Part 8
Tout à coup, une voix, crie «V'la qu'on en remonte encore». Peut-être, par les fissures du barrage, a-t-on aperçu des civières passant au loin, vagues fantômes dans le rayonnement blafard et mourant du fanal électrique.
Aussitôt, la foule a comme un grand spasme. Des femmes se jettent dans les bras l'une de l'autre et s'étreignent en poussant des cris aigus. Il y a des bousculades, des remous. Puis des vagues hurlantes, hérissées de bras, vont déferler contre les poitrails des chevaux. Les mains s'accrochent aux brides, les montures se cabrent, et les voix hurlent.--«Laissez-nous entrer, nous voulons nos hommes.»
Un commandement bref et menaçant retentit: «Refoulez». Alors les sabres ont des reflets qui vacillent, des aciers s'entrechoquent; et le sombre barrage s'ébranle et s'avance. Mais voici qu'une immense clameur s'élève, qui grandit, s'enfle. Et les manteaux noirs, doivent reculer devant un reflux irrésistible de la foule entière, cependant que les chevaux hennissent de peur, en sentant un grand souffle vivant.
De nouveau, les gendarmes sont contre les grilles, immobiles, et serrés botte à botte, solides comme une muraille épaisse.
Les malheureuses femmes délirent. Elles lancent des injures aux gendarmes, elles les lapident avec les épithètes--misérables--lâches--assassins--comme avec des quartiers de briques.
«_On en remonte_», c'est la troisième fois, depuis qu'elles sont massées devant cette fosse, qu'elles entendent ce cri. Et chaque fois leur élan pour franchir les grilles, pour courir là-bas jusqu'au puits, se brise contre le barrage.
Maintenant, elles ne lancent plus d'injures, elles clament--les noms--les noms--donnez-nous les noms...
Et des voix se font suppliantes. Mais rien ne leur répond. Derrière ce barrage de troupe et cette grille, c'est toujours le même sinistre et redoutable silence, de tout ce qu'on leur cache d'horrible.
Alors, tandis que là-bas, le marteau solitaire continue de frapper à coups réguliers, ici, les sanglots et les plaintes, se reprennent à monter de l'amas confus, où la lueur frisante du fanal électrique, vient blêmir des visages de femmes échevelées.
Lorsqu'Elle avait entendu ces mots qui donnèrent un frisson et un spasme à la foule, ses genoux s'étaient mis à trembler, ses mains s'étaient accrochées aux épaules qui étaient devant elle, et elle avait senti son cœur, battre violemment jusque dans sa gorge. Dans cet instant, elle avait eu la soudaine et fugitive vision de son homme et de ses fils s'en retournant avec elle au coron.
Et puis, tout s'était brouillé dans son esprit. Des remous l'avaient entraînée. Pressée entre des épaules et des poitrines, elle avait suivi les grands mouvements de flux et de reflux. Mais aucune révolte, aucune colère, ne lui avaient fait hurler des injures. Elle était restée isolée dans sa propre angoisse et sa douleur sourde. Seulement, à présent que des sanglots et des plaintes s'élèvent, elle se cache le visage dans les mains et se met elle aussi à pleurer et à gémir, ayant peut-être compris, comme les autres, l'affreuse signification de ce grand silence qui continue de planer sur la fosse.
Les heures noires passent, et sans cesse, la pluie qui noie les ténèbres, tombe glaciale, mortelle, sur les épaules qui frissonnent; et toujours, le vent de la plaine rase, passe à grands coups de faux sur toutes ces têtes éperdues, sur toutes ces faces blêmies et crispées.
De sa chevelure plaquée, l'eau lui glisse sur la nuque, un froid de glace lui coule dans le dos. Mais elle ne ressent plus rien. Ses jambes, tour à tour flagellent puis se raidissent; sa taille s'affaisse, puis se redresse, mais elle n'a plus conscience de sa fatigue. La foule attend l'aube, comme si le jour qui va paraître, devait amener un nouvel espoir. Elle aussi, attend, avec la résignation d'attendre là toujours, engourdie, tombée dans une profonde torpeur physique.
Elle ne sort même pas un instant de sa prostration, quand une femme, à côté d'elle, prise d'une crise de désespoir, se met à lui serrer le bras et à lui dire en branlant la tête: «Non... non... voyez-vous c'est bien fini... ils ne remonteront plus jamais... jamais.....»
