Part 7
Le docteur reparaît seul, tenant en main une spatule d'acier sur laquelle, quelque substance se trouve recueillie. Il s'assied sur un haut escabeau, devant son microscope. Ses doigts nerveux et habiles manient des lamelles de verre, puis il fixe son œil aux lentilles.
Le houilleur paraît à son tour, bouclant le ceinturon qui retient ses pantalons de toile. Gauche, embarrassé, n'osant pas faire résonner ses sabots sur le plancher, il se croise les bras et reste debout derrière le docteur.
Un moment s'étant écoulé, celui-ci se tourne vers lui:
--Eh bien, mon pauvre ami, oui, voilà ce que j'avais bien pensé... Vous êtes atteint d'anémie ankylostomiasique. C'est grave. Si vous ne suivez pas un traitement, vos vertiges augmenteront, vos palpitations de cœur aussi et l'œdème se généralisera. Puis la consomption peu à peu vous enlèvera toute force et vous serez obligé de cesser votre travail.
Le mineur a baissé la tête, comme sous une malédiction. Sans lever les yeux, il demande d'une voix sourde:
--C'est y que ça a rapport avec l' boisson?
--Avec l'intempérance? Mais non, mais non, c'est une maladie que vous avez contractée en travaillant au fond.
Alors le regard du mineur, va au groupe des compagnons qui sont tous immobiles, les bras pendants, les épaules voûtées, pétrifiés par l'attention.
Un silence passe. Il semble que le docteur vient de jeter quelque chose de pesant dans chacune de ces consciences confuses et sombres. Et voici que lentement, pendant ce silence, une même pensée se forme derrière tous ces fronts durs.
Tout à coup, comme poussé par une colère âpre et triste, le houilleur, dans la roulotte, exprime cette pensée commune.
--Ben, ça serait-il l' Compagnie qui serait responsable de mon incapacité si que je viendrais forcé d'arrêter?
--La Compagnie responsable?... Mais, mon Dieu, dans une certaine limite, oui je pense.... répond le docteur. Enfin, je vais toujours vous signaler pour que l'on vous donne des soins. Quel est votre nom?
Le houilleur longuement regarde le médecin avec méfiance, puis il finit par dire:
--Vasseur François.
--C'est bien, au suivant.
Un autre mineur au visage blême monte dans la roulotte, pour disparaître, lui aussi, avec le docteur, derrière le rideau.
Et la fosse continue de vivre sa vie formidable, en face de ces existences broyées. La machine étend ses pulsations avec une régularité, une puissance implacable; dans le beffroi, les molettes tournent, s'arrêtent, comme obéissant avec précision; la pompe d'épuisement et un tuyau d'échappement râlent en cadence. Là-bas, sur le terri, une locomotive avance avec précaution, comme si elle craignait de dégringoler sur le remblai. Elle s'accroche au long train de wagons et s'en revient lentement en expectorant des jets de vapeur hors de ses poumons d'acier.
Là-dessous, dans l'écrasement des couches profondes, dans la touffeur des fonds où hululent plaintivement les courants venus du jour, a commencé le travail de bagne. A moitié nus, allongés sur le flanc, aveuglés de sueur et la poitrine haletante, les haveurs, péniblement, lancent de biais la rivelaine, pressés par l'étau des roches, tandis qu'autour d'eux, dans les ténèbres lugubres, la mort guette, attentive.
Et il va bientôt arriver au jour, l'or noir que décèlent leurs rivelaines et passer au criblage, car les équipes de trieuses se rendent à leur poste. Celles-ci arrivent, par bandes de trois ou quatre, se donnant le bras, se chuchotant des choses qui les font rire et secouer les plis coquets de leurs béguins de toile bleue.
Auprès de la roulotte, un instant, elles s'arrêtent, mines sérieuses et bouches bées. Mais, de là-haut, le surveillant du triage les cingle d'un coup de sifflet suraigu. Alors, elles s'élancent sur la cale, et, lutines, égrènent encore des rires clairs.
