Part 4
En 1908 M. Briand alors ministre de la justice, ayant adressé aux procureurs généraux une circulaire pour les inviter à faire figurer dans les jurys des citoyens exerçant des professions manuelles: «Le Jury se recrute ainsi, écrivait M. Briand, non sur l'ensemble des citoyens, mais parmi certaines catégories. Il ne réalise donc pas complètement la justice populaire qu'a voulu instituer la révolution».
La vaillante féministe pensa que le garde des sceaux qui réparait une injustice envers les ouvriers voudrait, sans doute, compléter sa réforme en proposant la composition mixte d'un jury composé d'hommes et de femmes. Elle écrivit à M. Briand:
«Monsieur le garde des Sceaux,
«Vous venez d'élargir les bases du Jury: Vous avez remarqué que «le Jury se recrute non sur l'ensemble des citoyens, mais parmi certaines catégories et qu'il ne réalise pas complètement la justice populaire qu'a voulu instituer la révolution».
«Pour ces raisons, vous avez introduit dans le jury l'élément ouvrier qui n'y était pas. Vous en concluez que «les verdicts rendus n'en auront que plus de force et plus d'autorité».
«Ces paroles sont empreintes d'une grande sagesse et l'on ne saurait qu'applaudir à l'esprit d'équité qui vous les dicta.
«Le Jury d'hier était un jury de classe, puisqu'une classe en était bannie; l'ouvrier n'était pas jugé par l'ouvrier. Votre circulaire réalise un progrès politique et moral. Mais c'est un progrès incomplet.
«Le Jury ne sera plus un jury de classe; il restera un jury de sexe.
«Vous qui trouvez nécessaire que l'ouvrier relève aussi de la justice de l'ouvrier: comment ne trouvez-vous pas injuste que la femme ne relève jamais que de la justice de l'homme?
«Nous ne faisons pas plus le procès à l'homme que vous n'avez fait le procès des bourgeois. Nous constatons que la femme se présente devant un jury où la femme n'est point représentée, que l'homme, juge et partie dans sa propre cause, est incapable d'apprécier le mobile qui a dicté certains délits spéciaux aux femmes.
«La loi fait à sa conscience, cette injure de la tenir pour incapable de remplir cette fonction. Il vous appartient de compléter votre œuvre en faisant modifier la loi.
«Le Jury ne sera vraiment l'expression intégrale du sentiment populaire que lorsque la femme y sera assise à côté de l'homme, comme vous venez de faire asseoir l'ouvrier à côté du patron.
«Vous demanderez avec nous au nom de la stricte équité, l'entrée des femmes dans le jury.
«Alors seulement, vous pourrez vous vanter, et nous pourrons vous louer d'avoir fait, non une œuvre politique, mais une œuvre véritablement large, humaine et juste.
«Daignez agréer, Monsieur le Garde des Sceaux, l'assurance de mes sentiments de très haute considération.
«Hubertine AUCLERT. «Secrétaire générale de la Société «Le suffrage des Femmes».»
M. Briand pensa, assurément, que tout était bien ainsi pour les femmes, qui n'avaient pas besoin de représentantes femmes pour être bien jugées. La question est toujours posée. Ce seront les femmes avec leur bulletin de vote qui la résoudront.
Elle croyait à la supériorité du _gouvernement direct_:
«Le gouvernement direct rallierait à lui les électeurs de plus en plus nombreux qui désertent les salles de vote. Il activerait le développement politique de la nation, en étant une école de sens pratique qui forcerait les français à s'initier à tout ce qui a trait aux affaires publiques.» . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Il serait favorable à nos finances. Les intéressés ne votant les dépenses qu'après examen.
