Part 9
En attendant, vingt mille nous paraît un assez joli chiffre, et s’il nous fallait faire l’histoire de chaque individu, ce ne serait pas trop de l’assistance de trois ou quatre de ces savants, laborieux et patients, bénédictins qui ont enfanté tant d’in-folio dont l’aspect seul suffit pour jeter la terreur dans l’âme du lecteur le plus intrépide. Heureusement nous avons les méthodes, qui simplifient singulièrement cette tâche immense.
D’abord la botanique fut le patrimoine de quelques hommes laborieux qui, recueillant le peu de connaissances acquises sur ce sujet, en firent un tout s’élevant à peine à sept cents espèces, et ils considérèrent ce commencement de science comme une branche de la médecine. Dès les premiers pas, ils sentirent le besoin de classer ces espèces, et ils eurent recours à l’ordre alphabétique. Vint Conrad Gesner, qui conçut l’idée de ranger les plantes par classes, selon les caractères fournis par la fleur et le fruit. A ce dernier succéda Césalpin, médecin du pape Clément VIII, qui tira la botanique du chaos en établissant sa méthode sur l’absence, la présence et le nombre des cotylédons. Plusieurs lui succédèrent jusqu’à Linné, qui fit faire à la science un pas de géant, et divisa les grandes tribus acotylédone, monocotylédone et dicotylédone en vingt-quatre classes. Puis, avant et après beaucoup d’autres, vint de Jussieu, auteur de la méthode dite _naturelle_, que nous avons adoptée.
M. de Jussieu divise les trois tribus en quinze classes, savoir: les plantes cotylédones, une classe, huit familles;
Les plantes monocotylédones, trois classes, dix-neuf familles;
Les plantes dicotylédones, onze classes, soixante-dix-sept familles.
En tout, quinze classes et cent quatre familles rangées dans cet ordre:
PLANTES ACOTYLÉDONES
PREMIÈRE CLASSE
ACOTYLÉDONIE
1. Algues. 2. Champignons. 3. Lichénées. 4. Hépatiques. 5. Mousses. 6. Fougères. 7. Cycadées. 8. Rhizospermes.
PLANTES MONOCOTYLÉDONES
DEUXIÈME CLASSE
MONOHYPOGYNIE
9. Naïadées. 10. Aroïdées. 11. Typhacées.
TROISIÈME CLASSE
MONOPÉRIGYNIE
12. Cypéracées. 13. Graminées. 14. Palmiers. 15. Asparagées. 16. Joncées. 17. Commélinées. 18. Alismacées. 19. Colchicacées. 20. Liliacées. 21. Broméliées. 22. Narcissées. 23. Iridées.
QUATRIÈME CLASSE
ÉPISTAMINIE
24. Musacées. 25. Amomées. 26. Orchidées. 27. Hydrocharidées.
PLANTES DICOTYLÉDONES
CINQUIÈME CLASSE
PÉRISTAMINIE
28. Aristolochiées.
SIXIÈME CLASSE
MONOÉPIGYNIE
29. Éléagnées. 30. Daphnoïdes. 31. Protéacées. 32. Lauroïdées. 33. Polygonées. 34. Atriplicées.
SEPTIÈME CLASSE
HYPOSTAMINIE
35. Amarantées. 36. Plantaginées. 37. Nyctaginées. 38. Plombaginées.
HUITIÈME CLASSE
HYPOCOROLLIE
39. Primulacées. 40. Achantées. 41. Jasminées. 42. Verbénacées. 43. Labiées. 44. Personnées. 45. Solanées. 46. Borraginées. 47. Convolvulacées. 48. Polémoniacées. 49. Bignoniées. 50. Gentianées. 51. Apocynées. 52. Sapotées.
NEUVIÈME CLASSE
PÉRICOROLLIE
53. Diospyrées. 54. Rhodoracées. 55. Ericoïdes. 56. Campanulacées.
DIXIÈME CLASSE
SYNANTHÉRIE
57. Chicoracées. 58. Cyranocéphales. 59. Corymbifères.
ONZIÈME CLASSE
CORISANTHÉRIE
60. Dispacées. 61. Rubiacées. 62. Caprifoliées.
DOUZIÈME CLASSE
ÉPIPÉTALIE
63. Araliées. 64. Ombellifères.
TREIZIÈME CLASSE
HYPOPÉTALIE
65. Renonculacées. 66. Papavéracées. 67. Crucifères. 68. Capparidées. 69. Sapindées. 70. Acéridées. 71. Malpighiacées. 72. Hypéricées. 73. Guttifères. 74. Hespéridées. 75. Méliacées. 76. Sarmentacées. 77. Géraniées. 78. Malvacées. 79. Magnoliers. 80. Anonées. 81. Ménispermées. 82. Berbéridées. 83. Hermanniées. 84. Liliacées. 85. Cistées. 86. Qutacées. 87. Caryophyllées.
