Part 9
Les demi-féministes ne veulent point voir que l'arrivée de la femme sur la scène politique renouvellerait le vieux monde en rendant presque subitement les humains aptes à comprendre leurs intérêts.
On ne peut, sans la débâillonner, faire prendre, à la muette française, sa place en la société; car elle doit dire comment elle entend penser, travailler et aimer. Malheureusement, beaucoup de ses défenseurs ne désirent lui octroyer le droit d'opiner et de légiférer, que lorsqu'elle n'en aura plus besoin.
En imagination, ils disposent tout pour la femme en la cité de l'égalité, seulement, ils négligent de la munir de la clef qui lui en ouvrirait la porte.
Etant donné que l'affranchissement féminin est subordonné au bon plaisir des législateurs, il n'est pas difficile de comprendre que ce qu'il y a pour la femme de plus pressé à réclamer est le droit de faire directement ou indirectement la loi. Car les seuls hommes amenderaient-ils le Code, que leur œuvre, encore, serait à recommencer. Les lois incomplètes sur l'instruction secondaire des filles et sur le divorce nous le prouvent.
Les députés ne légiféreraient équitablement pour les femmes que si les dispositions qu'ils prennent à leur égard, pouvaient être retournées contre eux, leur être appliquées.
Si, à l'exemple des socialistes, qui, en tous les pays font présentement se porter leurs efforts sur la conquête du pouvoir, les femmes avaient résumé leur question en cette réclamation unique--les droits politiques--elles auraient frappé les esprits et fait s'établir un courant d'opinion, qui eût hâté l'instauration du suffrage féminin. La peur qui n'ose aller droit au but, de crainte de froisser les oppresseurs, ne délivrera pas du joug les femmes.
Beaucoup de lois concernant les femmes se discutent à la Chambre. Les députés devraient bien comprendre que les femmes seraient plus que les hommes capables de régler les affaires les regardant.
Les gouvernants qui se croient infaillibles et pensent pouvoir suffire à tout, gardent le sexe féminin asservi, bien qu'ils affirment qu'aucune loi naturelle ne condamne les êtres à rester éternellement mineurs, et que, quand parmi eux des individualités sont aptes au gouvernement, c'est justice de les y appeler.
Des individualités féminines sont assurément aptes au gouvernement. Pourquoi ne les y appelle-t-on pas?
--Parce que l'on veut continuer à spolier les femmes.
Si des femmes étaient en France, députées, comme elles le sont en Finlande, le sexe féminin aurait sa part du budget. Il y aurait, inscrit à ce budget, autant d'argent pour l'instruction des filles que pour l'instruction des garçons. Autant d'argent pour donner des emplois et des sinécures au sexe féminin, que pour en donner au sexe masculin.
Les hommes manient les fonds publics sans subir de contrôle. Ils s'approprient l'argent des femmes contribuables pour s'élever au-dessus d'elles. Et après qu'ils se sont fait un piédestal de l'or des femmes, ils crient qu'ils sont leurs supérieurs: le voleur est-il le supérieur du volé?
Les Françaises, qui en la République luttent et paient, doivent comme les Français voter les budgets, afin de pouvoir s'attribuer leur part des bénéfices sociaux.
Que de problèmes seraient vite solutionnés, si l'on utilisait pour les résoudre tout l'intellect et tout l'effort humain. Malheureusement, les députés qui diffèrent d'opinion, sont d'accord pour refuser le suffrage aux femmes. Les projets de lois déposés à la Chambre en leur faveur, ne viennent jamais en discussion[12], et il n'est plus même fait de rapport sur les pétitions qui le réclament. N'est-ce pas suffisant que les femmes soient comptées pour payer les impôts et pour créer des sièges de députés?
[12] Ecrit avant 1914. En 1919, 7 octobre. La Chambre a voté une proposition de loi instaurant le vote et l'éligibilité des Femmes par 340 voix contre 95.
Quelle place énorme prendrait dans l'histoire, un ministère, qui, par un décret assimilerait pour le droit, comme pour les charges, les femmes aux hommes.
