Les femmes au gouvernail

Part 3

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En 1911, elle fit déposer une pétition à la Chambre et au Sénat, pour appeler l'attention de nos Législateurs sur la situation des femmes Arabes si barbarement traitées par leurs lois.

Dans les «Femmes Arabes», elle intéresse aussi la France conquérante à ce peuple Arabe si intelligent et si brave qu'elle a soumis, et qui est sacrifié à un petit nombre de colons. Elle pensait que le temps était venu pour lui d'être fait citoyen Français.

Pendant son séjour en Algérie, sa collaboratrice qui avait accepté de continuer la publication de La _Citoyenne_ pendant son absence,--absence qu'elle espérait courte, croyant revenir bientôt dans ce Paris qu'elle aimait et qu'elle n'avait quitté que par dévouement à son mari--ne tint pas sa parole. Elle aima mieux fonder un autre journal avec un autre titre.

Ne pouvant continuer La _Citoyenne_ loin des facilités qu'elle trouvait à Paris, sa disparition causa à la courageuse féministe une peine très vive. Elle sentait combien ce propagateur des idées d'émancipation féminine allait manquer à la cause qu'elle soutenait. Cette cause était sa vie. Si bien qu'elle pouvait répondre à un interviewer qui lui demandait, comme à d'autres personnalités; quelle avait été la plus grande joie de sa vie:

«Ma plus grande joie a été d'entendre applaudir à une revendication du pouvoir politique pour les femmes, et de croire que ma force de volonté hâterait l'affranchissement féminin».

Lorsqu'elle revint à Paris en 1892, après la mort de son mari qui lui laissa un vide cruel, comme on lui demandait pourquoi elle s'était logée dans un quartier si triste, près d'un cimetière, elle répondit: Cette tristesse répond à mon état d'âme: mon mari est enterré au Père Lachaise, je ne veux pas le quitter. Il partageait mes idées, il fut l'ami, le camarade, en même temps, le mari affectueux et tendre.

Elle trouva un peu de consolation dans sa solitude à s'occuper de ceux qui souffrent. Elle groupa autour d'elle quelques âmes charitables qui prirent le nom de _Tuteurs des Pauvres_. Avec leurs cotisations on secourait les pauvres honteux qui sont légions dans notre beau Paris.

On lisait dans le préambule des statuts:

«Il faut que les hommes et les femmes de cœur s'entendent pour sectionner Paris et pour s'imposer la mission de rechercher avec une maternelle sollicitude les désespérés, non seulement dans chaque quartier, dans chaque rue mais dans chaque maison.»

C'était, on le voit, sa conception de décentralisation de l'assistance publique qui permettrait de soulager les misères pressantes et véritables.

A la même époque elle fonda le _Secrétariat des Femmes_, société d'assistance morale qui a été instituée pour «soutenir les femmes qui défaillent dans les voies douloureuses qui sillonnent la vie, et les aider à reprendre courage et espoir.»

Travailler pour le _Féminisme_ était toujours son plus cher dessein. _L'Intransigeant illustré_ lui ouvrit ses colonnes. Elle y donna des articles littéraires où le féminisme était présenté en action dans une forme attrayante.

En 1896 elle commença sa collaboration au _Radical_ qui devait durer jusqu'en 1909. Presque chaque semaine elle y défendait les Droits des Femmes sous la rubrique: Le _Féminisme_ avec une logique et un bon sens convaincants. _La Libre Parole_ et _Le Matin_ insèrent aussi de ses articles, ainsi que _Le Radical Algérien_, _La Petite République_, _La Fronde_, _la Vie Moderne_, _Moulins-Souvenir_, _La Cocarde_, _Le Moniteur Algérien_, etc.

Privée de son Journal _La Citoyenne_ comme il a été dit, c'est dans le _Radical_ qu'elle exposera et soutiendra ses idées. Son esprit novateur concevait d'emblée le juste. Aussi ses revendications pour son sexe seront la réalité de demain si elles ne sont déjà passées naturellement dans nos lois.

Celle, pour la _retraite de la Corvéable_ est pleine de raisons irréfutables:

«La législation élaborée sans le concours des femmes s'abstient de tenir compte des intérêts du sexe féminin; la loi sur les retraites ouvrières le prouve encore.

«Si, en effet, en son article premier, cette loi reconnaît le droit à une retraite de vieillesse pour les ouvriers, les ouvrières et les employés des deux sexes, elle omet d'en octroyer une aux corvéables, c'est-à-dire à la majorité des travailleuses.