QUATORZIÈME CLASSE
PÉRIPÉTALIE
88. Portulacées. 89. Saxifragées. 90. Crassulées. 91. Cactoïdes. 92. Onagrées. 93. Mirtées. 94. Mélastomées. 95. Lythrées. 96. Rosacées. 97. Légumineuses. 98. Térébinthacées. 99. Rhamnides.
QUINZIÈME CLASSE
DICLINIE
100. Euphorbiées. 101. Cucurbitacées. 102. Urticées. 103. Amentacées. 104. Conifères.
Le nombre des familles a été porté par d’autres auteurs à cent douze, à cent quarante, à cent quatre-vingt-quatre. Ce n’est pas qu’ils aient trouvé de nouvelles familles, mais ils en ont fractionné quelques-unes, et ils ont élevé arbitrairement certains genres à la dignité de familles. Nous ne voyons pas que cela serve beaucoup à la science. Ne pouvant faire mieux, les derniers venus ont tenté de faire autrement. Il faut bien trouver quelque aliment à cet insatiable amour-propre qui tourmente les faiseurs de livres.
La méthode de M. de Jussieu est évidemment la plus rationnelle de toutes; il n’a fait des plantes acotylédones qu’une seule classe, par la raison qu’elles ne présentent ni fleurs ni fruits. Les monocotylédones sont classées selon que les étamines sont disposées. Les étamines sont nommées épigynes lorsqu’elles sont attachées sur le pistil; hypogynes, si elles sont placées à la base de l’ovaire, et périgynes, quand elles sont placées sur le calice; ce qui explique les noms donnés aux trois classes des plantes monocotylédones: _monohypogynie_, _monopérigynie_ et _monoépigynie_.
Les onze classes de dicotylédones sont établies sur l’absence, la présence de la corolle, et sur le nombre de ses pièces: d’où sont résultées les _dicotylédones apétales_, formant trois classes, d’après le mode d’insertion des étamines; les _dicotylédones monopétales_, formant quatre classes, suivant que la corolle staminifère est hypogyne, périgyne, épigyne à anthères soudées, épigyne à anthères libres; les _dicotylédones polypétales_, divisées en trois classes également, d’après leur mode d’insertion. Enfin, la quinzième classe, _diclinie_, est composée de plantes _diclines_, c’est-à-dire irrégulières.
Mon Dieu! nous savons que cela est peu plaisant, mais nous espérons l’avoir rendu clair, et c’est en vérité tout ce qu’il est humainement possible de faire en pareille matière. Qu’on n’oublie pas, de grâce, qu’il n’est point de plaisir, même parmi les plus petits, qui ne coûte une peine, et que les mots les plus rudes s’adoucissent sur de jolies lèvres. Et puis, nous voici tout à l’heure hors de ces ronces; nous allons visiter ces nombreuses familles, et là nous attendent les anecdotes de toute nature, les révélations, les épisodes gais ou terribles, etc.