Le docteur qui se trouvait de nouveau à son microscope, se penche hors de la roulotte, avec un hochement de tête indulgent pour cet éclat de gaîté, si bon à entendre parmi cet ensemble si désespérément morne des êtres et des choses, qui reflètent mutuellement leur tristesse. Puis, se rasseyant sur le haut escabeau, il s'adresse au houilleur en expectative.
--Non, cette fois je ne trouve rien. Vous n'êtes pas atteint par l'ankylostome, par les mauvaises petites sangsues. Mais en vous auscultant j'ai découvert que vous êtes malade de la poitrine. Il est grand temps que vous vous soigniez; or, vous soigner, c'est ne plus boire, car vous êtes un alcoolique. Oh! inutile de nier... D'abord, vous buvez tous, tous. Il est six heures du matin et pas un de ceux d'entre vous qui m'ont approché, n'avait une haleine qui n'empoisonnât le genièvre. C'est navrant.
Mais à voix basse, comme s'il se parlait à lui-même, le médecin ajoute:
--Maintenant, c'est peut-être votre métier si pénible qui vous y pousse un peu...
Et dans ses yeux passe de la pitié, quelque chose de douloureux et de doux.
L'examen de toutes ces loques humaines continue.
Chacun des misérables déchus, des misérables dégénérés au corps évidé, attend le verdict du praticien dans une même attitude harassée, commune à tous. Ceux qui ont été examinés ne s'éloignent pas, ils rentrent dans le groupe. Et le groupe, épaules courbées, attend résigné sous la pluie fine qui, commençant à tomber du ciel gris et sale, ajoute une impression lamentable à cette détresse humaine.
Et toujours la vie de cette chose qui les a brisés, continue de battre invincible entre les murailles de fer, prolongeant son énergie vorace jusqu'aux tréfonds du sol.
C'est fini, les vingt houilleurs pitoyables ont été examinés. Ensemble, ils sont partis, groupe hâve.
A présent, le docteur est seul, songeur devant le livre ou s'alignent des noms avec, en regard, le résultat de l'observation médicale.
Il songe avec tristesse à tout ce que chaque jour il découvre d'affreux, de tares héréditaires aggravées de tares professionnelles, dans ces grands troupeaux dévolus aux fatalités du labeur. Et tout cela lui apparaît encore plus désolant, dans ce pays envoûté par la désespérance d'un ciel éternellement sombre, qui pèse comme un bloc d'ennui.
Envoyé dans ce Nord par l'État, afin d'enquêter sur la mystérieuse anémie, il touche en même temps à toutes les plaies. Et il a conscience de l'inanité de son rôle, lui, médecin, alors que le seul remède ne relève que du domaine social. Il hausse les épaules devant cet ouvrage de statistique. Il se demande ce que seront les générations futures de cette race de houilleurs, les petits-fils dégénérés de ces alcooliques, de ces tuberculeux, qu'épuisent encore les larves des fonds.
Et là, près de lui, dans le colosse de fer, résonnent des bruits pressés, trépidants, comme si les féroces impatiences qui mettent en désaccord le travail et la vie, soufflaient leur fièvre aux machines.
Le docteur pousse un soupir et referme le livre. Il se lève, quitte sa blouse blanche et revêt sa redingote. D'un geste distrait, il brosse avec le revers de sa manche son chapeau haut de forme, sans guère y amener un reflet. Puis il descend les degrés de bois et sans se soucier de la pluie fine, roule lentement une cigarette, en suivant du regard les épaisses volutes de fumée noire, qui sorties de la cheminée du bâtiment d'extraction, se déroulent très loin, lentes et lourdes.
Tout en sifflotant son air mélancolique, le gardien maussade a commencé de remettre tout en ordre, dans cette roulotte où se dit--hélas!--une bonne aventure lamentable.
Soudain, un coupé électrique surgit et fait, dans un glissement rapide et doux, une élégante courbe à travers la cour: de la grille à la porte des bureaux où il s'arrête silencieux.
Nu-tête, porte-plume sur l'oreille, un commis s'est précipité à la portière et a salué bien bas un grand vieillard sec et droit. La portière refermée, il l'a suivi, incliné comme s'il portait une traîne.
Et le voici qui reparaît, ce commis, et, toujours empressé, agitant ses manches de lustrine, accourt auprès du docteur.