Le jour paraît, avec une tristesse de crépuscule. Aucune aurore, aucune teinte claire, ne s'éveillent ni ne s'irisent dans le ciel uniformément sombre; aucun rayon ne peut trouer cette grande loque sale qui, lentement, lourdement, au-dessus de la plaine glisse et qui à l'horizon, semble sur elle, pendre et traîner. Rien ne vibre, rien ne se colore: seule une lividité de plomb, révèle les choses. Et les choses, restent inertes et sans joie.
Dans la cour de la fosse, les chevaux attachés à des piquets, s'ébrouent et frappent du sabot le sol boueux et noir. Des soldats toussent, dans la compagnie d'infanterie qui se tient l'arme prête auprès de la grille fermée. Le long du mur de clôture, entre des faisceaux de fusils, des feux de bivouacs pâlissent. Et le grand bâtiment de fer, grandi par le silence, pèse, morne et tragique, sur le réveil lugubre. Plus rien ne gronde ni ne résonne sous ses grandes nefs sonores et vides. L'arrêt de ses machines, l'arrêt sinistre de sa respiration large et profonde, ont fait de lui un cadavre géant.
Maintenant, plus une civière n'en sort, furtive. Il est terminé, le mystérieux travail de la nuit, et des factionnaires gardent l'entrée du long bâtiment sans étage, dont on a fait une morgue.
Là, sur le froid carrelage dans la pénombre que traversent obliquement des raies de jour blafard tombant des fenêtres, sont alignées cinquante bières béantes. Et sur la blancheur des suaires, se détachent les attitudes suppliciées des cadavres noircis par le feu souterrain: formes confuses et terribles, hérissées de gestes effrayants et pétrifiés.
Il semble que leur torture se perpétue au-delà du trépas et que jamais, ces morts ne s'endormiront, quand leur cercueil sera clos.
La voici venue l'heure redoutée où il va falloir, à celles qui attendent encore un être humain, rendre ces choses tordues, recroquevillées et calcinées.
Là-bas, au-delà du barrage, un grondement, monte menaçant. C'est qu'à présent, les femmes connaissent l'affreuse vérité; elles savent que pas un houilleur ne remontera vivant au jour. Elles exigent furieusement leurs morts. Mais les malheureuses dont la douleur s'exaspère, ignorent encore que là-dessous le charnier est en feu et qu'on ne peut même plus leur promettre d'autres cadavres, que ceux que l'on va présenter à leurs yeux épouvantés.
Des sections d'infanterie et des pelotons de gendarmes, cantonnés dans les terrains vagues de la houillère, viennent encore renforcer les troupes qui encombrent la grande cour. Des ordres se transmettent; les officiers font former à leurs hommes une double haie qui, partant de la grille, va aboutir à la morgue où pénètrent des gendarmes, le pas pesant, et jugulaire au menton.
Derrière les barreaux qui défendent les fenêtres des bureaux, apparaissent par moment, des figures pâles et inquiètes. Et le grand bâtiment inanimé, semble regarder lui aussi la morne animation de cette cour, avec les grands yeux vitreux de ses verrières.
Soudain, des cris vibrants et douloureux, montent vers le ciel funèbre: on vient d'annoncer à la foule, que par petits groupes, elle va enfin avoir le droit de reconnaître les cadavres.
Hébétée, étourdie, semblable à une personne qui serait brusquement passée d'une profonde obscurité à une clarté vive, Elle regarde avec des yeux effarés les soldats immobiles et silencieux qui l'entourent.
Un officier lui ordonne. «Suivez le groupe.»
Alors, docilement, Elle suit celles que l'on a laissé pénétrer par le guichet et qui s'avancent, sanglotantes, entre les deux haies de baïonnettes.
A l'entrée de la morgue, d'où l'on aperçoit les cercueils béants, le groupe lamentable a un recul d'épouvante. Puis celle qui marchait en tête du groupe, s'avance, les mains jointes sous le menton, la tête inclinée, dans une attitude de pitié douloureuse.