«Enfin le gouvernement direct assurerait la paix sociale. Lorsque tout serait fait avec leur assentiment, les contribuables et justiciables, n'auraient rien à réclamer. Aucune catégorie d'individus ne pourrait se révolter, si les décisions publiques exprimaient le vouloir du corps social sans distinction de classe ni de sexe. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Chaque fois qu'en France la population d'une commune ou d'une ville a été appelée aux urnes, à un jour donné, pour décider du transfert de marchés ou d'édifices publics, du déplacement de voies ferrées, d'installations de régiments, d'augmentations de garnisons, de subventions aux théâtres, de cérémonies publiques, ou de la durée du travail, de la quotité du salaire, des grèves, les femmes ont comme les hommes pris part à ce référendum et leurs voix comptées ont valu celles des hommes.
«Or, le référendum, qui fait les femmes égales des hommes devant l'urne, est l'embryon du gouvernement direct.»
Si son esprit précurseur suggérait les idées, il devançait aussi les méthodes. Afin que l'image s'impose à la mémoire par la vision, elle avait fait illustrer les affiches apposées dans tous les quartiers de Paris pendant la période électorale de 1906, où elle résumait les bienfaits que procureraient à la nation et à la commune l'accession des femmes à la vie politique. Le couple humain était représenté se rencontrant devant l'urne pour y déposer chacun son bulletin.
Pendant la _grande guerre_, la Défense nationale et les œuvres de guerre, se sont servis des mêmes procédés pour leurs demandes au public faites sur des affiches dessinées par des Maîtres.
En 1904, elle suggéra le dessin d'une carte postale esthétique qui représente l'homme et la femme allant de compagnie, déposer dans l'urne le bulletin de vote. Un timbre du même dessin se colle à gauche de la semeuse qui de son geste, paraît semer l'idée du _Féminisme_.
Cette carte et ce timbre reproduits par les journaux mondiaux furent l'objet d'appréciations flatteuses, ce qui lui faisait dire:
«A mesure que les féministes montent le calvaire, les injures de la rue et de la presse se modifient; maintenant, on leur fait plutôt escorte de sympathie.»
Aux élections du 24 avril 1910, pour mettre en action la revendication du suffrage féminin, des femmes courageuses résolurent de poser leur candidature[8]. Hubertine Auclert fut candidate pour la deuxième circonscription du XIe arrondissement, avec Mme Renée Mortier pour la 3e et Mme Gabrielle Chapuis, pour la première. Leur _Programme_ commun s'exprimait ainsi.
[8] Mesdames Elisabeth Renaud dans l'Isère, Marguerite Durand dans le 9e arrondissement, Madeleine Pelletier le 8e, de Maguerie le 6e, Caroline Kauffmann Arria Ly à Toulouse.
«Les Hommes et les Femmes pareillement justiciables et contribuables, sont égaux devant la Loi et jouissent de leurs droits civils et politiques.
«Le suffrage restreint aux hommes devient réellement universel en s'universalisant aux Femmes.
«La nation formée d'hommes et de femmes est intégralement représentée dans les Assemblées administratives et législatives. Les Françaises comme les Français--en attendant qu'ils gèrent directement la commune et l'Etat--chargent des Mandataires de défendre leurs intérêts au Parlement et à l'Hôtel-de-Ville.
«Les seuls électeurs sont comptés pour établir les circonscriptions électorales. Si les Femmes, qui ne sont pas représentées, ne contribuaient point à former des sièges législatifs, il y aurait 310 députés de moins, près de 5 millions d'épargnés.
«Les Hommes et les Femmes reçoivent le même développement physique, moral, intellectuel, professionnel.
«Toutes les carrières, les emplois, les fonctions publiques sont accessibles aux femmes comme aux hommes.
«A production égale, salaire égal, pour les deux sexes.
«L'Etat oppresseur qui nous prend notre argent et qui restreint notre liberté, est remplacé par l'Etat libérateur qui diminue les charges, assure le travail aux français valides, l'assistance aux malades et infirmes.
«Les ménagères qui font gratuitement à la maison le travail d'hommes de peine, de cuisinier, de blanchisseur, ont comme les salariés, droit à la retraite ouvrière.
