Les Gueules Noires

Part 6

Chapter 63,815 wordsPublic domain

La face plus pâle encore, les yeux vagues d'un commencement d'ivresse, ils se lancent tout ce que le patois a d'injures, des mots énormes, des mots comme pesants de sens abject. Finalement, l'un donne un coup de poing à toute volée entre les deux yeux de l'autre, qui se met à saigner du nez, la tête penchée en avant, les jambes écartées pour ne pas salir ses vêtements du dimanche. Il regarde couler son sang, très occupé à ne se point salir, mais en même temps il menace d'une voix sourde celui qui l'a frappé. Il parle d'un coup de rivelaine dans les reins, d'une sombre revanche qu'il prendra là-dessous, en quelque coin perdu des fonds.

Les houilleurs restent indifférents à cette rixe. Ceux qui parlent lourdement, d'une voix épaisse, où ceux qui s'animent à leurs propres paroles, ne s'interrompent pas un instant. Quelle violence, quelle brutalité pourraient encore les émouvoir, ces âpres ilotes?...

Maintenant, les coqueleurs étrangers, nouent leurs sacs qui ne s'agitent plus. Ils vont regagner leur lointain coron par les chemins qui serpentent parmi les larges étendues de betteraves, guidés par les noires émergences des terris, par les jalons colossaux des cheminées géantes et la nuit venue, par les incendies des hauts-fourneaux.

Peu à peu, on déserte la cour, où l'homme saignant du nez demeure seul avec un autre houilleur, qui déjà très ivre, le contemple avec une attention profonde et stupide.

Devant le cabaret, les chiens qui somnolaient se redressent en voyant apparaître leurs maîtres et tous se mettent à japper.

Les coqueleurs équilibrent leur poids dans les petites charrettes. Et ce sont des jurons, des coups de pieds aux chiens qui s'impatientent. Puis les casquettes s'agitent.

--Ahue..... diau... hi.....

Les traits se tendent, et voici la file des petites charrettes qui s'ébranle, aux coups de reins en saccades des chiens fous.

Les houilleurs venus sur la route pour assister au départ des camarades, les regardent s'éloigner, puis tous rentrent dans le cabaret.

Au ciel, vers le couchant, une tache fauve vient d'apparaître. Lentement elle grandit, et devient une sorte de lueur qui, s'infiltrant peu à peu dans le ciel compact, révèle un chaos de nues amoncelées. Les contours de gros nuages se dessinent frangés d'or, et entre leurs échancrures, se forment des profondeurs caverneuses, où de sourdes incandescences s'irisent.

Mais le soleil bientôt est las de son effort pour percer ce ciel lourd; la lueur un instant plus vive, s'éteint doucement. Les grands nuages apparus, se soudent, se confondent à nouveau, en l'uniformité d'un gris sévère et triste. Et sur la grande plaine, le jour se meurt dans un crépuscule de cendre.

Là-bas, du dernier estaminet, sort un air de polka que joue un orgue de barbarie. Les sons mélancoliques flottent, ondoient mollement, puis se perdent sur la nudité rase des alentours, comme les vagues se déroulent, s'étalent, et expirent sur la nudité de la grève.

C'est qu'elles tournent à présent les petites trieuses, les filles blondes aux yeux vicieux et bistrés, elles tournent au bras de leurs amoureux.

Lorsque la nuit sera venue, si noire, si épaisse que ses ténèbres donneront au visage la sensation d'un frôlement, quand elle aura enseveli les petites maisons basses et leurs listels de deuil, des couples iront s'étreindre, dans le grand lac d'ombre, où seul brillera comme un astre monstrueux, le fanal électrique de la fosse.

Baptême

Les champs sont dénudés; la terre brune de la plaine s'étend en longues ondulations comme une houle du large.

Un vent humide et froid souffle. Le ciel gris tout entier glisse régulièrement comme l'onde d'un fleuve illimité. Et dans ce ciel aqueux, de tous les points de la plaine, les cheminées des houillères, hérissant leurs longs cols, dégorgent des spires de fumées noirâtres qui s'allongent, s'étirent, emportées par le large courant des nues.