Une femme tombe lourdement sur les genoux, brisée, et s'appuyant d'une main au rebord d'une bière, s'écrie, la voix chevrotante et lointaine.--Oh! mon Dieu, mon Dieu... est-il possible de nous les rendre comme ça!...
Deux autres, se tenant serrées par le bras, suivent rapidement la ligne des cercueils, le corps penché en avant, les regards avides, cherchant à reconnaître un visage. Arrivées au fond de la longue salle froide et nue, les deux femmes se retournent, s'appuient contre le mur et demeurent là sans bouger, le teint jauni, les lèvres décolorées, le visage contracturé, sans une larme, avec des prunelles fixes de folles.
Ici, comme dans la cour pleine de troupes, Elle, reste hébétée. Mais un des gendarmes qui se tiennent échelonnés derrière les cercueils, s'avance et lui dit. «C'est aux vêtements, qu'il faut essayer de les reconnaître.»
Alors Elle s'agenouille devant une bière, se penche vers le cadavre carbonisé qui, sur le suaire, paraît se tordre encore de souffrance.
Sur le crâne, les cheveux ont disparu, brûlés. Dans la face noircie, les orbites sont vides, et la bouche, n'est plus qu'un trou aux rebords tuméfiés, d'où découle un filet de sanie putride. Le ventre est ouvert, les intestins ont débordé, bouillonnement figé, entre les jambes qui sont demeurées ployées. Pas un lambeau d'étoffe, seules de grosses bottines aux semelles cloutées, chaussent encore les pieds de leur cuir racorni. Après que, les paupières ardentes et les mains fébriles, elle a touché les bottines du mort, elle hausse doucement les épaules et secoue la tête d'un air désespéré et dolent.
Et puis, vers la bière voisine, elle se tourne. Là, sur la forme hideuse, il y a un rappel de vie, rappel étrange et terrifiant. La chair d'une épaule est demeurée blanche, alors que tout le reste du corps est noirci et que le bras attaché à cette épaule se montre ratatiné et tordu comme un cep de vigne.
Elle a saisi un morceau de tricot que la flamme du grisou n'a pas consumé, elle le tourne et le retourne entre ses doigts tremblants. Ensuite, elle palpe un lambeau de velours à côtes, qui entoure encore l'extrémité d'une jambe.
Tout à coup elle se redresse, se couvre le visage de ses mains et gémit: Oh oui, le voilà, c'est lui, c'est mon homme!...
Une sorte d'employé qui tient des feuillets à la main, s'avance vivement.
--Vous l'avez reconnu?...
--Oh oui, Monsieur, c'est lui, c'est mon pauvre homme.
Un sous-officier, qui se trouve là avec des brancardiers, lui demande: En êtes-vous bien sûre?
Mais l'homme aux feuillets intervient, et avec colère dit au sergent: «Allons, c'est bon, fermez donc cette bière et sortez la immédiatement d'ici». Il demande le nom du mort, l'inscrit sur un feuillet; puis, avec de la craie, sur le couvercle de sapin, il moule d'une belle main de comptable ce mot: _Reconnu_.
Tout le long de la sinistre rangée des cercueils, ce ne sont qu'agenouillements des pitoyables femmes, dont les visages bouleversés et flétris se penchent avides et sans dégoût sur les linceuls souillés, d'où montent des exhalaisons putrides et une puanteur écœurante de chlore.
Et leur douleur est sans contrainte; à leurs soupirs, à leurs gémissements et à leurs sanglots, se mêlent les lourdes exclamations du grossier patois.
Soudain, un officier paraît, consulte sa montre, et dit aux gendarmes: «Les quinze minutes sont passées, faites évacuer la salle.
Quinze minutes! c'est le temps que le service d'ordre a décidé d'accorder à chaque groupe pour reconnaître ces cadavres méconnaissables.
Alors ce sont des hurlements et des cris de révolte. Une malheureuse se débat, s'accroche à un cercueil. Mais les gendarmes, aussitôt s'irritent et emploient la force pour briser ces nerfs de femmes.
Ils se sont rangés, coude à coude, d'un mur à l'autre, et pas à pas, poussant devant eux le troupeau des veuves en larmes jusqu'à une porte de sortie qui se trouve à l'extrémité de la morgue, ils dégagent cette longue salle comme ils le feraient d'une rue, en temps de grève.
