Les femmes au gouvernail

Part 8

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«Considérant que pendant que les femmes ne votent pas, les députés ne sont pas les représentants de la nation française--formée de femmes et d'hommes--mais sont seulement les représentants des hommes, minorité en la nation, nous demandons que jusqu'à ce que les femmes soient électeurs, les députés ne reçoivent que la moitié de l'indemnité parlementaire, c'est-à-dire, 7.500 francs au lieu de 15.000.»

Cet ordre du jour a été envoyé à la commission du suffrage universel et de la réforme électorale. Ordre du jour voté en mars 1911:

«Considérant que c'est un préjudice pour le pays que les femmes douées de qualité d'épargne n'aient pas de représentants au Parlement, nous demandons que le suffrage universel soit substitué au suffrage unisexuel, afin que les Françaises qui sont assimilées aux Français pour payer les impôts soient assimilées aux Français pour jouir des droits politiques.»

Le 29 janvier 1913 une délégation des sociétés féministes, a, en l'absence de M. Marcel Sembat, vu à la Chambre M. Justin Godard et M. Ferdinand Buisson, qui à ma demande d'intervenir dans la discussion sur la réforme électorale, ont répondu que le rapport sur le projet de loi Dussausoy viendrait en discussion après le vote de la loi électorale.

Nous avons été reçues à la Chambre le mercredi 14 février par M. Henry Chéron, ex-sous-secrétaire d'Etat. Nous lui avons rappelé qu'en 1906 il avait proclamé que le suffrage n'est pas universel puisque les femmes n'ont pas le droit de voter et qu'il est urgent que les femmes votent.

Nous avons demandé à M. Henry Chéron de faire englober les femmes dans la nouvelle loi électorale; car si les Français et les Françaises se complètent, c'est justement parce qu'ils diffèrent et qu'ils ont chacun des qualités propres que la société a le plus grand intérêt à utiliser.

Il nous a répondu qu'il était toujours très partisan du vote des femmes, mais que fort occupé par le budget dont il était le rapporteur général il ne pouvait faire la proposition que nous lui demandions; cependant, qu'il trouverait quelqu'un pour faire cette proposition.

Le vendredi 16 février M. Marcel Sembat nous a reçues. Récemment il avait dit à la tribune de la Chambre, qu'on ne réaliserait pas la justice complète en matière électorale tant que le droit de vote serait refusé aux femmes.

Nous lui avons demandé de profiter de l'occasion offerte par la discussion sur la réforme électorale pour amorcer la question.

M. Marcel Sembat nous a répondu que s'il proposait un amendement en notre faveur, les adversaires de la réforme électorale s'empresseraient de le voter pour faire échouer la loi, et que les partisans de la réforme électorale, fussent-ils féministes, voteraient contre cet amendement. Mais, que lorsque le vote de la proportionnelle serait acquis, lui et ses collègues se feraient un plaisir d'intervenir pour le suffrage des Femmes dont ils sont partisans. Il a approuvé nos démarches qui pouvaient nous rendre les députés favorables.

Le 17 juin, c'est M. Bracke qui nous a reçues. Il nous a promis de prendre la parole pour réclamer le suffrage des femmes après le vote de la loi. Puis il nous a dit:

«Le parti socialiste est le parti qui peut le moins pour la femme. C'est un parti dans une situation désespérée et qui n'a rien à perdre, qui peut se dévouer à l'affranchissement des femmes; car il pourrait trouver en cela sa résurrection». Il présentera le suffrage féminin, non dans l'intérêt personnel des femmes, mais dans l'intérêt de la société.

Tenant sa promesse, M. Bracke, le 10 juillet a dit à la Chambre que si le groupe du parti socialiste n'a pas profité de l'œuvre d'organisation du suffrage universel pour y rattacher la question du suffrage des femmes, c'est qu'il a considéré que ce serait apporter soi-même un obstacle de plus à la réalisation d'une réforme qu'il regarde comme utile, mais il tient à dire que, plus que jamais il réclamera l'égalité politique des deux sexes et il rappellera à la Chambre...