A travers les terres labourées, suivant une petite route défoncée par les derniers charrois de betteraves, trois landaus fermés, sombres comme des corbillards, s'en vont au pas. Sur le siège de la première voiture est assis auprès du cocher, un enfant de chœur en surplis blanc et qui tient à deux mains la hampe de métal d'un grand crucifix.

Les trois voitures cahotées mollement dans le chemin boueux penchent d'un côté, s'inclinent de l'autre. Parfois elles disparaissent dans le creux d'une ondulation puis lentement reparaissent un peu plus loin.

Les voici traversant une étendue plane. A droite et à gauche du chemin gras qui se confond avec la terre des champs, les sillons s'allongent parallèles, semblables aux rayures d'un tapis immense.

Soudain une glace du premier véhicule s'abaisse et une tête coiffée d'un chapeau haut de forme émerge de l'intérieur.

--Cocher, nous y sommes, arrêtez.

Alors la voiture s'immobilise; l'enfant de chœur saute à bas du siège en faisant un bruit de ferraille avec son grand crucifix et vient ouvrir la portière.

Apparaît un gros curé revêtu du rochet de dentelles avec dessus l'étole dorée. Comme son ventre lui cache le marchepied il tâtonne celui-ci de son soulier à boucle d'argent avant que d'oser faire incliner la voiture sous le poids de son corps. Ensuite descendent très graves trois Messieurs gantés, en pelisses de fourrure et chapeaux de soie.

Des autres landaus sont encore sortis de ces hommes d'important aspect et trois dames. Celles-ci sont d'âge indécis et sont habillées sans aucune élégance mais elles portent aux oreilles, des perles ou des brillants énormes, de ces bijoux ostensibles qui semblent vouloir exprimer le chiffre d'une fortune.

--«Voyez, c'est là-bas», dit l'un des personnages à pelisse en étendant le bras.

Et tout le monde fixe à quelque cent mètres, un point de la terre labourée où des piquets de bois sont plantés en rond.

On se met en marche, l'enfant de chœur portant haut la croix comme pour une procession. Monsieur le curé qui le suit se retrousse comme ces dames dont l'une en relevant sa jupe découvre d'affreux bas de coton blanc. Les Messieurs causent entre eux. Ils causent argent; le vent âpre qui souffle emporte les mots actions, capitaux, hausse, dividende.

Au ciel un vol de corbeaux passe en croassant.

On arrive auprès des piquets de bois. On s'échelonne autour du rond et l'enfant de chœur se penche comme s'il y avait déjà là le mystère d'un grand trou profond.

Alors commence en plein champ une cérémonie étrange.

Le prêtre est entré dans le rond avec l'enfant de chœur. Il a tiré de sa soutane un livre recouvert d'étoffe noire, il s'est mouché dans un large mouchoir à carreaux et a posé sur son nez des lunettes. Puis ayant redressé sa taille d'homme obèse en faisant pointer son ventre en avant il s'est composé une physionomie solennelle. Ses paupières se sont abaissées, son geste s'est fait évocateur.

Les Messieurs se sont tous découverts.

Et voici que la voix du prêtre s'élève comme contrefaite, sur une seule note monotone qui à la fin de chaque période s'abaisse dans une sorte de gémissement doux.

--Nous allons donc procéder au baptême de la nouvelle fosse; nous allons appeler la bénédiction du Dieu tout puissant sur ces lieux où va s'accomplir l'ouvrage difficile et plein de périls. Ah! puissions-nous en invoquant la miséricorde divine, en implorant la sauvegarde de Notre Seigneur, détourner de ces lieux l'Esprit d'Erreur, l'Esprit de Révolte et mettre à jamais l'œuvre à l'abri des catastrophes et de la ruine.

Puis sa voix redevenue naturelle et avec des inflexions patelines:

--Qu'il plaise au parrain et à la marraine d'avancer.

Du groupe un monsieur et une dame se détachent et s'approchent du prêtre qui les place côte à côte comme pour une bénédiction nuptiale.

L'enfant de chœur qui avait abandonné sa croix pour courir jusqu'aux landaus en revient avec des cierges, un goupillon et l'urne à eau bénite.

Le parrain prend un cierge en main, la marraine en prend un autre. On ne les allume point à cause du vent.

