Part 5
Son intuition lui avait tout révélé: la guerre d'extermination, notre obligation de vaincre; les femmes employées par milliers au ministère de la guerre pour remplacer des combattants; dans les usines, où elles firent merveille; dans les bureaux; dans les transports, partout, elles donnèrent satisfaction. De même les infirmières qui ont eu un rôle admirable dans les ambulances, et les femmes des pays envahis qui ont supporté si courageusement l'occupation de leur pays par les barbares modernes qui ne leur ont épargné aucune privation, ni aucune injure.
Le 8 avril 1914 elle mourut. Les féministes l'accompagnèrent à sa dernière demeure au Père-Lachaise. Les oratrices rappelèrent sur sa tombe ses luttes pour arriver à implanter dans l'esprit de ses contemporains l'idée que la femme avait les mêmes droits que l'homme à faire les lois de son pays et à le gouverner.
Alfred Capus a évoqué son souvenir dans le _Figaro_ du 13 avril 1914:
«La question du suffrage des Femmes fut posée pour la première fois avec un certain tapage, par Mme Hubertine Auclert-Lévrier dont la mort vient d'évoquer cette lointaine époque. Une jeune personne avec de grands yeux noirs, le teint chaud, de beaux traits un peu durs et, en toute sa physionomie, une sorte d'énergie timide. Tel est le souvenir que je retrouve de celle qui s'appelait alors Hubertine Auclert. Elle avait tout ce qu'il faut pour voter, mais elle ne manquait point cependant de finesse dans son exubérance ni de tact; et quoique atteinte de bonne heure de féminisme intégral, elle ne cherchait pas le scandale et passait pour avoir des mœurs pures».
I
La réforme électorale
«_Les droits politiques sont l'axe de la question féministe._»
Hubertine AUCLERT.
A la veille de la révolution du 24 février 1848 qui donna le suffrage à tous les hommes, M. Thiers disait au roi Louis-Philippe: «Il faut de toute nécessité la réforme électorale, le cercle est réellement trop étroit, il permet à un petit nombre d'exploiter tous les avantages administratifs.»
Aujourd'hui, les femmes peuvent tenir aux actuels détenteurs du pouvoir le langage que M. Thiers tenait au roi en 1848. La situation n'est pas changée. Le système d'exclusion qui retranche net du suffrage la moitié et plus de la nation, donne à un petit nombre, aux hommes électeurs, non seulement tous les avantages administratifs, tous les bénéfices sociaux: la considération, les honneurs, les hautes fonctions, les grosses sinécures, mais encore le droit de disposer du budget et de régir dans leur intérêt la société.
Les législateurs tenant leur pouvoir des hommes règlent tout en faveur des hommes contre les femmes non représentées au parlement.
Sont électeurs tous les Français âgés de 21 ans, et n'étant dans aucun cas d'incapacité prévu par la loi.
Les femmes comprises dans le terme français pour être contribuables, ne peuvent point ne pas être comprises dans le terme français pour être électeurs.
On interprète différemment, pour les femmes, le terme générique de français employé par la loi et l'on donne à cette loi une traduction contradictoire. La loi ne stipule pas que les femmes ne sont pas électeurs, elle est simplement muette à leur égard. Le mutisme de la loi permet de lui donner une interprétation contradictoire. Les hommes font dire à la loi que les femmes ne doivent pas nommer de représentants, et ils font calculer d'après le nombre des habitants femmes et hommes, le nombre des sièges législatifs.
Ce qu'il y a de plus pressé à réformer dans la loi électorale: c'est le mensonge sur lequel elle repose. Ou bien on doit rendre le suffrage réellement universel en appelant les femmes à l'exercer; ou, si l'on continue à exclure les Françaises du suffrage, on doit prendre pour base de l'élection des députés, non plus les habitants, mais les électeurs.