M. JAURÈS.--Très-bien.

M. BRACKE.... que c'est en réalité, mutiler le suffrage universel que d'en exclure la majorité de la population des adultes. (_Très-bien! très-bien! à l'extrême gauche et sur divers bancs._) Aussitôt que la Chambre aura organisé cette nouvelle loi nous lui rappellerons qu'il est nécessaire de faire une réalité des droits politiques de la femme...

Le 25 mars 1912 M. Maginot fit décider par la Chambre de substituer la base des électeurs inscrits, à celle des habitants, pour établir les sièges législatifs.

Le 27 mars la société «Le suffrage des Femmes», intéressée à ce que les femmes ne soient plus comptées, exprima à M. Maginot dans une lettre ses joies et ses espérances. Mais le retrait du projet ayant été voté par la Chambre, deux mois après une autre proposition présentée par la commission et le gouvernement faisait créer chaque député par 70.000 habitants, au lieu de le faire créer par 22.500 électeurs. Le 2 juillet 1912 M. Maginot rappela que dans sa séance du 25 mars, la Chambre, après un long et consciencieux débat qui ne pouvait laisser place à aucune surprise, décidait par 290 voix contre 256 de substituer la base des électeurs inscrits à celle des habitants pour la détermination du nombre de députés à attribuer à chaque circonscription électorale.

Le lendemain, comme conséquence de ce premier vote, elle adoptait à la presque unanimité, par 536 voix en effet contre 22 le texte transactionnel suivant proposé par votre commission du suffrage universel. Ce texte qui est devenu l'article 3 du projet adopté par la Chambre en première délibération était ainsi conçu:

«Le nombre des sièges attribué à une circonscription est calculé sur le chiffre des électeurs inscrits.

«Ce chiffre est celui des électeurs portés sur les listes électorales de l'année du précédent renouvellement de la Chambre des députés.

«Chaque circonscription élit un député par 22.500 électeurs inscrits et par fraction supplémentaire supérieure à 11.250.»

Or, messieurs, que vous propose aujourd'hui votre commission d'accord avec le Gouvernement? Tout simplement de revenir sur le vote que vous avez précédemment émis en toute connaissance de cause. Je dis en toute connaissance de cause, car aucun des arguments qui peuvent être invoqués dans un sens ou dans l'autre ne vous ont été épargnés.

Contre cette tentative j'ai considéré qu'il était de mon devoir, d'élever une protestation, moins en mon nom, vous le pensez bien, qu'au nom de mes collègues, signataires avec moi des amendements qui ont conduit à l'adoption des dispositions dont je demande en ce moment le maintien à la Chambre.

Je me permets également de protester, en tant que membre d'une assemblée qu'on voudrait placer dans cette fausse posture de se mettre en contradiction avec elle-même à deux mois de distance, sur un point où moins que sur tout autre--vous en comprenez parfaitement la raison--il lui est possible, sans laisser quelque chose de sa dignité, de revenir en arrière.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL.--On ne saurait comprendre qu'on accordât aux seuls électeurs inscrits le privilège d'être représentés au Parlement.

Nous ne représentons pas seulement ici les électeurs, c'est-à-dire, une catégorie limitée de citoyens, les citoyens âgés de plus de vingt et un an qui ne sont pas officiers, nous représentons la nation tout entière avec ses intérêts complexes...

M. MALAVIALE.--Alors la représentation est nationale.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL.... et nous ne représentons pas seulement, ceux qui vivent aujourd'hui. Nous représentons aussi ceux qui sont morts et ceux qui doivent naître, c'est-à-dire, le passé et l'avenir de la France.

M. Jules Louis BRETON.--Alors donnez le droit de vote à toute la population.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL.--Mais, monsieur Breton, votre observation, permettez-moi de vous le dire, ne peut avoir aucune portée, les électeurs ne sont pas des élus. Les électeurs ne sont pas des représentants, mais les députés, eux, sont des représentants et ils doivent, je le répète, représenter la nation tout entière; ils doivent représenter les femmes aussi bien que les hommes, les mineurs aussi bien que les majeurs, ils doivent représenter les officiers aussi bien que les civils.