Alors la voix sacerdotale commence à psalmodier les _Oremus_. Les syllabes du latin sonore forment un ronron musical que coupe par instant le timbre suret de l'enfant qui crie les _repons_.

Les dames ont pris des mines contrites et semblent percluses de dévotion et d'humilité. Un des hommes en pelisses caresse d'un geste distrait la nudité de son crâne chauve où quelques poils frissonnent au souffle de l'air. Un autre détourne un peu la tête pour scruter du regard, à travers son lorgnon d'or, un coron qui là-bas étend la carapace de ses toits de tuiles auprès d'une noire élévation de schiste.

Un instant, le ronronnement sonore s'arrête; le curé tourne les pages du livre en mouillant son pouce. Puis, ses lèvres se reprennent à jeter au vent les paroles sacramentelles, comme s'il voulait éparpiller là tout autour une pieuse semence.

Au loin, un convoi de houille qui sans doute passe sur le pont métallique d'un canal, fait entendre un sourd grondement; après quoi, la sirène d'une houillère, pour quelque signal, se met à beugler tristement.

Tout à coup l'enfant de chœur, qui sournoisement s'était mis les doigts dans le nez, lance un _Amen_ perçant comme un cri d'oiseau et, ayant saisi l'urne qui contient l'eau bénite, présente au curé le goupillon. Alors celui-ci fait avec lenteur le tour des piquets de bois en aspergeant la terre labourée, le sol sous lequel gît l'or noir.

Les assistants ayant reçu pendant l'aspersion quelques gouttes du liquide sacré, chacun d'eux croit convenable de se signer: les dames d'un grand geste croisé, les messieurs en ébauchant un petit signe vague.

La courte cérémonie est terminée. Comme le comédien qui a fini de jouer son rôle, chacun a repris sa physionomie naturelle. Les dames ont quitté leurs mines contrites, les hommes leur attitude à la fois solennelle et respectueuse. Quant au gros curé il a posé sur sa tête une petite calotte, ronde comme sa tonsure, et se frotte les mains en avouant «qu'en vérité le fond de l'air est glacé».

Un cocher vient d'apporter une bannette d'osier dont il retire du vin de champagne et des coupes de cristal. Mais une coupe heurtée se brise avec une petite vibration claire. Aussitôt les trois dames glapissent:--Ça porte bonheur!--Ça porte bonheur!

Enfin comme les bouchons encapuchonnés d'or ont sauté et que le vin mousseux a été servi à la ronde, un des messieurs à mine importante lève sa coupe.

--«Je bois à l'avenir, à la prospérité de notre nouvelle fosse qui va désormais porter le nom de sa gracieuse marraine. Vive la fosse Sainte-Eudoxie».

On choque les coupes et l'on boit: Monsieur le curé, les lèvres tendues, la main gauche appuyée sur sa poitrine pour ne pas salir son étole.

Maintenant, les hommes se sont rassemblés en conciliabule et le vent emporte encore les mots capitaux--actions--hausse--dividende. Des lambeaux de phrases s'envolent aussi quand ils élèvent la voix... évidemment, il faut détruire l'action des syndicats... salaires onéreux... faire venir des Belges... l'économie surtout...

Les dames se sont accaparé d'un long jeune homme pâle tout de noir vêtu, d'un aspect sévère.

--Eh bien Monsieur l'ingénieur, quand commencera-t-on les travaux?

--Oh! incessamment Madame. Ils seraient déjà entrepris si nous n'avions eu quelques difficultés quant aux expropriations.

Et ce sont ensuite des questions puériles, des questions ignorantes auxquelles le jeune homme sévère répond avec respectueuse condescendance.

L'une de ces dames s'étonne de ne point voir trace de forage. Elle demande avec inquiétude «si l'on est bien sûr de trouver la houille». L'ingénieur lui fait comprendre que c'est un calcul précis, mathématique, qui a déterminé cet emplacement. Et il ajoute:

--A cent quatre-vingt-quatre mètres le puits rencontrera une galerie d'allongement de la fosse Sainte-Clotilde, cette fosse dont vous apercevez d'ici les cheminées et le coron. Nous prévoyons même qu'à une certaine profondeur il nous faudra traverser une poche d'eau importante; mais cela se fera aisément grâce à notre méthode de congélation. L'eau sera extraite par blocs solides.