--Monsieur le directeur général vous prie de passer aux bureaux.
Tranquillement le docteur répond:
--«Je vous accompagne». Mais l'employé affolé par son zèle, devance prestement le médecin, tandis que celui-ci s'en va, lentement, comme si un lourd ennui l'empêchait de se hâter.
Le directeur général est seul dans le bureau de l'ingénieur, où, sur des tables élevées, sont disposés les plans souterrains de la fosse.
Debout, il va et vient d'un pas sonore, autoritaire, les lèvres serrées, ce qui fait pointer en avant sa barbe blanche plantée drue.
La taille militairement sanglée en l'habit au revers duquel saigne la rosette d'officier de la Légion d'honneur, le port de tête droit, la démarche roide, sans rien de souple ni d'hésitant, tout en lui indique le commandement, la volonté obéie. Dix-huit mille êtres sont sous les ordres de cet homme et aucun d'eux, n'est individuellement considéré par lui: seule la masse, comme un levier.
On frappe à la porte. D'une voix brève le directeur ordonne:
«--Entrez».
Le docteur est devant lui, gauche et timide un peu, mais avec dans ses bons yeux mélancoliques, une petite flamme claire d'intelligence.
--Docteur, veuillez m'excuser si je vous distrais un instant de vos travaux, mais j'ai à vous adresser une légère représentation.
Il a fait un geste indiquant un siège et tous deux se sont assis. Alors une voix sèche commence de résonner dans la pièce froide et nue.
--L'État, impose aux Compagnies minières un contrôle qui devient de jour en jour plus investigateur. En ce moment, elles le subissent sur une question d'hygiène. Or donc, depuis deux mois, comme médecin délégué, vous enquêtez chez nous afin de situer par diagrammes et rapports statistiques, un mal très vaguement déterminé et auquel, permettez-moi de vous le dire, je ne crois que très peu.
Devant un geste de protestation, la voix devient plus incisive et mordante.
--Oui c'est ainsi, on veut trouver dans ces vulgaires malaises intestinaux que tout simple terrassier connaît, un mal redoutable, épidémique et contagieux, sévissant sur les personnels houillers.
Or, ceci m'indiffère absolument, toutes les Compagnies minières étant également suspectées et soumises à examen. Mais chez elles--et voici le seul point qui m'intéresse--l'enquête n'est pas menée de la même façon qu'elle l'est ici.
Je m'explique. Alors que chez elles on examine dix pour cent des ouvriers, dix sujets pris absolument au hasard, chez nous ces derniers sont choisis, triés; on semble éviter d'avoir à examiner un homme d'aspect robuste. Or, il est évident que chez les sujets débilités par une cause quelconque, on est enclin à trouver aussitôt, les effets morbides de cette fameuse anémie ankylostomiasique. Je crains donc, qu'il n'en résulte un état comparatif, fâcheux pour notre exploitation. Pourquoi user de méthode sélective? J'ai la certitude que ces sangsues microscopiques, auxquelles on a donné un nom pompeux, habitent aussi bien des organismes robustes, sans que ces organismes en souffrent gravement. Que l'on interroge nos porions. Beaucoup, diront qu'ils eurent pendant leurs longues années de fond, à souffrir passagèrement de troubles digestifs et intestinaux, sans que, pour cela, leur constitution en ait été délabrée. Enfin, encore que ces statistiques portent sur un fléau très contestable, je désire que la nôtre ne nous soit point nuisible par comparaison. Vous me comprenez, n'est-ce pas, docteur?
Les yeux froids, immobiles, du directeur restent fixés sur la face triste du médecin, avec une expression de sagacité aiguë, pénétrante, tandis que sa véritable pensée demeure en retrait derrière ses arguments.
Le docteur pousse un soupir et doucement hausse les épaules.
--Mon Dieu, monsieur le Directeur, je ne veux pas m'évertuer à vous convaincre de la gravité d'un mal auquel vous ne voulez pas croire. Je désire seulement vous assurer que la Compagnie ne doit rien craindre de la façon dont je mène mon enquête. Je n'ai point, dans les autres fosses, examiné systématiquement que des hommes d'aspect maladif. Sachez que, dans cette dernière fosse, je pose déjà quelques jalons pour l'enquête ultérieure que je ferai sur la tuberculose; j'examine ici certains rapports, certains faits connexes...
