Les incertitudes de l'heure présente

Part 3

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Étant donné le nombre immense de paysans russes devenus propriétaires et possédant, dès lors, la mentalité particulière que détermine la propriété, on peut affirmer que la Russie sera bientôt le pays du monde qui renfermera le moins de socialistes.

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Ce n’est pas d’une révolution, mais d’une transformation profonde des idées que résultent les réformes durables.

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D’après tous les enseignements de l’histoire des révolutions, l’extrémisme en politique a comme terminaison nécessaire soit la destruction de la civilisation où il sévit, soit l’anarchie et la dictature.

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Il faut beaucoup d’années à un peuple pour acquérir un équilibre durable et peu de temps pour le perdre.

CHAPITRE III

LES RELATIONS INTERNATIONALES ET LES ALLIANCES

I

LES RELATIONS INTERNATIONALES

Alors que la solidarité des peuples devrait être la loi des temps modernes, une haine intense plane sur l’univers. Haine entre nations, entre classes diverses d’une même nation, haine entre partis politiques de chaque classe. L’interdépendance des peuples est une nécessité qui finira peut-être par les solidariser, mais son influence reste actuellement nulle.

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La haine entre peuples, la défiance entre gouvernants, sont devenues les grands ressorts psychologiques de la politique actuelle. On put évaluer l’intensité de ces sentiments quand on vit l’Amérique et l’Angleterre renoncer à la paix future, que leur promesse d’intervention en cas d’attaque de l’Allemagne eût rendue certaine.

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Si, dans leurs relations, les individus se conduisaient avec autant de mauvaise foi et de méfiance que les peuples entre eux, aucune société ne pourrait durer.

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L’union entre citoyens à l’intérieur, entre alliés à l’extérieur, est reconnue comme seule base possible d’une paix durable. Les haines grandissantes de peuple à peuple et d’une classe à l’autre, dans un même pays, prouvent malheureusement que des intérêts évidents, mais lointains, restent sans force contre les impulsions passionnelles du moment.

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L’amitié entre individus peut subsister malgré les différences d’intérêts. Entre peuples, l’amitié ne représentant qu’une communauté d’intérêts ne saurait survivre à leurs divergences. Ce principe de psychologie collective conditionne la durée possible d’une alliance.

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Le monde oscille aujourd’hui entre le nationalisme, impérialiste et l’internationalisme. Le nationalisme implique, avec la solidarité sociale, le culte de la patrie. L’internationalisme, remplaçant la solidarité par la lutte des classes, rendrait un peuple aussi impuissant à se protéger contre les guerres civiles que contre les invasions.

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Le nationalisme, qui seul donne aux peuples leur cohésion, a des chances de durée parce qu’il constitue un sentiment naturel. Mais la force même de ce sentiment le fait souvent dégénérer en impérialisme agressif. Il substitue alors les guerres extérieures aux guerres intérieures.

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Si intense soit la haine entre peuples, elle n’est jamais aussi vive qu’entre les partis politiques d’un même peuple.

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Le monde changera de face et les rapports entre les divers pays seront profondément transformés lorsque les politiciens qui en dirigent les destinées auront découvert que l’intérêt d’une nation n’est pas basé sur le dommage causé à une autre. Ils renonceront alors au besoin d’hégémonie qui continue d’aveugler l’esprit des gouvernants.

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En politique internationale, les coups d’épingle répétés finissent par engendrer des coups de canon.

II

LES FORCES ÉCONOMIQUES

Ce n’est plus la volonté des dieux, mais les lois économiques qui, dans les temps modernes, déterminent la destinée des nations.

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Si un bouleversement géologique avait détruit, il y a un siècle, toutes les mines de charbon et de pétrole de l’univers, cet événement n’aurait entraîné aucune conséquence importante. S’il se produisait aujourd’hui, les chemins de fer et les usines cesseraient aussitôt de fonctionner. La régression immédiate de nos civilisations en résulterait. Un abîme sépare le monde actuel de son état antérieur.

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Les discours, les conférences, les lois elles-mêmes sont impuissantes à combattre les nécessités économiques qui étreignent le monde. Il faut s’y adapter ou périr.

