Les femmes au gouvernail

Part 6

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Pourquoi donc conseille-t-on aux femmes--les femmes ont plus besoin que n'importe quel homme d'avoir la main au gouvernail pour infirmer les lois qui les oppriment--pourquoi donc conseille-on aux femmes de se désintéresser du droit de suffrage?

Ce qui est bon pour un sexe serait-il mauvais pour l'autre? Que les femmes se méfient de ces faux conseils.

Les hommes qui sont occupés du seul intérêt des hommes, voudraient que les femmes se préoccupent aussi du seul intérêt masculin--oh! ils couvrent leur égoïsme de fleurs, ils appellent l'intérêt de l'homme, l'intérêt de l'humanité--et les femmes, ces généreuses, se laissent prendre à ce stratagème. Elles se détournent de leur objectif--leurs droits--elles aident aux hommes à s'arroger d'autres privilèges et se font ainsi insoucieusement les instruments de leur propre esclavage. Car il est à remarquer que plus l'homme s'élève, plus il écrase la femme du poids de son despotisme.

Dans cette société tout entière organisée contre elles, les femmes n'ont pas d'autres moyens d'avoir justice que d'obtenir le pouvoir de se faire justice à elles-mêmes en participant à la confection des lois.

Les femmes n'ont pas d'autres moyens que le suffrage pour obtenir leur place au soleil, l'autonomie de leur personne et la libre disposition de ce qui leur appartient.

_Cri d'alarme_

L'analogie qu'il y a en France, entre la situation économique et politique d'aujourd'hui et celle d'il y a un siècle, frappe les moins clairvoyants.

Les pouvoirs publics n'ont plus ni prestige, ni autorité. Bien qu'on ait fortement escompté la fortune des futures générations, la caisse nationale est dilapidée par l'imprévoyance et le gaspillage masculin, et la France est comme il y a un siècle, acculée à la banqueroute.

Comme en 1789 le peuple qui veut la fin du favoritisme et du désordre, demande à grands cris des réformes; mais pas plus que le roi Louis XVI, les 800 dictateurs qui siègent à la Chambre et au Sénat ne peuvent, ni ne veulent, faire ces réformes. De là, aujourd'hui comme il y a cent ans, l'universel mécontentement de la nation.

Le gouvernement a bien changé d'étiquette. Mais notre République, au lieu d'aider les petits à acquérir leur plus-value, n'est, comme la monarchie d'alors, qu'ouverte aux favorisés de la fortune. Et en leurrant tous et toutes de promesses, elle ne donne rien en définitive qu'à ceux qui n'ont besoin de rien.

Les hommes au pouvoir se querellent, non pas comme ils essaient de le faire croire pour leurs opinions. Ils se querellent pour leurs intérêts. Ce qui le démontre bien, c'est que quand il s'agit de la moindre réforme, la plupart des républicains emboîtent le pas aux réactionnaires.

De même qu'en 1789, il y a aujourd'hui en France, lutte à mort entre le passé et l'avenir, entre les égoïstes qui entendent faire stationner l'humanité devant leurs appétits satisfaits, et l'avant-garde généreuse qui veut arracher au progrès et à la science le moyen d'alléger les maux de la tourbe des déshérités.

La France civilisatrice ne peut sortir triomphante de cette période d'enfantement, que si elle utilise toutes les initiatives. De même que dans la mémorable crise de 1789, c'est l'intervention d'un agent nouveau qui a sauvé la situation. Dans la crise identique d'aujourd'hui, l'intervention d'un agent laissé de côté jusque là--la femme--qui a pour ainsi dire exprimé en elle la quintessence du mal être social, forcera la main aux hommes égoïstes et ouvrira l'ère d'une société appropriée aux besoins actuels de l'humanité. Il y a cent ans, les nobles étaient moins opposés aux droits de leurs serfs, que ces serfs émancipés sont aujourd'hui opposés au droit des femmes.