A ce nom de tuberculose le directeur a laissé échapper un petit geste d'impatience, et un pli volontaire, s'est creusé entre ses sourcils. Mais s'étant ressaisi presqu'aussitôt, sa physionomie dure s'est fondue dans un sourire aimable, cependant que sa voix métallique, reprenait cette fois avec une nuance de douceur:
--Voilà qui est très bien, docteur, et je vous remercie de m'avoir éclairé; cette déclaration me suffit; et ne croyez pas, en suite de cette conversation, que j'eusse contre vous quelque suspicion ou sentiment hostile. Non pas; je craignais tout simplement que vous n'usiez envers la Compagnie de quelque sévérité. Je n'ai jamais vu en votre manière d'agir, que le fait d'une conscience absolue apportée dans votre travail, en un mot une admirable probité professionnelle. Et c'est bien là, croyez-le, toute ma pensée. Car, je vais même vous avouer que, le poste de médecin principal étant vacant dans notre Compagnie, il me serait agréable que vous en acceptassiez la charge, après vos enquêtes officielles sur l'ankylostome et la tuberculose.
Au lieu de la petite flamme de convoitise qu'on avait espéré allumer dans les yeux du médecin, quelque chose y brille d'ironique.
Un silence redoutable sépare les deux hommes, un de ces silences qui sont pour l'âme une souffrance, un de ces silences actifs où rien n'est assoupi, où le mépris, la haine, tout ce qui éloigne, tout ce qui brise, travaillent.
Enfin le médecin se lève et dit, lentement, de sa voix calme avec pourtant un pli méprisant aux commissures des lèvres:
--Je vous remercie de cette offre, monsieur le Directeur, mais certaines considérations d'ordre intime m'empêchent de l'accepter.
Subitement, le Directeur a repris sa physionomie dure, impérieuse, et le voici qui s'exprime froidement, sur un ton de réprimande.
--«Mais réfléchissez, docteur. Savez-vous bien que le poste est des plus enviable..... quinze mille.....
--Je le sais, Monsieur, et c'est pourquoi je vous remercie encore, d'avoir un instant pensé à moi.
Un «je n'insisterai pas» hautain, a vibré dans la petite pièce froide et nue. Le silence hostile va planer encore. Mais les deux hommes se sont inclinés.
Dehors, la pluie fine a cessé, mais le ciel sombre et bas, pèse toujours sur cette terre. Des locomotives jettent leur cri déchirant; là-bas, un remorqueur, sur quelque canal, semble leur répondre par un long sifflement enroué. Et cela s'étend, et cela meurt, très loin dans les espaces illimités de la plaine.
Le docteur qui a quitté la fosse, marche lentement, les mains croisées sur le dos. Il suit la rue formée d'un côté par le mur clôturant la mine et ses terrains, de l'autre par la file des estaminets que, de distance en distance, coupe un terrain vide, par où on aperçoit le coron, géométrique comme une colonie pénitentiaire.
Il va, songeant à ce pays de richesses et de douleurs, de forces et de misères. Il pense à tous ceux qui sont là, sous lui, dans les profondeurs d'abîmes, luttant contre les forces élémentaires. Et c'est bien une pitié fraternelle qu'il ressent pour eux.
Des faces de houilleurs repassent par son esprit. Il revoit des yeux, brillants dans des pâleurs émaciées, ou encore de ces faces passives figées par l'abêtissement.
Mais le médecin s'arrête; d'un cabaret, sortent de rauques éclats de voix et sur le pas de la porte, deux houilleurs causent en titubant.
Ils sont tous là, ceux qu'il avait puisés dans la coulée grise où brillaient les petites lampes funèbres. Il les reconnaît, il s'approche, et par la porte ouverte les contemple d'un air découragé.
Mais eux l'ont aperçu, leurs yeux hébétés par l'ivresse s'étonnent. Puis c'est brusquement un même élan de haine aveugle, de fureur animale. Des poings se tendent, des bouches se tordent pour hurler des injures et des menaces.