«Chacun touche la totalité du prix de son labeur. Les syndicats responsables, remplaçant les entrepreneurs, sont seuls aptes à recevoir des patrons le travail et à le répartir aux travailleurs.
«L'Homme et la Femme sont dans le mariage, des associés égaux qui restent maîtres de leur personne et de leur avoir.
«La maternité est la première des fonctions sociales. Les mères dépourvues de moyens d'existence, pendant qu'elles perpétuent la Nation, sont comme les soldats pendant qu'ils défendent le territoire, nourries, logées, vêtues par la société.
«Toutes les denrées alimentaires de première nécessité sont exemptées d'impôts.
«La justice est gratuite. Les tribunaux et les jurys sont composés d'hommes et de femmes.
«Les électeurs délèguent leurs pouvoirs pour un an, jusqu'à ce qu'ils gardent en permanence leur souveraineté et exercent directement le gouvernement.
«Les Candidates: Hubertine AUCLERT, Gabrielle CHAPUIS, Renée MORTIER.
«Electeurs, votez pour ces candidates.
«Imposez l'entrée des femmes dans le droit commun, elles vous aideront à pénétrer le mécanisme de la politique et bientôt, vous serez à même de rester vos maîtres.»
Une de leurs affiches s'adressait aux électeurs:
«Citoyens, qui voulez assurer la représentation de la minorité des Electeurs, vous ne pouvez pas laisser sans _Représentants_ au parlement, _la majorité de la nation_ formée des Femmes.
«Les Françaises et les Français qui subissent les mêmes lois, qui supportent les mêmes charges, sont à titre égal, des ayants-droit à _sauvegarder leurs intérêts_, en votant et en légiférant.
«C'est au détriment de toute la nation, que les femmes prévoyantes et économes sont exclues du gouvernement du pays; car en supprimant le gaspillage, _elles feraient instaurer dans l'Etat, le bien-être qu'elles savent entretenir dans la maison_.
«Electeurs, si vous voulez précipiter la marche du progrès, agissez en souverains équitables, donnez vos voix à des _Féministes_ qui luttent pour compléter l'affranchissement humain.
«Pour vous représenter dans la 2e, la 1re, la 3e circonscription du XIe arrondissement, envoyez à la Chambre les candidates:
«Hubertine AUCLERT, Gabrielle CHAPUIS, Renée MORTIER.
«Vous êtes souverains, _votre volonté a force de loi_. Assurez l'élection de ces trois candidates en leur donnant vos votes et vous ferez commencer en France l'ère de _Justice_ que tout le monde attend.»
Des électeurs répondirent à l'appel des Femmes. Hubertine Auclert obtint 590 voix, Renée Mortier 200, Mme Gabrielle Chapuis étant tombée malade n'avait pu soutenir sa candidature.
Les élections municipales de 1908 lui permirent de faire une manifestation, qui fut un vrai sacrifice à sa cause, car elle était aussi timide de caractère qu'audacieuse de pensée. «Désespérée, a-t-elle dit, de ne point voir aboutir mes efforts légaux, je pensais que les hommes avaient fait des barricades pour pouvoir voter, et bien que très ennemie de la violence, je culbutai l'urne électorale à la section de la mairie du 4e arrondissement», ce qui lui valut d'être condamnée à 16 francs d'amende avec sursis.
Aux élections municipales de 1912 les femmes ne se présentèrent pas. Elles firent apposer des affiches dans tous les quartiers:
Celles de la Société du «Suffrage des femmes» préconisaient la gestion de la commune par les hommes et les femmes qui apporteraient au bien commun leurs qualités particulières.
«Nous réclamons l'_électorat_ et l'_éligibilité_ pour les femmes, parce que ce ne sera que quand les femmes voteront et seront élues, que le Conseil Municipal sera l'image exacte de Paris où il y a actuellement 173.000 femmes de plus que d'hommes.
