Part 15
Les femmes qui ne veulent pas s'occuper de politique, désirent ardemment tous les avantages sociaux que la politique procure. Justement, ce ne sera qu'en conquérant l'électorat et l'éligibilité, qu'elles auront le même poids que l'homme dans la balance qui pèse le mérite des victimes, et qu'elles deviendront aptes à recevoir des indemnités.
Les créatrices d'hommes, ne seront garanties contre les risques qu'elles courent, en donnant la vie, que lorsqu'elles auront conquis le droit de voter l'indemnité maternelle.
XXV
L'enfant, source de profits pour l'homme
Aux mâles rapaces qui occupent toutes les sinécures et de plus en plus accaparent les métiers féminins, se font couturières, modistes, corsetières, essayeurs de jupons, détaillants de rubans, il n'est qu'une profession qui demeure inaccessible: c'est celle d'allaiter les enfants; si, à l'étonnement des mères de famille, les hommes remplissent à l'assistance publique, le rôle de nourrices sèches, ils ne parviennent jamais à être des «nourrices» véritables, à donner à téter aux bébés, attendu, que le biberon naturel leur fait défaut.
On pourrait espérer que la profession qui leur est interdite par la nature et qui assure la conservation des nouveau-nés--l'allaitement naturel diminuant les chances de mort, alors que l'allaitement artificiel les augmente--inspirerait aux hommes, inaptes à nourrir les enfants au sein, quelques considérations ou tout au moins la pensée de protéger ce facteur indispensable de peuplement: la nourrice. Eh bien, le sexe masculin ne s'embarrasse pas des détails sociaux essentiels, qui fixeraient d'abord l'attention des femmes, si elles avaient leur part de pouvoir.
La commission chargée de trouver le moyen de diminuer la mortalité infantile est exclusivement composée d'hommes. On ne comprend pas que faire exister l'enfant, après sa vie utérine, soit rôle de femme. Toute la science, renforcée d'expérience de maternité des doctoresses et des sages-femmes, n'a pu déterminer à les faire rivaliser avec les hommes qui se sont sans vergogne attribué les fonctions de nourrice.
Les exproprieurs ensuite clament: Femmes! dédaignez le vain droit de vous occuper des affaires publiques! restez dans votre beau rôle de mère!--Le rôle de mère, ils nous l'ont enlevé dès qu'ils ont vu que le petit humain pouvait être source de profits.
La femme produit l'enfant et c'est l'homme qui tire de lui des avantages. Un homme, l'accoucheur, cueille le fruit de la femme en mesure de bien payer; d'autres hommes gagnent leur vie à immatriculer les nouveau-nés sur le registre de l'état-civil. Si l'enfant est abandonné, il est encore tributaire de tous les fonctionnaires de service des enfants assistés.
En entrant dans la vie, un bébé procure des revenus aux hommes. Le sexe masculin entend nécessairement se réserver le droit de mettre en portefeuille ce petit titre de rente vivant. Aussi a-t-il décidé que, seuls les détenteurs du _bulletin_ pourraient bien vivre de l'enfant. Voilà pourquoi les préfets se sont substitués aux matrones pour inspecter le service des nourrices et des nourrissons.
Les hommes jouent à la mère, surveillent nourrissons et nourrices. La 2e section du 5e bureau de la préfecture de police est chargée de la surveillance des nourrissons, du placement à l'hospice des enfants abandonnés et de l'examen des pièces et des soins des nourrices.
Pourquoi les agences de l'assistance ne sont elles pas dirigées par des femmes? Parce que les femmes ne votent pas, et que seuls les électeurs ont le monopole des emplois français.
Les femmes sont, au détriment général exclues de tout dans la commune et dans l'état, parce qu'elles n'exercent pas leurs droits politiques.
XXVI
L'abandon de l'enfant
Présentement, peut-on abandonner un enfant à l'assistance?
--Oui: la loi sur les enfants assistés stipule que dans chaque département les enfants peuvent être abandonnés.