Les habitants de la France sont 38 millions 961 mille et les électeurs 11 millions 787 mille. Or, tant que les électeurs sont représentés, il est inutile de donner une représentation fictive aux Françaises, qui ne peuvent avoir leurs intérêts défendus par des législateurs auxquels elles n'ont pas conféré de mandats.
Avant le scrutin de liste, avant la représentation proportionnelle, la représentation intégrale de la nation doit d'abord être assurée par le droit octroyé aux françaises de se faire représenter dans les assemblées administratives et législatives.
Les femmes ont dans toutes les sphères de l'activité humaine d'importants intérêts engagés. Eh bien, tous ces intérêts sont laissés à l'abandon, les femmes n'ayant au Parlement personne pour les défendre.
Tant que les femmes ne votent pas, le parlement n'est pas l'image du pays. Il ne représente pas le complet élément national et ne fournit à la France qu'une représentation défigurée.
Pour que la représentation de la France soit la synthèse organique de toutes les forces vives de la Patrie habitée par des hommes et des femmes, il faut qu'elle soit composée de femmes et d'hommes.
Ni l'âme française, ni l'esprit français, ni tous les intérêts français ne sont complètement représentés au parlement tant que les femmes n'ont pas de mandataires à la Chambre et au Sénat.
Toute la volonté, toute l'énergie, toutes les facultés intellectuelles françaises ne fonctionnent pas, n'agissent pas, la représentation nationale est faussée tant que les femmes sont laissées sans représentants.
Entre la représentation restreinte aux hommes et la représentation intégrale des majeurs des deux sexes qui constituent la nation, il n'y a pas à hésiter.
Exempte-t-on des charges et des pénalités les femmes que l'on exclut des droits? Non.
Défalquera-t-on les femmes des hommes lorsqu'il s'agira d'appliquer l'impôt sur le revenu? Non.
Pourquoi, alors, défalque-t-on les femmes des hommes quand il s'agit de conférer des mandats administratifs et législatifs.
Pour procéder ainsi, on ne peut alléguer l'indignité du sexe féminin, car même les hommes incapables de se conduire, qui sont pourvus d'un conseil judiciaire, restent électeurs et éligibles, représentés et représentants. Il y a à la Chambre des interdits, auxquels on a ôté la libre disposition de leurs biens propres, pour leur donner la libre disposition de la fortune publique.
Quand les interdits eux-mêmes peuvent faire la loi en les salles de vote et au Palais-Bourbon, est-il admissible que les femmes de haute valeur morale et intellectuelle, qui se distinguent dans les sciences, les lettres, les arts, le commerce, l'industrie soient tenues hors du droit commun politique?
La loi électorale doit se dégager de l'imposture du mensonge, elle doit universaliser aux femmes le suffrage et ainsi assurer la représentation intégrale de la nation formée d'hommes et de femmes.
Rien n'est moins universel que le suffrage baptisé ainsi puisqu'il exclut avec toutes les femmes, les hommes militaires, les hommes condamnés, les hommes absents de leur domicile ou non résidents depuis six mois.
Pour rendre le suffrage réellement universel il faut faire voter les françaises comme les français.
Les femmes soumises à l'impôt doivent en contrôler l'emploi afin de n'être point lésées. Les femmes soumises aux lois doivent contribuer à les faire afin de ne point en être victimes.
Les hommes qui ne parviennent point à hisser au pouvoir leurs candidats souffrent peu dans leurs intérêts, car par le fait de la solidarité de sexe, les non représentés bénéficient de la loi faite pour tout le sexe masculin; tandis que les femmes sont sacrifiées tant que le sexe féminin n'est pas représenté à la chambre parce que les lois faites par les hommes pour les hommes sont faites contre les femmes.
De même que des ministres ont longtemps empêché de voter la loi sur le divorce en disant que le divorce intéressait peu les hommes puisqu'ils peuvent librement pratiquer l'adultère, des ministres empêchent de voter les droits politiques des femmes en rappelant aux hommes qu'ils sont eux pourvus des droits politiques, que dès lors la réforme n'offre nul intérêt.