Mais la question que soulève l'amendement de l'honorable M. Maginot est tout à fait différente et, en ce qui concerne la base électorale calculée sur le nombre des inscrits, le Gouvernement d'accord avec la Commission vous demande de repousser sa proposition.

En nommant, président de la République, M. le président du Conseil Poincaré, les députés ont dû se souvenir qu'il avait assuré leur réélection basée sur le nombre des habitants.

M. Louis Andrieux, que nous n'avions pas sollicité d'intervenir en notre faveur a éloquemment réclamé le vote des femmes.

M. Louis ANDRIEUX.--Je veux répondre quelques mots seulement, sur un point spécial, à M. le Président du conseil.

M. le Président du conseil veut que les femmes soient représentées, mais il me paraît être un féministe inconséquent. Il ne va pas jusqu'aux conclusions logiques de ses prémices.

M. le Président du conseil nous donne d'excellents conseils pour la représentation des femmes, mais il ne croit pas devoir leur accorder le droit de vote (_applaudissements à gauche_).

M. DEJEANTE.--M. Maginot non plus.

M. Louis ANDRIEUX.--Je n'aperçois pas qu'il soit possible, sincèrement, loyalement, de faire représenter les femmes...

M. G. BERRY.... par leur mari: c'est la loi.

M. Louis ANDRIEUX--Autrement qu'en leur donnant le droit de vote. (_Très bien! Très bien! sur divers bancs_).

M. MAGINOT.--Voulez-vous me permettre, mon cher collègue, d'appuyer votre manière de voir en vous donnant communication d'une lettre, qu'on ne dira pas écrite pour les besoins de la cause puisque je l'ai reçue le 27 mars dernier, au lendemain du jour où j'ai soutenu mon amendement devant la chambre?

M. Louis ANDRIEUX.--Volontiers.

M. MAGINOT.--Société «Le suffrage des Femmes».

«Monsieur le député,

«La société «Le suffrage des Femmes» vous remercie de votre courageuse intervention dans la discussion sur la réforme électorale.

«Le vote de votre amendement qui fait prendre pour base de l'élection des députés, les électeurs au lieu des habitants, empêchera les Françaises--non représentées au Parlement--d'être comptées comme des animaux recensés (_on rit_) et les fera promptement admettre comme électeurs, pouvant enfin envoyer des représentants à la Chambre.

«Veuillez agréer, etc... (_Applaudissements à gauche_).

«La secrétaire générale H. AUCLERT».

Ne soyons donc pas, messieurs, plus monarchistes que le roi, ni plus féministes que les femmes, qui, vous le voyez par la lettre dont je viens de vous donner lecture, se soucient fort peu de la demi-représentation et du semblant de capacité électorale que certains d'entre nous paraissent si soucieux de leur conserver (_Applaudissements à gauche_).

M. POURQUERY DE BOISSERIN.--Pourquoi n'admettez-vous pas à voter les femmes déjà admises à voter au tribunal de commerce?

M. Charles BENOIST.--C'est une autre question (_interruptions_).

M. Louis ANDRIEUX.--Si vous voulez que les femmes soient représentées, il faut établir dans toute son ampleur, dans toute sa vérité, le suffrage universel et ne pas exclure du droit de suffrage la moitié, la meilleure moitié du genre humain.

M. Paul AUBRIOT.--Le voteriez-vous le jour où nous le proposerions?

M. Louis ANDRIEUX.--Mon cher collègue, quand vous apporterez cette proposition à la tribune, quand vous aurez le courage d'affronter le ridicule qui s'y attache encore, et bien injustement, aux yeux de quelques-uns, je n'hésiterai pas à le voter avec vous.