«Nous réclamons l'_électorat_ et l'_éligibilité_ pour les femmes parce que la France ne sera bien administrée que quand les hommes et les femmes apporteront dans la gestion de leur bien commun, chacun leurs qualités particulières.
«Le renchérissement rend urgent de faire s'appliquer tout l'effort humain à l'administration publique, les hommes ne pouvant pas plus dans la commune que dans la maison, organiser, sans le concours des femmes, le bien être.
«Les Parisiens et les Parisiennes qui subissent les mêmes lois, qui supportent les mêmes charges sont à titre égal des ayants-droit à sauvegarder leurs intérêts à l'Hôtel-de-Ville. C'est au détriment de tous les habitants que les femmes prévoyantes et économes ne voteront ni ne seront élues le 5 mai.
«Les Conseillers Municipaux qui ont des attributions masculines et féminines, ne peuvent à la fois être hommes et femmes. L'absence de sollicitude maternelle laisse en la capitale du monde des enfants nombreux sans logement.
«Si les femmes participaient à l'administration de la Ville de Paris, les constructeurs seraient obligés de tenir compte des besoins de la population peu fortunée; ils devraient édifier cinq maisons à petits loyers, pour une maison à gros loyer.
«L'administration des hommes et des femmes ferait s'établir la vie à bas prix. En supprimant les octrois, elle épargnerait de l'argent, car l'impôt perçu sur l'estomac des parisiens est plus que dépensé en journées d'hôpital, (_l'alimentation insuffisante prédisposant aux maladies_).
«Les femmes qui savent augmenter la valeur d'emploi de l'argent amélioreraient immédiatement l'existence matérielle des habitants et elles donneraient à chacun la sécurité du lendemain.
«Electeurs, faites adjoindre les femmes aux hommes pour administrer Paris.»
Dans les réunions mensuelles que tenait à la Mairie du XIe arrondissement, la Société «Le suffrage des Femmes», Hubertine Auclert mettait dans ses Causeries les femmes au courant de la politique du jour, examinait ce qui dans les lois en discussion leur était avantageux ou défavorable.
Elle parlait souvent de la puissance du vote pour les femmes:
«Les femmes se soucient peut-être peu du vote, mais toutes désirent certainement ce que le vote peut procurer: le bonheur, la liberté, le bien-être.
«Comme l'homme vous voulez pouvoir utiliser vos facultés, vous voulez que tous les emplois vous soient accessibles, vous voulez quand vous faites le même travail que l'homme recevoir les mêmes appointements que lui.
«Jeunes filles, vous voulez être libres d'aller et de venir à volonté sans être le jouet des larrons d'honneur; épouses, vous voulez cesser d'être la servante et la dupe pour devenir la compagne, l'amie de votre mari; mère, vous voulez avoir, au moins, autant que le père le droit de diriger vos enfants. Femmes trompées et trahies, si vous demandez justice, c'est, n'est-il pas vrai, pour éviter d'être obligées de vous faire justice à vous même. Eh bien, vous aurez justice. Eh bien, vous pourrez réaliser vos souhaits d'une meilleure condition sociale quand vous posséderez le vote. Le vote est ce qu'il y a de plus immédiatement désirable puisqu'il vous investira d'un pouvoir féerique au moyen duquel vous pourrez, pour ainsi dire, réaliser vos désirs par la seule puissance de votre volonté. Pour que tout soit dans la société, dans la famille, dans l'état à votre avantage et à l'avantage de tous il faut que vous femmes, qui êtes des ayants droits, il faut que vous femmes, qui subissez les lois, il faut que vous femmes vous participiez au gouvernement du pays. Pour conquérir leurs droits électoraux il suffit que les femmes aient pour elles-mêmes une heure de ce suprême dévouement dont elles sont pour tous prodigues.
«L'antagonisme des sexes a sa source dans la fausse situation faite à la femme dans la société. Légalement inférieure, la femme est déconsidérée par l'homme qui se croit, comme la loi l'établit, supérieur à elle, et en conséquence la traite en sujette et abuse d'elle.
