

IV

LES RÉCITS HISTORIQUES

Les historiens se mettraient peut-être d’accord si les événements ne présentaient qu’une seule face; mais comme ils en ont plusieurs, susceptibles d’interprétations diverses, l’accord devient impossible.

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Les livres d’histoire révèlent surtout les croyances de leurs auteurs.

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Si l’histoire est une science très conjecturale, ce n’est pas seulement en raison de notre faible connaissance des événements, mais aussi parce que les sentiments qui les déterminèrent restent ignorés.

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Certains événements comme la Saint-Barthélemy semblent incompréhensibles, parce que nous n’éprouvons plus les sentiments qui les firent naître. Il faudrait posséder la mentalité de l’époque pour comprendre l’enthousiasme provoqué par ce massacre dans l’Europe catholique. De nombreuses médailles furent frappées, notamment par Grégoire XVI, pour fêter l’événement. Les tableaux que fit exécuter ce pape pour en perpétuer les détails figurent toujours au Vatican.

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Les narrations historiques sont tellement incertaines qu’on y rencontre les mêmes erreurs répétées indéfiniment. Quelques auteurs ayant assuré que l’empire byzantin constituait une période de décadence, tous les écrivains l’ont redit. Il fallut les ressources de l’érudition moderne pour démontrer que l’Empire byzantin posséda pendant mille ans une des plus brillantes civilisations de l’histoire.

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On a justement fait observer que les guerres modernes ruinent autant le vainqueur que le vaincu. Il ne faudrait pas, cependant, les croire inutiles, puisque quelques batailles suffisent parfois pour transformer entièrement les conditions d’existence d’un peuple. C’est par sa lutte avec la Russie que le Japon devint une grande puissance. C’est par sa guerre avec la Grèce que la Turquie, sur le point de disparaître, reprit son ancienne puissance. C’est encore par la guerre que fut transférée à l’Angleterre l’hégémonie germanique.

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En politique, les principes théoriques déduits de la raison pure créent facilement des désastres. Le principe d’équilibre résultant de la lente action des siècles avait amené l’Europe à un certain état de stabilité. Le nouveau principe théorique des nationalités la conduira fatalement à des guerres répétées jusqu’à ce que des équilibres nouveaux soient établis.

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Des ententes provisoires sont supérieures aux alliances parce qu’une alliance, quelle que soit sa forme, ne survit pas à l’évanouissement des intérêts qui la firent naître.

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Le grand talent des historiens doués de prestige est de rendre vraisemblables les invraisemblances de l’histoire.

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Les découvertes de la psychologie suffisent à montrer que l’histoire classique est le récit d’événements aussi incompris de leurs auteurs que des écrivains qui les racontèrent.

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L’étude de l’histoire ne semble pas donner aux historiens une grande faculté de prévision. On sait avec quelle ardeur beaucoup de professeurs, et surtout Renan, formaient jadis des vœux pour la réalisation de l’unité allemande qui nous valut les guerres de 1870 et de 1914.

CHAPITRE VII

L’INTELLIGENCE, LE CARACTÈRE ET L’ÉDUCATION

I

L’INCOMPRÉHENSION ET LES CONFLITS DE MENTALITÉS

Les mêmes mots pouvant évoquer des idées différentes, la communauté de langage n’implique nullement celle des pensées. L’incompréhension domine les relations entre individus de sexe, d’éducation, de race, différents.

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Comment espérer une communauté de pensée quand on voit les plus usités des termes abstraits Dieu, âme, nature, liberté, etc., évoquer des conceptions très diverses suivant la mentalité des êtres qui les entendent?

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Vouloir interpréter au point de vue rationnel un sentiment ou une croyance, c’est s’interdire de les comprendre. Le rationnel dont le rôle se montre si grand dans la genèse des découvertes exerce une très faible influence dans la vie des peuples.

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La compréhension d’un code, d’une institution, d’un traité, variant avec les passions, les croyances, les préjugés de chaque époque, les interprétations des historiens changent constamment.