«La présentation a lieu dans un local ouvert le jour et la nuit et sans autre témoin, que la personne préposée au service d'admission 14, rue Denfert-Rochereau.
«Art. 9. La personne qui est de service, déclare à celle qui présente l'enfant que la mère, si elle garde l'enfant, peut recevoir les secours prévus à l'article 7, et notamment, un secours de premier besoin qui est alloué immédiatement.
«Elle signale les conséquences de l'abandon, telles qu'elles résultent de l'article 22.
«Si l'enfant paraît âgé de moins de sept mois, et si la personne qui le présente refuse de faire connaître le nom, le lieu de la naissance de l'enfant, ou de fournir l'une de ces trois indications: acte est pris de ce refus et l'admission est prononcée. Dans ce cas, aucune enquête administrative ne sera faite.»
Malheureusement, cette loi ne donne pas la garantie que le secret d'une faute sera gardé; et les mères clandestines auront peur d'être vues en allant déposer leur enfant au bureau de l'Assistance. Elles redouteront avec raison, l'indiscrétion de la personne préposée au service d'admission.
On aurait sauvegardé la vie à beaucoup d'enfants, en rétablissant le Tour discret qui, s'il avait des mains pour recevoir, «n'avait, comme disait Lamartine à la tribune du Parlement, pas d'yeux pour voir, pas de bouche pour révéler.»
Les législateurs ont trouvé que le Tour, qui diminuerait le nombre des infanticides, serait dispendieux.
La Loi sur les enfants assistés se ressent d'être l'œuvre d'une partie seulement de ceux qui auraient dû l'élaborer; il lui manque le tour de main des femmes absentes de la législation.
Les hommes seuls, en réglant ce qui concerne les enfants assistés, se sont naturellement attribué les fonctions d'inspecteurs, de sous-inspecteurs[21], de commis d'inspection de ce service.
[21] Projet de loi tendant à modifier l'article 30 de la loi du 27 juin 1914, pour l'Admission des femmes aux emplois de sous-inspectrices départementales de l'Assistance publique.
Le Conseil général pourra bien, dans le cas où il le jugera utile, créer des emplois de visiteuses d'enfant, mais il ne jugera jamais cela nécessaire. Les femmes ne votant pas, quel intérêt aurait-il à leur donner des emplois?
Le rôle des femmes est, dit-on, de s'occuper des enfants. Seulement, aussitôt que les enfants procurent rémunération, les hommes accaparent le rôle dévolu au sexe féminin.
C'est seulement quand les Françaises exerceront leurs droits politiques, qu'elles pourront empêcher les mâles de la nation de se faire couveuses et nourrices, en leur enlevant l'administration du service des enfants assistés.
Les femmes remplaceraient avantageusement les hommes à la 2e section du 5e bureau de la préfecture de police, qui, comme on sait, s'est chargé de la surveillance des nourrissons, du placement, à l'hospice, des enfants abandonnés et de l'examen des pièces et des seins des nourrices.
Si pour contrôler le service des sages-femmes auprès des accouchées, le directeur de l'Assistance publique a pensé qu'il était convenable de nommer une femme, il devra trouver encore bien plus séant de faire surveiller par les femmes les nourrissons et les nourrices; car, c'est au préjudices des pauvres enfants que les hommes jouent à la mère dans son administration.
M. E. G. conte qu'il rencontra, lorsqu'il était inspecteur du service des assistés, une fillette de six ans qui avait été mise en correction par le directeur d'une agence de l'Assistance parce que, en bégayant ses premiers mots, elle avait jeté le trouble et semé la discorde avec sa mauvaise langue, dans les familles nourricières où il l'avait placée. Une telle perversité en un âge aussi tendre surprit l'inspecteur. Il s'informa, et de son enquête résulta la mise en liberté de l'enfant, qui était très gentille et douce.
On voit, par cet exemple, comment l'enfance abandonnée est traitée par les hommes. Pourquoi aussi, les agences de l'Assistance ne sont-elles pas dirigées par des femmes?