Mais pour que la femme puisse faire succéder au mal-être social causé par l'incurie et la dilapidation masculine, le bien être résultant de son économie et de sa bonne gestion. Pour que la femme puisse mettre en jeu, dans l'état, comme dans la maison, ses inappréciables qualités, il faut qu'elle en ait le pouvoir. Et ce pouvoir, elle ne peut le tenir que du droit pour elle de s'immiscer dans la chose publique.

Pour que la civilisation remplace le déchaînement d'appétits des fauves, il faut que la femme apporte sa suprême pitié, pour faire contrepoids à l'égoïsme de l'homme dans la balance du monde.

Les hommes n'ayant pas su réfréner leurs vices pour établir la République véritable, qui ne peut reposer que sur une sorte de puritanisme, qu'on fasse donner les femmes! Les femmes qui ont conservé intacte, à travers les générations, la vertu qui enfante l'héroïsme, régénéreront l'humanité, sauveront le pays.

Quant au plus fort d'une bataille, le général d'une armée voit une aile de ses troupes fléchir sous le feu de l'ennemi, il dépêche un estafette à l'officier qui garde à distance un régiment d'élite avec cet ordre: Faites donner la réserve!

Les troupes fraîches et reposées, tombent comme une avalanche sur le corps des assaillants, elles le surprennent, le tournent, brisent ses lignes, enfin décident de la victoire.

La France se trouve à l'heure actuelle dans le cas périlleux d'une armée qui fléchit. La République saignée aux quatre veines n'est plus qu'un tremplin où les partis joutent de fourberies et d'ambition.

L'idéal, la lutte des idées sont remplacés par la basse cupidité et l'assoiffement des brutales jouissances.

Ces signes manifestes de dégénérescence et d'impuissance des hommes démontre que l'heure psychologique est venue d'appeler au gouvernement, comme on appelle sur les champs de bataille, les armées de renfort: la réserve. Ici la réserve, l'armée de renfort ce sont les femmes.

Mais, pour accomplir ce sauvetage et cette rédemption, il faut aux femmes le pouvoir qu'ont les hommes: le droit de vote.

Si Jeanne d'Arc n'avait pas été armée, harnachée et hissée sur un cheval, elle n'aurait jamais pu vaincre les Anglais. Si les femmes n'étaient pas élevées à la dignité de citoyennes et armées du bulletin de vote, elles ne pourraient vaincre les injustices criantes et les haines féroces qui menacent de faire disparaître l'espèce humaine dans un formidable choc.

Quelques hommes savent bien qu'ils sont impuissants à changer la situation actuelle, mais il veulent, quand même, garder leur position. Périsse, s'écrient-ils, périsse la France plutôt que la domination masculine! Hâtons-nous de dire que cet égoïsme est le fait du petit nombre. Avant peu la majorité des électeurs aura le patriotisme de déclarer, tout haut, ce qu'elle pense tout bas, à savoir:

Que rien ne va dans le monde, si la femme n'y met la main, et que, puisque les hommes ne savent plus comment faire, ils doivent cesser d'exercer, seuls, la maîtrise; laisser agir les femmes, car les femmes sur lesquelles ils se reposent, de tout, dans la maison trouveront certainement le moyen de tirer l'Etat d'embarras.

III

Enquête sur la représentation des Femmes au Parlement

«_Pourquoi les femmes ne seraient-elles pas aussi capables que les hommes de s'occuper de politique! Elles sont tout aussi intelligentes qu'eux._»

M. THOMAS. _Au conseil général de la Seine._

J'ai cru qu'il serait intéressant de savoir ce que pensent de l'affranchissement politique des Françaises les sénateurs, les députés, les princes des lettres, et j'ai prié des législateurs distingués, des écrivains aimés du public de vouloir bien donner leur avis sur la représentation des femmes au Parlement.

M. Paul Margueritte, le célèbre écrivain, dont l'art parvient à faire envisager par les cerveaux rétifs les grands problèmes, écrit:

«Ce n'est pas d'aujourd'hui que j'ai demandé dans nos campagnes de presse la représentation des femmes au Parlement.