Tout à coup, l'un d'eux se précipite sur la porte et la ferme à toute volée, comme s'il la lançait pour écraser quelqu'un.
Alors lui continue sa route plus lentement, le dos rond, la tête penchée. Et tout autour de lui, grandit cette désespérance qui vient on ne sait d'où... des hommes peut-être... ou bien des choses...
Veuve
Le vent gémit; la pluie grelotte contre les vitres. Dehors, la nuit est profonde, mais là-bas, au loin, sur un point de l'horizon de ténèbres, les fours à cokes mettent une lueur d'aurore fantastique.
Par instants, dans la chambre enténébrée où le poêle jette par son œil incandescent une petite clarté solitaire, un long sanglot s'élève et expire dans le silence. Puis, c'est un tressaillement du charbon dans son creuset de fonte, ou bien encore, c'est une braise qui tombe comme une larme. Et l'on n'entend plus que le glissement triste de la pluie sur les vitres et les gémissements du vent.
Dans un coin, quelque chose a remué. Une silhouette s'est dressée; elle s'est approchée de la fenêtre. Longtemps elle y demeure immobile, puis elle s'affale et une voix de femme se met à se plaindre doucement, douloureusement.
Un bruit pesant, cadencé, s'approche; une patrouille passe et s'éloigne.
Tout à coup, les plaintes cessent, la femme se lève et s'écrie: «j'y revas». Alors la porte de la chambre s'ouvre, et voilà la femme qui, dans la nuit, sous la pluie glacée, s'en va titubante, comme saoule.
Elle passe devant d'autres maisons accroupies dans le noir, à distances égales. Des lumières clignotent et le vent fait battre des portes, lugubrement, comme si toutes ces maisons étaient abandonnées. Un chien, quelque part, hurle l'angoisse, la mort. Et les tintements sinistres des glas que l'on sonne dans les paroisses, agonisent dans l'air, venus de très loin, à travers les ténèbres.
Mais Elle, ne voit rien, n'entend rien. Elle va toujours, les yeux fixés au dedans d'elle-même, fixés sur trois faces que l'épouvante a immobilisées dans sa mémoire.
--«Oh mon pauvre homme, mes pauvres fieux».
Et sa plainte s'en va, tordue par le vent, dont les rafales déferlent sur la grande plaine rase.
Elle grimpe un talus, tombe sur les genoux, se relève. Ses pas s'enfoncent dans la terre détrempée d'un champ; la pluie l'aveugle; mais elle continue à avancer avec obstination dans les épaisses ténèbres.
Apparue soudainement, une grosse étoile électrique, là-bas brille immobile. Et ceci maintenant semble guider cette femme dans l'aveuglement de la nuit.
Elle traverse une route, puis, boitant sur le ballast, franchit une voie ferrée; après quoi elle longe une palissade. Et voici qu'autour d'elle, c'est un enchevêtrement de formes vagues. Elle se heurte à une sorte de muraille; ses mains palpent les angles de gros blocs de houille superposés.
Tout à coup, une ombre surgit devant elle, se silhouettant sur la lueur électrique. Une voix lui crie «On ne passe pas». Alors, elle fait un détour, frôlant des gerbées de mats dressés et se heurtant encore contre des stocks de houille.
Elle marche toujours, elle avance avec des tâtonnements de bête nocturne qui, peureusement, rôde. Et de distance en distance, l'ordre est répété, par des sentinelles invisibles «Passez au large».
Sans révolte, elle suit la direction que la forcent à prendre toutes ces voix, qui de l'ombre, durement la repoussent.
Une grille; derrière cette grille, une compagnie d'infanterie, l'arme au pied. En deçà, trois rangs successifs de gendarmes à cheval, botte contre botte, immobiles, silencieux et sombres. Et devant ceux-ci, depuis les poitrails frémissants de leurs chevaux, s'étend une grande masse noire, mouvante, d'où monte une rumeur qui ondoie selon le vent et que parfois domine un cri aigu.
Voici trente heures que le troupeau affolé des femmes se presse contre ce barrage.