PREMIÈRE CLASSE
ACOTYLÉDONIE
La famille des _algues_, la première de cette classe, est placée sur la dernière limite du règne végétal. Ce sont d’abord les _conferves_, ces filaments verdâtres que l’on voit sur les mares, les eaux stagnantes en général. Ces filaments, qui semblent au premier aspect une sorte de limon flottant, sont pourtant doués de certains mouvements spontanés; ils s’entrelacent et se rapprochent intimement à certaines époques. Puis viennent les _fucus_ ou varechs, qui peuplent les eaux de la mer, et parmi lesquels on remarque d’abord le _fucus sacré_, qui se couvre d’efflorescences blanches et sucrées, que les Irlandais mangent avec un grand plaisir après les avoir soumises au feu. Mais le genre le plus remarquable de cette famille est le _fucus géant_ et _nageant_, immense lanière dont la longueur est souvent de plusieurs centaines de pieds, et qui, sur les mers équatoriales, arrête quelquefois les vaisseaux. C’est ce qui arriva à Christophe Colomb, marchant à la découverte d’un nouveau monde. Déjà ses compagnons épouvantés faisaient entendre des menaces et voulaient obliger leur chef à revenir en Europe, Colomb insiste pour aller en avant; il demande quelques jours, promettant qu’on ne peut tarder à voir la terre qu’il cherche, parce que son génie l’a devinée. Tout à coup, les caravelles s’arrêtent au milieu de l’Océan; la sédition va éclater. De toutes parts, on n’aperçoit qu’une vaste forêt flottante. Mais enfin, le vent qui était tombé s’élève; les caravelles glissent à travers ces algues immenses; le nouveau monde est découvert!
Après les algues viennent les _champignons_, qui n’ont guère de ressemblance avec les familles dont ils sont environnés, mais dont la place est marquée par les caractères négatifs communs à toute cette classe. Cette famille, qui n’a ni feuilles, ni fleurs, ni aucun organe qui y ressemble, présente à la fois des mets délicats et des poisons terribles: à côté de la truffe parfumée, de la morille, de l’excellent champignon comestible, croissent les espèces les plus vénéneuses!
Dans la famille des champignons sont comprises ces moisissures, ces sortes de duvets poudreux, cotonneux, que l’humidité fait naître sur le vieux bois et les végétaux à demi pourris dont ils hâtent la destruction. Cette famille nombreuse présente quelques genres d’un aspect agréable, comme l’oronge, dont le globe, d’un rouge éclatant, tranche sur les tapis de verdure. Mais quand on pense au venin mortel que renferment quelques espèces, la beauté des autres disparaît: qu’importe l’enveloppe, quand le cœur ne recèle que fiel et corruption!
Nous remarquerons encore dans cette classe les _lichens_, qui naissent partout où l’on pourrait croire la végétation impossible, sur la tête nue des rochers, sur le sommet des monuments, la surface polie des pierres. D’abord, les lichens apparaissent chétifs, souffreteux; mais ce sont de pauvres enfants qui vivent de si peu qu’ils grandissent partout. A force de persévérance, ils creusent la pierre, s’y font une demeure; les générations se succèdent, et la végétation devient vigoureuse là où elle semblait ne pouvoir s’établir. Le lichen est l’aliment du renne, qui lui-même est la seule ressource du Lapon. Le lichen d’Islande se transforme, par la cuisson, en une gelée abondante qui est la nourriture principale de plusieurs peuplades de l’Amérique du Nord; d’une autre espèce, commune en Suède, on tire une sorte de cire dont on fait des bougies, et plusieurs autres contiennent des principes colorants d’un assez grand prix: tant il est vrai qu’il ne faut pas dédaigner le faible, et que dans l’ordre des choses la place qu’occupent les infiniment petits est presque toujours la plus légitimement conquise!
La famille des _mousses_ est la plus élégante, la plus jolie de cette classe. Les mousses sont de charmants petits arbres en miniature qu’on ne peut se lasser d’admirer; les tapis qu’elles forment à l’ombre des forêts rivalisent d’éclat avec les plus beaux velours; et non-seulement elles sont vivaces pour la plupart, mais elles possèdent la singulière propriété de reverdir et de revivre lorsqu’on les humecte, même après qu’elles ont été desséchées depuis plusieurs années. Cette famille contient un grand nombre de genres. Les plus remarquables sont les _polytrichs_, dont le Lapon, à l’exemple de l’ours, se fait un lit fort doux; les _bries_, les _hypnes_, les _phasques_, dont on se sert pour le calfat des bateaux.
Nous ne dirons rien des _hépatiques_, petites plantes herbacées qui naissent dans les lieux humides, non plus que des _cycadées_, petite famille qui tient le milieu entre les palmiers et les fougères, et qu’on ne trouve que dans l’Inde et au Japon; nous passerons également sur les _rizospermes_, petite plante aquatique à laquelle on ne connaît aucune propriété.
Quant aux _fougères_, dont les espèces sont assez nombreuses, c’est dans leurs cendres que l’on a su trouver un produit intéressant: elles contiennent abondamment de la potasse qu’on en extrait pour la fabrication du verre, et c’est en faisant allusion à l’origine de cette potasse, que les poètes ont célébré le _vin qui rit dans la fougère_.