Alors la dame rassurée pousse des petits cris d'enthousiasme--c'est extraordinaire--c'est merveilleux.

Une fois encore les coupes sont remplies. On les vide en portant un toast à l'ingénieur qui va exploiter la nouvelle fosse.

Le jeune homme sévère se confond en remerciements balbutiés... très honoré, Monsieur le directeur... distinction... assurance profond dévouement...

L'un après l'autre les messieurs en pelisses lui serrent la main. Et chacune de ces poignées de mains est éloquente. Elle semble exprimer à la fois de la crainte et un grand espoir; elle paraît aussi signifier de façon pathétique une ultime recommandation.

A présent, on s'en va à la débandade, les dames sautant les sillons comme des ruisseaux, le curé en se retroussant si haut, qu'il découvre ses mollets tremblants de graisse. Et la croix portée par l'enfant de chœur, à qui on a versé un fond de bouteille, brimbale à droite, à gauche, titube dans l'air, ayant perdu toute dignité.

Un instant le noir convoi des landaus qui s'éloigne se profile sur l'horizon; puis il disparaît dans le creux d'une large vague de la plaine.

Le vent âpre s'est adouci. Un ample souffle d'air tout tiède d'exhalation humide de la terre passe sur les sillons. Et cela semble un long soupir de tristesse.

Le grand champ labouré a reçu une monstrueuse semaille. Au brûlant soleil des moissons, ses blés ne tendront plus leurs aigrettes d'or. Comme des fleurs colossales, sur lui, le fer et l'acier vont s'élever pesants. Et là-dessous éventrant son tréfonds, s'ouvrira une nuit vorace où râleront de ténébreux parias de la houille.

La Jaune

Le garde-mine qui veille, a fait tourner, sur ses gonds crissants, la lourde grille. Un véhicule, une ombre longue, passe entre les bornes de fer, puis s'avance et se perd dans l'immense cour que rend infinie le brouillard où toute chose demeure encore noyée, quoique le petit jour commence à le pénétrer.

Là-bas, accrochées et s'étageant dans le vague, des lueurs bleuissantes révèlent des fragments de baies vitrées ainsi que les courbes élancées d'armatures bientôt évanouies. Une masse, un bâtiment énorme se trouve là, encore invisible et assoupi.

Mais, pourtant, il semble que cela s'éveille, et que pesamment cela remue dans la brume.

Deux yeux de feu se sont ouverts à la base, et leurs regards trouent le brouillard de halos rougeoyants. De sourdes résonances se traînent, répercutées, et ce sont aussi des ébranlements de fer, des tressaillements étranges.

Soudain, un rauque ébrouement de vapeur déchire l'air. Puis, un instant après, dans le calme revenu, s'étend le rythme large, calme et profond, d'une respiration géante.

La clarté blafarde du jour, peu à peu amincit la nappe stagnante du brouillard; des transparences se forment. Alors, lentement, la grande masse noyée émerge par lambeaux rigides.

Comme un mât pointant d'une épave, apparaît d'abord la haute cheminée, puis la silhouette d'un beffroi. Ensuite s'exhausse la sombre, la lourde carrure des toits. Peu après, de la buée, tout un tas noirâtre, anguleux, se dégage.

Les armatures des baies vitrées qui apparaissaient par fragments aux lueurs électriques, maintenant éteintes, s'assemblent, se joignent, forment un hall colossal, soutenu au-dessus du sol par un pilotis de fer. D'une longue plate-forme, deux ponts métalliques s'étendent sur des chevalets et n'aboutissant à rien, demeurent allongés dans le vide, comme des bras tendus. Bientôt, reste seule, impénétrable, une profondeur obscure sous les piliers, où les yeux incandescents continuent de rougeoyer avec des clignements.

Auprès de la cale, la rampe de terre durcie aux ruées journalières de milliers de sabots et qui se cabre afin d'atteindre l'étage de la recette, là où s'encagent les houilleurs pour la descente, le véhicule fantôme est arrêté, abandonné par son attelage. C'est une roulotte, basse sur roues et peinte en noir, un noir de deuil, comme un fourgon mortuaire.