On remplacerait, sans doute, les garde-chiourmes si ridicules dans les fonctions de nourrices, par des mamans qui, avec des caresses et de doux mots, bien mieux qu'eux avec leur dureté, redresseraient la petite plante humaine disposée à mal pousser. Mais voilà! les mères ne votent pas...
Il est donc absolument nécessaire que les femmes votent, pour pouvoir se faire attribuer leur part des fonctions administratives et obtenir le droit de bercer les bébés recueillis par la charité publique.
Pas plus que l'on n'enlève, sans péril pour l'œuvre, l'ébauche à l'artiste, on ne peut, sans lui préjudicier, ravir l'enfant à la femme, avant qu'il ne soit modelé, achevé, réussi.
Nul ne devrait être assez audacieux pour disputer aux mères, les enfants, parcelles de leur chair, qu'elles ont animés d'une vie propre, et nul assez téméraire pour chercher à les suppléer dans la surveillance et l'impulsion à donner aux petits abandonnés.
XXVII
Rétablissons l'Armoire Tournante. Le Tour discret
A la maternité de Paris, il existe un service de maternité secrète où les femmes sont reçues sans formalités. Elles placent leur état civil dans une enveloppe cachetée qui leur est rendue à leur sortie.
La ville de Toulouse vient d'instituer, elle aussi, la maternité secrète.
Mais, on diminue moins, en procédant ainsi, le nombre des suppressions d'enfants qu'en rétablissant les tours.
Le jour où l'on aura fait savoir dans le dernier des villages, que le premier venu peut sans formalité, sans dire son nom, sans montrer son visage, déposer en tel endroit convenu, un enfant, ce jour-là l'infanticide sera supprimé en France et la population s'augmentera; car nul n'ignore qu'indépendamment des bâtards, on tue les «bouches de trop» et les «partageurs».
Mais, clameront les contribuables: «Il faudra élever tous ces abandonnés!» Ce serait moins coûteux que de rechercher, de condamner et d'entretenir en prison les mères qui les tuent.
Le Tour sauverait la vie à un grand nombre de petits Français que la recherche de la paternité sera impuissante à préserver de la strangulation.
--Qu'est-ce qui invite à l'infanticide?
--D'abord, le préjugé faisant de la maternité, en dehors du mariage, une honte. Ensuite, l'effroi de la charge de l'enfant à assumer. L'abrogation de l'article 340 du Code civil ne supprime pas le premier de ces motifs d'infanticide, attendu que l'autorisation donnée à une demoiselle devenue mère, d'appeler, devant les tribunaux son coopérateur et de divulguer ce qu'elle cache, ne lui fera pas trouver--si elle ne l'a point--le courage moral de s'avouer mère en une société indulgente aux actes sans conséquence, impitoyable pour ceux qui ont des résultats vivants. La recherche de la paternité ne fera pas, non plus toujours, disparaître le second motif d'infanticide; car l'engendreur rattrapé quand il s'esquivait, subviendra rarement aux besoins de son enfant. Lorsque tant de pères légitimes se soustraient au devoir paternel, peut-on espérer que les pères naturels se montreront plus qu'eux, empressés à le remplir? D'ailleurs, où il n'y a rien à prendre, le diable lui-même perd ses droits. La recherche de la paternité, qui est permise dans la plupart des pays d'Europe, existait en France sous l'ancien régime.
En 1556, Henri II rendit un édit qui obligeait toute femme enceinte, non mariée, à déclarer sa grossesse. Le séducteur désigné devait épouser sa victime. Plus tard, on se contenta d'obliger le séducteur à payer des dommages-intérêts à la mère et à subvenir à l'entretien de l'enfant.
La recherche de la paternité qui a été votée en 1912, n'est qu'une loi contre la séduction prouvée et l'abandon notoire. Elle ne permet pas d'engager une action en reconnaissance de paternité, sans preuve écrite, et menace la fille trompée de 5 ans de prison, et de 5.000 fr. d'amende et de dix ans d'interdiction de séjour si elle engage, sans cette preuve écrite un procès contre le séducteur.