DEUXIÈME CLASSE
MONOHYPOGYNIE
Cette classe ne renferme que trois familles: celle des _naïadées_ est assez nombreuse; elle se compose, ainsi que l’indique son nom mythologique, de plantes qui croissent dans l’eau; l’espèce la plus remarquable est la vallisnère-spirale. Elle est assez commune dans le Rhône; elle porte ses fleurs sur une longue tige roulée en spirale, qui reste constamment sous les eaux pendant six mois, après quoi la spirale se déroule, et la plante s’élève au-dessus de la surface. C’est cette singularité qui a inspiré ces vers à un poète botaniste:
Le Rhône impétueux, sous son onde écumante, Durant six mois entiers nous dérobe une plante Dont la tige s’allonge en la saison d’amour, Monte au-dessus des flots et brille aux yeux du jour. Les mâles, dans le fond jusqu’alors immobiles, De leurs liens trop courts brisent les nœuds débiles, Volent vers leur amante, et, libres dans leurs feux, Lui forment sur le fleuve un cortége nombreux: On dirait une fête où le dieu d’hyménée Promène sur les flots sa pompe fortunée; Mais les temps de Vénus une fois accomplis, La tige se retire en rapprochant ses plis.
Les _aroïdées_, qui forment la deuxième famille de cette classe, ne sont pas moins remarquables. D’une racine ordinairement charnue et tuberculeuse s’élèvent de magnifiques feuilles palmées ou en fer de flèche, d’un vert plus ou moins foncé, quelquefois même diaprées du plus beau pourpre, et rivalisant alors d’éclat avec les fleurs elles mêmes. Au milieu de ces feuilles, et sur une hampe élancée, se déroule une spathe colorée en forme de cornet, enveloppant une colonne florifère à laquelle succède une belle grappe de baies colorées du plus brillant vermillon. Du cornet d’une _aroïdée_, la _calle_ d’Ethiopie, s’échappe une odeur des plus suaves, tandis que des émanations fétides et cadavéreuses s’exhalent d’une autre espèce, l’_arum serpentaire_. Il est si rare de trouver réunies la beauté et la bonté!
La famille des _typhacées_ ne se compose que de deux genres: le _typha_ ou _massette_, et le _rubanier_ ou _ruban d’eau_, dont on emploie les tiges et les feuilles pour tresser des paillassons, et dont le fruit contient une poudre inflammable.
TROISIÈME CLASSE
MONOPÉRIGYNIE
C’est dans la première famille de cette classe, les _cypéracées_, plantes herbacées, naissant dans des lieux marécageux, que se trouve le _souchet papyrier_, qui croît en abondance sur les bords du Nil, et avec lequel les anciens fabriquaient leur papier appelé _papyrus_. C’était en découpant, étalant et collant ensuite côte à côte les lames desséchées de son tissu, sur lesquelles on collait une autre couche de lames en croisant les fibres à angles droits, et passant la pierre ponce sur le tout, qu’on faisait ce grossier papier dont de nombreux restes ont cependant, malgré leur fragilité, traversé les siècles, et offrent aujourd’hui à notre curiosité les écritures autographes des Égyptiens, des Grecs et des Romains.
A cette classe aussi appartient l’immense et abondante famille des _graminées_. Les formes sveltes et élancées des graminées, qui permettent à un grand nombre d’occuper très-peu de place, s’harmonient si bien avec les formes variées des autres végétaux, que ce contraste et cette opposition ne lassent jamais. Mais des qualités plus précieuses rendent cette famille bien autrement intéressante: ces frêles végétaux portent la nourriture du monde; dans toutes les contrées, sous tous les climats, des semences de graminées forment l’aliment principal des hommes. C’est ainsi qu’en Europe, les céréales, le blé (fig. 36), le seigle, l’orge, ces antiques compagnons du genre humain, ces plantes si anciennement domestiques, qu’on ne les retrouve presque plus dans l’état sauvage, et qu’elles ne peuvent plus vivre loin de la tutelle de l’homme, sont la base de sa nourriture. Dans l’Inde, et dans tous les pays facilement submergés, le riz les remplace et suffit presque seul à la substantation de nations entières. Enfin, c’est encore dans la famille des graminées que se trouve la canne à sucre, originaire de la Chine, et qui, transportée à Saint-Domingue en 1506, fut ensuite répandue dans une grande partie de la région équatoriale de l’Amérique. Il est remarquable qu’elle a perdu la faculté de donner des graines; c’est par les rejetons qu’on la perpétue maintenant. La matière sucrée est contenue dans la tige. Pour l’en retirer on écrase les tiges, on met sur le feu la liqueur qu’on en obtient, et on l’épure par une série de procédés, jusqu’à en faire du beau sucre blanc et cristallisé, source de si nombreuses jouissances gastronomiques.