Comme un gendarme la poussait, Elle, simplement avait dit:
--J'ai encore mes deux fieux à retrouver. Puis, voyant qu'on ne l'écoutait point, elle avait obéi, baissant la tête, résignée.
D'autres femmes, vont entrer dans cette morgue et, contre les murs froids et nus, vont encore se briser d'autres sanglots.
Dehors, le sergent l'attend avec les brancardiers, qui vont porter jusqu'au coron le cercueil déjà mis sur une civière. Derrière celle-ci, elle se place, comme elle le ferait derrière un corbillard. Et l'on se met en marche: eux d'un pas cadencé et lourd, elle, avec un air brisé de pauvresse.
Les brancardiers passent derrière les troupes. Ils ont reçu l'ordre de quitter la fosse en faisant un long détour à travers les terrains vagues.
A cet instant, des cris s'élèvent, quelques voix furieuses menacent. Des hommes, des houilleurs qui travaillent dans les autres fosses et qui avaient ici un père, des frères, un ami, sont entrés aussi pour reconnaître les cadavres. Et ces hommes tendent le poing aux figures peureuses qui, à l'abri des fenêtres grillagées du bureau, les regardent passer. On entend des coups sourds, un bruit de lutte. Puis, la haie des soldats s'entrouvre pour laisser passer des gendarmes emmenant quatre hommes qu'ils viennent d'arrêter.
Les brancardiers longent le grand bâtiment inanimé. Ils passent devant la montée de terre où, dans la boue, sont restées imprimées les foulées de ceux que jamais plus les cages rapides ne remonteront au jour. Et les voici qui hâtent leur marche, épouvantés, semble-t-il, de passer en cet endroit avec la pauvre femme qui les suit.
Ils traversent des voies ferrées, s'avancent entre des trains entiers de wagons vides et l'encombrement des bois de mine, où sont encore échelonnés des factionnaires.
Sur la gauche, se dresse le terri, la noire colline de schiste, au haut de laquelle une sentinelle va et vient, les regards fixés au loin, du côté des autres fosses... Puis, s'ouvre le grand vide de la plaine. Les pas des brancardiers s'appesantissent dans la terre grasse des champs, le poids du cercueil raidit leur bras. Le sergent qui les conduit, leur ordonne de s'arrêter et de déposer la civière.
Ils se taisent, ils craignent de parler et pour prendre contenance, ils contemplent le ciel sombre qui glisse tout d'une pièce. Et la femme pleure, le regard fixé sur le cercueil.
Là-bas, un paysan travaille à la terre. Il conduit d'un bout à l'autre d'un champ labouré, deux chevaux lents, attelés à une herse. Il marche auprès d'eux, à longs pas réguliers, et leur crie de temps à autre, d'une voix calme, un hue dia qui s'éteint sans écho dans l'espace. Et l'on entend des chants de coqs, qui viennent du lointain paisible, d'un vieux village, si vieux qu'il a pris la couleur de la terre.
De leur pas cadencé ils se remettent en marche; et bientôt apparaît le coron que cachait une ondulation du sol: Village artificiel, sans âme, sans passé, et qui peut-être, n'a comme nom, qu'un chiffre.
Dans une des longues rues parallèles, uniformes et désertes, ils s'avancent et leurs pas crissent sur le mâchefer. Soudain, la femme, dit: c'est ici. Alors, ils pénètrent avec la civière, dans la petite demeure. Sur deux chaises, ils placent le cercueil, après quoi ils se découvrent gauchement. Puis ils s'en vont en se hâtant, comme des gens qui ont encore de la besogne.
Un long temps, elle demeure assise, inerte, auprès du cercueil. Puis, très lasse, se lève et prend un à un, les effets posés sur une chaise, vêtements de rechange que les trois hommes devaient revêtir après s'être débarrassés de leurs loques de fond humides de sueur, maculées de houille et de boue. Elle replie tout cela lentement, soigneusement, et de gros sanglots l'étouffent.
Trois paires de sabots sont rangées près du poêle; elle les pousse sous le lit, aussi loin qu'elle le peut... Ensuite, elle prend la lettre qui se trouve sur la table. Longuement, des larmes plein les yeux, elle relit l'adresse, elle relit le nom de son fils aîné. Mais elle ne déchire point l'enveloppe qui tremble dans sa main et dans un tiroir, elle la glisse.