De l'intérieur, un homme vient de pousser les volets et d'en accrocher les battants; ses pas vont et viennent, résonnent sur le plancher et il siffle un air doucement. Il semble vaquer aux soins d'un ménage. On l'entend qui remue des bocaux, et range des ustensiles.

Mais de la roulotte, sort une odeur affreuse d'hôpital.

En bourgeron huileux, une poignée d'étoupe à la main, un mécanicien, apparu dans l'encadrement d'une porte, examine attentivement le véhicule mystérieux, où l'homme continue de siffloter distraitement, comme chantonne une ménagère à son travail.

Et voici que l'homme a sans doute terminé son ouvrage, car il descend l'escalier de la roulotte et s'assied sur la dernière marche, regardant les coudes sur les genoux, la grande cour vide.

Le mécanicien s'est approché. Il contemple encore un instant, en silence, ce long coffre noir, puis demande enfin:

--Eh bien, ch' l'homme, quoi que c'est que ch' l'affaire là?

Sans tourner la tête, ni faire un mouvement, et le regard toujours fixé devant lui, l'autre répond:

--Ça, c'est pour ch' l'enquête de l' maladie, l'enquête de ch' ver intestinal, de «la jaune» quoi.

Le mécanicien hoche la tête et dit qu'il la connaît bien «la jaune», car son frère qui travaillait au fond en est mort. Un solide haveur pourtant, mais que le mal, en moins d'une année, avait épuisé, vidé, rendu quasiment pareil à un squelette. Et le plus triste, c'est qu'il avait traîné encore longtemps ses pauvres os décharnés, avant que de mourir, pendant près de deux ans.

A tout cela, l'autre ne répond rien, indifférent, désintéressé.

Le mécanicien, songeur, répète:

Oui, pendant près de deux ans il les a traînés ses pauvres os!.... Puis il ajoute, après une pose:

--Pour lors, c'est ti qui soigne ch' boutique?

--C'est mi.

Ils se sont tus. On n'entend plus que la respiration énorme de la machine, dont le geste humain, passe et repasse, régulier, derrière le vitrage d'une baie.

Soudain, l'homme assis sur l'escalier se lève, bourru:

--Vl'à ch' docteur qu'arrive, va-t-en.

Le mécanicien qui s'était repris à considérer ce coffre, d'où flue une odeur écœurante d'hôpital, lentement s'éloigne.

Un petit monsieur, maigre, en redingote noire et chapeau cylindre, traverse la cour, marchant très vite. Arrivé auprès de la roulotte, il s'écrie tout essoufflé:

--Ah, voyez-vous, j'avais bien cru arriver en retard et manquer la descente. Tout est préparé, n'est-ce pas? les cuvettes? les vases?

Et, sans attendre une réponse, il grimpe les degrés de bois.

Depuis un instant, des bruits mêlés et confus, une rumeur de foule, montait de la route qui longe le mur de clôture. Mais comme cinq heures sonnent à une horloge qui surmonte le bâtiment sans étage des bureaux, cette rumeur augmente. On entend des portes se fermer en vibrant, des portes vitrées sans doute, comme en ont les débits de boissons. Et voici que, vêtus comme des forçats, de sarraux et de pantalons en toile grisâtre et presque tous en sabots, les houilleurs apparaissent entre les grilles et envahissent la cour.

Les bras croisés, l'échine pliée en avant comme si déjà sur eux pesait le toit d'une galerie, ils marchent à longs pas, les reins battus par leurs gourdes de fer blanc.

En colonne houleuse, comme des soldats qui ont rompu le pas, ils se dirigent vers le bâtiment d'extraction. Bientôt, ceux qui vont en tête se perdent sous le colosse de fer. Mais un moment après, par une issue qui se trouve auprès de la cale, ils reparaisssent, chacun d'eux portant cette fois sa lampe de fond allumée, ce qui éparpille dans la lumière du jour, de petits points de clarté blafarde. Alors, ils se mettent à gravir la pente de la cale, qui se dresse ainsi que la montée d'un calvaire. Et les petites étoiles funèbres s'éteignent une à une, brusquement aspirées, semble-t-il, par le puits profond, plein jusqu'aux bords de ténèbres visqueuses et mortes.