Après la famille des graminées, il n’en est pas de plus importante que celle des _palmiers_. Presque tous les palmiers sont de grands et admirables arbres dont la tige, qu’on appelle stipe, égale dans toute sa longueur, et ne se ramifiant point, forme une colonne élancée, terminée par une couronne toujours verdoyante de feuilles ailées ou en éventail. Les fleurs, qui se changent en grappes appelées régimes, sortent, entre les feuilles, d’une enveloppe particulière qu’on nomme _spathe_. Les palmiers sont tous habitants des contrées chaudes du globe et étrangers à l’Europe, à l’exception d’une seule espèce. C’est parmi eux que se trouvent les plus élevés des végétaux, comme le palmier cirier des Cordillères, qui produit une cire abondante propre à l’éclairage, et dont la hauteur dépasse souvent deux cents pieds: mais cette grandeur n’est rien en comparaison de leur utilité, des bienfaits qu’ils répandent autour d’eux, et qui en font un objet de respect et d’admiration. C’est parmi eux qu’un seul arbre, comme le cocotier, le sagoutier, suffit à tous les besoins de l’homme qui vit à ses pieds. Il n’est aucune des parties du palmier, à quelque espèce qu’il appartienne, qui ne serve à la nourriture ou à la conservation de la santé de l’homme. La tige de plusieurs, particulièrement celle du sagoutier, offre dans sa moelle, convertie par la vieillesse en une espèce de farine, un aliment éminemment nutritif, appelé _sagou_. Dans plusieurs autres, les feuilles non encore développées, rassemblées en bourgeon terminal, se mangent sous le nom de chou-palmiste. Leur séve, que l’on recueille au moyen d’incisions faites aux spathes, et qui fermente aisément à cause de la grande quantité de sucre qu’elle contient, fournit une liqueur excellente qu’on appelle vin de palmier, et dont on tire, par la distillation, une espèce d’eau-de-vie appelée rack. Mais c’est surtout à cause de leurs fruits que les palmiers sont éminemment précieux pour l’homme, et ces fruits délicieux, ils les portent en abondance. Le dattier offre aux habitants de la Syrie et de plusieurs autres contrées ses longs régimes de dattes savoureuses, nourriture tellement indispensable pour un grand nombre de tribus arabes, que ces peuples ne peuvent croire qu’il y ait au monde des pays habités où l’on ne trouve point de dattier. Le cocotier fournit aux Indiens une nourriture aussi agréable qu’abondante, et le lontar des Sechelles abandonne tous les ans aux flots ses fruits d’une forme bizarre, les plus gros qui soient portés par un arbre. Cette espèce de flotte vient aborder régulièrement aux îles Maldives. La singulière apparition de ces fruits, dont on ignorait autrefois l’origine, avait fait penser qu’ils étaient produits par des plantes sous-marines. Enfin, des tiges souples du palmier on fait des cordages, des nattes, des siéges, des cannes, etc.; et telle est la beauté de ce végétal, les bienfaits qu’il répand ont éveillé dans le cœur de l’homme un si vif sentiment de reconnaissance, que l’on a fait des feuilles du palmier l’emblème des plus hautes récompenses et le symbole de la victoire.
La quatrième famille de cette classe est celle des _asparagées_, famille composée de genres qui paraissent bien divers. Ainsi, elle comprend les asperges, le muguet, le fragon épineux, les ignames, etc.