«Les ménagères qui sans trêve ni repos peinent gratuitement, les génératrices dont la fécondité assure la perpétuation de l'espèce humaine, n'auraient pas droit à la retraite, parce qu'elles œuvrent sans recevoir d'indemnité et que seuls seront pensionnés ceux dont la besogne est payée.

«Sachant désormais que la corvée rebutante faite pour rien, ne donne finalement que droit à l'ingratitude, alors que le travail rétribué procure des titres à la reconnaissance nationale, les femmes voudront-elles continuer à se sacrifier dans la famille et dans la société?

«Les ménagères consentiront-elles à rester les chevilles ouvrières de l'industrie, en libérant des durs travaux de la maison les professionnels, pour n'avoir en leurs vieux jours que la ressource de tendre la main à l'Assistance publique pendant que ceux dont elles auront assuré le gain auront une pension de retraite?

«Si les femmes n'étaient point exclues de la politique, elles pourraient en toute occasion sauvegarder leurs intérêts et, lors du vote définitif de la loi, se faire attribuer, en tant que procréatrices et ménagères, le tribut de reconnaissance qui leur est dû. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Quelques députés consciencieux ont déjà réclamé pour la corvéable: M. Mirman a dit que c'était insensé de ne reconnaître que les femmes qui travaillent à l'usine et de laisser sans retraite celles qui ayant beaucoup d'enfants ne peuvent aller à l'atelier et travaillent chez elles auprès de leurs enfants, que si on les excluait de la retraite, on détruirait le foyer, la famille, car les ménagères trouveraient qu'il est pour elles bien plus avantageux d'être ouvrières que corvéables. Eh bien, les collègues de M. Mirman lui ont répondu qu'il était un empêcheur de danser en rond.

«M. Allemane n'a pas été plus écouté quand proclamant la valeur du travail ménager l'assimilant au travail industriel, il a demandé pour les deux sexes pouvant justifier de trente ans de travail salarié ou de trente ans de corvée familiale une retraite de 360 francs à soixante ans.

«En s'abstenant de tenir compte du travail ménager, les législateurs pousseront à bout les femmes qui le font et ils dessilleront les yeux des électeurs qui en définitive écopent ici, puisqu'ils sont des époux, des fils, des frères qui seraient plus fiers de voir leurs épouses, leurs mères, leurs sœurs retraitées en leur vieillesse qu'inscrites à l'Assistance publique.»

«Et comme la loi sur les retraites ouvrières va nécessiter la création de fonctions nouvelles, elle demande pour les femmes leur part de ces emplois: «Les femmes seraient bien désignées pour ces services de contrôle et de surveillance». . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

En 1905 elle prend texte de la création d'une caisse de retraite pour les anciens sénateurs après celle des anciens députés, pour demander la retraite pour les Mères:

«Cette sage prévoyance des élus pour eux-mêmes devrait bien aussi s'exercer en faveur des perpétuatrices de l'espèce humaine, qui, en assurant l'existence de la nation, lui rendent avant députés et sénateurs, service. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«M. Piot inciterait plus au repeuplement en fondant une caisse de retraite pour les Mères qu'en offrant de détaxer les pères.

«Les mères ne recevant pas encore d'indemnités comme les fonctionnaires, elles ne peuvent, ainsi que MM. les Sénateurs et Députés, prendre sur des mensualités qu'elles ne touchent pas, de quoi alimenter leur caisse de retraite.

«Et, comme les mères ont vu s'augmenter, avec le nombre de leurs enfants, leur détresse, elles n'ont naturellement pas le sou pour payer des cotisations, c'est donc l'Etat leur débiteur qui doit assurer le fonctionnement de leur caisse de retraite.» . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

En 1907 pendant la discussion de la loi des Retraites ouvrières, elle adresse au nom de la Société «Le suffrage des Femmes», la lettre suivante à M. Viviani ministre du Travail.

«Monsieur le Ministre,

«Nous espérons que vous désirez rendre de nouveaux grands services aux parias françaises, et nous vous prions de vouloir bien--quand vous défendrez devant le Sénat les retraites ouvrières--trouver dans votre cœur et dans votre éloquence le moyen de faire assimiler aux ouvrières de l'usine et de l'atelier les travailleuses ménagères mères de famille, forcées d'exercer leur profession auprès de leurs enfants et qui ne doivent point, parce qu'elles assurent l'existence de la nation, être privées de retraite et réduites en leur vieillesse à mendier leurs dernières bouchées de pain.

«Le sexe féminin qui contribuera comme le sexe masculin à l'établissement des retraites ouvrières, doit bénéficier de ces retraites après trente ans de travail familial ou ménager.

