Les incertitudes de l'heure présente
Part 4
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Les canons restent des armes vaines quand ils ne sont pas soutenus par la force morale des combattants.
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Un peuple ayant perdu son armature morale est bien près d’avoir tout perdu.
IV
LES SOURCES DE LA MORALE
La morale servant de guide dans la vie a de tout autres sources que celle enseignée par les livres.
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La discipline externe, momentanément imposée par une force matérielle, disparaît avec cette force. Une discipline interne, fondée sur l’habitude, se maintient au contraire sans la nécessité d’une loi ou d’un maître.
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Si la religion avait beaucoup d’influence sur la morale, les peuples les plus religieux seraient les plus moraux. Or, si l’on vante la religiosité des Espagnols et des Russes, personne ne loue beaucoup leur moralité.
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Une morale ayant la crainte de l’enfer et l’espoir du paradis pour bases n’est qu’une forme un peu inférieure de la morale utilitaire. Les théologiens auraient dû le remarquer depuis longtemps.
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La vertu ne reposant que sur la crainte de l’enfer et l’espoir du Paradis, est entièrement dépourvue de mérite. Les solitaires de _Port-Royal_ obsédés par la terreur de la damnation suivaient des mobiles égoïstes ne méritant aucune considération.
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Les disciplines purement rationnelles qu’on prétend généraliser aujourd’hui resteront toujours impuissantes à dominer les impulsions instinctives.
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Quelles sont les bases possibles de la morale? La peur des dieux? Leurs châtiments sont lointains et peu redoutés aujourd’hui. La crainte des lois? Elles s’éludent facilement. La raison? Il n’y a plus que de rares professeurs pour lui attribuer un tel rôle. La seule morale efficace est la morale inconsciente créée par les habitudes. Ces habitudes se développent à l’école, puis à la caserne, par une discipline d’abord sévèrement imposée, mais pratiquée ensuite sans effort grâce au mécanisme de la répétition.
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Les universitaires qui, depuis Kant, prétendent édifier la morale sur une base à la fois rationnelle et mystique, au lieu de la fonder sur des habitudes issues de l’éducation, ne donnent qu’un enseignement totalement dépourvu d’efficacité.
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La morale individuelle a pour soutien puissant la morale collective. Dans les manifestations de leur vie journalière, les hommes pensent et agissent généralement comme les autres membres du groupe professionnel, politique ou social auquel ils appartiennent. Leurs actes individuels sont alors régis par des influences collectives.
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Le problème de l’organisation--industrielle ou sociale--représente surtout une question de discipline morale. Il échappe à l’action des institutions et des lois.
CHAPITRE V
LES FORMES MODERNES DU DESPOTISME
I
L’EXTRÉMISME
L’extrémisme observé chez tous les partis révolutionnaires est un état mental où l’homme, dominé par une idée fixe, devient incapable de percevoir les réalités et leurs conséquences.
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Les extrémistes de toutes opinions possèdent, malgré la divergence des buts poursuivis, des caractères identiques. L’extrémiste sincère est mystique, violent et borné.
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Un extrémiste qui posséderait quelque trace de jugement et de clairvoyance cesserait aussitôt d’être extrémiste.
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Le Conventionnel, pourvoyeur fervent de la guillotine, qui se déclarait prêt à transformer son pays en cimetière pour imposer ses croyances, traduisait la mentalité des extrémistes de tous les âges. Les apôtres du syndicalisme, du communisme et du socialisme rêvent les mêmes massacres.
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La suggestion et la contagion mentale conduisent facilement une foule à l’extrémisme, mais cet extrémisme est généralement éphémère.
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Dans les assemblées révolutionnaires, les opinions extrêmes tendent à engendrer des opinions plus extrêmes encore. Après les Girondins, ce fut la Terreur. Aux révolutionnaires russes modérés qui renversèrent le tsarisme, se substituèrent bientôt les sanguinaires bolchevistes.
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Depuis les origines de l’histoire, tous les partis politiques extrêmes débutent dans la splendeur des illusions et finissent dans la bassesse des rivalités intestines.
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Les progrès de certaines opinions extrémistes, visiblement absurdes, confirment cette fondamentale notion, que la force d’une théorie sociale ou religieuse ne dépend pas de sa valeur rationnelle, mais seulement de son empire sur les âmes.
