Part 2
[5] La loi de 1907 (13 juillet) qui attribue à la femme la possession de son salaire, y met la restriction, qu'en cas d'abus par la femme des pouvoirs qui lui sont conférés par l'article 1 dans l'intérêt du ménage, le mari pourra en faire prononcer le retrait, soit en tout, soit en partie.
«Cette femme ainsi trompée et avilie, rencontrera peut-être sur le chemin de la vie un honnête homme qui compatira à ses peines.
«Qu'elle se garde bien de l'aimer, car alors, elle sera jugée comme adultère, et si le mari la poignarde, il sera excusé par la loi.
«Eh bien! ceci outrage la justice, et c'est une honte pour la République de laisser ainsi la femme écrasée légalement par l'homme.
«On m'objectera que le divorce, appelé à grands cris par tout le monde, sera pour tous ces abus une porte de sortie.
«Que nenni!
«M. Naquet lui-même dans le projet de loi qu'il a présenté ne met pas l'homme et la femme sur le pied d'égalité dans les demandes d'autorisation en divorce. L'homme peut le réclamer dans certains cas où cela est interdit à la femme.
«Et de plus, par qui seront jugées les demandes qui seront soumises aux tribunaux?
«Par les hommes, toujours par les hommes et rien que par les hommes!
«Nous voulons que tout cela change.
«Nous voulons dans la République l'égalité pour tous, pour l'homme comme pour la femme et pour arriver à son but, pour que les lois soient équitables, nous voulons que tous les intéressés soient appelés à les discuter et à les voter.
«Voilà pourquoi nous demandons pour tous hommes ou femmes, le droit d'être électeurs ou d'être élus.
«Certains pays d'ailleurs nous donnent déjà l'exemple; en Amérique, dans certains Etats, les femmes prennent part aux élections municipales[6].
[6] Ecrit en 1880. Depuis 1893 plusieurs Etats ont donné aux femmes le droit de vote politique. En 1920, l'article de la Constitution qui accorde le droit de vote aux femmes de l'Amérique a été voté.
«Les affaires publiques n'en marchent que mieux et, malgré toutes les réactions possibles nous arriverons au but que nous poursuivons.
«Deux grandes objections sont opposées aux revendications si légitimes des femmes.
«Tout d'abord on prétend que la maternité et ses exigences y sont un obstacle péremptoire. Est-ce à dire que la femme en état de grossesse ne soit pas capable de porter un bulletin de vote au bureau électoral? Mais alors interdisez-lui toute distraction, toute promenade, tout théâtre, et, si elle est pauvre, défendez-lui tout travail et faites-lui des rentes pendant la durée de sa grossesse.
«Une autre objection des républicains fait de l'immense majorité des femmes des champions ardents du cléricalisme.
«Je proteste contre cette affirmation. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Et puis, on n'a jamais songé à refuser le vote et l'éligibilité aux hommes cléricaux.»
Elle termine ainsi son discours:
«Lors des prochaines élections accompagnez vos femmes, vos filles, vos mères aux bureaux électoraux et dites-leur de réclamer leurs cartes électorales; sans doute les officiers municipaux ne les leur délivreront pas, mais si toutes les villes agissaient de même, l'impulsion serait donnée et rien ne pourrait plus l'arrêter.
«Quand nous aurons atteint le but que nous nous proposons, oh! alors, nous serons vos ménagères nationales, nous empêcherons la dilapidation de vos deniers et nous saurons faire en sorte que tous les travailleurs, ici-bas, aient le vivre et le coucher comme les enfants d'une même maison.
«Ce seront les femmes qui fermeront l'ère des révolutions sanglantes, car les femmes seules sauront _harmoniser_ la société.»
En octobre 1883, c'est à Nîmes qu'elle va faire connaître les revendications du _Féminisme_.
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«Voulez-vous que les hommes soient vraiment libres? Donnez aussi la liberté aux femmes.
