Part 1
Au lecteur
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La couverture est illustrée par une peinture de Jean Béraud. Elle appartient au domaine public.
HUBERTINE AUCLERT
Les Femmes au Gouvernail
Les idées nouvelles sont comme les fruits verts que tout le monde repousse; mais que chacun veut avoir le premier aimé, quand le soleil et le dévouement les ont amenés à maturité.
MARCEL GIARD
LIBRAIRE-ÉDITEUR 16, RUE SOUFFLOT ET 12, RUE TOULLIER
PARIS (5e)
1923
DU MÊME AUTEUR
=Les Femmes arabes en Algérie.= 1 volume, chez LAMARRE, 4, rue Antoine Dubois. Paris.
=Le Vote des Femmes.= 1 volume, chez GIARD, 16, rue Soufflot. Paris.
=Le Droit politique des Femmes.= 1 brochure (épuisée).
=L'Égalité sociale et politique de l'Homme et de la Femme.= 1 brochure.
=L'Argent de la Femme.= 1 brochure, chez A. PÉDONE, éditeur, 13, rue Soufflot. Paris.
=Le Nom de la Femme.= 1 brochure. Société du Livre à l'Auteur, 26, rue Brunel. Paris (XVIIe).
ERRATA
Page 6.--_Lire_ à la 8e ligne: découler nos droits civils _de_ nos droits politiques.
Page 22.--_Lire_ à la 21e ligne: et l'éligibilité.
Page 34.--_Lire_ à la 20e ligne: Jeanne Voitout.
Page 63.--_Lire_ à la 1re et la 3e ligne: reprocha.
Page 63.--_Lire_ à la 18e ligne: 29 Mai.
Page 72.--_Lire_ à la note ligne 3: Arria Ly à Toulouse.
Page 106.--_Lire_ Note 2: 1897-1905.
Page 115.--_Lire_ à la 7e ligne: Lorsqu'il _est exclu_.
Page 121.--_Lire_ à la 1re ligne: tremplin.
Page 232.--_Lire_ à la note ligne 1re: ester.
Page 246.--_Lire_ à la 10e ligne: satyres.
Page 300.--_Lire_ à la XIe ligne: de la possession _du_ droit.
Page 313.--_Lire_ à la 13e ligne: Couvade.
Page 348.--_Lire_ à la 13e ligne: _leur_ donner.
Page 396.--_Lire_ à la XIe ligne: 1897-1905.
Page 396.--_Lire_ à la 19e ligne: 1908.
Page 399.--_Lire_ à la 18e ligne: Territoire de Wilna 2083-200.
AU LECTEUR
Dans les _Femmes au Gouvernail_ ceux qui admettent le Féminisme verront avec intérêt Hubertine Auclert continuer à plaider par delà sa tombe, contre l'inégalité qu'a créé au détriment des femmes, les droits que les hommes se sont seuls attribués. Elle voulait les femmes au gouvernail pour qu'elles puissent réparer les injustices qui frappent leur sexe dans les lois, dans la politique et dans les mœurs, en chargeant la femme de supporter seule les conséquences de sa faute avec son complice.
Elle voulait encore les femmes au gouvernail parce que les femmes associées aux hommes apporteront au gouvernement de leur pays les qualités dont la nature les a douées: le bons sens, la raison pratique et l'économie qu'elles appliquent à la tenue du ménage. Ainsi les dépenses de la grande guerre qui ont atteint plus de 180 milliards, n'auraient pas dépassé 100 milliards, d'après le rapporteur des économies, si nos élus s'étaient souvenus: «qu'économiser c'est servir.» On peut donc croire que le concours des femmes aurait rendu certaine cette formidable économie.
La situation de la femme travailleuse devenue mère excite tout son intérêt, et toujours prévoyante pour son pays, lorsqu'elle traite de la _Maternité rétribuée_, elle résout l'angoissant problème de la repopulation par l'_indemnité maternelle_.
Le chapitre: _La cherté de la vie est due à l'exclusion des femmes de l'administration des affaires publiques_, fait penser à la vie chère de nos temps, qui faisait dire à un député, que l'Etat était en train de mériter un Conseil judiciaire, tant ses décisions ignoraient les lois économiques.