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L’ambition et le besoin de popularité ont pu conduire certains hommes clairvoyants à l’extrémisme; mais, sachant très bien que son application rendrait tout gouvernement impossible, ils le rejettent en arrivant au pouvoir.
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A la phase ultime de son évolution, l’extrémisme ressort beaucoup plus du domaine de la pathologie mentale que de la politique. Les établissements d’aliénés sont remplis d’extrémistes.
II
LE SOCIALISME
Le socialisme, terme incertain, recouvre, suivant les races, des concepts très différents. Il en résulte que, dans leurs congrès, les socialistes de divers pays ne s’entendent guère.
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Le socialisme aux États-Unis diffère totalement du socialisme européen. L’idéal du travailleur américain est de devenir patron, alors que l’ouvrier latin rêve surtout la suppression du patron.
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L’hypertrophie de certains sentiments est fort dangereuse pour un peuple. Celle de l’envie, fondement principal du socialisme, a déjà occasionné autant de ravages en Europe que les plus redoutables fléaux.
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Si la jalousie, l’envie et la haine pouvaient être éliminées de l’univers, le socialisme disparaîtrait le même jour.
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La haine des inégalités, base du socialisme, entraîne comme conséquence nécessaire la destruction des élites qui font la grandeur d’un pays. Le bolchevisme russe comprit parfaitement cette nécessité quand il procéda au massacre systématique des intellectuels. Le socialisme révolutionnaire qui triompha un instant en Allemagne et en Hongrie, répéta les mêmes destructions.
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Le socialisme niveleur, très accessible à l’âme simpliste des foules, oriente facilement les forces aveugles et dévastatrices du nombre.
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La haine intense des socialistes pour le capitalisme ne traduit souvent qu’une forme aiguë du désir de richesse. Les pays comme les États-Unis, où l’accès à la fortune est relativement facile, comptent peu de socialistes.
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Les lois dites sociales ont un pouvoir destructeur parfois supérieur à celui des canons. C’est ainsi que l’application de la loi de huit heures à notre marine commerciale l’aurait rapidement ruinée au profit de concurrents trop intelligents pour accepter un tel décret. Il fallut l’abroger.
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Supprimer, comme le voudraient les socialistes, la concurrence entre peuples et entre individus serait anéantir un grand facteur psychologique du progrès. Sans l’émulation, la plupart des découvertes dont bénéficie l’humanité n’eussent jamais vu le jour.
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La population ouvrière des États-Unis montre expérimentalement que les classes déclarées ennemies par les socialistes ont beaucoup plus d’intérêt à s’associer qu’à se combattre. Si cette vérité pouvait s’établir en France, notre vie économique et sociale serait transformée.
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L’initiative, le jugement, l’émulation, le goût du risque, qualités génératrices des grandes découvertes qui ont transformé le monde, sont des aptitudes exclusivement individuelles qu’aucune collectivité ne posséda jamais. Un pays où les socialistes réussiraient à ruiner l’effort individuel ne réaliserait plus un seul progrès.
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Puisque des expériences répétées pendant de longs siècles d’histoire n’ont pas suffi à prouver que les progrès des peuples s’effectuent seulement par leurs élites, il était utile que la ruine de la Russie vînt le démontrer une fois encore.
III
LE SYNDICALISME
La Révolution avait divinisé la volonté du peuple. Nos révolutionnaires modernes l’exaltent aussi, mais déjà ils en séparent une sorte d’aristocratie qualifiée «prolétariat organisé et conscient». En vertu de ce nouveau concept ils dédaignent la liberté, le suffrage universel et toutes les conquêtes démocratiques.
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La discipline rigide acceptée par les adeptes du syndicalisme montre à quel point il deviendra despotique. On peut se demander si l’esclavage total de l’individu ne constitue pas l’aboutissement nécessaire de l’évolution démocratique.
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Si les syndicats groupaient seulement des intérêts matériels similaires leur influence serait faible; mais, en associant des mécontentements et des haines, ils acquièrent une grande puissance révolutionnaire.