«Plusieurs députés, notamment MM. Mirman, Allemane, Coûtant, Fournier, ont relativement à la retraite, proposé d'assimiler le travail ménager et familial au travail industriel.

«Les retraites pour les ménagères mères de famille, ne seront que l'acquittement d'une dette nationale.

«Nous vous supplions, Monsieur le Ministre, de tenter l'impossible pour faire préserver les femmes de la misère en leur vieux jours, et nous vous demandons d'agréer, avec l'expression de notre profonde gratitude, l'assurance de notre haute considération.»

La diminution des naissances qui rend, pour la France, la repopulation une question vitale, avait suggéré à M. Piou député, l'idée de favoriser les parents qui mettraient au monde un certain nombre d'enfants. La Chambre nomma une commission où _les femmes ne furent pas appelées_, et ces Messieurs ne trouvèrent naturellement que de pauvres dédommagements pour engager l'augmentation de la famille: «Il nous semblait que les deux sexes étaient seuls compétents, écrit Hubertine Auclert, pour décider d'une affaire où le couple est indispensable. Eh bien, cette commission a été nommée et pas un nom de femme n'y figure. Les hommes qui entendent seuls gouverner et administrer la France sont suffisants pour repeupler la France. Ils n'ont, paraît-il, pas besoin du concours des femmes pour augmenter la natalité.» . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Elle pensait que l'_indemnisation maternelle_, serait seule capable de résoudre la question.

Le Congrès qui s'occupe périodiquement de la traite des blanches, et un Congrès tenu à Lyon en 1901 dans le but de réclamer la suppression de la réglementation de la prostitution lui inspiraient ces réflexions:

«Les ordonnances qui régissent la prostitution légale ravalent la femme au-dessous de l'animal. Si encore, ces investigations immorales servaient à autre chose qu'à dégrader les femmes, mais de l'avis des nombreuses sommités médicales elles n'atténuent en rien la contamination. En regard de la rigueur dont on use envers les femmes prostituées, il faut considérer la latitude, la liberté pleine et entière laissée aux hommes prostitués.

«Cette particularité démontre une fois de plus que tous les français ne sont pas égaux devant la loi, tant que les femmes ne contribuent pas à faire cette loi. Le mobile qui dirige la prostituée est cependant plus excusable que celui qui dirige le prostitué. La femme qui s'offre sur le trottoir est une façon de mendiante qui donne une compensation à qui lui fait l'aumône de quelques francs.

«Est-ce sa faute si elle est prostituée? victime de l'incohérence sociale qui l'a préparée pour vivre au foyer entre un mari et des enfants, elle a vu hélas! qu'il n'y avait pour elle, comme pour la moitié des femmes, pas plus de mari que de foyer.

«Si au lieu de patenter la prostitution, la République interdisait à tous la débauche, l'homme trouverait au célibat moins de charme et l'armée du vice serait réduite. Une seule et même morale. Les hommes ramenés à la moralité féminine et non les femmes admises au laisser-aller masculin, car, pour quelques filles qui bénéficient de la dissolution des mœurs, la généralité des femmes en souffre.»

Déjà en 1882, elle s'était occupée de la prostitution.

«Le nombre des prostituées hommes et femmes allant toujours croissant et le gouvernement s'occupant de trouver un moyen d'enrayer la prostitution, nous avons dans la lettre suivante adressée à M. le Ministre de l'intérieur, indiqué une vraie solution pour débarrasser Paris de ce fléau:

«Monsieur le Ministre,

«Puisque vous vous préoccupez de concert avec M. le Préfet de police, d'élaborer un projet de loi contre la prostitution, permettez-moi, à moi, dont la pensée unique est l'affranchissement de la femme, d'apporter mon humble avis dans votre discussion.

«Pour frapper de mort la prostitution publique, il faut cesser de la patenter et être pour les malheureuses, humain et inexorable: Humain en leur fournissant le moyen de ne pas mourir de faim sur le pavé de Paris. Il suffirait pour cela de créer un vaste établissement où les femmes inoccupées trouveraient à titre de prêt, le vivre et le couvert avec les facilités de se procurer du travail. Cet établissement pourrait fonctionner avec quelques millions qu'on trouverait au moyen d'une loterie que vous autoriseriez. Dès lors les prostituées n'ayant pas la faim pour excuse de leur débauche et de leur fainéantise, devraient être impitoyablement traquées et après récidive, être embarquées sur un navire de l'Etat en partance pour une Colonie, qu'elles transformeraient en compagnie des hommes prostitués sous l'œil bienveillant d'un agronome, en exploitation agricole qui en les faisant vivre rapporterait encore de beaux deniers à l'Etat.