Le titre de celui: _Les intérêts de la France mis en péril par les hommes_, n'est-il pas prophétique? «On n'osait penser à la guerre», a dit un de nos meilleurs hommes d'Etat; on ne la préparait donc pas! Ses démonstrations sur la nécessité d'accorder aux femmes le suffrage intégral sont encore de saison: les Françaises, presque seules dans le monde, sont encore à le demander.
M. C.
HUBERTINE AUCLERT
Originaire du Bourbonnais, Hubertine Auclert, était née le 10 avril 1848, à Tilly, commune de Saint-Priest-en-Murat, Allier, une propriété de ses parents: la cinquième de leurs sept enfants.
Dès ses premières années elle fait preuve d'une intelligence précoce; son esprit vif s'intéresse à tout: la cause des faibles la passionne et l'injustice la révolte. On trouve en germe chez l'enfant les généreux sentiments qui devaient inspirer sa vie.
A ce moment déjà, se manifestait chez la petite fille des dons précieux. On admire la façon dont elle habille ses poupées, l'habileté avec laquelle elle sait tirer parti du moindre morceau de moire ou de taffetas pour leur confectionner de belles robes imitant celle des dames. Elle brodait aussi merveilleusement et s'intéressait à tous les détails d'un intérieur. Elle acquiert ainsi toutes les qualités d'une maîtresse de maison accomplie.
A vingt ans, sa fermeté d'âme lui permit de soutenir avantageusement ses intérêts matériels et plus tard, d'orienter le féminisme vers le vote, conviction qu'elle défendit avec une remarquable ténacité.
Si l'on naît féministe, comme on l'a dit, elle avait toutes les qualités pour en devenir l'apôtre.
C'était bien elle la féministe ainsi qu'elle l'a définie: la femme qui a devancé son temps, la femme complète.
Sa sensibilité extrême lui faisait ressentir la souffrance des autres. Elle fut frappée du danger de la soumission légale de la femme à l'homme, qui se rend bien compte du pouvoir que la loi lui donne sur sa femme dans le mariage. Pouvoir qu'il outrepasse, s'il est violent jusqu'à la frapper, puisque la majorité des divorces sont causés par les sévices du mari:
«Je suis presque de naissance une révoltée contre l'écrasement féminin, disait-elle, tant la brutalité de l'homme envers la femme dont mon enfance avait été épouvantée, m'a de bonne heure préparée à revendiquer pour mon sexe l'indépendance et la considération.»
Pendant la guerre de 1870, accompagnée par une femme ayant les mêmes sentiments généreux, elle quêta dans sa petite ville pour apporter un peu de bien-être à nos soldats, comme on l'a fait pendant la _Grande Guerre_ sous tant de formes différentes. Mais alors, on s'étonna de l'initiative de la jeune fille; on n'avait pas encore compris le sentiment délicat de s'occuper de ceux qui souffrent pour la Patrie.
Ne pouvant soigner les blessés--l'organisation de la Croix-Rouge étant peu développée à cette époque, avait peu de sections en province--elle se dévoua auprès des victimes de l'épidémie de variole qui s'ajoutait aux maux de la défaite.
La proclamation de la République au 4 septembre excita son enthousiasme. Elle voyait la France régénérée par ce gouvernement de tous, qui ne devait laisser subsister ni une misère, ni une injustice.
Un 14 juillet elle écrivait:
«Je n'illumine pas, je ne pavoise pas, il faut bien être logique. De par mon sexe assujetti je dois me tenir à l'écart de la joie comme je suis tenue à l'écart du droit. Mais comme je suis privée de m'abstenir de témoigner mon adoration à mes deux idoles: ma patrie et ma république. O ces airs nationaux comme ils me transportent; et ces jolies couleurs de France! que c'est beau. O ma patrie il faut bien que tu sois incomparable pour que je préfère vivre en esclave chez toi que libre ailleurs.»