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La jeunesse se montre toujours intolérante parce que, n’ayant ni le sens des possibilités ni celui des nécessités, elle croit facile de réformer ce qui choque sa logique rationnelle. Il faut réfléchir longtemps pour découvrir que ce n’est pas cette logique qui mène le monde.

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Les contes, les légendes, les œuvres d’art, les romans même, sont beaucoup plus véridiques que les livres d’histoire. Ils expriment la sensibilité d’une époque, alors que le langage rationnel des historiens ne la fait pas connaître.

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Notre opinion des choses doit naturellement varier avec l’évolution de ces choses. L’ignorant seul possède des opinions invariables.

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Si l’incompréhension domine les relations entre peuples, c’est que la plupart des questions impliquent des points de vue divers: rationnel, sentimental et politique n’ayant pas de commune mesure.

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La sympathie naît facilement entre nations éloignées ne se connaissant pas. Dès qu’elles se trouvent en contact, leurs divergences de sentiments, d’idées et de croyances éclatent et toute sympathie s’évanouit.

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Avec l’interdépendance économique croissante des peuples, l’Europe cessera bientôt d’être le centre du monde. Elle ne l’est plus militairement depuis que l’expérience a prouvé qu’une armée pouvait facilement franchir l’Océan. Elle ne l’est plus scientifiquement depuis que les inventions du nouveau monde égalent celles de l’ancien. Elle ne l’est plus économiquement depuis que la majeure partie de l’or européen a passé en Amérique.

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Il est aussi difficile de vivre avec les hommes ne changeant jamais d’idées qu’avec ceux qui en changent constamment.

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Des événements comme ceux de la grande guerre restent toujours mal compris quand on les isole de leurs causes passées et de leurs effets futurs.

II

LE CARACTÈRE ET L’INTELLIGENCE DANS LA VIE DES PEUPLES

L’homme s’avoue rarement les sentiments qui le mènent et que, d’ailleurs, il ne connaît pas toujours. Les révolutionnaires extrémistes, dont la haine et l’envie sont les vrais guides, se croient animés du désir d’établir le règne de la justice et du bonheur.

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Les erreurs intellectuelles sont généralement sans durée. Les erreurs d’origine sentimentale ou mystique persistent, au contraire, longtemps et réussissent parfois à bouleverser le monde.

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Parmi les facteurs actuels de la vie des peuples l’envie est le plus fort, l’amour du prochain le plus faible, l’espérance le plus incertain.

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L’amitié représente un sentiment faible, mais durable; l’amour, un sentiment fort, mais peu durable. L’envie, dont le rôle social devient si prépondérant, constitue un des rares sentiments possédant à la fois force et durée.

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On trouve plus facilement mille hommes prêts à obéir qu’un seul capable de prendre une initiative.

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Le plaisir de tuer, qui anime les chasseurs, est si grand qu’on l’offre avant tout autre aux souverains visitant un pays étranger.

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Ne nous plaignons pas trop de voir l’hypocrisie gouverner les hommes. Le monde deviendrait vite un enfer si l’hypocrisie en était bannie.

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On croyait jadis que la science adoucirait les mœurs. L’expérience prouve, au contraire, qu’elle a rendu les guerres beaucoup plus féroces et meurtrières que celles du passé.

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Pour doser les sentiments, nous ne possédons encore aucun moyen de mesure. Le passage du qualitatif au quantitatif, qui transforma toutes les sciences, reste à réaliser dans le cycle de l’affectif.

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Si la science arrivait à découvrir un thermomètre des sentiments, des passions et des volontés, la conduite de l’homme dans une circonstance donnée serait aussi facile à calculer que la trajectoire d’une planète.

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La civilisation réelle est celle des sentiments, disait un Japonais. On pourrait ajouter que si quelques années d’enseignement universitaire procurent une dose suffisante de civilisation intellectuelle, il faut beaucoup plus de temps pour civiliser les sentiments. Les cruautés et les dévastations des Allemands pendant la guerre ont de nouveau montré à quel point la civilisation de l’intelligence reste étrangère à celle des sentiments.