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Les vérités scientifiques s’établissent facilement parce qu’elles s’adressent à l’intelligence. Les vérités économiques, se heurtant à des sentiments et à des illusions sociales, ne s’imposent qu’après de désastreuses expériences. La ruine de la Russie en est le plus récent exemple.

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Dans les questions économiques et sociales, les intérêts déterminent l’opinion et les institutions qui en dérivent. Les Anglais resteront libre-échangistes, les Américains protectionnistes, tant qu’ils trouveront un avantage à maintenir leurs doctrines.

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Dans une guerre prolongée, il arrive un moment où vaincu et vainqueur étant également ruinés, les indemnités exigibles du vaincu ne peuvent jamais compenser les pertes subies par le vainqueur.

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On a justement observé que ce sont les pays à change élevé qui souffrent le plus du chômage. Le change, en effet, a pour les acheteurs exactement les mêmes conséquences qu’une élévation considérable du prix des marchandises. Ces marchandises devenant alors presque invendables, il en résulte la fermeture des usines et le chômage.

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Un peuple vivant d’emprunts étrangers tombe fatalement sous la dépendance du prêteur obligé de surveiller les garanties de sa créance. Une nation assez riche pour prêter beaucoup à une nation pauvre finirait par la dominer plus étroitement qu’au moyen d’une conquête militaire.

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La richesse d’un pays ne réside pas dans des billets sans garantie qu’il peut émettre à volonté, mais dans son industrie et son agriculture. L’Allemagne, n’ayant perdu ni ses champs ni ses usines, reste presque aussi riche qu’avant la guerre malgré la perte à peu près totale de sa monnaie.

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Les problèmes financiers actuels n’auront de solution possible qu’étudiés en fonction du temps. Avec son concours, la dette la plus colossale devient aussi petite qu’on le désire. La somme la plus minime, au contraire, peut devenir considérable. Les collectivités seules sont capables de réaliser des combinaisons basées sur la puissance du temps, parce que leur vie est illimitée.

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Le change représente simplement le degré de la confiance du monde dans le crédit d’un État. On ne stabilise pas plus le change qu’on ne stabilise un baromètre ou tout autre instrument de mesure. Les oscillations du change révèlent surtout les oscillations de la confiance.

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Une grève pour l’augmentation des salaires ne représente pas en réalité une lutte entre ouvriers et patrons, mais entre les ouvriers et le public. C’est le public, en effet, qui paie toujours l’élévation de prix déterminée par le succès d’une grève. S’il prend généralement le parti des grévistes, c’est que les collectivités sont incapables de saisir les conséquences un peu lointaines des phénomènes.

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Les énergies invisibles qui mènent le monde sont comparables à l’électricité, force de nature ignorée, connue seulement par les résultats visibles qu’elle produit.

III

LES TRAITÉS DE PAIX ET LES CONGRÈS POLITIQUES

L’idée que des collectivités puissent découvrir la solution de problèmes ayant échappé à des individualités compétentes serait reconnue erronée depuis longtemps si les déterminations collectives ne représentaient, le plus souvent, la décision d’une personnalité assez forte pour s’imposer. La résolution supposée collective n’est alors, en réalité, qu’une décision personnelle.

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Il y a peu de rapports entre les principes formulés par les hommes d’État dans les congrès et ceux qui guident leur conduite. Pendant les conférences de la paix, l’âme des diplomates anglais fut dominée par trois principes inavoués: 1º accroître les possessions britanniques, 2º empêcher la France de devenir trop forte, 3º laisser l’Allemagne assez puissante pour faire équilibre à la France.

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Il faudrait supposer beaucoup de candeur aux dirigeants britanniques pour admettre qu’ils aient cru remédier à la situation économique de l’Europe en réunissant des conférences. Le but poursuivi était donc tout autre que le but proclamé.

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La plupart des congrès de l’histoire ont fait surgir des causes de guerre et n’en ont empêché aucune.

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La seule utilité possible d’un congrès aux yeux des hommes politiques assez influents pour imposer leur volonté, est de renforcer par l’autorité du nombre les décisions personnelles qu’ils veulent faire accepter.

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Si la rédaction du traité de paix eût été soumise à l’opinion publique, et non discutée en secret, toute la subtilité de certains diplomates n’aurait jamais fait admettre que le chiffre des réparations dues à la France serait fixé par une commission composée en majorité des représentants de pays n’ayant aucun intérêt à ces réparations.