C'est à ce moment qu'elle lut dans les journaux, le compte rendu des discours prononcés aux banquets qu'organisait Léon Richer fondateur et directeur de l'_Avenir des Femmes_, où collaborait Maria Deraismes.
«Ce sont les échos des discours prononcés aux banquets périodiques organisés par Léon Richer qui, presque à ma sortie du couvent m'ont fait venir du Bourbonnais à Paris combattre pour la liberté de mon sexe.»
Les idées qui y étaient émises lui semblaient avoir toujours été les siennes: combattre pour la libération de son sexe fut pour elle l'indication de la voie qu'elle devait suivre. Elle était orpheline et indépendante au point de vue économique; elle vint à Paris pour se mêler à ceux qui travaillaient pour que les femmes aient leurs droits. Dès ce temps elle put dire:
«Ma vie est peu importante, tout y est calme et d'une parfaite simplicité; pas d'accident, pas d'aventures, une existence de recluse. Je me suis faite justicière, non par goût mais par devoir. Voyant que personne n'osait entreprendre ce que je veux qui soit tenté, j'ai vaincu ma timidité excessive et je suis partie en guerre sans peur comme le chevalier Bayard, parce que comme lui j'étais sans reproche.»
Très sociable, elle fut bien accueillie dans le milieu qui combattait pour que justice soit faite aux femmes.
«On me nomma secrétaire du journal l'_Avenir des Femmes_ et du Comité Féministe[1] et je me mis à étudier la question de notre émancipation. Après avoir pendant quelques années beaucoup lu, entendu, observé, réfléchi, j'ai compris la nécessité de ressusciter le programme des femmes de la Révolution et d'une partie de celui de celles de 1848, en faisant, contrairement à Léon Richer et à Maria Deraismes, découler nos droits civils de nos droits politiques. Pour pouvoir présenter le programme au public, j'ai fondé en 1876 la société «Le Droit des Femmes», qui compta bientôt dans ses rangs nombre d'intellectuels de l'un et de l'autre sexe.»
[1] Le mot _Féministe_--adhérent du _Féminisme_, qui est une doctrine qui fait la femme l'égale de l'homme et lui accorde les mêmes droits--est ici par anticipation, car il ne fut employé par Hubertine Auclert qu'en 1882 dans une lettre au préfet de la Seine. Voir le _Vote des femmes_, page 64.
La Société avait pour devise: _Pas de devoirs sans droits. Pas de droits sans devoirs_, et son but final était: l'égalité parfaite des deux sexes devant la loi et devant les mœurs.
En 1883 son titre fut changé en celui de «Suffrage des Femmes» qui exprimait mieux ses idées directrices.
Pour obtenir le concours des femmes, elle lança aux Femmes de France cet éloquent appel:
Femmes de France
Malgré les bienfaits de notre révolution de 1789, deux sortes d'individus sont encore asservis: les prolétaires et les femmes. Les femmes prolétaires ont un sort bien plus déplorable encore...
Nous n'avons aucuns droits. Si préoccupées que nous soyons du bonheur de notre pays, nous sommes impitoyablement repoussées de toutes les assemblées, tant électives que législatives. La République veut cependant le concours de tous et de toutes. Nous comptons moins que rien dans l'Etat; l'homme qui joint à la sottise l'ignorance la plus profonde compte plus en France que la femme la plus instruite; il peut nommer ses législateurs; la femme ne le peut pas. Elle est un être à part, qui naît avec beaucoup de devoirs et pas de droits.
Quelle singulière anomalie! La femme est incapable pour les actes de la vie sociale et politique; on l'assimile aux interdits et aux fous, et quand elle s'écarte de la loi, elle est tout aussi sévèrement punie que l'homme en pleine possession de ses capacités.
Toute carrière libérale nous est fermée; nous ne devons nous immiscer dans aucune administration financière; cependant le fisc nous trouve bonnes pour payer les frais que notre sexe n'a pas été admis à discuter. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Au Congrès international des Droits de la Femme en 1878, elle ne put prononcer son discours sur le droit politique des femmes, Léon Richer et Maria Deraismes l'ayant trouvé trop révolutionnaire. Elle le fit imprimer[2].