«On a aboli les privilèges de castes, seuls les privilèges de sexe sont restés.»
Elle dépeint la situation fausse et pénible que les droits civiques, que possède l'homme, et qui sont refusés à la femme font à celle-ci. Elle réclame pour son sexe les droits politiques afin de le soustraire à l'arbitraire de l'homme. Elle adjure les électeurs de défendre les droits politiques de la femme et de les inscrire dans leurs programmes électoraux:
«Le jour où cette œuvre sera accomplie sera celui de la justice et de l'égalité.»
Elle veut autant d'écoles, autant de science pour les filles que pour les garçons et autant de droits politiques. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
En mai 1884, à Bruxelles, elle intéresse très habilement les Belges à la question féministe en mettant en cause l'intérêt national:
«Belges, vous tremblez pour votre sécurité, vous redoutez l'annexion; utilisez tous les éléments d'énergie qui sont en vous, associez les femmes à votre action et vous pourrez tenir tête à vos voisins. Faites intervenir cette toute puissante, la femme, dans vos affaires et votre petit royaume deviendra inexpugnable. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Chacun de vous a pu remarquer qu'en général les femmes étaient plus aptes que les hommes à bien administrer. Les femmes ont une façon particulière de veiller aux détails, de faire de l'ordre, de réaliser en un mot l'aisance. Oh! je conviens que les femmes ne feraient pas aussi grand que l'homme. Dans tous les pays, les hommes emploient la plus grande partie du budget pour le plaisir des yeux. Les femmes songeraient à conserver la race humaine; après, elles verraient à l'amuser. Enfin, les femmes seraient pour tous les membres de la société comme elles sont pour leurs enfants dans la famille: bonnes et équitables.
«L'intervention de la femme sur la scène du monde inaugurerait une ère de liberté pour l'homme comme pour la femme, car le despotisme au foyer engendre le despotisme dans la cité et tant que la femme sera asservie tout citoyen libre tremblera pour son indépendance.» . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
En octobre 1881, lors de la Campagne de Tunisie, elle adressa au général Campenon, Ministre de la Guerre, une lettre pour lui demander d'appeler les femmes à faire leur service humanitaire. Pour que nos soldats puissent vaincre les maladies «plus redoutables que le fer de l'ennemi» il faut qu'un sérieux personnel soit attaché à l'armée d'Afrique. Les femmes qui revendiquent l'égalité devant le droit, revendiquent aussi l'égalité devant le devoir. Qu'on les appelle à faire leur service humanitaire--pendant du service militaire des hommes--et l'on aura ce personnel.
Du Ministère on lui fit cette réponse.
«29 novembre 1881.
«Mademoiselle, . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Je serai heureux de vous donner des explications que vous donnerait le Ministre lui-même, sur la demande que votre patriotisme vous a amené à formuler.
«Le Ministre qui, vous n'en doutez pas, rend une entière justice aux sentiments généreux qui vous guident, m'a bien recommandé de vous recevoir si vous vous présentez au ministère.
«Je vous prie...
«Le Lieutenant-Colonel, Sous-chef de Cabinet.
A. MOURLANT.»
Pour intéresser les pouvoirs publics à son œuvre de justice, elle adressait des pétitions à tous les pouvoirs. Quelques-unes de ces pétitions eurent l'honneur d'un vote unanime: celle à la Chambre des députés en faveur des femmes électeurs et éligibles obtint l'unanimité des voix de la commission électorale. Une autre pour que les femmes aient leurs droits électoraux fut votée par le Conseil général de la Seine tout entier. Elle les a reproduites dans le _Vote des Femmes_, ainsi que quelques autres des si nombreuses qu'elle a adressées à nos députés et à nos sénateurs, saisissant toutes les occasions pour les convaincre.
Elle ne s'intéressait pas seulement à l'électorat et à l'éligibilité politique des femmes, mais aussi à leur égalité avec les hommes dans les élections de leurs corporations.