Les femmes mères n'useront guère de la faculté de rechercher le père de leur enfant, et les procès, que feront les demoiselles ayant beaucoup de toupet, ne leur procureront souvent ni dédommagement moral, ni secours matériels. Il est vrai qu'il permettra au fils naturel de prendre le nom de son auteur, mais on ne voit pas bien quel avantage il y aura pour lui à porter le nom d'un monsieur, qu'Alexandre Dumas a appelé: «un malfaiteur qu'il faut classer entre les voleurs et les assassins».
Cependant, lorsque l'enfant peut rechercher sa mère, il doit, aussi, pouvoir rechercher son père. Seulement, il ne faut pas se dissimuler, que sa légitimation compliquera les difficultés sociales et activera la désagrégation de la famille en augmentant le nombre des divorces. L'épouse qui souffre d'être secrètement trompée, ne voudra pas supporter les infidélités de son mari, démontrées au grand jour par un tribunal.
Les paternités pourront, sans inconvénient, être attribuées aux célibataires. Malheureusement, plus de soixante pour cent des pères naturels, seront des hommes mariés. Alors surgira en même temps que l'intérêt de l'enfant, l'intérêt de l'épouse.
La société peut-elle, sans être certaine de faire le bonheur d'une fille-mère, anéantir le bonheur d'une épouse? ne serait-ce pas une contradiction que d'interdire la bigamie et d'autoriser les nichées simultanées? Les procès en recherche de paternités, transformeront les épouses, en victimes expiatoires de la débauche maritale.
Arrangera-t-on les choses, en faisant résulter des dérèglements d'un homme, trois victimes au lieu de deux? Assurément non.
Puisque les enfants sont rares, n'en perdons aucun, ouvrons l'armoire tournante à ceux que l'on étoufferait, rétablissons les Tours.
En rétablissant les Tours, il faudrait récompenser la maternité clandestine qui s'avoue, c'est-à-dire faire la fille-mère indemnitaire.
Bien mieux qu'un procès au père qui se dérobe, cette solution réhabiliterait la fille-mère et lui permettrait en même temps que de s'élever, de classer socialement son enfant, de lui donner son nom.
La mère naturelle, chef de famille, a une autre situation morale que celle qui se reconnaissant indigne de faire immatriculer dans le registre public l'être auquel elle a donné la vie, s'humilierait à solliciter un patronage masculin. Au moment où il semble si nécessaire d'affranchir la femme de l'homme, de lui donner sa part d'autorité familiale et sociale, il vaudrait mieux attribuer les enfants à la mère, indemniser la maternité que de rechercher la paternité qui renforcera encore l'autocratie masculine, en conférant exclusivement à l'homme--fût-il indigne--les droits de chef de famille hors du mariage comme dans le mariage.
On assurerait facilement l'indemnité maternelle à la fille-mère, en prélevant sur les hommes, une légère contribution qu'ils auraient grand avantage à payer, puisque cet impôt paternel les garantirait des procès en recherche de paternité, suivis souvent, de procès en divorce.
XXVIII
Le socialisme n'aurait pas pour résultat l'affranchissement de la femme
«_Si les riches sont les monopoleurs du capital, les hommes sont les monopoleurs du droit et de la souveraineté._»
H. A.
L'affranchissement économique de l'homme n'aurait pas pour résultat l'affranchissement politique, civil, économique de la femme. Les comptes fussent-ils réglés entre hommes, que tout serait à recommencer pour que l'équité règne, puisque la moitié de la nation, les femmes, pour lesquelles, l'oppression des détenteurs de la richesse se double de l'oppression des détenteurs du droit, auraient été oubliées.
La fortune, même, est impuissante à soustraire à l'oppression, celles qui la possèdent. La femme riche est dans le mariage moins libre que la femme pauvre. Elle ne peut pas disposer de sa dot, tandis que l'ouvrière dispose de son salaire. Ni la femme riche, ni la femme pauvre, n'a le droit de participer au gouvernement de son pays, en votant et en légiférant. Aussi toutes les femmes sont dupes dans l'association humaine.