«Toutes preuves scientifiques ont été données que la nature n'a pu faire inégaux deux êtres de la même espèce. Quand cette égalité des sexes proclamée par la loi sera passée dans les mœurs l'entente sera alors possible entre les humains. L'homme mettra de la courtoisie dans ses rapports avec la femme, car on impose, en l'élevant, la considération et le respect pour un individu.
«Les hommes se sont attribués le droit de tout régler dans la société, absolument comme s'il n'y avait pas dans cette société deux facteurs avec leurs qualités propres. Les femmes sont, cependant, considérées comme personnes raisonnables puisqu'on leur attribue la responsabilité de leurs actes. Elles font, à n'en pas douter, partie intégrante de l'association.
«Le suffrage universel doit être l'expression réelle de la volonté de la nation. Or, tant que les femmes ne voteront pas l'opinion exprimée par le suffrage restreint de la moitié de la nation ne sera qu'un mensonge; on ne connaîtra réellement la volonté de la France que quand les hommes comme les femmes voteront. Tous subissent les lois. Tous hommes et femmes doivent concourir à les faire. Tous ayant des intérêts en jeu, tous hommes et femmes doivent intervenir pour les défendre».
Dans une autre causerie elle s'occupait de la dénomination des femmes:
«La femme a deux dénominations. Que l'homme soit jeune ou vieux, qu'il soit célibataire ou marié on lui donne ce même et unique titre: «Monsieur». Tandis que devant toute femme, une énigme se dresse, l'appellera-t-on «Madame», l'appellera-t-on «Mademoiselle».
«Mademoiselle» servait autrefois de dénomination à toute femme mariée non titrée.
Aujourd'hui «Mademoiselle» est le titre donné aux filles non mariées.
«Madame», ancien titre des femmes des chevaliers, s'emploie actuellement en même temps que pour désigner les femmes mariées, les filles de rois.
Comment savoir si une femme est ou «Madame» ou «Mademoiselle». Le porte-t-elle écrit sur son front? A-t-elle son signe particulier pour le faire reconnaître?--Non.
L'âge lui-même n'est pas un indice, attendu qu'il y a des femmes mariées qui ont quinze ans et des femmes non mariées qui ont soixante ans. Comment deviner alors la dénomination à donner aux femmes? N'est-on pas souvent porté à appeler «Madame» celle qui est «Mademoiselle» et «Mademoiselle» celle qui est «Madame»? Elle montrait les erreurs que l'on pouvait commettre par inadvertance, qui sont parfois préjudiciables aux femmes.
Il fallait donc adopter une seule dénomination; elle engageait ses auditrices à qualifier uniformément les femmes du titre de «Madame».
Au moment où Hubertine Auclert se disposait à publier _Les Femmes au gouvernail_, la cause des femmes semblait entrer dans une phase de réalisation, qu'annonçait déjà la manifestation du _Journal_, organisant un vote féminin dans ses bureaux, à l'occasion des élections législatives de 1914, qu'elle avait approuvée, quoique ne la tenant pas pour décisive. Elle l'explique dans sa réponse au _Journal_ qui lui avait demandé son opinion:
«Le _Journal_ si bien renseigné, si bien documenté sur tout, a certainement vu dans mon livre _Le vote des Femmes_, et dans mon journal _La Citoyenne_, qui parut de 1881 à 1891, que je revendique depuis plus de 40 ans les droits politiques pour les françaises. C'est vous dire si je suis heureuse qu'un important organe parisien stimule mes efforts en accordant sa grande publicité à la propagande en faveur de l'affranchissement politique des femmes. Mais la manifestation qu'il organise, qui excite au plus haut point ma reconnaissance, ne sera pas une expérience décisive permettant de savoir si les femmes veulent voter; attendu, qu'il y aura peu de Françaises qui participeront à cette manifestation. De même que parmi les nombreuses femmes qui désirent coopérer au gouvernement de leur pays, il n'y a qu'un nombre infime qui le demande, il n'y aura parmi les nombreuses femmes qui veulent voter qu'un nombre restreint de femmes, qui enverront leur bulletin au journal.»