Sans la sollicitude des femmes, comment pourrait-on faire de l'ordre dans la société?
Les députés, des hommes, ont certainement le désir d'améliorer le sort des masses, mais l'annulement de plus de la moitié de la nation, en leur enlevant le concours de l'humanité intégrale, les mettra dans l'impossibilité de tenir leurs promesses.
Parce que les femmes manquent dans les Comités électoraux, dans les assemblées administratives et législatives, les députés ne pourront donner satisfaction aux hommes; et les électeurs iront augmenter le nombre de ceux qui soutiennent que les grandes transformations sociales seront seulement possible, quand la propriété individuelle sera devenue collective.
Si comme les nobles qui accaparaient autrefois tous les privilèges, le sexe masculin n'accaparait aujourd'hui toutes les cartes électorales, tous les mandats de conseillers et de députés, il ne serait point nécessaire d'adopter le collectivisme, pour faire des Français une grande famille dont chaque membre aurait sa fiche, comme sa cote, et serait suivi, soutenu dans la vie.
En industrialisant l'agriculture, on pourrait organiser le travail et l'imposer, ce travail, aux apaches et aux prostitués des deux sexes.
Cette convention sociale qui assurerait à chacun la sécurité du lendemain, n'entraverait pas plus la liberté que les lisières dont les mères se servent pour apprendre à leurs enfants à marcher droit.
Mais pour substituer à l'égoïsme la sollicitude sociale pour la multitude, la prévoyance, l'intuition, l'économie de la femme sont indispensables. Les hommes, sans les femmes, ne parviendront jamais à retrancher du budget les sommes nécessaires pour faire des réformes.
En France, l'argent public appartient surtout aux habiles. Bien plus que le mérite ou le besoin, la ruse parvient à se le faire attribuer, et les détournements commis au préjudice de tous s'accomplissent sans déshonorer ceux qui en bénéficient; les riches n'hésitent pas à prendre ce qui est le propre des dénués.
Les hommes, mêmes économes de leur argent, sont prodigues de la fortune commune que les femmes, scrupuleusement, épargneraient.
Dans la famille on ne pourrait pas plus que dans l'état, équilibrer le budget, si la maîtresse de la maison n'intervenait pour régler les dépenses.
Puisque chacun reconnaît que les femmes sont capables d'augmenter la valeur d'emploi de l'argent, au point de satisfaire avec une somme modique, aux exigences de la maisonnée; pourquoi ne leur laisserait-on pas accomplir dans l'Etat le miracle de la multiplication des deniers qu'elles réalisent dans la maison?
C'est parce que les Françaises ne participent pas à la gestion des affaires publiques que l'argent manque pour activer le progrès.
Tous les partis de gauche même réunis ne pourront, sans la coopération de la femme, satisfaire le besoin de bien-être que le développement intellectuel a suscité. Il est donc surprenant que les républicains ne s'empressent point d'utiliser la puissance que les femmes représentent.
Le parti qui octroiera la plénitude des droits politiques aux femmes, se fera trouver indispensable et sera le maître en France puisque, grâce aux femmes qui décuplent la valeur de l'argent, il aura des ressources suffisantes pour accomplir les réformes désirées.
_L'outil pour s'affranchir_
Le meilleur serrurier ne peut sans instrument ouvrir une porte fermée. De même les femmes ne peuvent sans avoir en main cet outil, le vote, forcer les portes du droit commun, devenir égales des hommes devant la loi.
Alors que les femmes ne pouvaient encore être avocates, une étudiante en droit à laquelle on présentait une pétition réclamant l'électorat et l'éligibilité pour les femmes, refusait de signer, de crainte, disait-elle, de compromettre sa situation. Or, peu de temps après, précisément, le conseil de l'ordre des avocats, arguait de l'incapacité politique de l'étudiante pour refuser de l'inscrire au tableau. La mesure était inique, inqualifiable; mais quelle leçon donnée aux femmes et en particulier à la plaideuse! Qui ne pouvait ignorer qu'à tout bout de champ on lui demanderait de jouir de ses droits politiques et qu'en n'acceptant pas de les réclamer, lorsqu'on le lui proposait elle refusait d'assurer sa position en voulant trop la ménager.