Si la question sociale se résolvait pendant que les femmes sont au point de vue politique bâillonnées, la transformation économique s'opérerait au seul profit des hommes.
Pour que toute la nation bénéficie de cette transformation, il faut que la femme mise au niveau de l'homme aide à l'accomplir, participe avec lui aux arrangements de la société.
Les hommes de la révolution ont commis une faute en ne voulant point entendre parler de l'immixtion des ouvriers dans la politique. Eh bien, les républicains d'aujourd'hui qui ne veulent point entendre parler de l'immixtion des femmes dans la politique, commettent une faute bien plus grande, puisqu'ils rendent la république impuissante à inaugurer l'ère de justice que tout le monde attend.
Les collectivistes nous apprennent par la bouche de M. Jules Guesde[22] que, quand tout aura été socialisé, on verra ce que l'on pourra faire pour la femme, sans nuire à l'espèce, ni gêner l'homme. C'est assez dire que, si le capital et la propriété étaient socialisés avant que les femmes soient électeurs, elles ne récupéreraient point en la société nouvelle ce qui leur aurait été pris et seraient encore, plus que maintenant, êtres de peine, bêtes de somme et bêtes à plaisir.
[22] En 1920, Jules Guesde a déposé à la Chambre une loi tendant à faire proclamer l'égalité civile et politique entre tous les français.
Les femmes qui croient que la question féministe sera résolue avec la question économique, apprennent si elles gagnent un gros lot, que leur condition légale, est après que la question économique a été pour elle résolue, identique à ce qu'elle était auparavant. Dernièrement, en m'abordant une dame s'écria:
«La révolution vient de s'accomplir pour moi. De pauvre que j'étais, un lot de loterie m'a faite riche; eh bien! je suis obligée d'avouer que j'ai perdu, avec l'habitude d'avoir faim, mes illusions politiques.
«J'avais entendu beaucoup d'orateurs affirmer que la femme sera affranchie aussitôt que la question sociale aura été réalisée, et je m'efforçais de persuader, de cela, mes camarades. Or, après que la question sociale eut été pour moi, résolue, je me suis aperçue que je restais esclave comme avant.
«Le billet de loterie gagnant avait été acheté par moi, avec mon propre argent. Cependant, je ne puis toucher le gros lot, dont j'étais gratifiée, sans le concours de mon mari.
«Si j'avais volé la fortune que j'ai gagnée--j'aurais--sans qu'il soit besoin de l'autorisation de mon mari--été poursuivie en police correctionnelle ou en cour d'assises; mais il me faut le consentement marital pour pouvoir accepter un don, ou encaisser ce que m'a procuré le hasard.»
Les articles 217 et 934 du code, que cette dame signale, donnent aux hommes, la garantie de ne point être frustrés de la jouissance de la fortune qui échoit à leurs épouses.
Les maris, eux, peuvent accepter des donations, toucher les gros lots, sans que leur compagne en soit informée. La personne et l'avoir de la femme sont la chose de l'époux, mais la personne et l'avoir de l'époux ne sont pas la chose de l'épouse.
Les législateurs, tenant leur pouvoir des hommes, règlent tout en faveur des hommes contre les femmes, non représentées au parlement.
Les députés socialistes reconnaissent que le suffrage est l'instrument de l'émancipation politique et économique de l'homme; s'ils ne s'efforcent point de mettre la femme en possession de cet instrument, c'est qu'ils ne veulent point qu'elle s'émancipe.
Quand on établira l'impôt sur le revenu, si les femmes ne votent pas, ce seront ces annulées, en politique, qui paieront pour les agents électoraux et les gros électeurs.
Ce qui vient de se passer à Saint-Genest-Lerpt (Loire) prouve ce que nous avançons: Le Conseil municipal de Saint-Genest-Lerpt, pour témoigner sa reconnaissance à ceux qui l'avaient élu, a, en effet, pris une délibération exemptant de la contribution mobilière comme indigents, 819 contribuables sur 1185 contribuables, que comprend la Commune. De sorte que les 365 personnes qui ne furent pas exemptées d'impôts durent payer pour les autres et leur cote mobilière fut notablement augmentée.