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Le fondement principal de la grandeur d’un peuple ne réside ni dans le chiffre de ses habitants, ni dans l’étendue de son territoire, ni dans le nombre de ses canons, mais dans la force de son caractère.

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Une volonté forte est beaucoup plus utile dans la vie qu’une instruction forte superposée à une volonté faible.

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Loin d’être une preuve de caractère, la violence constitue souvent une manifestation de faiblesse. L’homme faible se montre parfois violent pour cacher sa faiblesse.

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L’être qui ne sait pas dominer ses impulsions instinctives devient facilement esclave de ceux qui lui proposent de les satisfaire.

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Dans toutes les affaires humaines il faut risquer pour réussir. C’est de la juste évaluation des chances de gain et de perte que dépendent les grands succès.

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Bien des événements de la dernière guerre ont prouvé quels désastres peuvent causer l’indécision et l’absence d’initiative. Il a été reconnu devant le Parlement anglais que la guerre eût été très brève si, au début des hostilités, les navires alliés avaient eu à leur tête un amiral assez hardi pour entrer à Constantinople comme le firent les Allemands. Pour tâcher de réparer cette insuffisance du caractère, 100.000 hommes périrent inutilement dans l’expédition des Dardanelles.

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Dans les civilisations compliquées où la moindre profession se hérisse de concours mnémoniques éliminatoires, il arrive fatalement que des capacités réelles ne peuvent se libérer de ces artificielles barrières. Ainsi se produisent des pertes de forces et des haines de classes inconnues dans les pays neufs comme l’Amérique, où ces entraves sont ignorées.

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Un sentiment fort ne pouvant être dominé que par un sentiment plus fort, on comprend l’usage de la terreur par les conquérants et les fondateurs de croyances. Les codes civils ou religieux eurent toujours de terrifiantes menaces pour soutiens.

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Pour agir sur les êtres qui nous entourent, la connaissance de leurs défauts est parfois plus utile que celle de leurs qualités.

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Une des grandes causes de faiblesse des peuples latins tient à ce que tout leur personnel dirigeant est issu d’examens universitaires prouvant la mémoire des candidats, mais nullement les qualités de caractère qui font la valeur de l’homme dans la vie.

III

L’INTELLIGENCE, LES SENTIMENTS ET L’INTUITION

L’intelligence et les sentiments sont des compagnons inséparables, mais qui, depuis l’origine des âges, ont rarement réussi à s’entendre.

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L’intelligence ayant considérablement évolué dans le cours des siècles, alors que les sentiments ont peu changé, il en résulte une discordance croissante entre la logique sentimentale, qui détermine la conduite, et la logique rationnelle, qui cherche à la diriger, mais y réussit rarement.

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Dans le domaine de l’intelligence, la différence entre les hommes est immense. Dans les cycles de l’affectif et du mystique où s’élaborent les causes de nos actions, l’inégalité disparaît. C’est pour cette raison qu’un bolcheviste sans culture et un professeur instruit peuvent accepter des illusions identiques.

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La raison se met facilement au service des sentiments, alors que ces derniers se mettent rarement au service de la raison. Cette loi psychologique explique l’origine de guerres qu’aucun argument rationnel ne pourrait justifier.

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L’être dont l’intelligence ne réussit pas à dominer la sensibilité pourra devenir un remarquable artiste, un éminent écrivain, mais non un homme d’État supérieur.

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Une conviction fondée seulement sur la raison devient rarement mobile d’action. Les influences mystiques et sentimentales sont indispensables pour faire agir.

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L’homme est en progrès quand il commence a séparer sa raison de ses passions. Le progrès s’accentue lorsque sa raison devient assez forte pour dominer un sentiment présent en lui opposant l’influence d’un sentiment lointain.

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L’acquisition de l’aptitude à dominer ses sentiments exigea des siècles d’efforts. Bien des peuples en sont restés à l’âge où Ésaü vendait contre un plat de lentilles présent son droit d’aînesse futur.