Maintenant, elle va faire à cette chambre une toilette mortuaire. Sur le carrelage, qu'elle veut laver, elle répand l'eau du baquet, dans lequel, ils eussent décrassé leurs torses et leurs faces noircies. Mais elle défaille, ses mains se crispent sur sa poitrine. Depuis deux jours, elle n'a pris aucune nourriture. Et la faim, celle dont la torture fait hurler les bêtes, la pousse à se saisir avidement d'un morceau de pain demeuré sur la table. Elle le dévore avec une voracité inconsciente. Après quoi, elle reprend sa tâche funèbre.
Le carrelage étant devenu net, elle le saupoudre de sable fin. Puis, elle change les rideaux de la fenêtre et ferme le contrevent. Elle accroche aussi le volet de la petite porte vitrée qu'elle laisse entr'ouverte. Alors, dans la demi obscurité, elle continue d'aller et venir, finissant de rendre décente et propre, la petite chambre qu'habite le mort.
Ici, c'est le devoir qui, malgré sa lassitude, la fait encore agir. Car elle n'aurait ni la force, ni le courage de pénétrer dans la pièce voisine, là où couchaient ses deux fils, dans cette chambre dont les lits encore ouverts, gardent l'empreinte de leurs corps.....
Dehors, des hommes passent, marchant au pas. Et des sanglots suivent la civière qui s'éloigne.
Seuls, abandonnés sans doute par leur mère qui est à la fosse, deux enfants s'avancent sur le seuil et, curieux, les yeux grands d'étonnement, ils regardent cette longue boîte de sapin, qui fait une tâche blanchâtre dans la pénombre.
Doucement, Elle leur dit:--«Allez jouer plus loin mes petiots». Et les pauvres petits êtres, ignorants des choses de la mort, s'en vont en riant, jouer sur la chaussée.
On heurte à la porte. Le médecin de la compagnie entre. Il est venu au coron pour avertir les veuves qu'il est nécessaire de laisser les cercueils ouverts, afin que les gaz qui se dégageront des cadavres, ne fassent éclater les planches de sapin. Et il ordonne à un ouvrier qui l'accompagne, de déclouer le couvercle de la bière. Pendant ce travail, lui-même ayant sorti de sa poche une fiole, asperge le sol avec un liquide nauséabond. Puis, en se retirant, il dit tout bas, d'une voix doucereuse--«Voyons, ma bonne femme, n'avez-vous donc ni un crucifix à mettre sur le linceul, ni un cierge à allumer auprès du mort? Ces Messieurs de la Compagnie désirent pourtant que tout se fasse de façon convenable. Un prêtre du reste, assistait à la remonte des corps.»
Ayant vidé le tiroir d'une commode, elle a retrouvé un vieux chapelet et l'a posé sur le suaire. Ensuite elle a allumé une bougie qu'elle a placée sur un siège, auprès du cercueil. Mais comme elle n'a plus prié depuis vingt ans, elle fait un simple signe de croix. Et maintenant que la chambre est en ordre, elle n'a plus qu'à penser douloureusement en face du mort.
Elle s'est assise dans un coin, les bras croisés, la tête penchée, et les chauds reflets de la bougie, vacillent sur son visage terreux.
Jusqu'à présent, elle a vécu en hallucinée, dans un cauchemar, dans une sorte d'irréel. Mais avec l'immobilité et le silence, elle rentre dans la froide réalité. Et elle ressent seulement à présent, l'impression d'un immense isolement.--Seule, toute seule; la maison est vide; les trois hommes sont morts!...
Des souvenirs lui passent par l'esprit, des petits faits, des détails isolés, l'intonation de leurs voix, même les colères du père; tout cela mêlé, confus.
Alors, elle se met à pleurer lentement.
Et puis, elle pense aussi à la paie qu'ils devaient toucher dans quelques jours, aux dettes, à la misère qui va venir.
Après cela reparaissent encore devant ses yeux, les visages de ses fils, nettement, comme s'ils étaient près d'elle. Et voici qu'elle se reprend à espérer. Peut-être n'ont-ils pas été tués. Son pauvre homme, hélas, lui, il est là; elle l'a reconnu à des lambeaux d'étoffe, à ses souliers, dont l'un est rapiécé. Mais eux, peut-être les remontera-t-on vivants au jour. Elle voudrait retourner là-bas, à la fosse. Pourtant elle pense que ce serait mal d'abandonner le mort.