On trouve, parmi les prétendus indigents exemptés d'impôts, des instituteurs agents électoraux, de nombreux propriétaires fonciers. Mais, détail caractéristique, les femmes ne votant pas, aucune n'a été exemptée d'impôts.
Elles durent, les femmes de Saint-Genest-Lerpt, parce que non électeurs, assumer les charges des hommes de la Commune qui avaient fait élire le Conseil municipal.
XXIX
La République personnifiée par la femme
«_La République cessera seulement pour les Françaises d'être un bluff, quand elle leur facilitera le combat pour la vie en les armant du bulletin de vote._»
Hubertine AUCLERT.
Coulée en bronze ou taillée dans la pierre, la République est représentée sous les traits du sexe féminin. La liberté emprunte la figure de l'esclave. La femme asservie symbolise l'autorité.
En ce pays où le sexe féminin ne jouit pas de ses droits politiques, on a choisi une femme pour personnifier le pouvoir suprême, la forme gouvernementale. Si, en même temps qu'ils annulent leurs compagnes, les Français leur font figurer l'idéale autorité devant laquelle ils s'inclinent, nous n'avons pas à nous plaindre de cette contradiction, car la statue d'une femme, érigée sur la place publique, est bien moins que le buste d'un roi, ou la silhouette d'un empereur propre à perpétuer le règne de la mâlo-manie.
Ces hommages extérieurs qui masquent mal l'outrageante oppression, l'illégal annulement du sexe féminin, prouvent en définitive que la Française n'a qu'une indignité de convention.
La République honorée, sous la figure de la femme, vilipendée, dégradée civiquement dans la société a l'air attristé d'une idole qu'on soufflette. Elle semble se pencher pour dire aux hommes, qui lui rendent des hommages extérieurs et refusent d'appliquer ses principes: «l'encens des tyrans est indigne de moi; avant de venir me louer, affranchissez les femmes. Je veux que chacun ait sous mon règne, la possibilité d'améliorer son sort en édictant de bons enseignements sociaux.
«La meilleure manière de m'honorer, moi la République, c'est de faire des vingt millions de serves françaises, vingt millions de citoyennes.»
_L'origine de la République_
La République, que la femme personnifie, a eu pour initiateurs, avec Camille Desmoulins et Condorcet, Mme Kéralio-Robert.
C'est à Mme Kéralio-Robert, femme de Lettres et journaliste, qui avait déjà appelé les Françaises à l'action publique, que l'acte originel de la République, la pétition audacieuse pour ne reconnaître aucun roi, est attribuée. Michelet affirme que Mme Kéralio dicta à son mari, M. Robert, qui écrivit cette pièce remarquable dont le style trahit l'auteur.
Malgré les représailles que l'on pouvait prévoir, un grand nombre de femmes et de jeunes filles signèrent avec leurs époux et leurs pères, la pétition républicaine, ainsi que l'attestent les feuilles conservées aux archives du Département de la Seine.
XXX
La Patrie et les Femmes
«_Démilitariser la France, c'est augmenter les chances de guerre._»
BEBEL.
Les femmes pourraient mieux que quiconque régler les différends entre peuples et mettre fin aux querelles intestines entre Français. Cependant, on ne les appelle pas aux conférences, ou au bruit du canon qui tonne. Ici et là, est enterrée la question du désarmement. On craint qu'à chaque séance elles ne s'écrient: «Etablissez la paix, en substituant le droit à la force».
Ce ne sera qu'en supprimant les sources de conflits particuliers, en interdisant les prises masculines, que l'on pourra mettre fin aux empiétements territoriaux et assurer aux peuples la sécurité de leurs frontières.
Il est juste de reconnaître, que, si le sexe masculin n'est pas disposé à anéantir le vieux levain de discorde humaine, en plaçant le sexe féminin à son niveau, de leur côté, les femmes qui ont la volonté d'imposer la paix, ne se mettent guère en peine d'ajouter, à leur vouloir, le pouvoir de la rendre certaine.