Avec les membres de la Société le suffrage des Femmes, elle pétitionna en faveur des Prud'Femmes.
«Novembre 1886.
«Messieurs les Députés,
«Vous allez examiner le projet de loi Lockroy relatif à l'institution des prud'hommes. Si vous êtes des législateurs équitables, vous comprendrez que quelles que soient les améliorations que ce projet comporte, il laisse subsister à l'égard des femmes fabricantes et ouvrières, employeuses et employées, une grande injustice, puisqu'il confie aux hommes seuls, le pouvoir de juger les différends entre les patronnes et leurs ouvriers, les ouvrières et leurs patrons.
«Veuillez considérer, Messieurs, que dans bien des cas, les prud'hommes masculins sont embarrassés: il est, par exemple, bien plus du ressort de la femme que de celui de l'homme d'apprécier si des corsets ou des guimpes sont bien ou mal confectionnés.
«Un tribunal exclusivement composé d'hommes est à cause de son incompétence même--quand il a à juger des femmes--forcément partial.
«Nous vous prions, Messieurs, d'introduire dans le projet Lockroy, un article stipulant que les femmes sont de compte à demi avec les hommes investies du mandat de juger les luttes d'intérêt entre maîtres et travailleurs de l'un et de l'autre sexe et que les Conseils de prud'hommes, dorénavant composés d'hommes et de femmes, sont élus par tous patrons et patronnes, chefs ou cheffesses d'ateliers, ouvriers et ouvrières qui se trouvent dans les conditions requises par la loi pour être électeurs.
«Pour les femmes de France,
Hubertine AUCLERT.
_Directrice de la Citoyenne._»
Cette pétition déposée par M. Michelin sur le bureau de la Chambre fut chaleureusement appuyée par la presse: «Mlle Hubertine Auclert, mène avec une persistance réellement héroïque, la lutte dans laquelle elle est arrivée à avoir le bon sens pour elle», écrit le _Mot d'Ordre_. Les pétitions qui demandaient le droit de suffrage et d'éligibilité pour les femmes n'obtenaient en général que des mentions ironiques.
Ce ne fut qu'en 1907 que les femmes obtinrent d'être électrices pour nommer les Conseillers Prud'hommes et en 1908 qu'elles devinrent éligibles à ce Conseil.
En 1884, une commission était nommée pour organiser l'exposition de 1889. La vaillante féministe s'adresse à M. Rouvier ministre du Commerce, pour que les femmes entrent dans cette commission:
«Monsieur le Ministre,
«Dans la commission que vous avez choisie pour organiser l'exposition de 1889, tous les futurs exposants masculins sont représentés: les commerçants sont représentés par le président de la Chambre de commerce de Paris, les fabricants par les présidents des Chambres syndicales patronales, les ouvriers par le président de l'Union des Chambres syndicales ouvrières, l'élément féminin seul est exclu; cependant, les femmes vont exposer comme les hommes leurs produits, et dans ce concours, destiné à décupler l'émulation du génie humain, elles contribueront pour une large part à rehausser notre gloire nationale.
«Si dans certaines branches de l'industrie nous pouvons être imités, dépassés même par nos voisins, pour tout ce qui sort de la main des femmes, nous arrivons les premiers. Nous triomphons grâce aux merveilleuses créations artistiques de ces fées parisiennes, qui savent faire sortir d'un rien, un chef-d'œuvre.
«Je vous prie, Monsieur le Ministre, de bien vouloir considérer que les Françaises qui dictent le bon goût au monde, tiennent dans les joûtes industrielles une place importante, et, tant au point de vue de l'intérêt national que de l'égalité dont on parle beaucoup dans notre société moderne, je vous demande d'appeler des femmes à faire partie de la commission d'organisation de l'exposition.