«Je suis assuré qu'elles y feraient prévaloir des lois de préservation sociale excellentes. En tout cas, leur présence au Parlement ne serait que de stricte justice.»

Voici l'opinion qu'exprime M. Paul Gérente, sénateur d'Alger et Aliéniste distingué:

«Votre lettre me demande si j'admets, en somme, que les femmes aient, partout, les mêmes droits que les hommes. J'y réponds: oui.»

M. Maurice Spronch, député de Paris, donne ainsi son avis:

«J'ai perdu quelques-unes de mes illusions sur le suffrage universel et le parlementarisme en constatant l'usage que les hommes en ont fait.

«Je ne suis pas du tout convaincu, je vous l'avoue, que les femmes soient destinées à en faire un usage meilleur.

«En tout cas, je ne vois aucune raison logique de leur refuser le droit qu'elles réclament--étant admis les principes sur lesquels reposent actuellement nos institutions et nos mœurs--et je voterais certainement, une proposition ou un projet de loi tendant à leur accorder l'électorat et l'éligibilité.»

Si M. Maurice Spronch voulait regarder ce qui se passe dans les pays où le sexe féminin est admis au droit commun politique, il verrait que les femmes font généralement un meilleur usage du bulletin, que les hommes, moins immédiatement intéressés qu'elles au bien public.

M. le Docteur Flaissières, sénateur, qui a mis en pratique ses principes républicains socialistes à Marseille, fait en la lettre qui suit connaître sa pensée:

«Je réponds à la question que vous posez dans toute la sincérité, la foi d'une opinion que je me suis faite depuis longtemps par mes réflexions, par mes observations personnelles.

«La femme a été lamentablement piétinée jusqu'à l'heure actuelle, dans tous ses droits naturels; à peine éveillée de la longue torpeur de l'esclavage séculaire elle réclame, encore timidement, son émancipation. Sa cause est celle de la suprême justice. Ceux qui ne la soutiendraient pas, auraient méconnu la loi imprescriptible de la nature de la matière.

«La femme ajoute à toutes les qualités intellectuelles de l'homme, qu'elle possède au même degré que lui, les qualités sublimes que seule la maternité peut faire surgir triomphantes pour la conservation des espèces.

«La femme est nécessaire, elle est indispensable dans l'organisation, le fonctionnement d'une société en voie de réel progrès.

«Aussi longtemps que la femme ne sera pas électrice, au même titre que l'homme, et pour toutes les assemblées publiques, aussi longtemps qu'elle ne sera pas éligible à ces mêmes assemblées, la gestion des affaires publiques demeurera imparfaite, faussée.»

M. Charles Humbert qui, en voulant voir assurer la sécurité de la nation, oublie de penser que notre pays est privé de la moitié de son énergie et de ses forces intellectuelles par l'annulement de douze millions de Françaises majeures fait à notre question cette réponse:

«Il est possible--et peut-être cela est-il désirable--que l'influence féminine aujourd'hui officiellement écartée des luttes électorales, y prenne un jour une plus grande part en France.

«Toutefois, je me permets de penser qu'il y a des étapes à parcourir avant d'en venir là. Il y a tout au moins, comme pour les autres réformes, une éducation du public à faire et des précautions législatives à prendre.

«Mais s'il faut dire toute ma pensée, j'estime que les femmes elles-mêmes ne doivent pas désirer leur prompte entrée au parlement. Quand la porte leur en sera ouverte, en effet, elles s'y trouveront longtemps--toujours peut-être--en minorité; tandis que, par une propagande intelligente et calme, sur les différentes questions qui les intéressent, elles peuvent espérer obtenir des votes de majorité, dans des assemblées constituées exclusivement d'hommes.

«Je crois, en un mot, que dans l'état de choses actuel, la vraie chance de succès pour les idées que vous défendez si brillamment, ce n'est pas que vous ayez tout de suite des représentantes dans les Chambres, mais que vous y comptiez beaucoup d'avocats et d'amis.»