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Grâce au mode de connaissance qualifié intuition, les femmes arrivent à deviner des conséquences que la logique rationnelle ne perçoit pas aisément.

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La raison seule peut montrer si les certitudes intuitives constituent des réalités ou des erreurs. L’intelligence est donc le complément nécessaire de l’intuition.

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Les intuitions intellectuelles sont génératrices de découvertes dans tous les domaines de l’art et de la pensée. Les intuitions sentimentales représentent les véritables guides dans les circonstances difficiles de la vie.

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On reconnaît qu’une poussière d’hommes est devenue une nation lorsque, dans les grands événements comme la dernière guerre, se forment instantanément des intuitions collectives conduisant tous les citoyens à une conduite identique malgré les divergences de croyances.

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L’habitude, permettant de canaliser les intuitions et refréner les impulsions, constitue un guide de la vie plus sûr que tous les enseignements des livres.

IV

L’INSTRUCTION ET L’ÉDUCATION

Dans les discussions sur la réforme de l’enseignement, un éminent orateur assurait que «l’hellénisme donne à l’esprit l’équilibre et l’harmonie d’un temple». Cet équilibre de l’esprit ne suffit pas, sans doute, à créer l’équilibre des sentiments puisque les permanentes dissensions des anciens Grecs les conduisirent à la servitude.

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Chaque phase d’une civilisation, différant des phases antérieures, nécessite une éducation adaptée aux besoins nouveaux et aux mentalités nouvelles. C’est méconnaître cette vérité banale qu’imposer à la jeunesse actuelle la culture gréco-latine du monde antique et du moyen âge.

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Les défauts d’un peuple n’étant visibles qu’aux étrangers ne se corrigent guère. Tous connaissent l’infériorité de nos méthodes universitaires, mais comme nous ne l’apercevons pas, aucune réforme réelle n’est possible.

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La nourriture intellectuelle donnée par l’instruction est comparable à la nourriture matérielle. Ce n’est pas ce qu’on mange qui nourrit, mais seulement ce qu’on digère.

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Beaucoup de nos idées sociales seront transformées lorsqu’on découvrira qu’un ouvrier habile est intellectuellement fort supérieur à un bachelier médiocre.

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Il n’est d’éducation utile que celle cultivant les aptitudes spéciales de chaque être. On obtient alors tout ce que l’élève peut donner sans exiger un inutile travail.

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En imposant à tous les élèves une instruction identique, on obtient un minimum de rendement avec un maximum d’effort.

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Une des erreurs latines qui ont le plus pesé sur la vie de nos colonies fut de croire que l’instruction classique permettait de franchir rapidement les étapes séparant la barbarie de la civilisation. Un nègre peut recevoir une éducation classique complète sans devenir un homme civilisé.

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Les expériences permettant de remplacer la tête d’un insecte par celle d’un autre insecte de sexe différent ont montré que les femelles à tête de mâle prennent les instincts des mâles. On peut se demander si l’éducation masculine donnée au sexe féminin ne réalisera pas indirectement cette substitution.

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Les méthodes propres à la culture de l’intelligence sont diverses. Pour agir sur le caractère, il n’en existe qu’une: la pratique des qualités à développer. L’initiative, la persévérance et la volonté ne s’acquièrent pas autrement.

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Notre enseignement universitaire se transformera seulement quand il sera généralement admis que les livres ne suffisent pas à éduquer le caractère, la morale et l’intelligence.

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C’est avec raison que les Anglais et les Américains attribuent une forte influence éducatrice aux jeux sportifs. Ces jeux enseignent, notamment, l’art d’obéir, sans lequel ne saurait s’acquérir l’art de commander.

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Les peuples ayant découvert que l’éducation du caractère est plus importante que celle de l’intelligence sont très en avance sur ceux qui n’ont pas fait cette découverte. Les universités latines ne l’ont pas réalisée encore.

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La grande habileté de la Prusse fut de transformer, grâce à son système d’éducation pratique et à sa discipline militaire, une poussière d’individualités médiocres, provenant de races diverses, en un bloc collectif très fort.