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Les plus dangereux conflits de l’avenir ne se produiront pas toujours entre peuples rivaux. Ils éclateront entre syndicats d’un même peuple, rendus concurrents par leurs divergences d’intérêts. Les républiques syndicalistes italiennes du moyen âge, celle de Florence notamment, périrent tour à tour en de pareils conflits.
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Si la dictature du prolétariat que réclament les socialistes devait être exercée par la totalité des travailleurs, elle ne différerait pas d’un gouvernement démocratique ordinaire. Pratiquée seulement par quelques individus, elle serait identique à celle des anciens régimes autocratiques.
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Les théoriciens de la raison pure n’ont pas été heureux dans leurs tentatives pour l’appliquer au gouvernement des peuples. La première, celle de la grande Révolution, réalisée suivant l’évangile de Rousseau, aboutit aux massacres de la Terreur et à vingt ans de guerres. La seconde, celle de la Russie, inspirée par l’évangile de Karl Marx, amena la ruine totale du grand empire des tzars.
IV
LE COMMUNISME
Le bolchevisme communiste, comme le socialisme, a pour caractéristiques essentielles le mécontentement, la haine des supériorités et le désir de détruire violemment l’ordre de choses établi.
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Quand, par une cause quelconque, le mécontentement grandit chez un peuple, il accepte d’emblée la première doctrine proposée pour remédier à ses maux. Le succès du communisme chez diverses nations est une conséquence de cette loi.
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On trouve facilement des hommes disposés à massacrer, mais fort peu qui soient capables de diriger les mécanismes compliqués d’une civilisation. Les communistes russes ne soupçonnaient pas cette vérité élémentaire quand ils assassinèrent systématiquement les intellectuels de leur pays. Ils n’aperçurent leur erreur que devant la ruine économique qui résulta de ces hécatombes.
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La désorganisation de la Russie, dont les ouvriers travaillent douze heures par jour sous la férule de maîtres très durs, pour un maigre morceau de pain, montre une fois encore combien les sociétés sont des organismes compliqués. Fils de la nécessité et du temps, ils sont aussi impossibles à transformer avec des décrets que la structure d’un être vivant.
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Contrairement à ses théories, le communisme évolue de plus en plus vers un nationalisme jadis inconnu. Les Russes ne comprirent la force de l’idée de patrie que le jour où cette patrie parut menacée par l’étranger.
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On a dit, avec raison, au Parlement anglais, que la Russie ne manquait pas d’argent, mais des cerveaux de l’Occident. L’expérience seule put faire entrer cette vérité dans la faible cervelle des communistes.
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Si les théories communistes avaient régi l’humanité à travers les âges, l’homme vivrait encore au fond des cavernes, vêtu de peaux de bêtes et disputant aux animaux féroces une problématique pâture. La persistance du bolchevisme en Russie ramènerait bientôt ce pays aux ténèbres de la préhistoire.
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Une société purement bolcheviste n’a pas plus besoin de savants que les nègres du continent africain.
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Le communisme russe a subi deux phases bien différentes. La première, l’égalisation générale, obtenue par le pillage des fortunes et le massacre des intellectuels. Ce fut l’âge d’or de la doctrine. Mais après l’épuisement des stocks pillés, lorsque, faute de capacités, les usines, les mines et les moyens de transports cessèrent d’être utilisables, l’illusion s’évanouit. Il fallut alors solliciter les capitaux et l’intelligence de l’Occident.
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L’extension du socialisme égalitaire, qui ravage la Russie, ramènerait l’Europe à la phase de barbarie qui suivit les anciennes invasions germaniques.
V
L’ÉGALITÉ ET LE BESOIN DE SERVITUDE
La liberté n’est, le plus souvent, pour l’homme que la faculté de choisir sa servitude.
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Le premier ministre de l’Empire britannique assurait que «le monde entier était las de toutes les souverainetés». En réalité, les peuples n’ont jamais autant demandé qu’aujourd’hui à être gouvernés. Les révolutionnaires eux-mêmes ne cessent de réclamer des dictateurs.
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Le problème socialiste se ramène à savoir si l’égalité dans la misère, sans moyen d’en sortir, est préférable à des inégalités qui, permettant toutes les ambitions, constituent pour l’homme un stimulant énergique d’efforts et de progrès.