Les dames diplômées sont heureuses de trouver pour passer, la brèche faite. Seulement aussitôt passées, au lieu de tendre la main aux autres, volontiers, elles lèveraient le pont. L'égoïsme cause leur perte, tandis que la solidarité leur assurerait le succès. Leurs clientes naturelles, les femmes, se font en effet ce raisonnement: «Si l'élite féminine, qui a eu son savoir sanctionné par les diplômes ne dispute pas à l'homme ses privilèges en revendiquant l'égalité politique, c'est qu'elle ne se sent pas à sa hauteur. Or, comme pour le soin de ma santé et de mes affaires juridiques, j'ai intérêt à m'en remettre aux supérieurs plutôt qu'aux inférieurs. Je m'adresse aux hommes médecins et aux hommes avocats». Voilà comment en négligeant de se préoccuper d'exister civiquement, doctoresses et avocates entretiennent le préjuge de sexe qui pousse la clientèle féminine chez leurs concurrents mâles.
A chaque pas dans la vie, la femme se heurte à cet obstacle: la capacité politique. Pour postuler tel emploi, pour choisir telle carrière, il faut jouir de ses droits politiques. Sachant cela, n'est-ce pas étrange que les Françaises ne se mettent pas plus en peine de les conquérir? Attendent-elles donc que ceux qui les leur ont pris, viennent les leur offrir?
Cependant, avec la lutte pour la vie qui va en s'accentuant, il est facile de prévoir que l'homme avancera la barrière qu'il tient devant la femme, pour s'assurer le monopole des places et des sinécures, et que bientôt, pour confier à coudre seulement une chemise de troupier, on exigera la capacité politique.
Dans ce pays où le moteur de tout est la politique, la femme est par le fait d'en être exclue, défrancisée, puisqu'elle ne peut s'immiscer en rien à ce qui se fait en France, ni avoir sa part d'aucun avantage français.
La favorisée, qui seule obtient une situation, est dans de perpétuelles transes, car ce qui est octroyé par le bon plaisir est retiré par le bon plaisir. Les ministres tombent, le vent tourne!
Les femmes ne seront assurées contre l'inconstance du vent, que quand elles auront dans la main le carré de papier nommé carte électorale qui consacre la souveraineté de qui la possède.
Si les hommes électeurs ne sont point garantis contre les variations du vent, c'est parce qu'ils ne savent point se servir de leur vote. Suivant la main qui la tient, une même plume écrit des phrases bien différentes. Ainsi il en est du suffrage qui, limité à une infime minorité d'hommes, ne peut d'ailleurs donner les résultats du suffrage universalisé à tous les hommes et à toutes les femmes.
Parce que les femmes sont tenues hors du droit commun politique, elles risquent de perdre leur situation. En 1897, on a enlevé aux personnes ne jouissant pas de leurs droits politiques, c'est-à-dire aux femmes, le droit de tenir un bureau de placement.
A Paris seulement, plus de soixante placeuses--60 intermédiaires entre les offrant et les demandant de places--veuves, célibataires, abandonnées, divorcées ont été dépossédées de leur commerce lucratif sans recevoir aucune indemnité.
En faisant une loi sur les bureaux de placement, les législateurs avaient éliminé les femmes placeuses, afin qu'elles ne fassent point concurrence aux hommes placeurs auxquels une nouvelle autorisation a été délivrée, ce qui leur a permis d'obtenir une indemnité lors de la suppression de leur bureau.
La dépossession pour cause d'annulement politique des placeuses crée un précédent, qui peut permettre d'empêcher demain les logeuses, les hôtelières, les épicières, les marchandes de vin, les herboristes d'exercer leur profession parce qu'elles ne jouissent pas de leurs droits politiques.