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Après avoir constaté que, depuis la paix, le goût du travail, l’honnêteté professionnelle et la politesse disparaissaient de l’Allemagne, une revue germanique attribuait très justement cette décadence à ce que la jeunesse allemande n’est plus soumise à la discipline militaire.

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Un système quelconque d’instruction ou d’éducation est parfait s’il réussit à créer des automatismes inconscients utiles. L’intelligence possède alors des serviteurs dociles prêts à exécuter ses ordres. Mal dressés, ils ne les exécutent pas.

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La discipline peut remplacer bien des qualités. Aucune ne remplace la discipline.

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L’intelligence est un vernis qui recouvre les sentiments mais ne les transforme pas.

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Le temps et l’habitude usent rapidement l’amour mais fortifient au contraire l’amitié, même quand elle succède parfois à l’amour.

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Le jugement sans volonté est aussi inutile que la volonté sans jugement.

CHAPITRE VIII

LES INFLUENCES CONSCIENTES ET INCONSCIENTES DANS LA VIE DES PEUPLES

I

LA VIE CONSCIENTE ET LA VIE INCONSCIENTE

La vie inconsciente est à la vie consciente ce qu’est une montagne à un grain de sable, la mer profonde aux vagues qui la recouvrent. Son étude éclaire déjà d’une lumière toute nouvelle les mobiles de la conduite.

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C’est la volonté inconsciente qu’il faut influencer pour déterminer les hommes à l’action. L’âme consciente peut être convaincue par persuasion, mais la conviction seule ne suffit pas à faire agir.

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Les causes de certains événements historiques, les origines de la grande guerre notamment, demeurent incompréhensibles quand on ignore les différences qui séparent la volonté consciente de la volonté inconsciente.

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La substitution de la pensée collective à la pensée individuelle représente une des caractéristiques de l’âge actuel. Les hommes capables de pensées personnelles deviennent chaque jour plus rares. En politique ils ont à peu près disparu.

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C’est parce que les influences collectives agissent profondément sur l’inconscient, que la part d’indépendance possible à l’individu isolé devient fort restreinte.

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Ce n’est pas toujours la mauvaise foi qui empêche de conformer les actes aux discours. Les actes importants traduisent les impulsions inconscientes de l’âme ancestrale, alors que les discours dérivent de l’âme consciente individuelle. Si, en 1914, les socialistes qui avaient juré de déserter en cas de guerre rejoignirent le front sans hésiter, c’est que l’âme inconsciente de la race qui dirigea leur conduite fut plus forte que la raison consciente inspirant leurs discours.

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En politique, des mobiles inconscients dirigent souvent les actes que leurs auteurs croient dictés seulement par la raison. Le projet de démembrer la Turquie, qui souleva tout l’Islam contre l’Angleterre, eut pour principal auteur un pieux ministre anglais inconsciemment guidé par l’idée d’une revanche de la croix sur le croissant.

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Les grands bouleversements font naître des idées inconscientes qui, substituées à celles servant habituellement de guide, engendrent des mouvements sociaux imprévus.

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Une opération intellectuelle consciente suffisamment répétée, passe dans l’inconscient et devient habitude. Maintenue pendant plusieurs générations, elle finit par constituer un caractère de race.

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Une décision réfléchie ne conduit pas toujours à l’action. L’immense majorité des hommes agit au contraire sous l’influence d’impulsions inconscientes dont toute réflexion est exclue.

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Il n’est de discipline réelle que la discipline devenue inconsciente. Celle qui repose uniquement sur la contrainte est sans durée et sans force.

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Les habitudes inconscientes ont une force que ne possèdent jamais les principes.

II

LA VIE COLLECTIVE ET LE RÔLE DES MENEURS

Les foules et les individus de mentalité inférieure possèdent ce caractère commun d’être fortement influencés par les événements présents et très peu par leurs conséquences, si inévitables qu’elles puissent être.

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L’erreur individuelle est tenue pour vérité dès qu’elle devient collective. Aucun argument rationnel ne peut alors l’ébranler.

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