M. Paul AUBRIOT.--Très bien!

M. Louis ANDRIEUX.--Je ne crois pas devoir aujourd'hui présenter un amendement, en ce sens, à la loi électorale. Que nos collègues qui y sont opposés se rassurent. Je ne suis pas ici pour menacer le privilège masculin et l'aristocratie de la barbe... (_Rires_). Je me borne à protester contre les prétentions de ceux qui, sous prétexte de faire représenter la femme, lui donnent un mode de représentation bien lointain, bien indirect, qui souvent se retournerait contre elle.

M. Georges BERRY.--C'est déjà quelque chose.

M. Louis ANDRIEUX.--Je proteste contre le paradoxe de ceux, qui veulent la faire représenter par des députés qu'elle n'a pas députés, par des mandataires qu'elle n'a pas mandatés, et lui imposer des avocats d'office choisis par les hommes, et qui à cette tribune le plus souvent plaideraient la cause masculine contre celle des femmes. Cela, c'est se moquer, en vérité, des femmes qu'on prétend défendre, et ce n'est pas généreux, c'est un acte de dérision, d'ironie auquel pour ma part, je ne veux pas m'associer. (_Applaudissements à gauche_).

M. Ferdinand BUISSON, _président de la commission du suffrage universel_.--Je demande à nos collègues qui nous proposent de substituer le nombre des électeurs inscrits un chiffre de la population, comme base du régime électoral, de me dire, s'ils connaissent, dans le monde entier une seule législation électorale qui ait fait cette innovation. Si vous ne faites état que du nombre des électeurs inscrits, il est évident que vous favorisez les circonscriptions qui comptent beaucoup de célibataires et peu d'enfants. Quelle raison peut-on invoquer, étant donné la diminution de la natalité, en France en faveur de cette exception...

M. le PRÉSIDENT.--Je mets au voix les deux premiers paragraphes de l'amendement présenté par M. Maginot et ses collègues, réservant le troisième sur lequel porte le sous-amendement de M. Jean Durand:

«Le nombre des sièges attribués à une circonspection est calculé sur le chiffre des électeurs inscrits:

«Ce chiffre est celui des électeurs portés sur les listes électorales de l'année du précédent renouvellement de la chambre des députés.»

M. le PRÉSIDENT.--Voici le résultat du dépouillement du scrutin.

Nombre de votants 549 Majorité absolue 275 Pour 259 Contre 290

La Chambre des députés n'a pas adopté.

Faire représenter la majorité de la nation en permettant aux femmes d'envoyer des représentants à la Chambre est la réforme fondamentale qui doit précéder toutes les autres, le progrès ne pouvant s'accomplir quand plus de la moitié des intéressés sont également inaptes à l'imposer.

Le 10 juillet 1912, M. Louis Andrieux fit adopter un amendement à l'article 6 de la loi électorale, grâce auquel l'enregistrement de la candidature des femmes ne peut plus être refusée par le préfet.

Le 29 juillet 1912, M. Louis Andrieux nous a écrit:

«Madame,

«Quand la loi sur la réforme électorale nous reviendra du Sénat, je me propose de déposer et de défendre l'amendement suivant:

«Ajouter à l'article 1er un paragraphe 2, ainsi conçu:--sont électeurs sans distinction de sexe tous les Français âgés de 21 ans accomplis, et n'étant dans aucun cas d'incapacité prévu par la loi.»

«ANDRIEUX.»

VI

L'annulement politique des Femmes est un obstacle au progrès

«_La justice et le bien de l'Etat exigent aujourd'hui que les droits politiques soient étendus aux femmes._»

(_Roi de Suède_).

L'exclusion électorale des femmes est un obstacle au progrès

Il sera impossible de réaliser en France la justice sociale, tant que l'on fera à l'homme et à la femme, ces agents autant l'un que l'autre indispensables à la marche en avant, une condition si différente.

Les démocrates ne paraissent point comprendre qu'en ajournant l'affranchissement de la femme, ils empêchent de compléter celui de l'homme.

Ceux qui soutiennent le plus énergiquement, que du perfectionnement des individus résultera un meilleur état social, mettent cette monitrice, la femme, dans l'impossibilité d'élever l'espèce en s'élevant elle-même.