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Les conséquences du traité de paix qui termina la grande guerre, montrent combien fut complète la cécité mentale de ses auteurs, expulsant la Turquie de l’Europe et découpant l’Autriche en petits États sans ressources économiques pouvant les soustraire à la misère et à l’anarchie. Il devient évident aujourd’hui que, dans l’intérêt de l’Europe, l’unité de l’Autriche devait être soigneusement conservée et l’Allemagne ramenée à des États séparés comme elle l’était avant de tomber sous la domination prussienne.

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La rédaction du traité de Versailles ne fut pas gênée seulement par la contradiction des intérêts en présence, mais aussi par le désir de céder à certaines exigences en raison de la reconnaissance due à l’Angleterre et à l’Amérique. Venus, croyait-on, au secours de la France, pour sauvegarder le droit et la justice, ces États reconnaissent aujourd’hui être entrés dans la lutte uniquement pour défendre leurs intérêts menacés.

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Les conférences atteignent fréquemment un but contraire à celui qu’elles se proposaient. La conférence de Gênes ne fit que consolider la situation des soviets et favoriser le rapprochement, si opposé aux intérêts français, de la Russie et de l’Allemagne.

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Lorsque des diplomates se réunissent pour résoudre une question sur laquelle ils sont certains de ne pas s’entendre, la discussion se porte immédiatement sur des détails accessoires afin d’éviter le sujet principal. C’est ainsi qu’à Washington la question du libre établissement des Japonais aux États-Unis, qui obsédait tous les esprits, ne fut même pas effleurée.

IV

LES TRAITÉS D’ALLIANCE ET LEUR VALEUR

Il devient impossible de prévoir où conduira une alliance, et c’est sans doute pourquoi certains grands peuples hésitent aujourd’hui à en contracter. Ils n’ont pas oublié que l’alliance de la France avec la Russie entraîna une guerre ruineuse, et que la trahison de l’alliée pour laquelle nous étions entrés en lutte avec l’Allemagne faillit nous faire perdre la guerre.

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Quand on étudiera les origines de la grande guerre il faudra remonter assez loin pour déterminer la genèse des sentiments qui animaient alors les divers pays. Si, par exemple, la Russie se détourna de l’Allemagne pour aller vers la France, ce fut surtout parce que Bismarck, après le conflit russo-turc, empêcha les Russes de prendre Constantinople. L’empereur Guillaume le rappelle dans ses _Mémoires_ lorsqu’il dit qu’en 1914 «la revanche pour Sedan s’unit à la revanche pour Stefano».

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Un allié trop puissant est parfois aussi redoutable qu’un ennemi déclaré. L’alliance d’un peuple faible avec un peuple fort ne constitue généralement pour le peuple faible qu’une forme atténuée de la servitude.

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L’alliance de plusieurs peuples durant une guerre est généralement très stable, parce que leurs intérêts sont alors identiques. L’union pendant la paix s’affaiblit au contraire très vite parce que les intérêts en présence deviennent bientôt divergents.

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Les traités d’alliance ou de paix perpétuelle ne peuvent jamais être une œuvre d’entière bonne foi. Les politiciens qui les signent connaissent trop bien l’Histoire pour ignorer qu’un pacte entre puissances liées par des intérêts communs se dissout dès que disparaît la communauté d’intérêts qui le fit naître.

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Parmi les difficultés qui accompagnèrent la rédaction du traité de paix figura l’obligation où se trouvaient nos gouvernants de choisir entre une solitude pleine de futurs dangers et une alliance fertile en déboires, mais qui semblait nécessaire. Il n’est pas certain que la solution choisie fut la meilleure.

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Une entente sans écrit vaut mieux, dit-on, qu’un écrit sans entente. Il ne faut pas oublier, cependant, que ce fut surtout l’absence d’écrit entre la France et l’Angleterre qui fit espérer à l’Allemagne la neutralité britannique, et lui suggéra de nous déclarer la guerre.

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Les traités d’alliance chargés de réticences sont plus dangereux qu’utiles par la fausse sécurité qu’ils inspirent.

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Lorsque, après avoir été un lien qui unit, les alliances deviennent une chaîne qui entrave, leur désagrégation est prochaine.