[2] _Le Droit politique des femmes_, 1 brochure.
Dans ce discours, elle établit nettement le but qu'elle poursuit: demander entièrement tous les droits pour les femmes.
«Dans notre revendication du droit des femmes, il importe de ne pas déroger au principe, il importe de ne pas biaiser, d'aller droit au but. Et serions-nous capables d'aider les femmes à s'affranchir, si nous, qui avons pris leur cause en mains, nous leur contestions une partie de leurs droits. C'est contester un droit que de ne pas oser l'affirmer. Que pourraient penser les oppresseurs des femmes, si ceux qui veulent les délivrer du joug se préoccupaient surtout de ne pas froisser leurs oppresseurs et demandaient timidement pour elles un peu plus d'instruction, un peu plus de pain, un peu moins d'humiliations dans le mariage et de difficultés dans la vie.» . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Elle a confiance dans les qualités de la femme:
«Dans les réformes sociales que le progrès exige, le concours de la femme serait d'un prix inestimable. Aidée de l'homme, elle saurait mettre assez de bonté, assez d'humanité dans le détail des arrangements sociaux pour prévenir ce que l'excès de la souffrance amène: les révoltes, les révolutions». . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
En 1879 déléguée au Congrès socialiste de Marseille qui avait à l'ordre du jour de sa première séance, la question de la femme:
«Je fis un discours sur l'égalité sociale et politique de la femme et de l'homme [3], qui obtint un véritable succès; toute la presse me loua de poser la question comme elle devait l'être. Le président de la séance me vota des remerciements, et le lendemain je fus chargée de diriger les travaux du congrès en qualité de présidente. Nommée rapporteur de la commission sur la question de la femme, je parvins à force de ténacité, à faire émettre un vœu en faveur de l'affranchissement complet de la femme, qui depuis lors, figure dans le programme des travailleurs socialistes de France dans la forme suivante: _Egalité sociale et politique de la femme._»
[3] _Egalité sociale et politique de la femme et de l'homme_, 1 brochure.
Pour montrer que l'égalité politique et civile des femmes pouvait tout naturellement devenir une réalité, Hubertine Auclert et les sociétaires du «Droit des Femmes», tentèrent de se faire inscrire sur les listes électorales. On leur refusa cette inscription. Elles portèrent la question devant le Conseil de Préfecture et Hubertine Auclert alla plaider elle-même la revendication de ce droit devant le Conseil d'Etat. La Cour de cassation s'en référa à la Constitution de 1791 pour refuser.
En 1880 elle refusa de payer ses impôts: «parce que les femmes ne devaient pas payer les contributions, puisqu'elles n'étaient pas admises à contrôler l'emploi de leur argent.» Ce qui lui valut la saisie de ses meubles.
Elle a reproduit dans son volume le _Vote des Femmes_, page 136, sa demande de dégrèvement d'impôts et les raisons qui la motivait, ainsi que sa défense devant le Conseil de préfecture et le Conseil d'Etat, la logique même qui n'empêcha pas ses juges de lui donner tort.
Un huissier vint mettre les scellés sur ses meubles et lui en laissa la garde; la manifestation ayant eu la publicité suffisante pour faire réfléchir les femmes à la justesse des arguments employés, Hubertine Auclert paya ses impôts.
Alexandre Dumas, dans _les Femmes qui tuent et les Femmes qui votent_ a raconté son refus de payer l'impôt: Mlle Hubertine Auclert dit:
«Je ne dois pas payer l'impôt puisque je ne le vote pas, ni par moi-même, ni par les délégués nommés par moi. C'est une raison mais ce n'est pas la meilleure. La meilleure de toutes les raisons est qu'il n'y a aucune raison pour que les femmes ne votent pas comme les hommes.»
Le changement dans nos lois, qu'Hubertine Auclert s'efforçait d'amener par tous les moyens en son pouvoir, était peu compris par les bénéficiaires qui croyaient, comme du reste tous les hommes, que le fait d'exercer ses droits modifierait la femme au point de lui faire perdre ses gracieuses qualités; qu'elle ne voudrait plus remplir les devoirs de son sexe et qu'elle renoncerait même à la coquetterie pour mieux affirmer son indépendance.