Cependant, on ne changera l'orientation du pays, qu'en faisant intervenir les femmes dans les affaires publiques, car quand les femmes voteront, les révolutionnaires ne formeront pas comme maintenant la presque totalité des électeurs, et les riches candidats ne seront pas dans l'obligation d'adopter leur programme pour se faire agréer par eux.
(Pour se faire élire députés, de riches bourgeois se déclarent anarchistes et pour préparer leur candidature, des lycéens distribuent des placards antimilitaristes.)
Si des députés millionnaires disent aux travailleurs qu'ils doivent réserver leurs forces et leurs armes pour la guerre intérieure qui mettra à bas le régime capitaliste, et recourir à l'insurrection, à la grève générale plutôt que de défendre le territoire, c'est parce qu'ils savent que les électeurs sont en majorité révolutionnaires. Que l'on fasse voter les femmes qui ramèneront aux urnes leurs frères, leurs maris et ce fort contingent révolutionnaire avec lequel les députés candidats auront à compter les fera immédiatement changer de langage. Le gouvernement de la France est devenu une affaire commerciale dont chacun des participants veut tirer profit.
Les députés sont seulement préoccupés de se maintenir au pouvoir. Aussi pour eux, les femmes, sont des électeurs indésirables puisque comptés pour créer les sièges législatifs. Spoliées du bulletin de vote, elles n'ont pas de fiefs électoraux à concéder.
Au lieu d'isoler les femmes du corps social dont elles font partie, on grandirait notre pays en utilisant leur énergie et leur force cérébrale.
Dans toutes les entreprises, la coopération des femmes est escomptée comme une condition de succès. Pourquoi se prive-t-on du concours féminin quand il s'agit de résoudre les grands problèmes sociaux qui réaliseront les aspirations de l'humanité?
Pendant que les législateurs se disputent à propos d'un mode de vote, personne ne dit aux arrondissementiers et aux proportionnalistes, qu'il ne s'agit pas de savoir comment ils s'y prendront pour recueillir, à leur profit, les voix des électeurs, mais qu'il s'agit de faire représenter la France dont la majorité des habitants est formée des femmes.
A l'heure où les gouvernants devraient pousser ce cri du capitaine qui commande un navire en danger d'être coulé: Tout le monde à la manœuvre, ce ne sera pas trop des français hommes et femmes pour accomplir le remaniement social indispensable. On propose d'annihiler les femmes en les faisant compter comme des pierres pour servir de marchepied aux députés.
Le scrutin de liste réduit aux seuls hommes, comme le scrutin d'arrondissement réduit aux seuls hommes, ne donnera que des résultats stériles et sera désillusionnant pour la population.
Il faut avant tout supprimer la restriction apportée au suffrage comme on a fait disparaître devant l'urne le privilège des riches. Il faut faire disparaître devant l'urne le privilège des hommes en appelant les femmes à exercer, au même titre qu'eux, leurs droits politiques.
Un suffrage restreint ne peut être même un simulacre de suffrage universel.
La majorité de la nation formée des femmes subit le joug de la minorité masculine. C'est cette dérogation à la loi du nombre sur lequel repose l'ordre social, qui cause l'anarchie actuelle.
Les assemblées délibérantes ne peuvent s'occuper sérieusement des réformes sociales tant qu'il sera interdit aux femmes qui sont la majorité des intéressés français de formuler leur desideratum.
On a dit que si la France pouvait entrer dans l'enceinte de la Chambre, les minorités y seraient. Les femmes y seraient encore bien plus visibles que les minorités, puisque le nombre des femmes est supérieur à celui des hommes représentés ou non.
Quand des individus s'associent pour exploiter une industrie, quelque soit le sexe des individus, ils recueillent de l'association les mêmes bénéfices.
Pourquoi dans la société constituée par l'agglomération humaine, les femmes et les hommes qui apportent les mêmes enjeux et qui encourent les mêmes responsabilités n'auraient-ils pas les mêmes avantages et les mêmes droits?
