Part 9
Traînant son pas harassé, elle rallume une bougie auprès du mort. Dans son intelligence de pauvre femme ignorante et simple, elle n'a ni compris le ridicule triste de la douleur officielle, ni l'odieux de la seconde visite qu'elle a reçue.
Et la veillée mortuaire reprend. C'est de nouveau le silence, l'arrêt de vie, que les morts propagent de leur néant, autour d'eux.
Le vent s'est remis à souffler et la pluie qui cingle les tuiles du toit leur fait rendre un bruit de chose fêlée.
Soudain, deux heures tintent à la petite église du coron. Les deux coups sonores de l'airain passent, emportés au loin par le vent.
Deux heures! Et la voici qui songe, se souvenant que c'est l'heure à laquelle les trois hommes revenaient de la fosse. Elle revoit la table mise, les quatre couverts préparés sur la toile cirée, le grand pot de grès plein jusqu'aux bords de bière qu'elle s'en fut quérir à l'estaminet. Elle les revoit entrant, souillés, mâchurés de houille, avec un masque de suie collé sur la face. Aussitôt ils faisaient leur toilette devant le cuvier, se décrassaient mutuellement le torse et les épaules. Puis ils s'attablaient, lourdement, las, les doigts encore tremblants d'avoir serré le manche de la rivelaine et de s'être agrippés à des blocs de houille pour les basculer. Ils avalaient la soupe goulûment, appuyés à la table, à cause de leurs reins rompus. Et sans causer, ils regardaient devant eux, les yeux fiévreux, encore cernés par la poussière de houille. De temps à autre, l'un d'eux se détournait et, avec une sorte de râle, crachait sur le carrelage un jet de salive noire.
A la fin du repas, dans le bien-être de ce travail chaud que font les aliments dans l'estomac, ils commençaient à parler un peu. Ils causaient de choses qui furent toujours mystérieuses pour elle: du fond, de l'abattage, d'un glissement de la veine...
Quand ils avaient allumé leurs pipes, son aîné allait au carin soigner ses coqs et le père s'endormait au coin du poêle, tandis que son second fils lisait la feuille socialiste.
Quelquefois aussi, il arrivait que le repas n'était point encore prêt quand ils rentraient de la fosse, et cela parce qu'elle s'était attardée à bavarder chez des voisines. Alors, le père avait une grande colère, et ces jours-là il buvait presqu'à lui seul toute la bière du grand pot de grès.
Et voici, en cet instant où ils lui apparaissent encore si vivants, que de nouveau la sensation de solitude infinie la pénètre, lui donnant un vestige où disparaît tout espoir de revoir ses fils: Seule! la maison est vide!... les trois hommes sont morts!...
Tout à coup elle se lève, s'approche du cercueil. Elle veut revoir le cadavre de son mari. Elle écarte le linceul. Alors, devant cette chose affreuse, devant cette forme noire, tordue, fantastique comme une ombre projetée, elle joint les mains et avec un air de pitié et de désolation, secoue doucement la tête. Et des larmes silencieuses, jaillies à la cornée de ses yeux, glissent lentement sur ses joues creuses.
Un dernier regard; elle va replacer le suaire. Mais voici qu'elle aperçoit une chose qui luit à la main crispée au fond du cercueil. Sans répulsion, elle saisit le poignet, soulève le membre raidi et se penche. Ce qui brille est un anneau d'argent, une alliance enfoncée dans la chair grésillée.
Alors, elle pousse un cri d'horreur, et lâchant la main du mort, elle reste droite, la face rigide et blême.
Le vent hulule sous la porte, une larme de cire tombe de la bougie. Dans le silence lugubre, le cercueil fait de nouveau entendre un long et sinistre craquement.
Tout à coup, elle s'affaissa sur les genoux, ses mains lui couvrant le visage; et voici, qu'à voix basse, elle murmure: «Oh! mon pauvre homme! mon pauvre homme! ce n'est donc pas toi qui est là . . . . .
Sans heurter à la porte, un employé de la Compagnie, celui-là même qui présidait à la reconnaissance des cadavres, entre et dit, en déposant un papier sur la table: «Tenez, voilà l'acte de décès.»
Aussitôt elle se précipite et s'accroche à lui:--Oh! monsieur, venez voir, venez voir... Ce n'est pas mon mari que j'ai ramené!
--Comment? Ce n'est pas votre mari? Mais vous avez reconnu le cadavre devant témoins. J'ai fait dresser l'acte de décès. Toutes les formalités sont remplies.
--Non, monsieur, bien sûr que ce n'est pas mon mari, vu que cet homme-là il a une alliance et que mon mari n'en avait point.
L'employé, l'air très contrarié, réfléchit un instant. Puis brusquement il fait un grand geste:
--Ah ben, tant pis--gardez-le quand même!
TABLE DES MATIÈRES
_Préface_ 5
_La Paye_ 23
_Multitude, Solitude_ 75
_Train-Tramway_ 99
_Dimanche_ 107
_Baptême_ 137
_La Jaune_ 149
_Veuve_ 175
_Achevé d'imprimer_ _le 23 Mars 1907_ _chez RÉPESSE-CRÉPEL et FILS_ _à Arras_