Les femmes électeurs seront longtemps représentées par des hommes, bien des années passeront avant que soient élues des représentantes. Mais tant que les Françaises ne sont pas électeurs, il leur est impossible de trouver au parlement des avocats et des amis, attendu que les sénateurs et les députés n'ont aucun intérêt à s'occuper des femmes dont leur situation ne dépend pas, puisqu'ils ne tiennent point d'elles leur mandat.

M. Louis Marin, le distingué député de Meurthe-et-Moselle, exprime ainsi son opinion:

«L'égalité des droits entre toutes les personnes humaines est dans la conscience une idée si claire, qu'on s'étonne qu'elle triomphe si lentement dans les esprits et dans les faits et que de nos jours, en France, la plupart encore refusent le droit de vote aux femmes. La justice de cette revendication est renforcée puissamment par les démonstrations de toutes les études sociales. Quel économiste nierait que l'infériorité du salaire payé à la femme pour le même travail bien rétribué à l'homme soit un abus cynique de la force, et que le bulletin de vote doive le faire promptement disparaître? Quel géographe n'a pas été frappé du rôle politique heureux joué par les femmes dans la vie sociale de bien des peuples?

«Tout, la morale, les sciences, oblige à penser que le suffrage politique est non seulement un droit et un arme nécessaire pour les femmes, mais qu'il serait pour les autres, aussi, pour l'enfant en particulier, et pour la société tout entière, le plus grand bienfait.»

M. Louis Marin réfute avec esprit les objections du service, des occupations du foyer, de la grâce féminine, que l'on fait au vote des femmes; ensuite il dit:

«Il faudrait se dépêcher en France; des pays voisins, de grands pays nous dépassent.

«Nous avons déjà les catégories de vote qui partout ont été les antécédents ordinaires du vote politique: prud'hommes, conseils du travail, etc. Il faut faire un pas décisif.»

Le cléricalisme que l'on invoquait pour écarter les femmes de la politique est un épouvantail aujourd'hui démodé.

M. J. L. Breton, député du Cher, qui ne partage pas cette manière de voir répond ainsi à la question:

«Vous me demandez mon avis sur le suffrage des femmes. En principe je n'ai rien à y objecter, mais ce serait actuellement dans la pratique l'innovation la plus dangereuse pour l'œuvre nécessaire et encore incomplète de laïcité.

«Combien d'autres réformes sont d'ailleurs plus intéressantes et plus urgentes que celle concernant le droit de vote des femmes.

«Elle viendra à son heure, mais cette heure est encore très lointaine.»

Si M. J. L. Breton était seulement pendant trois mois déshérité du droit comme le sont les femmes, il parlerait autrement.

M. Ferdinand Buisson, qui jouit, même chez ses adversaires politiques, de tant d'autorité, nous répond ainsi:

«Le droit électoral des femmes ne devrait plus faire question dans un pays de suffrage universel. Le temps n'est pas loin, sans doute, où l'on s'étonnera qu'il ait fallu si longtemps pour reconnaître l'évidence, ou plutôt pour souscrire aux prescriptions élémentaires de la justice. Ne perdons pas patience. Quand on pense que c'est seulement en ces toutes années dernières que nous avons découvert qu'une femme pût être témoin, que l'ouvrière mariée a droit à son salaire, que la commerçante a droit d'être représentée dans les tribunaux qui la jugent et un certain nombre d'autres hardiesses semblables, on comprend qu'il nous faille encore quelque temps pour obtenir que la femme, étant contribuable, soit électrice et éligible aux conseils municipaux, aux conseils généraux, au Parlement. Il est étrange sans doute qu'un pays intelligent ait besoin de tant d'étapes pour arriver à un résultat, qui, aussitôt acquis, sera considéré par tout le monde comme la chose la plus naturelle. Il en est ainsi de toutes les réformes sociales. Elles passent en une minute du rang d'utopie à celui de banalité. Il n'y a pas de milieu.»