Les députés peuvent tout faire aux femmes. Ils n'ont point de représailles à redouter, puisque les femmes ne votent pas.
L'évincement du sexe féminin d'une position pour cause d'inactivité politique est bien fait pour démontrer qu'il est impossible à la femme de prétendre à l'égalité économique tant qu'elle n'est pas en possession de ce passe-partout, le vote, qui ouvre toutes les portes aux travailleurs.
Vous dites que vous vous souciez peu de la politique. Mais la politique n'attend pas que vous alliez à elle, que vous vous occupiez d'elle. C'est elle qui va vous trouver chez vous pour vous enlever votre commerce, pour vous arracher des mains votre gain parce que vous ne contribuez pas à la diriger.
Les hommes même étrangers, peuvent, en se faisant naturaliser, exploiter leurs bureaux; tandis que les femmes nées en France, de parents français ont été dépossédées des leurs parce qu'elles ne jouissent pas dans leur propre pays des droits que peuvent obtenir les étrangers.
Que l'on aille donc soutenir que la politique n'intéresse pas les femmes, quand, parce qu'elles ne sont point admises à s'en occuper elles se voient retirer le pain de la bouche.
Lorsque l'accession à la politique devient pour la femme une question de vie et de mort, le préjugé de sexe, qui est aujourd'hui ce qu'était le préjugé d'argent avant 1848--l'unique motif d'exclusion--doit disparaître. Puisque les droits politiques sont indispensables pour se retourner dans la vie, puisque même pour commercer, il faut en jouir, l'un et l'autre sexe doivent les posséder.
En voyant les propriétaires de bureaux de placement dépossédées parce qu'elles ne jouissent pas de leurs droits civils et politiques, les femmes comprendront-elles que les commerçantes ont autant que les ménagères, les travailleuses et les institutrices, besoin de voter pour sauvegarder leurs intérêts. Il est même, pour elles, pressant de voter, car nous sommes à un tournant social que les petites commerçantes ne pourront franchir, si elles ne mettent, pour se préserver d'être broyées, la main au gouvernail.
Que l'on soit pour ou contre les coopératives, pour ou contre la monopolisation des industries tendant au ravitaillement de la société, il est difficile de se leurrer sur la durée d'existence du petit commerce.
Les plus optimistes perçoivent que très prochainement les grands bazars absorberont les petits magasins. Or, les boutiquiers détaillants sont généralement du sexe féminin. Que deviendront les infortunées marchandes quand sonnera pour elles le glas commercial?
Si elles n'ont pas dans la main le bulletin qui suscite le dévouement des conseillers municipaux et des députés, elles se verront enlever sans compensation leur gagne-pain, parce qu'elles ne votent pas, et elles seront évincées des emplois créés par la monopolisation, parce qu'elles ne voteront pas.
Avant longtemps, pour l'importante catégorie des femmes du petit et du moyen commerce, la privation ou la possession du bulletin de vote, sera une question de vie ou de mort.
VII
La cherté de la vie est due à l'exclusion des femmes de l'administration des affaires publiques
L'annulement politique des femmes ne préjudicie pas seulement au sexe féminin. Il préjudicie à toute l'humanité, car les hommes sont bien plus préoccupés d'exciter l'admiration de leurs contemporains que de garantir leur existence. Ils rendent rapide la locomotion, ils dévorent l'espace et volent dans les airs, mais sans souci de satisfaire les estomacs. Ils abandonnent aux vieux errements coutumiers l'agriculture, l'horticulture, l'aviculture, la pisciculture, la production du bétail petit et grand, et croient que vont leur tomber rôties du ciel, les cailles.
Les masculinistes les plus aveugles sont forcés de constater que, si aujourd'hui tant de Français vivent dans la gêne, c'est parce que la prévoyance féminine exclue des parlements, des conseils généraux et municipaux, n'a pu conjurer la disette alimentaire.
La chaleur torride, la sécheresse ou les pluies que l'on rend responsables de la hausse des aliments, ne font que corser le malaise résultant d'une production qui n'est plus en rapport avec la consommation.