La Française qui est contrainte à un travestissement physique et moral, la Française qui ne parvient, qu'en mentant à se tirer d'affaire dans la vie, ne peut, tant qu'au lieu d'être citoyenne elle n'est qu'instrument de plaisir, faire s'augmenter la mentalité humaine.

Sur les républicains pèsent lourdement les préjugés des jacobins envers la femme. Beaucoup de ces empressés à imiter leurs ancêtres croient que la dissimulation, la ruse, l'hypocrisie féminine, qu'Amar qualifiait «la retenue» à la tribune de la convention, sont la source des vertus du sexe féminin; alors que cette dissimulation et cette ruse ne suscitent que des vices d'esclaves.

La sincérité est le propre des êtres libres. La femme associée de l'homme dans la commune et dans l'état, manifestera sa franchise.

Si l'on n'arrive à la justice sociale que par l'action politique, les Françaises ne peuvent rester en dehors de cette action politique: elles doivent avoir comme les Français, en la République qui est la propriété de tout le monde, leur part de souveraineté.

Dans les luttes pour la vie ce ne serait qu'en mettant la main à la machine politique que les femmes s'épargneraient d'être affamées.

En France, c'est une anomalie d'empêcher les femmes d'être électeurs et éligibles alors qu'on les admet aux hautes fonctions de membres du Conseil supérieur de l'instruction publique et de membre du conseil supérieur du travail, ces assemblées aux lumières desquelles les députés ont si souvent recours.

Comment la femme siégeant en ces conseils qui a été reconnue apte à inspirer, à diriger les législateurs ne serait-elle pas capable d'émettre un vote lors des élections?

C'est la peur des mots qui fait priver la Française du droit de nommer des représentants au Palais Bourbon. Les hommes sont effrayés par ces expressions rapprochées: femmes et politique.

L'annulement des Françaises contraint les Français à l'immobilité, à la stagnation; mais nul ne se préoccupe de cela. En ce pays, où tout le monde crie que le hasard plus que les volontés confère le pouvoir, crée le gouvernement, que les électeurs votent contrairement à leurs intérêts, personne ne veut comprendre qu'on remédiera à l'incohérence politique, en élevant au niveau de l'homme, la femme qui met au monde et éduque les électeurs.

Le besoin de sécurité ne permet pas d'empêcher plus longtemps de tomber dans la balance électorale, pour faire contrepoids, aux bulletins révolutionnaires, les bulletins pondérateurs des femmes.

Pendant que la femme n'a aucun droit, le dressage moral de la nation lui échappe. Si cette dépourvue de toute autorité publique fait une observation, on lui répond: La politique n'est pas l'affaire des femmes. Et cette bannie de la politique, dont tout découle et ou tout remonte, exclue du droit de donner sur quoi que ce soit son avis, par sa dégradation civique, entraîne l'abaissement national.

Dans l'état comme dans la maison la femme doit compléter l'homme, être pour lui un renfort.

Il est difficile de faire admettre par des gens qui n'ont en vue que leur intérêt particulier, une question d'intérêt général comme la participation de la femme à la politique.

Un décret ministériel ferait facilement des Françaises des citoyennes actives.

Ce ne sera que quand la femme aura dans la main le bulletin de vote, qu'elle sera intéressante et pourra contraindre les détenteurs du pouvoir à s'occuper d'elle.

Chaque fois que les femmes offrent leur concours aux hommes pour transformer en joie la douleur de vivre, ceux-ci les repoussent en disant: Femmes! qu'y a-t-il de commun entre vous et nous?

Lorsque les partisans de l'égalité voulurent changer l'enseigne du gouvernement, substituer le titre monarchie, ils crièrent à leurs mères qui demandaient à les aider: «Femmes, qu'y a-t-il de commun entre vous et nous?»

Les anciens serfs parvenus à la souveraineté, aimèrent mieux faire dans l'état les Françaises, leurs adversaires, que leurs coopératrices.

Après qu'ils ont enlevé aux génératrices écrasées de leur mépris tout espoir de se relever, ils semblent stupéfaits de trouver dans les masses enfantées par elles des résistances au progrès.