«Vous voudrez bien remarquer, Monsieur le Ministre, que ma proposition ne coûterait rien au gouvernement et qu'elle assainirait, à la grande satisfaction des honnêtes femmes, la voie publique d'une manière définitive.

«Veuillez agréer Monsieur le Ministre, l'hommage de mon respect.

«Hubertine AUCLERT.»

En 1904, elle publia sa brochure _L'argent de la Femme_, où, dans le chapitre: Les femmes sans fortune et le contrat de la séparation de biens. On voit que ce contrat mettrait un terme à une poignante situation.

Qui n'a connu ou entendu parler de ces maris ivrognes ou dépensiers, qui vendent ce que possède le ménage autant de fois que la femme a pu racheter le mobilier et le linge, au nom du droit marital de disposer seul, s'il le veut, des biens de la Communauté.

Pour éviter ces faits révoltants, la séparation de biens légale--sauvegarde des intérêts de la femme riche comme de la femme qui ne possède rien--devrait remplacer le contrat de la communauté de biens, lorsqu'il n'a pas été fait de contrat.

Elle fit signer la pétition suivante en 1904 pour demander cette substitution:

«Messieurs les Législateurs,

«La femme qui apporte dans le ménage sa valeur travail ou son argent, souvent les deux ensemble, ne peut continuer à y être une mendiante tendant la main à son mari.

«Nous vous prions de considérer qu'en l'association conjugale comme en toutes les autres associations, de bons rapports résultent de la considération réciproque et c'est au détriment du bonheur familial, que l'épouse est dépossédée par le mari de son avoir, de son revenu et de son gain.

«Pour préserver la femme et les enfants de la ruine, pour les protéger contre un mari et père parfois dissipateur, nous vous demandons de substituer à la communauté, comme régime légal du mariage, la séparation de biens élargie qui laissera à la femme, avec la propriété de ses meubles (argent, valeurs) celle de ses immeubles et accordera aux deux conjoints qui ont mis en commun leurs ressources et leur activité, le même droit d'administrer les économies réalisées dont chacun aura part égale.

«Hubertine AUCLERT. _publiciste_».

Son autre brochure _Le nom de la Femme_ publiée en 1905, expose les avantages que la femme aurait à garder son nom:

«Lorsque les veuves, les divorcées prennent successivement le nom de plusieurs époux, on ne sait plus comment les nommer. Le nom du premier en titre est souvent celui qui vient d'abord sur les lèvres.

«Quel embarras l'on cause! quelle confusion l'on éprouve soi-même quand, par mégarde on salue, devant un remplaçant, une dame du nom d'un remplacé. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«La coutume pour l'épouse de porter le nom du mari, que les réformateurs du Code veulent rendre légale et que nous nous efforçons de faire disparaître, est relativement récente; les anciens ne la connaissaient pas.

«Les Gaulois, les Celtes, comme tous peuples primitifs de race Arienne n'avaient que des noms individuels.

«Ce ne fut que vers le Xe siècle que s'établit l'hérédité du nom qui fit dès lors partie du patrimoine familial. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

En 1908, elle publia «Le Vote des Femmes». Elle donne l'historique du rôle politique des femmes à travers l'histoire et celui des femmes qui se sont dévouées, dans les temps plus près de nous, à l'obtention des droits civils et politiques pour leur sexe. Elle donne toutes les raisons qui doivent faire accorder le vote aux femmes: «Elles, qui seront l'élément moralisateur et économe de nos assemblées.»

Hubertine Auclert fut une fervente de la Vierge guerrière, Jeanne d'Arc, qui a illustré notre sexe, et en laquelle elle voyait la première féministe. Elle aurait voulu que les femmes lui montrassent leur admiration et leur reconnaissance. Dans ce but elle fit à la mairie du XIe, lieu de réunion du «Suffrage des Femmes», ce court résumé de la vie active de l'héroïne:

«Née à Domrémy en 1412, brûlée à Rouen en 1431, Jeanne d'Arc, vécut à une époque où l'intervention du surnaturel servait à tout expliquer.

«Il ne faut donc pas s'étonner que, quand émue par la mise à feu et à sang de la France par les Anglais, Jeanne eut l'idée sublime de chasser de son pays les envahisseurs. Elle attribuait à un appel d'en haut, qu'elle prit pour des voix, les incitations de son âme héroïque.

«Sa volonté obstinée transforma la petite paysanne de 17 ans, qui ne savait ni lire ni écrire, en une guerrière de fière allure, en un chef de guerre expérimenté, poussant des attaques, disposant les pièces d'artillerie comme un grand capitaine, faisant preuve d'un génie militaire. Il eût été loué comme celui de Napoléon, si Jeanne, au lieu d'être femme, avait été un homme.