V

LA SOCIÉTÉ DES NATIONS

Le palais de la Société des nations à Gênes est aux yeux des psychologues un palais d’illusions, mais ces illusions se trouvent enveloppées d’espérances assez fortes pour en voiler la médiocrité. Les peuples s’imaginent que cet aréopage de sages vieillards découvrira le moyen de soustraire le monde à l’enfer de ruines et de désolation auquel aboutissent les guerres modernes.

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Les juristes vertueux mais bornés qui, aux conférences de la Haye, prétendaient proscrire l’usage de certaines armes, ne soupçonnaient pas la supériorité militaire qu’ils auraient ainsi attribuée aux pays dédaignant leurs prescriptions sur ceux qui les auraient respectées.

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Les rêveries humanitaires, et notamment le principe des nationalités, ont contribué à plonger l’Europe dans un état d’anarchie dont nul ne peut prévoir le terme.

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La Société des nations restera une absurdité psychologique jusqu’au jour où elle possédera une force morale ou matérielle suffisante pour la transformer en un super-État dont les décisions seraient aussi universellement respectées que celles des Papes au moyen âge.

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Tous les projets d’arbitrage international par une Société des nations semblent devoir rester bien illusoires lorsqu’il s’agira de concilier des intérêts nettement inconciliables. Était-il un arbitrage possible entre Rome et Carthage à l’époque des guerres puniques ou entre l’Angleterre et la France quand elles se disputaient la domination de l’Inde? Nul arbitrage n’est possible entre le Japon cherchant à déverser sur les États-Unis l’excédent de sa population et la grande République qui refuse l’invasion de la race jaune. De tels intérêts étant aussi différents que ceux du mouton et du boucher, du gibier et du chasseur, la guerre constitue le seul arbitre dont les décisions soient respectées.

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La lutte récente des Turcs contre les Grecs montre une fois de plus que certaines questions ne peuvent être résolues que par le canon.

CHAPITRE IV

LE DROIT ET LA MORALE

I

LES COUTUMES ET LES LOIS

Le roi, la loi et l’opinion représentent les divers principes de gouvernement. Les rois ayant perdu leur prestige restent sans force. L’opinion est trop mobile pour donner de la stabilité à un peuple. La loi seule peut aujourd’hui créer la stabilité. Dès qu’elle cesse d’être respectée, l’anarchie commence.

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Refuser d’obéir à un chef, à une loi, à une croyance, en un mot à une contrainte, c’est se condamner à n’avoir pour guides que des impulsions instinctives et retourner, par conséquent, à l’état de barbarie dont les peuples mirent tant de siècles à sortir.

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La vie sociale et la vie scientifique constituent deux faces de la civilisation régies par des principes bien différents. Dans la vie sociale, le respect du principe d’autorité--autorité du chef, de la loi, des coutumes--est une condition fondamentale d’existence. Dans la vie scientifique, le rejet absolu du principe d’autorité représente, au contraire, la condition nécessaire du progrès. Dès que le principe d’autorité s’introduit dans une science, le développement de cette science s’arrête.

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Édicter des lois violant les habitudes et les intérêts généraux, et ne pouvant donc être observées, c’est ébranler dans les âmes le respect des codes, ciment essentiel des grandes civilisations.

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Prétendre combattre avec des lois les nécessités économiques qui mènent le monde est une dangereuse erreur. Les lois restrictives accumulées depuis quelques années pour obéir aux exigences de théoriciens simplistes, n’ont fait que paralyser la vie industrielle, agricole, économique de plusieurs peuples.

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Les luttes de l’avenir entre les diverses classes d’un même peuple ne se feront probablement pas toujours à main armée. Elles se traduiront surtout, comme chez les anciens Grecs, par des lois sociales provoquant la ruine totale des plus faibles.

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Les lois répressives deviennent préventives dès qu’elles sont imposées avec rigueur. La crainte du châtiment est alors plus efficace que son application. La méconnaissance de ce principe psychologique contribua beaucoup à l’accroissement de la criminalité dans divers pays.

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Les effets d’une loi dépendent toujours de la mentalité des hommes qu’elle est destinée à régir. Les juristes répètent que les lois ne sont rien sans les mœurs, mais dès qu’ils se mettent à légiférer, ils oublient cette maxime.