Les femmes intervenant dans les affaires publiques, ce serait, dans l'organisme social, une transfusion du sang neuf qui donnerait à notre nation vieillie la vigueur des peuples jeunes, et lui inculquerait le désir violent de rester libre.
Puisque les hommes seuls n'ont pu instaurer une vraie république, il faut que les femmes secondent, renforcent les hommes, et que le renfort d'une élite femme régénère les pouvoirs publics.
Ce meilleur facteur du bonheur humain, la femme, ne peut être empêchée d'actionner les rouages de la machine gouvernementale.
La prospérité ne régnera en France que quand l'homme dans la salle de vote et dans les assemblées délibérantes sera secondé par la femme dont est si grande la puissance d'intuition et d'utilisation.
Les hommes sont sans les femmes, misérables dans l'état, comme ils sont sans les femmes misérables dans la maison.
II
Le vote et l'éligibilité pour les femmes
«_Le suffrage universel ne peut pas signifier perpétuellement l'exclusion du suffrage de la moitié de la nation._»
H. AUCLERT.
La Constitution de 1791 a distingué la qualité politique du citoyen de la qualité civile du Français. Nous voulons pour la femme et la qualité civile du Français et la qualité politique du citoyen, avec la souveraineté qui découle du vote et de l'éligibilité. Et même--cela paraîtra peut-être audacieux à quelques-uns--l'examen des événements passés et l'observation des événements présents nous font subordonner l'affranchissement civil de la femme à son affranchissement politique. Ceci exige un mot d'explication.
Qu'entend-on par affranchissement civil de la femme?
Par affranchissement civil de la femme, on entend l'abrogation d'une foule de lois vexatoires qui mettent la femme hors la justice et hors le droit commun.
C'est la loi sur le mariage qui fait de la femme mariée et de ses biens la chose du mari.
C'est la loi sur la tutelle[9] qui pour exclure les femmes--hormis les mères et les ascendantes--de la tutelle et des conseils de famille, n'hésite pas à les classer avec les repris de justice et les fous.
[9] Par la loi de 1917, la femme peut être tutrice et faire partie des conseils de famille.
C'est la loi humiliante qui, pour attestation civile verbale ou écrite, assimile les femmes aux hommes imbéciles et aux hommes déchus de leurs droits. Les femmes ne seront reçues à témoigner, ni dans un acte de naissance, ni dans un acte de mariage, ni dans un acte de vente. Que dis-je? Une femme n'est pas même admise à certifier l'identité d'une autre femme pour la légalisation d'une signature[10].
[10] Depuis 1901, la femme peut témoigner en justice et servir de témoin.
Si les femmes avaient été présentes dans les assemblées législatives, elles ne se seraient pas vu attribuer, en même temps que la qualification de mineures, le plus de charges, le moins de droits.
Par affranchissement civil de la femme, en un mot, on entend l'abrogation de toutes les lois d'exception qui dégagent les hommes des responsabilités et chargent les femmes des plus lourds fardeaux.
Quels sont ceux qui peuvent abroger les lois iniques qui oppriment les femmes dans la vie civile?
Ce sont les électeurs et les législateurs, c'est-à-dire, ceux-là seuls qui font ou qui commandent de faire les lois. Voilà un point bien établi.
Maintenant, qu'est-ce que l'affranchissement politique de la femme?
C'est l'avènement de la femme au droit qui confère le pouvoir de faire les lois, par soi-même si l'on est élu député, par délégation si l'on est électeur.
Donc il est de toute évidence que le droit politique est pour la femme la clef de voûte qui lui donnera tous les autres droits.
Quand les femmes pourront intervenir dans les affaires publiques, leur premier soin sera de réprimer l'injuste législation. Leur premier acte sera d'user du droit qu'elles auront de changer leur sort.
Mais tant que la femme n'a pas le pouvoir d'infirmer les lois qui l'oppriment, sur qui compterait-elle pour le faire?
Sur l'homme?