Un fanal électrique qui, dans la cour de la fosse, du haut de son gibet, vaguement là-bas, révèle la grande masse tragiquement muette et obscure du bâtiment d'extraction, diffuse jusqu'à cette foule, une lueur qui blêmit les faces crispées, émergeant de l'amas compact des corps.
Les voix des factionnaires ont mené jusqu'ici la pitoyable errante. Et voici qu'à présent, sa plainte se mêle et se confond avec les autres plaintes:--«Oh! mon pauvre homme, mes pauvres fieux». Poussée par son angoisse, elle pénètre dans cette foule aussi avant que cela lui est possible, jusqu'à ce que son élan soit entravé.
Maintenant, elle va demeurer là, _à les attendre_, comme elle le fit hier, durant toute la lugubre journée, comme elle le fit cette nuit même, avant que ne la prit cette idée impulsive de retourner au coron s'assurer _qu'ils n'étaient pas rentrés_.
Dépeignée, le visage creux, sa robe dégouttante de pluie et plaquée sur ses os, elle reste clouée sur place, sans entendre autour d'elle les propos déments. D'instant à autre, d'un geste égaré, un geste de folle, elle écarte une mèche de cheveux mouillés, qui retombe sur son front. Et le regard fixe, l'oreille tendue, elle est attentive à tous les bruits qui peuvent venir de la fosse.
Là-bas, dans le grand bâtiment rigide et muet, un marteau frappe à coups égaux; et ce bruit perdu et solitaire grandit encore l'impression de désastre et de mort que donne cette masse désemparée.
Pourtant, son imagination de femme ignorante et simple ne complique pas son angoisse. De la catastrophe, elle n'évoque rien, n'imagine rien. Elle ne se représente pas son mari, ses fils, défigurés, carbonisés ou broyés; ni des monceaux de cadavres noircis, devenus pareils à des blocs de schiste, non plus que d'hurlantes agonies. Elle ne voit point une galerie en feu grésillant des chairs, ni des éboulements mettant des corps en bouillie, ni l'eau des poches éventrées s'entonnant dans les bouches, ouvertes pour un dernier cri d'appel.
Non, elle attend qu'ils viennent à elle, dans leurs sarraux de toile grise, le dos rond, les mains sous les aisselles, leurs gourdes de fer blanc leur battant les reins. Elle attend que ces trois faces qu'elle a toujours présentes devant les yeux, s'animent, et que la voix éraillée du père lui dise: «Nous v'la».
Et puis, de leurs chantiers souterrains et de l'existence qu'ils y mènent, elle ne connaît rien. Cette grille, elle ne l'a jamais franchie. Elle ne fut ni trieuse, ni moulineuse, comme le furent, étant jeunes, beaucoup de femmes de houilleurs; fille de paysans, jadis elle travaillait aux champs. Dans le coron, elle n'a connu que ces départs et ces retours des hommes, ces allées et venues régulières, espacées par un grand vide des heures, pendant lesquelles on voisine et on paresse devant des bolées de café.
Mais quoiqu'elle ne soit guère torturée par de terribles évocations, le silence insolite, le silence funèbre de cette fosse, l'oppresse, lui serre le cœur. Et si elle n'écoute pas les propos désespérés des femmes qui l'entourent, elle attend avec anxiété que cette grande bâtisse lugubrement muette, s'anime d'un peu de vie.
Parfois, elle s'évanouit dans une douloureuse somnolence où elle perd conscience des heures noires, des heures glacées qui se succèdent lentement. Alors, il arrive que les trois faces toujours présentes à son esprit se mêlent au souvenir de la maisonnette vide, dans le coron dépeuplé, au souvenir de simples choses familières, qui là-bas, semblent attendre les absents. Les vêtements de rechange sont placés sur une chaise; le cuvier dans lequel ils devaient se débarbouiller, est près du poêle qu'elle a rallumé; sur la table, il y a une lettre qu'apporta le facteur, et qui est adressée à son fils aîné. Et toutes ces choses prennent dans son esprit, l'étrange aspect que revêtent celles que l'on voit dans un cauchemar.
Puis tout cela disparaît, et elle retombe dans une hébétude profonde, ne vivant plus que pour un bruit de pas, qui pourrait venir de la fosse, de cet inconnu terrible.