«Ne pas admettre les femmes à poser avec les hommes les bases de cette vaste entreprise, c'est négliger de s'assurer une partie du succès, en privant des moyens de mieux faire valoir les œuvres qu'elles exposeront, celles dont les étalages excitent en même temps que la convoitise, le ravissement de l'étranger.
J'espère, Monsieur le Ministre, que vous comprendrez qu'en lésant dans cette circonstance les intérêts des femmes, vous porteriez préjudice aux intérêts même de la France, et que vous ferez droit à une juste réclamation.
«Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, l'expression de ma haute considération.
«Pour le Cercle du «Suffrage des Femmes».
«Hubertine AUCLERT. _Directrice de la Citoyenne._»
Cette revendication de l'égalité des sexes devant le travail fut approuvée par la presse sérieuse qui en reconnut la justesse.
En 1898, une pétition pour réclamer «la loi des sièges» fut présentée au nom de la société «Le suffrage des Femmes» à nos représentants.
«Messieurs les Députés, «Messieurs les Sénateurs,
«Nous vous demandons de soustraire les employées de commerce aux maladies des organes abdominaux que la perpétuelle position verticale engendre, en enjoignant aux directeurs des grands magasins de fournir des sièges à leurs vendeuses, et de les laisser s'asseoir, quand elles ne sont pas occupées à la vente, sous peine d'être rendus responsables de la ruine de leur santé.
«Nous espérons, Messieurs, que dans l'intérêt des générations, vous voudrez bien supprimer pour des milliers de futures mères de famille le supplice dangereux de la perpendicularité, et, d'avance nous vous remercions.
«La Secrétaire générale, Hubertine AUCLERT.»
Cette pétition couverte de milliers de signatures détermina un courant d'opinion en faveur du droit de s'asseoir pour les employées de commerce. Elle fit déposer en 1900 un projet de loi, imposant aux propriétaires des ateliers, des grands et petits magasins, l'obligation de mettre des sièges à la disposition des vendeuses.
Ce projet de loi fut séance tenante adopté par la Chambre en 1900.
En 1881, elle fonda le journal _La Citoyenne_ qui portait en épigraphe: _Est citoyenne la femme qui jouit de l'intégralité de ses droits_. Aidée par des collaborateurs dévoués, elle put défendre l'être faible contre lequel les lois avaient multiplié les entraves, et convaincre le scepticisme de ses concitoyens qui ne comprenaient pas que la question du Vote des Femmes pût se poser. Ce droit dont elle a dit:
«Les droits politiques sont l'axe de la question féministe» et qui, seuls dans un gouvernement d'opinion comme le nôtre, pourraient donner aux femmes le pouvoir de réformer les lois et le moyen de faire servir leurs qualités au bien de leur pays.
Signés de son nom ou de son pseudonyme, Jeanne Voitout, ses articles, d'un style si clair qui ne devait rien qu'à elle-même, sont autant de plaidoyers pour libérer la femme.
Un de ses articles qui a pour titre: _Une loi stérile_, prévoyait l'insuffisance de la loi Camille Sée (1882) sur l'instruction secondaire des filles. Comme toujours lorsque les intérêts féminins se discutent, pas une seule femme n'avait pris part à la discussion:
«Il s'est fait grand bruit à propos de la loi sur l'instruction secondaire des filles votée par les Chambres. Chacun a pensé que le niveau égalitaire passait sur la France, dotait les femmes de la même instruction que les hommes. Erreur profonde: avant comme après la loi promulguée, le _statu quo_ subsiste pour les femmes.
«Nous n'en aurions pas fini, si nous voulions critiquer le programme des écoles secondaires de filles. L'enseignement que les femmes recevront dans ces écoles, les laissera dans la même situation fausse.
«Au sortir des écoles secondaires, les jeunes filles obtiendront un diplôme d'honneur: le diplôme, dit l'article 7 du projet de loi sur l'instruction des jeunes filles, n'aura aucune valeur professionnelle. Il ne tiendra pas lieu de brevet d'institutrice dont il différera essentiellement. Il ne sera pas non plus l'équivalent des baccalauréats ès lettres, ou ès sciences, et par exemple, il ne pourra ouvrir aux jeunes personnes qui le posséderont l'accès des facultés de médecine.