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Les lois sociales, qui représentent des contraintes artificielles, restent bientôt sans force. Les lois économiques résultant de nécessités naturelles s’imposent au contraire toujours, malgré les efforts tentés pour les violer.

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Une des erreurs démocratiques les plus répandues est de croire que les lois peuvent établir des coutumes. En réalité, les coutumes engendrent finalement des lois, mais les lois ne créent que rarement des coutumes.

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Parmi les milliers d’hommes aspirant à établir le règne du droit et de la justice, bien peu seraient capables de définir le droit et la justice.

II

LE DROIT ET LA FORCE

La force ne prime pas le droit, mais le droit ne se démontre que par la force.

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Le droit sans force est comparable aux décors de forteresses peints sur les toiles d’un théâtre. Incapables de résister au moindre choc, ils ne conservent leur aspect redoutable que si l’on n’y touche pas.

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Une force quelconque ne peut évidemment être annulée que par une autre au moins égale. Assurer que le droit domine la force serait absurde si l’on ne sous-entendait ainsi que le droit arrive à susciter des forces supérieures aux puissances matérielles qu’il doit vaincre.

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On peut médire de la force et assurer qu’elle ne saurait triompher du droit, mais en politique rien ne la remplace. Quelques semaines avant la foudroyante victoire de Kemal, le premier ministre anglais dédaignait de recevoir son envoyé. Le lendemain de la victoire, le même ministre traitait sur un pied d’égalité avec la Turquie si méprisée la veille et lui abandonnait des provinces où avait flotté le drapeau britannique.

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Le droit et la force acquièrent un grand pouvoir par leur association. La force seule n’engendre pas de succès durable. Les Allemands en ont fait l’expérience.

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La force a toujours gouverné le monde, mais ce ne furent pas les mêmes forces qui prédominèrent aux divers âges de l’histoire. Les forces économiques tendent à devenir aussi souveraines du monde actuel que les forces religieuses le furent jadis.

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Où sévit l’inégalité, sévit aussi l’injustice. Ne pouvant empêcher l’inégalité, loi irréductible de la nature, il faut bien se résigner à subir l’injustice.

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Il est difficile de reprocher aux Allemands leur persistance à proclamer la supériorité de la force. Vaincus par les armées que leur besoin d’hégémonie déchaîna, ils voient à quel état misérable le manque de force peut conduire un peuple.

III

LES FORCES MORALES

Il n’est pas d’exemple de peuples arrivés à la civilisation sans discipline, sans respect des lois et sans morale.

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Un peuple ne sort de la barbarie que par l’acquisition d’une morale très stable. Dès qu’il l’a perdue, il retourne à la barbarie.

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La guerre a montré une fois encore que la puissance d’une nation réside beaucoup plus dans sa force morale que dans sa culture intellectuelle.

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La lutte mondiale fut peut-être la première au cours de l’histoire où le succès final dépendit autant de la résistance des soldats que de la capacité des généraux. Ludendorff, dans ses _Mémoires_, reconnaît que la guerre lui sembla perdue quand il vit fléchir le moral de son armée.

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Les liens moraux peuvent devenir aussi forts que des liens matériels. Sur la trirème qui le ramenait volontairement à Carthage, où il se savait condamné à périr, le consul Régulus était attaché par sa parole plus rigoureusement qu’il ne l’eût été par des chaînes de fer. Rome domina le monde tant qu’elle posséda de tels hommes.

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Les lois scientifiques gardent leur invariabilité à travers le temps chez les peuples les plus divers. La morale change au contraire selon les besoins de chaque époque. Si, comme le remarquait Pascal, ce qu’on appelle vice et vertu varie avec les climats, c’est que le vice et la vertu, étant l’expression des nécessités sociales d’une époque, se transforment forcément quand ces nécessités évoluent. Il est donc naturel qu’en matière sociale «la vérité en deçà des Pyrénées devienne erreur au delà».

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La caractéristique des natures primitives est de céder facilement à leurs impulsions. Il faut une longue éducation ancestrale pour apprendre au cerveau à dominer les impulsions des sens, et acquérir ainsi ce _self-control_ que les Anglais considèrent comme une des plus importantes qualités du caractère.

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L’homme vraiment moral n’a pas besoin de discuter sa morale avant d’agir. Une morale débattue demeure généralement sans force.