M. Jean Jaurès, déclarant que les droits politiques devaient être accordés aux femmes auxquelles incombent les devoirs sociaux, a été approuvé par tous les radicaux socialistes qui comprennent que l'homme ne peut sans se préjudicier, continuer à laisser la femme hors la loi!

Voici l'avis de M. Marcel Sembat:

«J'ai déjà souvent manifesté mon opinion là-dessus, mais je m'empresse puisque vous le désirez, de répondre à votre enquête, en vous assurant que je suis un partisan résolu du vote des femmes. D'une façon générale, il faut effacer toutes les différences légales, toutes les infériorités imposées par nos codes aux femmes. Quant au suffrage, il ne deviendra universel que par le vote des femmes, c'est élémentaire. J'en attends les plus heureux effets pour les réformes sociales.»

Si les femmes nées en France pouvaient être électeurs comme le sont les étrangers naturalisés, elles faciliteraient la solution de la question sociale et rendraient possible entre les humains l'attente pour le bien général.

Conserver dans le pays le plus civilisé du monde la barbare loi salique, qui empêche les femmes justiciables et contribuables de concourir en votant à la formation de la loi, c'est préparer à subir le joug monarchique de la nation, à laquelle les femmes maintenues asservies donnent leur empreinte. C'est mettre en péril la République.

Paul Déroulède[11] déclarait qu'il respectait et aimait trop les femmes pour vouloir les jeter dans la mêlée politique (_sic_); il pensait que, en France surtout, leur influence vaudra et pourra toujours plus que leurs droits.

[11] Mort en janvier 1914.

Cette révélation fut, pour les femmes, réfrigérante.

Les Françaises trouvèrent bien ironique Paul Déroulède, qui les respectait au point de les mettre, en leur pays, au-dessous des étrangers. Il les assimilait à tous les déchus de la société, dans le seul but de les exclure du droit de défendre leurs intérêts. Elles se dirent qu'assurément il ne les chérissait pas autant que ses ligueurs, pas autant que M. Marcel Habert. Cependant, il se gardait bien d'annoncer qu'il ne voulait pas jeter ceux-ci dans la mêlée politique parce qu'il les aimait trop. Alors elles conclurent qu'elles ne voulaient pas être dupes.

Ne peut-on pas en effet prendre pour un dupeur, l'homme, qui, après avoir tant parlé d'intégralité territoriale, et proposé si souvent de reconquérir l'Alsace et la Lorraine, dédaigna d'associer à l'effort national la légion des mères, des filles, des sœurs, des épouses, refusant de faire participer à la souveraineté française les vingt millions de femmes.

Paul Déroulède, qui proposait de régénérer la France en moralisant la politique, excluait de la politique l'élément le plus moral, en déniant aux femmes le droit d'influer par leurs votes sur la destinée du pays.

Le sexe fort aurait cependant beaucoup plus d'avantages à s'associer les femmes qu'à garder ses prérogatives. Mais comment décider les Français à accepter une idée qu'ils n'ont pas depuis un siècle, envisagée?

Il ne faut pas s'étonner si des hommes soutiennent que les femmes n'exerceront jamais leurs droits politiques. Le curieux de l'affaire, c'est que ceux qui dénient aux Françaises l'électorat, cherchent à obtenir les effets que leurs votes produiraient. La lettre ci-dessous de M. Charles Benoist, professeur à l'école des sciences politiques, prouve ce que nous avançons:

«Jusqu'à présent, je vous l'avoue, je ne me suis guère occupé de la question des droits politiques des femmes. Avant qu'elles puissent voter, il faut d'abord qu'elles puissent vivre. Leurs misères m'ont profondément touché.

«Je crois que si le suffrage était un jour organisé, il serait moins difficile de songer (comme en Autriche par exemple, dans la première catégorie d'électeurs) aux conditions d'une sage et équitable représentation des femmes, qui peuvent, cela est certain, avoir des intérêts à défendre et qui sont non défendus.

«Mais la conclusion immédiate, que vous ne m'en voudrez pas d'en tirer, c'est que ce point ne pouvant être abordé que lorsque le suffrage universel aura été organisé, je compte sur vous pour m'aider à obtenir plus vite son organisation.»