La cherté est sur les denrées qui sont plus demandées qu'offertes et cette cherté s'accentuera, puisque, en même temps que tout le monde fuit le labeur des champs, tout le monde est devenu friand des aliments délicats qui se récoltent à la campagne, aliments qui récemment encore, étaient vendus aux fortunés et non point mangés par la masse.
En développant l'individu, on lui a affiné le goût, on l'a rendu sociable, on a fait s'éveiller en lui le besoin de stabilité et de bien-être.
Or, le travailleur peut-il, présentement, trouver à la campagne les garanties qu'il souhaite?
--Non, parce que entre ces périodes de surmenage: le labourage, l'ensemencement des terres, la récolte des foins, la moisson, le battage des blés, etc... il y a des semaines, il y a des mois durant lesquels ses bras étant inutilisés, il doit vivre sans rien gagner.
Pour enrayer la crise alimentaire que les femmes électeurs et élues auraient prévue et détournée, il faut industrialiser l'agriculture, il faut intensifier la production, il faut assurer l'existence des ouvriers agricoles.
L'évolution sociale écrase l'agriculteur de charges sans lui procurer de profits, puisqu'on veut payer son beurre moins cher qu'il ne lui revient.
L'agriculteur est dans l'impossibilité d'instaurer pour ses employés les satisfactions matérielles et morales exigées dans notre société moderne. Aussi, les concours bien que très chèrement payés, lui font souvent défaut.
Des gens croient que, malgré la pénurie de denrées, la taxe mettrait fin à la hausse. Ils demandent au gouvernement--qui nous donne moins bon que les particuliers ce qu'il nous fait payer plus cher qu'eux--d'instaurer des coopératives pour la vente du pain et de la viande.
Ce projet sourit aux maîtres du pouvoir qui, au lieu d'être contraints de restreindre avec les droits d'entrée les récoltes budgétaires, trouveraient, grâce aux coopératives, une mine électorale à exploiter.
Naturellement, la coopération des groupes commerciaux et industriels proteste contre ce projet qui, sans profit pour les victimes de la disette, constituerait une véritable expropriation des boulangers et des bouchers.
Ce que les groupes commerciaux ne disent pas, c'est que les boucheries et boulangeries coopératives, dont pour faire les frais, les villes et les communes devront se mettre en déficit--comme Elbeuf pour l'exploitation du gaz--feront s'augmenter les dépenses publiques, en créant des armées de nouveaux fonctionnaires, clients électoraux des conseillers, députés, sénateurs. Les femmes auraient la charge de payer ces employés nouveaux, mais, elles ne seraient pas admises à ces emplois puisqu'elles ne votent pas.
Les hommes si, satisfaits de la manière dont les femmes pourvoient au ravitaillement de la maison, ne peuvent se décider à les convier à assurer avec eux l'alimentation de la commune et de l'Etat.
Cependant en administrant seuls, ils font couler de nos robinets une eau qu'il est dangereux de boire, et trouvent suffisant que nous mangions la viande frigorifiée. Ils laissent les Allemands, les Autrichiens, les Italiens faire la rafle du bétail sur nos marchés français.
Au congrès de la boucherie qui s'est tenu au tribunal de commerce, un vœu a été émis pour qu'une taxe de 10 francs frappe chaque tête de bétail à destination de l'étranger.
Quand notre troupeau se restreint, quand nos écuries se dépeuplent et que pour ce motif, le lait renchérit et menace de faire défaut, il ne suffit pas de mettre une taxe sur les bœufs et les vaches allant à l'étranger, il faut interdire à ces bœufs et à ces vaches de passer la frontière, avant que la France, éprouvée et dépourvue n'ait reconstitué son cheptel.
Les hommes ne se sentent pas comme les femmes, responsables de vies humaines, dédaignent ces détails qui ont pour résultat de satisfaire, à notre détriment, l'appétit de nos voisins.