Elle disait vrai, puisque pour ce vote fictif 572.000 bulletins seulement parvinrent au journal.
En mars 1914, la maladie est venue lui ôter toute espérance de voir le succès du _Féminisme_ pour lequel aucune peine, tant morale que physique, ne lui avait coûté. Elle s'en plaignait doucement.
La douleur de ceux qui l'on aimée est profonde, en pensant qu'elle n'a pas vu non plus, la révélation que les femmes ont faite de leurs aptitudes, et dont elle avait pressenti le rôle pendant la guerre qui nous menaçait, et qu'avec son esprit sagace elle voyait venir sûrement en lisant les apprêts formidables de l'Allemagne, qui ne trouvaient d'écho chez nous que par des appels au pacifisme!
Ce n'étaient pas seulement les armements toujours plus intensifs de notre ennemie ni son emprunt de guerre qui lui faisaient voir la guerre imminente. Déjà en 1887 elle avait prévu la guerre et son caractère d'extermination. Dans un article de la _Citoyenne_ de mai 1887 elle écrivait:
«M. de Bismarck, las de nous voir mépriser ses provocations, a brutalement fait arrêter, ligoter et emprisonner à Metz un fonctionnaire français, M. Schnœbélé, commissaire spécial à la gare de Pagny-sur-Moselle. Cette scandaleuse violation du droit international a à un tel point indigné l'Europe, que le chancelier de fer a été devant l'unanime réprobation, forcé de crever son ballon d'essai.
«Mais il n'y a pas à s'y méprendre, ces escarmouches Bismarckiennes annoncent la guerre. D'ici peu, nous serons forcément obligés de défendre nos personnes et notre territoire.
«Avec les terribles engins destructeurs existants et les forces imposantes des deux côtés, la guerre qui se prépare ne peut être qu'une guerre d'extermination d'où le vaincu sortira, non pas blessé, mais mort. Sous peine de perdre notre nom de Français, il faut que nous vainquions et nous vaincrons si les femmes suivent les hommes à la frontière.
«En cas de guerre, non seulement les hommes doivent partir, mais toutes les femmes sans enfants doivent partir aussi. On se souvient des services que les femmes ont rendu en 1870. Quelques-unes ont traversé jusqu'à dix fois les lignes prussiennes pour porter des dépêches. Dans les forteresses, sur les champs de bataille, dans les ambulances, elles seront avantageusement employées. Elles pourront remplacer dans beaucoup de fonctions les hommes capables de combattre et ainsi empêcher de distraire nombre de soldats combattants.
«Ce pays qui doit à une femme, Jeanne d'Arc, d'avoir une existence propre doit aux heures désespérées considérer comme une sauvegarde la présence des femmes dans l'armée. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Si en temps de paix nous réclamons l'égalité avec l'homme devant la loi et devant le droit, en temps de guerre, nous voulons l'égalité avec l'homme devant la défense du territoire. Si par malheur la France est un jour envahie, toute femme valide et sans enfants aura ce jour-là, autant que l'homme, devoir envers la Patrie. Elles s'occuperont des approvisionnements, elles donneront des secours immédiats aux blessés; enfin elles prépareront à nos braves soldats la soupe et le café.
«Dans le corps de fonctionnaires militaires chargés de l'administration et de la comptabilité de la guerre on pourrait, au grand bénéfice de nos effectifs, substituer les femmes aux hommes.
«Il faut que les sauvages Allemands qui veulent nous faire la guerre sachent bien que derrière les hommes de France, ils trouveront à la frontière les femmes prêtes à combattre, prêtes à mourir pour garder à la patrie française sa gloire et son intégralité.»