Alors, dans la nuit de cette chambre empestée par le liquide épandu sur le sol, elle s'endort, elle s'évanouit dans un sommeil pesant, sa respiration oppressée par la lourde atmosphère où déjà se traînent des relents affreux. Et sur le suaire, la bougie jette un rayonnement assoupi qui déplace mollement des ombres.....
Des heures lourdes ont passé, et la petite lueur chaude qui veillait, s'est éteinte après un dernier vacillement. Une sérénité lugubre plane sur le mort et la veuve endormie. Il n'y a que la vie des choses qui se perpétue, mystérieuse, dans le silence et l'obscurité de la chambre. Le bois neuf du cercueil a craqué; une feuille morte, poussée par le vent, a grincé sous la porte; dans la cheminée, de la suie s'est détachée et a fait, en tombant, un bruit grêle sur la tôle du foyer.
Mais tout à coup, voici que du dehors, parvient un roulement sourd et des trots de chevaux. Et cela s'arrête devant la petite maison. Un bruit de pas, de sabres traînant sur la chaussée; et la porte s'ouvre toute grande. Dans le carré de clarté, apparaissent des uniformes encadrant un personnage ganté et cravaté de noir, lequel entre et gravement se découvre.
Un officier de l'escorte ayant aperçu la veuve endormie, s'approche d'elle et lui frappant sur l'épaule:--Levez-vous; c'est Monsieur le Ministre.
Elle se dresse, ahurie, tenant dans la main un coin de son tablier.
Aussitôt, le personnage grave commence sur un ton solennel:--«Madame, au nom de la France, au nom du Gouvernement de la République, je viens saluer la dépouille de ce soldat du travail mort au champ d'honneur! Moi-même surmontant l'émotion qui m'étreint.....
Et longuement, s'exhale la douleur officielle.
Dans sa stupéfaction, la malheureuse ne comprend rien; elle n'entend qu'un ronron monotone d'où s'échappent parfois des mots plus sonores: héros obscur... victime des forces élémentaires...
Tous ceux qui entourent le ministre écoutent celui-ci avec un respectueux recueillement.
Soudain, il élève la voix et le bras étendu vers le suaire, le voici qui fait vibrer la dernière phrase de ce discours qu'il colporte dans chaque maison endeuillée, répétant dans chacune les mêmes gestes emphatiques, avec une même émotion. Après quoi, M. le Ministre semble, la tête inclinée sur l'épaule, s'abîmer dans une douloureuse contemplation. Mais en réalité, ce n'est là qu'une attitude congruente, car, il tend l'oreille à ce que lui murmure tout bas, la personne qui se trouve à son côté.
Le même officier qui réveilla la veuve, s'approche encore et lui souffle--«Remerciez M. le Ministre.» Mais celle-ci demeure stupide et muette, la face terreuse et le regard terne.
Alors le personnage officiel, ayant jugé suffisant son instant de méditation affectée devant le cercueil, s'incline du côté de la veuve, puis il sort, suivi de son escorte attentive, laquelle a répété militairement le salut adressé à cette femme qui ne paraît pas avoir conscience du grand hommage qui lui est rendu.
Après le départ du Ministre, deux messieurs s'insinuent dans la chambre: «Madame, permettez-nous de prendre une photographie pour notre journal.»
Et les deux messieurs, sans attendre une réponse, dressent sur ses trois pieds leur appareil. Ils changent un peu la position du cercueil, repoussent la table, dérangent une chaise, jugent l'effet de la lumière. Ensuite, l'un d'eux dit: «Mettez-vous auprès du cercueil et tenez sur vos yeux un mouchoir.» Et l'autre ajoute: «Oui, madame, _faites comme si vous pleuriez_.» Elle, toujours docile, obéit.
--«Ne bougez plus.» Il y a un instant de pose, l'orbite de métal fixe durement la veuve et le cercueil, puis l'appareil fait entendre un bruit sec de déclic. C'est tout; les deux journalistes remercient et s'en vont satisfaits.