Mais ce n'est pas seulement le prix de la viande qui augmente; le sucre qui se vendait au mois de juillet 70 centimes le kilo, vaut aujourd'hui 1 franc le kilo[13].
[13] Se rappeler que ce livre a été écrit avant la grande guerre.
Pendant que les hommes seuls gouvernent, on raréfie le sucre pour lui conserver son haut cours, c'est-à-dire que l'intérêt de 39 millions de consommateurs français est sacrifié à l'intérêt de 300 producteurs de sucre.
Ceux qui clament que les betteraves sont, cette année, insuffisantes, ne se souviennent pas qu'ils ont eux-mêmes limité la production de ces plantes, en réduisant l'étendue et le nombre des betteraveries, afin de ne pas obtenir un rendement qui avilirait le prix du sucre.
A l'heure où les médecins signalaient la valeur nutritive du sucre et conseillaient de faire entrer beaucoup de sucre dans notre alimentation, les femmes, ménagères de la nation, n'auraient pas, comme les hommes indifférents à ces questions, permis que l'on restreignît l'étendue des betteraveries pour maintenir élevé le prix du sucre.
En enfermant la femme, pour la ravaler, dans ce laboratoire, la cuisine, on ne lui donne point la possibilité de pourvoir au bon fonctionnement de ce département qu'on lui assigne. Cependant cette dernière place dévolue à la femme, se trouve être la première, actuellement. Des savants disent que la médecine ne fait que compléter la cuisine, l'alimentation pouvant augmenter le cerveau et fortifier le corps.
Pourquoi la ville de Paris garde-t-elle des octrois que la ville de Lyon a trouvé moyen de supprimer?
Les producteurs préfèrent expédier leurs volailles, leurs œufs, leurs beurres dans les villes exemptes d'octrois comme Lyon, Londres, Bâle... que de les expédier à Paris où il faut payer de lourds droits d'entrée, des frais de transport énormes!
Les denrées alimentaires paient moins pour être transportées en Angleterre que pour être transportées à Paris. Ainsi les coquetiers, pour envoyer les beaux œufs frais de l'ouest de la France à Paris doivent payer 8 fr. 40 pour cent kilos de marchandises ou d'emballage, tandis que pour diriger ces beaux œufs sur l'Angleterre ils n'ont à verser que 5 francs par cent kilos. Aussi, pendant que les Anglais mangent nos gros œufs à la coque, nous devons en France nous contenter des petits œufs frais que la Russie, l'Italie et la Turquie nous envoient.
Des groupes de tous les partis, des ligues de consommateurs se réunissent pour protester contre la cherté des vivres. Mais il ne faut pas oublier que ce sont des femmes, des ménagères, qui ont pris l'initiative de réclamer contre la vie chère.
Les premières manifestations des ménagères ont été approuvées par les pouvoirs publics. Des femmes ont délibéré avec des municipalités, des femmes ont décidé le député Basly à détailler lui-même le beurre aux acheteurs.
En taxant d'autorité le beurre, les ménagères s'offraient pour aider à atténuer la crise alimentaire. Elles semblaient dire aux gouvernants: Pour qu'en la République les Français trouvent l'aisance et puissent se nourrir à bon compte, nous devons prendre place à vos côtés.
L'exclusion des femmes du gouvernail met en péril la barque sociale et conduit ceux qu'elle porte à la famine. Attendu que les hommes seuls au pouvoir ne se préoccupent jamais assez, ni de la sécurité nationale--l'affaire des poudres le prouve--ni de l'alimentation de la population, les femmes qui, avec des ressources minimes pourvoient au besoin de la maisonnée, préserveront l'Etat de la disette quand elles seront électeurs et élues. La prévoyance dont elles sont douées leur fera intensifier la production de manière qu'elle suffise à la consommation et lui ménage des réserves.
VIII
Les intérêts de la France mis en péril par les hommes
«_Les Français et les Françaises se complètent parce qu'ils ont chacun des qualités propres, que la nation a le plus grand intérêt à utiliser._»
Hubertine AUCLERT.