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Quelles que puissent être les combinaisons rêvées, une dictature du prolétariat se ramènera toujours à la tyrannie absolue de quelques meneurs. Le résultat final d’un tel régime serait, comme en Russie, l’aggravation notable de l’ancien despotisme.
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Si les bossus arrivaient à former la majorité d’une société, ils feraient probablement exterminer tous les individus se permettant de n’être pas contrefaits. C’est pour une raison du même ordre que les communistes russes supprimèrent tant d’intellectuels.
CHAPITRE VI
L’ÉVOLUTION DES CIVILISATIONS
I
COMMENT LES CIVILISATIONS NAISSENT ET COMMENT ELLES DISPARAISSENT
Les civilisations se fondent sur un petit nombre d’idées tenues pour des certitudes et universellement respectées. Ce n’est pas leur valeur rationnelle mais leur rôle qu’il importe de connaître.
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Les grandes civilisations furent dominées chacune par un élément différent. Élément militaire dans la civilisation romaine; élément artistique et littéraire dans la civilisation grecque; élément religieux dans la civilisation du moyen âge; élément industriel dans le monde moderne.
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La prédominance actuelle de la technique confère à l’ingénieur et à l’ouvrier une autorité comparable à celle des hommes d’Église pendant le moyen âge.
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Les peuples dont l’âme est stabilisée par un long passé possèdent seuls, malgré les divergences de partis, des opinions unanimes sur les questions fondamentales concernant les intérêts collectifs de leur race.
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L’histoire des peuples civilisés retombés dans la barbarie, comme le monde romain après les invasions germaniques et la Russie de nos jours, révèle l’importance de certains éléments de civilisation, tels que le respect des contrats, de la propriété et de la vie des citoyens. Leur possession semble très naturelle. Pour les acquérir il fallut cependant des siècles d’efforts.
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La civilisation crée forcément plus d’entraves à la liberté que l’état sauvage, mais il faut supporter ces entraves pour s’élever de la barbarie à la civilisation.
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L’action des hallucinés dans le monde a été prodigieuse. De leurs idées dérive l’armature des grandes civilisations. Il n’est pas très sûr que la face du monde aurait changé, comme l’affirmait Pascal, si le nez de Cléopâtre eût été plus court. Il est certain que de tout autres formes de civilisations se fussent manifestées si de grands hallucinés comme Bouddha et Mahomet n’avaient pas possédé le merveilleux pouvoir de faire accepter par des millions d’hommes les illusions issues de leurs rêves.
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Tous les grands empires qui ne furent pas anéantis par des conquêtes périrent sous l’influence des guerres civiles, c’est-à-dire se détruisirent eux-mêmes. Tel fut le sort de la Grèce dans le monde antique, des républiques italiennes au moyen âge, tel sera celui de la Pologne et probablement de l’Irlande dans les temps modernes.
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Un peuple dont la population croît plus vite que ses moyens de subsistance finit toujours par envahir ses voisins. En s’emparant de toutes les colonies où l’Allemagne pouvait déverser l’excédent de ses habitants, l’Angleterre encercla au centre de l’Europe une nation amenée pour vivre à empiéter sur ses voisins, dès qu’elle se croira la plus forte.
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Il est dangereux pour un peuple de compter dans son sein trop de vanités individuelles et pas assez d’orgueils collectifs.
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A certaines heures de la vie des peuples, l’intelligence d’un seul homme peut changer leur destinée. L’Angleterre était sur le point de rayer la Turquie de l’Europe lorsque le génie d’un général sauva cet empire de l’abîme où il allait sombrer.
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Les nouvelles conceptions politiques fondées sur le droit des nations à disposer d’elles-mêmes ne peuvent s’appliquer ni aux peuples amorphes, ne sachant pas au juste ce qu’ils veulent, ni à ceux qui sont incapables de vouloir longtemps la même chose.
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Les peuples, comme les individus, ne progressent que par des efforts continus. Quand leur évolution progressive s’arrête, une évolution régressive, créatrice de dégénérescence, lui succède bientôt.