«En voilà assez, je crois, pour édifier les familles sur la valeur de l'instruction qu'on donnera aux jeunes filles dans les établissements d'éducation secondaire. Ne semble-t-il pas que nos législateurs aient pris soin de rendre ce projet inapplicable avant de le voter?
«Comment! dans notre siècle où les infortunes, les revers, les exigences multiples de la vie matérielle assaillent les femmes. Dans notre siècle où chacun a besoin de tripler ses forces pour exister, avoir ce ridicule achevé d'allouer aux femmes qui auront dépensé beaucoup de temps, beaucoup d'efforts, beaucoup d'argent pour acquérir le savoir, un diplôme qu'elles ne pourront utiliser? Mais les parents ne voudront pas de ce diplôme sans valeur. Ceux qui seront riches préféreront donner à leurs filles, au moyen de professeurs particuliers, les connaissances exigées par l'Université pour conférer le titre de bachelier.
«Ceux qui seront peu fortunés ne se soucieront pas de s'imposer des sacrifices, en vue de faire avoir à leur fille cette récompense stérile--un diplôme d'honneur. Les parents se diront que le savoir crée des besoins et que si leur fille n'a pas la possibilité d'utiliser son savoir, elle sera en étant instruite, plus pauvre qu'en étant ignorante. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Aussi longtemps que l'instruction ne sera pas pour la femme un moyen de ressources pécuniaires, les parents ne songeront pas à faire des sacrifices pour instruire leurs filles. Ils songeront à faire des sacrifices pour les doter. Parce qu'aussi longtemps que les femmes ne pourront acquérir qu'un savoir qui ne s'utilise pas, elles ne vaudront rien par ce savoir, rien par elles-mêmes, elles ne vaudront que par l'argent qu'elles posséderont.
«Si le gouvernement masculin avait sérieusement voulu établir l'instruction secondaire des jeunes filles en France, il l'aurait rendue aussi facilement accessible que véritablement avantageuse.
«Au lieu de laisser en grande partie à l'initiative des départements la création des lycées de filles, il aurait voté deux milliards pour leur installation immédiate. Ces milliards, l'Etat eût-il dû les emprunter pour réparer le dommage causé aux femmes, que c'eût été encore une excellente spéculation.
«Mais au point de vue de l'économie budgétaire, la chose la plus logique était d'ouvrir aux jeunes filles les portes des lycées de jeunes gens, et de donner la direction de ces lycées mixtes aux professeurs des deux sexes.
«Les enfants en recevant dès l'enfance le même enseignement substantiel auraient échangé leurs qualités mutuelles. La nature rude de l'homme aurait emprunté quelque chose du caractère doux de la femme, la femme aurait emprunté à l'homme l'énergie qui manque à sa nature.
«Les enfants des deux sexes mis sur les mêmes bancs d'écoles seraient arrivés dans la vie camarades, la main dans la main, s'estimant, se respectant et non plus comme deux ennemis qu'ils sont aujourd'hui. D'une part, l'homme qui se fait un plaisir de tendre des pièges et des embûches à la femme, de l'autre, la femme qui est cuirassée de méfiance vis-à-vis de l'homme. L'enseignement identique aurait donné aux femmes et aux hommes, avec les idées et le savoir, le diplôme identique.
«Les femmes, ayant une fois conquis ce premier échelon, le diplôme de bachelier, auraient pu arriver aux professions libérales. Alors, les familles françaises, qui se préoccupent tant de l'avenir de leurs enfants, se seraient empressées d'envoyer leurs filles dans les lycées acquérir le savoir breveté, qu'elles auraient justement considéré comme un passeport pour traverser la vie, comme une assurance contre la mauvaise fortune, comme un capital inaliénable qui, utilisé, aurait pu leur procurer plus de revenus que les quelques milliers de francs qu'elles auraient pu leur constituer en dot.