Le docteur sort de la roulotte, revêtu d'une blouse blanche.

--Le chef-porion n'est donc pas là? interroge-t-il.

--Pardon, Monsieur, me voici, répond un homme vêtu en houilleur, mais la taille droite et les yeux durs, sous le bord rigide de son chapeau de cuir.

--Ah, très bien. En ce cas, je vais commencer. Car sachez, porion, que j'ai parfois des difficultés le premier jour de mon arrivée à une fosse. Beaucoup de ces malheureux refusent de se laisser examiner; ils croient que la compagnie cherche à se débarrasser des hommes malades.

Ils font quelques pas, et, devant eux, défilent les mineurs.

Le teint plus pâle encore au reflet des lampes, ceux-ci jettent des regards inquiets sur la blouse blanche et sur le fourgon.

--Tenez, appelez celui-là, dit vivement le docteur.

--Viens ici, Lequien, crie aussitôt le chef-porion.

Le houilleur obéit. Le docteur lui tapote l'épaule pour le tranquilliser.

--Mon ami, demeurez-là à l'écart, j'ai besoin de vous.

Un instant après, son geste désigne encore quelqu'un dans la coulée grise.

--Ah, c'en est un dont je ne connais pas le nom, grogne le porion. Et lui-même va prendre le houilleur par le bras. Mais celui-ci, brutalement se dégage, et farouche, s'élance sur la pente.

Le docteur se reprend à scruter toutes les faces qui passent devant lui. Son regard fouille comme un scalpel les traits ravagés et cherche à découvrir les stigmates du mal.

Là-haut, les berlines grondent sur les dalles de fonte et les cages qui s'accrochent aux verrous, saccadent des coups et des contre-coups fracassants. Par une baie ouverte, passe le ronflement des gigantesques bobines, lorsque de minutes en minutes, elles se lancent dans une giration éperdue qui enroule et déroule les câbles.

Et la ruée des sabots continue de marteler la terre; les échines roulent; et les petites étoiles toujours s'élèvent sur la montée de calvaire.

Patient et doux, le médecin a pu enfin décider une vingtaine d'hommes à le suivre, vingt hommes aux traits dépenaillés.

Le porion leur a dit que la journée de travail leur serait comptée, et qu'après l'examen du docteur, ils pourraient rentrer au coron. Alors, à pas traînards, ils sont tous retournés à la lampisterie, remettre leurs lampes à ces crochets matriculés, dont le contrôle, aux jours d'épouvante, marque le nombre des ensevelis.

Maintenant les voici groupés devant la roulotte, dont la porte grande-ouverte, laisse apercevoir l'intérieur, sorte de laboratoire rempli d'objets aux formes bizarres, d'instruments aux cuivres et aux aciers polis qui froidement brillent. Inquiets, ils regardent le docteur manipuler avec une méticuleuse attention son microscope.

--Allons, mes amis, je suis prêt. Qui veut passer le premier?

Les houilleurs murmurent; quelques-uns ont un mouvement de recul. Mais l'un d'eux, bravement, s'avance.

--Ah très bien, très bien! s'écrie le docteur qui le fait aussitôt monter près de lui.

Les autres tendent l'oreille, parce qu'on parle bas au camarade qui secoue la tête. Enfin, les paroles chuchotées ont été sans doute plus persuasives, car le camarade suit le docteur dans une partie de la roulotte que cache un rideau.

Les houilleurs, durant l'attente, échangent entre eux de brèves paroles coupées de silence, de silence respectueux, pour tout ce savoir, toute cette science qui, pour eux, émanent de ces appareils de laboratoire aux formes hétéroclites et retordes.

Assis à l'écart, sur un seau, le gardien de la roulotte, paraît être tout pénétré d'importance et ne considérer qu'avec mépris, ces pauvres êtres au teint jaunâtre, à la maigreur perçant la toile grise de leur uniforme de de forçats. A une question timide, posée par ceux-ci, il a répondu sur un ton sentencieux «taisez-vous». Et, crachant loin, il a continué à fumer une pipe de terre, en regardant par de là l'encombrement des stocks de charbon et des mâts de boisage dressés en faisceaux, la haute et noire élévation de schiste, le terri, sur lequel stationne un train entier de wagons.