Leur manie de la domination les empêchera-t-elle encore de comprendre que ce ne sera qu'en unifiant la condition de l'homme et de la femme que l'on unifiera la manière de voir des Français?

Quand une moitié de la nation opprimée par l'autre moitié, est spoliée de tous ses droits, peut-on se faire prendre au sérieux par les populations lorsqu'on affirme que la France est sous le régime de la liberté et de l'égalité?

Républicains, frappez-vous la poitrine! C'est en maintenant asservies les mères que vous avez rendu inévitable l'atrophiement cérébral que vous déplorez.

Si au lieu de continuer à annihiler les femmes, vous les aviez proclamées vos égales, elles seraient devenues immédiatement vos auxiliaires, elles auraient doté les générations de la faculté de comprendre.

Il est douloureux de constater que si à l'étranger les socialistes s'efforcent de faire reconnaître l'égalité politique de la femme, en France les socialistes s'allient aux réactionnaires pour combattre cette égalité. L'entente chez nous, entre les hommes d'opinions les plus opposées pour alléguer des prétextes contre l'exercice des droits politiques de la femme, démontre que le sexe masculin profite de l'annihilement du sexe féminin.

Si l'on envisage superficiellement les choses, les hommes électeurs ont, en effet, avantage à accaparer, pour eux seuls, les bénéfices électoraux et les députés se trouvent fort bien de tenir leurs sièges de la force du nombre des femmes, sans avoir besoin d'obtenir d'elles un bulletin de vote. Mais cette poursuite égoïste du seul intérêt personnel ne fait point s'imposer la République. Elle rend intenable la position de ceux qui en bénéficient.

Pendant que les femmes, ni ne confèrent de mandats, ni ne sont représentées au Parlement, elles ne peuvent servir à créer des sièges législatifs.

Les politiquement annulées ne doivent pas être comptées en politique. Il est temps de mettre fin à la dispendieuse supercherie qui favorise l'ambition masculine en enfermant les candidats dans ce dilemme: Faire électeurs les femmes, si l'on prend les habitants pour base de l'élection des députés, ou ne prendre que les électeurs pour base de la nomination de leurs représentants, si les femmes restent exclues du droit d'envoyer des députés à la chambre.

Parmi les prôneurs de la marche en avant, combien nombreux sont ceux qui veulent progresser en tout, hormis en féminisme. On peut se demander ce qui incite l'homme à être assez ennemi de lui-même pour retarder l'ascension de celle dont, en son for intérieur il appelle la venue, pour redouter la femme qui pourra le comprendre, l'aider, l'aimer complètement et pour lui-même.

Il est bien évident que c'est faute de s'expliquer, que l'on ne s'entend pas au sujet de l'affranchissement de la femme; sans quoi, au lieu d'y être hostile, l'homme en serait le plus ardent partisan.

Parce que la femme s'élèvera, l'homme ne dérogera pas, au contraire. Il affirmera sa puissance en s'assurant de bien plus hautes destinées que s'il en conservait les mœurs ancestrales du singe des cavernes. Dès que l'on ne peut contester l'irréductibilité du tempérament masculin et du tempérament féminin, les deux sexes doivent se partager l'activité universelle parce que: «Une femme fait autrement la même chose qu'un homme» et que «les femmes ont la puissance d'accomplir dans les fonctions, jusque là remplies par des hommes, ce que les hommes n'y sauraient faire».

N'est-ce pas une amère ironie que de parler pour la femme de dignité, en même temps que de trouver bon, qu'elle soit exclue du pouvoir de se donner à elle-même sa règle et sa loi?

N'est-ce point une dérision que de se poser en défenseurs de la dignité de la femme et de laisser l'homme qui n'a pas la même organisation physiologique, donc qui ne peut voir les choses de la même manière qu'elle, penser et vouloir à sa place? Tenter de rendre l'esclave digne, s'efforcer de relever, en la laissant avilie, la moitié d'humanité! quelle contradiction!