C'est que le _Féminisme_ était ignoré en France, on y voyait surtout, pour la femme, une désertion de la maternité.
Aussi on traitait fort mal la jeune novatrice qui, vers 1876, entreprenait de le faire triompher en demandant pour les femmes le droit électoral. On affectait d'en plaisanter et on traitait de folle et de virago la timide jeune fille, ainsi que ses adeptes, à qui il fallait une grande énergie pour oser émettre ses idées et les soutenir.
Malgré sa foi dans ses justes revendications, sa grande modestie la faisait douter du succès de ses efforts si elle n'était pas secondée:
«Je monte toute seule à l'assaut des préjugés et quand je crois toucher au but, avoir vaincu les plus grandes difficultés, je suis précipitée au delà du point de départ.»
Ces déceptions bien amères pour sa sensibilité lui arrachaient des plaintes mais n'abattaient pas son courage:
«Si désespérante que soit la lutte et l'isolement, j'ai une foi incroyable, une de ces fois de chrétienne aux bûchers et aux bêtes.»
Pour répandre ses idées et amener les femmes à vouloir leur émancipation, elle fit des conférences à Paris, à Bruxelles et dans d'autres grandes villes de France, sous les auspices des municipalités. La jeune revendicatrice à la tribune, que l'on dépeignait d'un visage agréable avec de grands yeux gris expressifs, faisait passer dans ses paroles la conviction qui l'animait, intéressait les journalistes, qui, tout en discutant, ou plaisantant le _Féminisme_, suivant leur genre d'esprit, lui faisaient en général une bonne presse. L'un d'eux écrivait dans la _France_:
«Mlle Hubertine Auclert mérite qu'on la discute sérieusement avec son intelligence et son cœur: c'est une convaincue ardente et loyale, une républicaine égalitaire et enthousiaste. Le rôle subalterne de la femme lui fait horreur. Toute jeune fille, elle se met en campagne, bravement, sans crainte des huées et des sourires, et partout se déploie sa bannière! Justice pour les femmes, égalité pour les deux sexes. Elle a environ vingt-sept ans; sans être jolie, ses traits ont une grande expression d'intelligence et d'énergie; son éloquence est naturelle, son geste sobre, elle parle longtemps sans fatigue, le mot arrive facilement toujours coloré et compréhensible.»
Un autre trouvait que:
«Jamais une femme n'a apporté à la tribune parole plus correcte, argumentation plus serrée; elle ne manque pas de talent, sa parole est douce; Son langage correct et souvent imagé possède l'éloquence que donne une ferme conviction.»
Mais ce qui a dû lui plaire davantage c'est cette appréciation:
«Fait admirablement le siège de la Bastille des Droits de l'homme.»
En juin 1880 dans une conférence tenue rue Oberkampf à Paris, elle répondait à la grande objection: vous n'êtes pas militaire, faite aux femmes qui demandent leurs droits:
«Vous, les hommes vous avez fait la Révolution pour pouvoir voter les impôts que vous payez; nous, les femmes, nous voulons comme vous, payer seulement ce que nous avons voté.--Mais vous n'êtes pas soldats?--Etes-vous mères? L'impôt de la maternité, œuvre nécessaire et sublime, ne peut-il pas entrer en ligne de compte avec l'impôt du sang créé en vue d'une œuvre de destruction?» . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
A Lille en 1880, elle expose l'état de sujétion où se trouve la femme privée de ses droits:
«La République, dit-on, est le gouvernement de l'égalité, et elle n'a sa raison d'être que si elle est appuyée de la tête à la base sur les principes d'égalité.
«Elle n'existera donc réellement que lorsqu'elle aura proclamé l'égalité de tous et je viens ici, audacieusement peut-être, mais résolument lui demander de reconnaître l'égalité civile et politique de l'homme et de la femme.
«Et quand je parle d'égalité, je la veux pleine et entière.