Eh! c'est l'homme qui a établi les lois actuelles et ces lois ne le gênent pas, bien au contraire. Elles lui donnent toutes facilités pour nous gêner. Aussi, au lieu de supprimer ces lois qui rendent la femme esclave, l'homme s'occupe d'en créer qui élargissent encore son horizon. Dans ce pays où l'on compte dix-neuf millions de souverains--les hommes--et dix-neuf millions et plus d'esclaves--les femmes--les réformes que les hommes regardent comme essentielles sont des réformes qui leur octroient de nouveaux privilèges.
Ceci fait, qu'il est hors de doute pour nous, que tant que la femme ne possédera pas cette arme--le vote--elle subira le régime du droit masculin. Tous ses efforts seront vains pour conquérir ses libertés civiles et économiques.
Ce qu'il faut aux femmes pour s'affranchir de la tyrannie masculine--faite loi--c'est la possession de leur part de souveraineté; c'est la qualité de citoyenne française; c'est le bulletin de vote.
La femme citoyenne, c'est-à-dire la femme investie des plus hauts droits sociaux, aura par la liberté, sa dignité rehaussée, par le sentiment de sa responsabilité, son caractère augmenté.
La femme citoyenne se relèvera promptement de sa fâcheuse situation économique. L'Etat et la législation ne l'inférioriseront plus. L'instruction de la femme étant comme celle de l'homme essentiellement utilitaire, toutes les carrières, toutes les professions lui seront accessibles, et, quelque soit son travail, la femme ne le verra plus déprécié sous le prétexte ridicule qu'il émane d'une femme.
La femme investie des plus hauts droits sociaux, la femme citoyenne quintuplera l'efficacité de son influence maternelle; elle aura le pouvoir de doter les générations d'une si grande hauteur de vues morales, que dans les rapports humains, la fraternité se substituera à l'égoïsme, et dans la société--l'harmonie--aux tiraillements actuels.
Tant que la femme n'aura pas le pouvoir d'intervenir partout où ses intérêts sont en jeu pour les défendre, un changement dans la condition politique ou économique de la société ne remédierait pas à son sort. Nous pouvons appuyer cette allégation par des faits. Depuis un siècle, plusieurs révolutions politiques ont eu lieu. Les femmes s'y sont plus ou moins mêlées. Elles ont partagé les dangers de la bataille, mais elles n'ont eu de la victoire ou de la défaite des opinions qui divisent les hommes, aucun avantage.
Un changement de l'ordre social économique n'affranchirait pas la femme, car bien que tous les jours la question économique soit résolue pour un petit nombre de personnes, la condition de la femme est chez les favorisés de la fortune, le lendemain, le même que la veille. Il y a en France des femmes pauvres et des femmes millionnaires. Eh bien! les femmes millionnaires sont soumises aux mêmes lois tyranniques que les femmes pauvres. Toutes les femmes souffrent ou peuvent souffrir de la législation actuelle.
Donc toutes les femmes de quelque opinion et de quelque condition qu'elles soient, toutes les femmes sont intéressées à posséder le pouvoir d'abroger les lois qui les infériorisent et les asservissent.
_La puissance du vote_
Avant de réfuter les objections qu'on oppose à l'électorat et à l'éligibilité de la femme, il est important de montrer la valeur des droits civiques afin qu'éclairées sur le pouvoir que leur donnerait la possession de ces droits pour s'affranchir, les femmes emploient toute leur énergie à la conquérir.
Démontrons tout d'abord que le petit carré de papier qu'on appelle un bulletin de vote, est bien réellement pour chacun de ceux qui le possèdent, une part de puissance nationale, une part de domination, une part d'autorité qui fait loi.
Les législateurs sont pleins de condescendance pour le moindre de leurs électeurs, parce qu'ils savent le nombre de voix qu'il leur faut pour être député et que mécontenter un seul électeur, perdre une seule voix, ce serait diminuer leur chance d'être réélus.