«Les députés si désintéressés de tout ce qui regarde les femmes n'ont pas songé à cela, et ainsi la loi sur l'instruction secondaire des jeunes filles sera inefficace parce qu'il n'a pas été permis à une seule femme de prendre la parole dans un débat qui concernait absolument les femmes. Parce qu'il n'a pas été permis à une seule femme de dire cette chose simple: qu'un savoir que les femmes ne pourraient utiliser, ne tenterait ni les efforts des enfants, ni la volonté, ni la bourse des parents».
Hubertine Auclert, avait donc prévu ce qui devait arriver, puisque maintenant on veut réformer l'enseignement secondaire des jeunes filles: Le diplôme qui couronne les études de cet enseignement serait, après avoir été complété par un examen portant sur les sciences et le latin, assimilé à la première partie du baccalauréat. La seconde partie serait passée à la faculté dans les formes accoutumées.
Pour posséder cette seconde partie, les jeunes filles devront s'asseoir sur les bancs des lycées de garçon pour suivre les cours de philosophie ou de mathématiques élémentaires.
Son mariage en 1888 avec Antonin Lévrier l'éloigne de Paris pour aller habiter l'Algérie, où son mari était nommé magistrat.
Pendant son séjour dans la colonie, elle étudia la condition de la femme Arabe. Elle a bien vu les maux qui la font souffrir et en propose les remèdes dans le livre qu'elle lui a consacré: _Les femmes Arabes_[7].
[7] Volume Lamarre, 4, rue Antoine Dubois.
En 1901, elle s'adressa au gouverneur de l'Algérie pour qu'il rétablisse les écoles de filles:
«Monsieur le gouverneur,
«Depuis quarante ans, Alger ne possède pas une seule école Arabe de filles. Comme frustrer les femmes indigènes d'instruction c'est préjudicier à la civilisation de l'Algérie et retarder la fusion des races arabe et française, je vous prie de bien vouloir rétablir au moins une des deux écoles indigènes de femmes créées à Alger en vertu du décret du 14 juillet 1850, qui stipulait que les filles indigènes auraient des écoles où elles recevraient l'instruction primaire.
«J'ai raconté dans les _Femmes Arabes_ comment le Conseil général d'Alger avait en 1861 supprimé les écoles assidûment fréquentées par près de trois cents élèves, promptes à assimiler nos idées et nos mœurs.
«Les musulmanes Algéroises, qui avaient des écoles avant l'annexion et sous l'empire, ne peuvent pas être condamnées à l'ignorance par la République.
«Vous comprendrez, Monsieur le gouverneur général, qu'il y a pour nous Français un intérêt politique à empêcher de dégénérer la race indigène en cultivant le cerveau de ses génératrices, et vous voudrez prouver aux Arabes que vous avez souci de leur évolution, en donnant au plus tôt à leurs jeunes filles, la possibilité de s'instruire dans la capitale de l'Algérie.
«Veuillez agréer, Monsieur le gouverneur général, l'assurance de ma haute considération.»
«Hubertine AUCLERT.»
Le gouverneur de l'Algérie lui répondit:
«Madame,
«J'ai l'honneur de vous accuser réception de la lettre que vous avez bien voulu m'adresser en vue du rétablissement des écoles indigènes de femmes créées à Alger en 1850 et supprimées en 1861.
«Soyez assurée que je m'associe de tout cœur aux sentiments généreux et patriotiques qui vous inspirent et que je ne tarderai pas à mettre à l'étude la question que vous voulez bien me signaler.
«Veuillez agréer, Madame, mes hommages très respectueux.
«Le gouverneur général: JONNART.»
En 1901, elle fit déposer une pétition à la Chambre et au Sénat dans le même but.