Ce ne sera qu'à l'aide du suffrage des Françaises qu'on instaurera le véritable suffrage universel; chercher à l'organiser sans les femmes c'est agir comme un cuisinier qui voudrait faire un civet sans lièvre. De même que le lièvre est l'élément du civet, la majorité nationale formée des femmes est le principe de l'universalité du suffrage.

Il est regrettable que des hommes de haute culture intellectuelle comme M. Charles Benoist se dévouent à accomplir les réformes artificielles, ne rêvent de substituer au suffrage de fantaisie existant qu'un autre suffrage universel de fantaisie, parce que leur esprit hanté de préjugés n'ose reconnaître que l'espèce humaine est, sous ses deux aspects, équivalente.

Ce professeur qui ne songe pas à associer les femmes aux citoyens dans les organisations qui le préoccupent, est généreux pourtant; en son livre: _Les ouvrières de l'aiguille à Paris_, sous les chiffres impassibles, il fait saigner la martyre sociale. Seulement, aux grands maux qu'il dénonce, il hésite à appliquer le seul remède efficace qui a déjà été expérimenté avec succès pour les hommes.

En comparant la situation économique des hommes d'autrefois, non électeurs, à celle des hommes d'aujourd'hui, électeurs, il est facile de constater que depuis qu'ils sont représentés à la Chambre, les travailleurs louent plus chèrement leurs bras.

Ainsi, il en serait pour les femmes; la souveraineté ennoblirait leur œuvre, ferait évaluer équitablement leur labeur, et de leur élévation sociale résulterait l'augmentation de leurs salaires.

Cette vérité démontrée oblige à conclure qu'il faut que les femmes votent pour pouvoir vivre et non point qu'elles soient en état de se passer du vote pour pouvoir l'obtenir.

L'électorat, en effet, n'est ni un but, ni un titre honorifique, mais un moyen pour arriver à réaliser son _desideratum_, une arme de défense sociale, un outil d'affranchissement économique en même temps qu'un certificat d'honorabilité.

Tant que la Française n'est pas citoyenne en toute circonstance, si elle donne son avis, les députés sembleront trouver même compromettant d'examiner si elle a raison ou tort. Parce qu'elle n'est point électeur, si imposée, si patentée qu'elle soit, la femme ne paraît être pour eux _qu'un objet de plaisir_.

Avant 1848, les prolétaires étaient exclus du droit pour cause d'indignité de condition; maintenant les femmes en sont déshéritées pour indignité de sexe, et les repoussés d'hier de la salle de vote, oubliant qu'ils furent eux aussi des suspects, nous disent: «Vous ne connaissez pas la femme que vous voulez faire voter.»

Si fait, citoyens, nous connaissons la femme. Nous l'avons interrogée à la campagne comme à la ville. Et c'est parce que nous savons qu'elle s'occupera plus des intérêts publics que beaucoup d'hommes, que nous insistons pour qu'elle soit en France, consultée.

En notre pays, où volontiers l'on rit de l'infaillibilité du pape, il faudrait que les femmes soient infaillibles pour être admises à exister dans la commune et dans l'Etat. Frappe-t-on d'interdiction les hommes parce qu'ils risquent de trébucher en faisant leurs premiers pas politiques? Non, attendu que ce n'est qu'en affrontant les chutes que l'on apprend à marcher.

En préconisant le suffrage des Françaises, Alexandre Dumas fils disait: «Les femmes feront comme nous des bêtises. Elles les paieront comme nous et elles apprendront à les réparer peu à peu comme nous.»

Pour enlever les votes, les hommes politiques ont tellement persuadé chacun qu'il avait le droit de vivre à sa guise, que la société endosserait ses luttes et ses responsabilités, que nul ne veut plus accomplir le devoir et s'en remet aux autres du soin de se dévouer à sa place. Seulement, si la société n'est formée que d'individus qui se dérobent, pourra-t-on longtemps s'appuyer sur elle?