«La délivrance d'Orléans par Jeanne d'Arc, sa campagne de la Loire, sa marche sur Reims parurent si prodigieuses aux Anglais, qu'ils nommèrent notre surhumaine compatriote, un instrument de Dieu ou du Diable.

«A notre époque un peu de merveilleux s'explique, on sait qu'il y a dans la nature des êtres et des plantes qui sont des phénomènes. En visitant les expositions, on voit parfois un légume, un fruit, une fleur extraordinaires, excitant l'admiration générale autant que la surprise. Jeanne fut un être phénoménal bien supérieur aux êtres de son espèce.

«Jeanne d'Arc fut la personnification du patriotisme; elle créa un courant d'enthousiasme, fit prendre aux Français confiance en eux-mêmes en les assurant qu'ils seraient vainqueurs. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Jeanne d'Arc fut la personnification du féminisme, en dépit des sarcasmes et des injures; elle marcha sur les vieux usages et sur l'autorité des puissants, afin d'user malgré les hommes, du droit qu'avaient les hommes pour sauver leur pays.

«On reprocha à Jeanne d'avoir fait œuvre d'homme au lieu de s'être adonnée aux œuvres de femme. On lui reprocha d'avoir répudié les habits de son sexe et pris des habits d'homme.

«On lui reprocha d'avoir eu l'arrogance impie de prendre empire sur des hommes, de se faire chef de guerre. Tous ces reproches démontrent que Jeanne fut notre ancêtre.

Les Anglais appelaient Jeanne une _porte-quenouille_, mais ils redoutaient tant cette _porte-quenouille_, qu'ils la payèrent 61.000 livres aux Bourguignons. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Bien avant que lui aient été élevés des autels, Jeanne reçut l'hommage des _féministes_. Le 29 mai 1885, la société «Le Suffrage des Femmes», alla déposer sur son monument, place des Pyramides, une couronne de lauriers portant cette inscription: A Jeanne d'Arc, «Le Suffrage des Femmes».

En 1908, la Société est retournée porter une couronne de fleurs à la statue de Jeanne d'Arc, mais Hubertine Auclert aurait voulu que les sociétaires y vinssent chaque année.

Après avoir entendu son discours devant la statue, les membres du Suffrage distribuèrent aux passants ce petit tract qui reproduit quelques phrases du petit résumé de leur secrétaire-générale.

«Jeanne d'Arc fut la personnification du féminisme. Elle ne tint compte ni des usages, ni de l'autorité des puissants, et elle usa, malgré les hommes, des droits des hommes, pour sauver son pays.

«Avec l'énergie de Jeanne d'Arc, les Françaises doivent réclamer le droit de voter, afin de pouvoir affermir la République, en en faisant le gouvernement de tous et de toutes».

Elle croyait nécessaire le Jury mixte:

«Parce qu'un jury exclusivement masculin n'est pas seulement incompétent pour juger des femmes, il est surtout partial étant juge et partie dans sa propre cause.

«Puisque les femmes sont reconnues responsables et comparaissent comme hommes en cours d'assises elles doivent siéger comme eux dans les jurys.

«Les hommes juges ne peuvent avoir le même état d'âme que les femmes enfermées par la législation en une condition qui produit des pensées et des mouvements différents des leurs.

«Un jury exclusivement composé d'hommes peut-il, par exemple, pénétrer tous les replis de l'action d'une fille-mère qui tue son enfant? non, attendu qu'il n'est pas donné à l'homme de subir les épreuves physiologiques de la maternité; il n'est pas enfermé dans un réseau de préjugés qui rejette la mère hors mariage, hors de la société; n'est pas apte à apprécier l'acte des vengeresses sur les parjures, car l'amour, passe-temps pour l'homme, est pour la femme l'affaire la plus importante.

«Pour décider de la culpabilité ou de l'innocence des humains la lumière humaine intégrale est nécessaire, toutes les intelligences, tous les cœurs doivent intervenir dans le prétoire quand la collectivité s'improvise juge de l'individu. L'admission des femmes en judicature ne sera pas une innovation en France, il y a eu des femmes juges.

«Aux anciens temps de notre histoire, des femmes étaient investies du droit de _dire justice_; elles rendaient en personne la justice sur leurs terres:

«Puisque les deux sexes sont justiciables les deux sexes doivent être juges. Les verdicts rendus contre les femmes par des tribunaux exclusivement composés d'hommes n'ont pas de sanctions morales».