«Je veux que la République prenne la femme dès sa naissance et qu'elle lui donne le même développement physique, moral, intellectuel et professionnel qu'à l'homme. Je veux que les concours soient ouverts aux individus des deux sexes et que la femme comme l'homme puisse arriver aux emplois les plus hauts de l'Etat.
«La République a déjà fait l'égalité entre le pauvre et le riche, je veux qu'elle agisse de même entre l'homme et la femme.
«La France s'occupe elle-même de son organisation sociale. Dans toutes les grandes villes les programmes se discutent, le mouvement s'accentue d'heure en heure. Je constate avec joie cette activité.
«Mais dans ma joie se mêle la tristesse, pourquoi donc, sur aucun programme aussi modéré, aussi radical soit-il, ne voit-on prendre place la grave question de la revendication des droits de la femme? Et pourtant, n'est-ce pas la femme qui souffre le plus?
«Républicains, en agissant avec un pareil oubli de vos compagnes, vous violentez les principes d'égalité. En 1793 vous avez fait table rase des privilèges de race et de caste qui existaient alors. Aujourd'hui, je viens vous demander de faire table rase des privilèges de sexe qui existent toujours à la honte de la République.
«Et quand je vous dis que dans la société actuelle, la femme est esclave, ne croyez pas que j'emploie un bien grand mot pour exprimer la situation actuelle.
«Examinons, si vous le voulez, la situation actuelle de la femme dans la société. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Si, jeune fille et, dans un moment d'abandon et d'amour, elle a oublié tous ses devoirs, confiante dans la parole de celui qu'elle aimait elle a un enfant, elle est abandonnée!»
Elle s'adresse aux tribunaux pour leur demander réparation.
Les juges lui répondront:
--Vous a-t-on volé votre chapeau, votre bourse?
--Non. On m'a volé mon honneur!
--Alors, il nous est impossible de rien faire: la loi reconnaît bien les promesses d'achat et de vente, mais elle ne reconnaît pas les promesses de mariage.
«Et plus tard quand l'enfant voudra rechercher son père, la loi le lui interdira encore[4]!
[4] La loi de la recherche de la paternité de 1912, exige une preuve écrite.
«Et si sa raison, à cette pauvre fille, s'égare, si dans un moment de folie elle tue son enfant.
«Oh! alors la justice s'empare d'elle et les hommes, les pères, la condamnent pour ce crime dont elle n'est pas responsable.
«Quel est donc le coupable dans cette affaire?
«Est-ce la femme? Non, n'est-ce pas?
«Est-ce l'homme? Pas davantage.
«Le coupable c'est le législateur qui, pour conserver son passeport de séducteur, aime mieux conserver l'infanticide, plutôt que de laisser rechercher la paternité.
«C'est à juste titre qu'un philosophe a dit qu'il fallait attribuer quotidiennement, à chaque député, la mort de cent enfants nés ou à naître!
«Moi je le déclare en outre, coupable de la mort ou de l'empoisonnement moral de toutes les filles-mères.
«La situation de la femme mariée n'est pas beaucoup plus enviable.
«Si intelligente qu'elle soit, épousât-elle un idiot. Dès qu'elle a passé sous les fourches caudines du mariage, elle se trouve sous la tutelle de son mari.
«D'après la loi elle doit obéissance à son mari et se trouve obligée d'habiter avec lui partout où il plaira à son seigneur et maître.
«Par son mariage enfin, elle perd son existence propre et devient, pour ainsi dire, l'accessoire de son mari.
«Si pourtant elle s'est trompée: et si croyant choisir un honnête homme, elle est tombée sur un libertin, sur un débauché, sur un paresseux ou sur un ivrogne?
«Que peut-elle faire? Rien, absolument rien.
«L'homme a tous les droits. Il a un droit absolu sur sa femme. Il peut, s'il le veut, vendre le mobilier, les vêtements, et empocher le salaire[5] ou les titres de rentes de sa femme pour payer sa maîtresse à la seule condition que cette femme demeure derrière la cloison de la chambre conjugale ou au delà du mur mitoyen de votre jardin!