II
LES INSTITUTIONS POLITIQUES
Bien des révolutions seront, sans doute, encore nécessaires pour prouver que les changements d’institutions politiques ont une influence très faible sur la vie des nations. C’est la mentalité des peuples et non les institutions qui détermine leur histoire.
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L’état actuel d’un être quelconque étant déterminé par la succession de ses états antérieurs, les transformations réalisables par chaque génération sont toujours minimes. L’état social d’un peuple se trouvant également conditionné par ses états antérieurs, les changements absolus que rêvent les partis politiques ne sont jamais réalisables.
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La trame de la vie mentale d’un peuple est composée d’idées, d’habitudes, de croyances, de préjugés même, souvent dépourvus de valeur rationnelle, mais indispensables cependant à l’existence de ce peuple.
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Pour changer les institutions d’un peuple, il faudrait d’abord transformer les sentiments et les rêves qui forment l’armature de son âme. L’impossibilité de telles modifications explique pourquoi les théoriciens du radicalisme n’ont jamais réussi à imposer nos institutions aux indigènes des colonies.
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La dictature du prolétariat réclamée par les dirigeants des partis socialistes et syndicalistes signifie uniquement la possession, pour ces dirigeants, de tous les profits que l’exercice du pouvoir entraîne.
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Dans les sciences, l’autorité des faits a depuis longtemps remplacé l’autorité des personnes. En politique, l’autorité personnelle reste toujours nécessaire.
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L’unité d’un peuple peut être artificiellement créée par la force d’un chef, mais elle dépend alors de l’action de ce chef et ne lui survit pas. La seule unité durable est celle que réalise dans les âmes la communauté d’institutions, d’intérêts et de croyances.
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Un parti politique prétendant dominer tous les autres finit par engendrer des réactions qui déterminent sa fin. Les croissants privilèges de la noblesse et du clergé amenèrent la révolution française. Les prétentions de l’Allemagne à l’hégémonie déclanchèrent la guerre où elle devait sombrer.
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Au point de vue des institutions politiques possibles, les peuples peuvent être divisés en stables, instables et amorphes.
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La Russie étant une masse amorphe de peuples primitifs sans intérêts communs, sans traditions et sans culture que recouvre une mince pellicule de civilisation, l’autocratie peut seule y établir l’unité.
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Chez les peuples inférieurs, un pouvoir politique ne subsiste qu’en devenant absolutiste ou théocratique.
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Les populations asiatiques ne supportant que des institutions autocratiques, le communisme russe fut bientôt obligé d’adopter un régime pratiquement identique à celui des anciens tsars.
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En politique, l’action engendrant comme en mécanique une réaction égale et contraire, toute tyrannie grandissante crée rapidement une réaction destructrice de cette tyrannie.
III
QUELQUES CONSÉQUENCES DES IDÉES DÉMOCRATIQUES
Une démocratie se définit théoriquement: le gouvernement par le peuple. En réalité, aucune démocratie ne se maintient sans la direction d’une élite. Quand un gouvernement démocratique comme celui de l’Angleterre dure longtemps, c’est qu’il a fini par devenir une aristocratie de la fortune et de l’intelligence.
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Le triomphe d’une démocratie marque souvent la fin du pays où il se produit. Sous les influences démocratiques, la Grèce sombra dans la servitude, Rome dans la décadence, les Républiques italiennes du moyen âge et la Russie moderne dans l’anarchie et la dictature.
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Platon soutenait que tous les progrès de l’esprit humain sont dus à l’aristocratie de l’intelligence. Contrairement à cette doctrine, les dictateurs russes divisèrent les hommes en quatre classes, dont la plus haute se trouvait représentée par les ouvriers manuels et la plus basse par les intellectuels. Une ruine totale montra vite les conséquences de cette classification.
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L’expérience russe aura définitivement prouvé qu’un gouvernement bourgeois, si médiocre qu’on le suppose, est infiniment moins despotique qu’un gouvernement prolétarien, si parfait qu’il puisse être.
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Loin de réduire les haines internationales, le progrès des démocraties les rend chaque jour plus fortes.
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Une des plus fréquentes erreurs du régime parlementaire consiste à renverser les dirigeants au moment précis où les événements, dominant les volontés, ne permettent pas aux successeurs des ministres renversés de rien changer à la politique de leurs prédécesseurs.
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