La puissance électorale s'affirme donc dans le désir qu'ont les députés de donner en toutes choses satisfaction à leurs mandants. Même pour leurs affaires privées, les hommes peuvent obtenir des avantages par la simple autorité de leur vote.
La puissance du vote s'affirme dans le pacte contracté entre les mandataires et les mandants influents. Tout le monde a remarqué le nombre énorme de déplacements de fonctionnaires mâles aux lendemains d'élections: c'est l'accomplissement des promesses faites qui se réalisent. Les Députés s'empressent d'obtenir de l'avancement pour les instituteurs qui les ont servis, qui peuvent encore les servir dans les futures élections.
Mais ils ne s'occupent pas de donner de l'avancement aux femmes, aux institutrices, parce que les institutrices ne sont pas électeurs et ne peuvent, par conséquent, jouir d'influences électorales.
Enfin la puissance du vote s'affirme dans la faveur qui est attachée à la carte d'électeur. Un homme peut se présenter n'importe où sur le visa de ce certificat d'honorabilité--la carte d'électeur--il est partout bien accueilli.
Tandis que les femmes n'étant pas électeurs sont convaincues d'indignité et exclues comme des aventurières de toutes les assemblées politiques sérieuses. Quand, pour des réunions, des conférences, des tenues blanches, des banquets, les hommes veulent bien se départir, envers les femmes, de leur système d'exclusion et les honorer du: «Les Dames sont admises», soyez tranquille. Ce n'est pas par intérêt pour elles qu'on les invite; c'est par intérêt pour les recettes.
L'électorat est pour celui qui le possède un véritable droit de souveraineté. Certes, les hommes sont loin d'avoir su utiliser ce droit de souveraineté. Mais, parce que ce levier, ce talisman,--le vote--est resté infructueux dans leurs mains, ils ne sont pas reçus à dire aux femmes que le droit électoral est une non-valeur, une duperie qu'elles ne doivent ni envier ni réclamer parce qu'il ne saurait rien leur procurer.
Les femmes savent d'ordinaire bien mieux que les hommes tirer parti de ce qui leur appartient.
On a tous les jours dans l'ordre social économique cet exemple sous les yeux: Deux individus, un homme et une femme, ont pour le même laps de temps, la même somme d'argent à dépenser. Avec cette somme, invariablement, la femme trouvera le moyen d'être aisée, l'homme le moyen d'être pauvre.
Ce qui existe dans l'ordre économique existera dans l'ordre politique. Le pouvoir souverain, qui a peu de valeur dans la main de l'homme, sera un moteur puissant dans la main de la femme.
Si avec sa souveraineté électorale, l'homme n'a pas su faire une organisation sociale plus harmonique, qu'il ne s'en prenne donc pas au vote. Qu'il s'en prenne à lui-même qui n'a pas su utiliser son vote. Qu'il se dise que le suffrage restreint aux hommes ne pourra jamais produire les résultats d'un suffrage véritablement universel!
Nous sommes fondé à croire que l'homme a conscience de son incapacité utilisatrice du pouvoir qu'il possède. Sans cela, lui qui dénie tant au vote sa valeur, réclamerait-il si haut, quand pour un motif quelconque, il est exclu du corps électoral.
Si le droit électoral était une non-valeur, dans les pays où ce droit n'existe pas, ou existe avec des restrictions, les hommes de toutes les opinions le revendiqueraient-ils?
Si le suffrage était un leurre, les socialistes feraient-ils dans tous les pays où il n'existe pas, l'agitation en faveur du suffrage universel, si le suffrage universel n'était pas l'espoir sur lequel ils fondent toutes les espérances de réformes.
Si le droit de suffrage ne conférait pas un vrai pouvoir, y aurait-il eu un mouvement si considérable chez tant de peuples en faveur du suffrage universel?
Non, non, les hommes de tous ces pays ne se trompent pas; le suffrage est bien réellement pour tous ceux qui le possèdent le droit d'avoir la main au gouvernail.