Après cette dernière se placent les _joncées_, qui ont beaucoup de rapports avec les _cypéracées_ (voir plus haut); puis les _commélinées_ et les _alismacées_, qui sont peu importantes, bien qu’elles offrent quelque ressemblance avec les liliacées; les _colchicacées_, parmi lesquelles se trouvent quelques plantes magnifiques, telles que les méthoniques, vulgairement appelées _superbes du Malabar_; les _érithrones_, les _hélanias_, la _mérendère_ des Pyrénées. En automne, nos prairies se couvrent d’une grande quantité de fleurs roses charmantes: c’est le colchique, qui donne son nom à la famille.
Nous voici arrivés à la famille des _liliacées_, une des plus nombreuses et des plus brillantes du règne végétal, famille _glorieuse_, ainsi que l’appelait le célèbre botaniste Ventenat, qui la considérait comme la _plus grande gloire de l’empire de Flore_, appréciation mythologique qui, pour être bien vieille, n’en est pas moins juste. Nulle autre famille, en effet, n’égale celle des liliacées en richesse de couleurs, en élégance de formes, en suavité de parfums. Nommer quelques-unes des plantes qui la composent, suffit pour faire naître les pensées les plus riantes et les plus poétiques que le spectacle de la nature puisse inspirer. A la tête de cette splendide famille, il est juste de placer le lis blanc; puis, aux premiers rangs, le lis turban, dont les fleurs du plus beau rouge écarlate ou d’un jaune admirable ont la forme d’un turban; le lis martagon; le lis de Chalcédoine, aux couleurs purpurines éclatantes; le lis superbe (fig. 37), dont la magnifique girandole est portée sur une tige de près de cinq pieds de hauteur.
Plus humble dans son port, mais non moins riche de coloris, la tulipe suit immédiatement; elle est, sans contredit, un des plus beaux ornements de nos jardins par l’inépuisable variété de ses couleurs; du blanc le plus pur au brun le plus sombre, du rose tendre au violet, du jaune d’or au rouge le plus éclatant, il n’est aucune nuance qu’elle ne puisse offrir, et lorsque, pour la première fois, on jette un coup d’œil sur une plate-bande de tulipes bien choisies, on est tenté de pardonner les folies qu’on a faites, il y a un siècle, pour s’en procurer: à cette époque, certains oignons de tulipes furent payés jusqu’à vingt mille francs; on appela les amateurs exagérés qui faisaient de tels sacrifices des _fous-tulipiers_. Les _fous-tulipiers_ ne sont pas encore rares de nos jours, et nous devons à M. Alphonse Karr, auteur de l’introduction de nos _Fleurs animées_, cette charmante anecdote qu’il a publiée ailleurs sous ce titre:
HISTOIRE VÉRITABLE D’UNE TULIPE
Un amateur de tulipes faisait l’exhibition de ses fleurs:--il s’était livré à tous les exercices usités en pareil cas,--entre autres, l’exercice de la baguette, qui consiste à appuyer la baguette de démonstration sur la tige de la tulipe, en feignant d’employer toutes ses forces, sans pouvoir réussir à la courber,--et à dire: «Je vous recommande la _tenue_ de celle-ci: c’est une _tringle_, messieurs, c’est une _barre de fer_.»
En effet, il est convenu entre ces messieurs qu’une tulipe qui ne pèse pas le quart d’une once doit être portée par une barre de fer,--de même que, vers 1812, je crois,--il a été défendu aux tulipes d’être jaunes.
Il avait montré _Gluck_, cette _plante si méritante_,--à fond blanc strié de violet;--et _Joseph Deschiens_,--_un vrai diamant_, également blanc et violet;--et _Vandaël, cette perle du genre_, toujours blanche et violette;--et _Czartoriski, fleur de 5e ligne_, blanche et rose, remarquable par l’extrême _blancheur des onglets_;--et _Napoléon Ier_, et le _Pourpre incomparable_, et seize cents autres,--lorsqu’il arriva à une tulipe devant laquelle il s’arrêta avec un sourire ineffable, la désignant du geste,--mais sans parler;--un des visiteurs demanda si cette tulipe n’avait pas un nom comme les autres.
Le maître des tulipes mit un doigt sur sa bouche,--comme eût fait Harpocrate, le dieu du silence,--puis il dit: Voyez quelle magnificence de coloris,--quelle forme,--quels onglets, quelle tenue, quelle pureté de dessin,--quelle netteté dans les stries,--comme c’est découpé,--comme c’est proportionné!--C’est une tulipe sans défaut.
--Et vous l’appelez?