Les femmes au gouvernail

Part 14

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Dans la Chine antique, avant l'époque de Fohi, disent les anciens livres, les hommes connaissaient leur mère, mais ils ignoraient qui était leur père.

En Asie, les Lyciens prenaient le nom de leur mère et attribuaient l'héritage aux filles.

Dans l'ancienne Egypte, les enfants portaient le nom de leur mère et étaient dirigés par elle. Les femmes d'Egypte, dit Hérodote, vont sur la place publique, se livrent au commerce et à l'industrie pendant que les hommes demeurent à la maison, et y font le travail intérieur. Les femmes, aux portes de l'Egypte, considèrent comme un déshonneur de tisser et de filer.

Les Hurons et les Iroquois prennent le nom de leur mère, et c'est par elle qu'ils comptent leur généalogie. C'est par les femmes que se consiste la nation, la noblesse du sang, l'arbre généalogique, l'ordre des générations et la conservation des familles.

La noblesse utérine exista en France en la période féodale. La mère noble donnait le jour à un fils noble: le père fut-il roturier.

Les Crétois, d'après Platon, nommaient leur patrie d'origine, matrie: combien d'autres peuples primitifs préférant la réalité à la fiction se servaient de ce doux terme, matrie (mère) pour désigner les lieux qu'ils habitaient. Ne serait-il pas plus naturel de dire: la France est ma _matrie_, ma mère, que: la France est ma _patrie_, mon père?

Les Touaregs qui habitent le centre du Sahara Africain, ainsi que presque tous les peuples de race berbère, sont régis par le matriarcat. Ils se dénomment en raison de cela _Beni-oummia_ (fils de la mère).

C'est, dit une formule de leur droit traditionnel, «le ventre qui teint l'enfant». Aussi, le fils d'une mère noble et d'un père esclave est noble, le fils d'une mère esclave et d'un père noble, est esclave.

Chez les _Beni-oummia_ la loi salique est renversée. Ce n'est point le fils du chef qui succède à son père, c'est le fils de la sœur de celui-ci.

Même nomade, la femme Targuie est instruite et a partout la première place. Elle discute dans les conseils de la Tribu. Elle a l'administration de l'héritage. Elle seule dispose des tentes, maisons, troupeaux, sources et jardins. Enfin, elle confère, avec la condition sociale, les droits de commandement sur les serfs et les redevances payées par les voyageurs.

On voit que les peuples qui se désintéressent de la paternité, au point de s'appeler «fils de la mère» accordent à la femme, avec l'autorité morale, bien des privilèges et que les Français civilisés auraient beaucoup à apprendre au point de vue féministe, des Touaregs qualifiés de barbares, par ceux qui ne les connaissent pas.

Malgré que les hommes s'efforcent de se le dissimuler, la mère donne à l'enfant son empreinte en dépit de l'école. Nos belles écoles, qui sont à juste titre l'orgueil et l'espoir de la nation, ne cultivent que l'intelligence.

Quand on aura affranchi la dispensatrice de la vie en proclamant l'égalité des sexes devant la loi, les humains ne piétineront plus. Ils courront dans la voie du progrès.

XIX

Les mères et la dépopulation

En entendant répéter que les femmes ont pour unique rôle de mettre des enfants au monde, on pouvait penser que le sexe féminin restait dans la mission qui lui est assignée, en demandant de faire partie de la commission extra-parlementaire chargée de combattre la dépopulation.

Il nous semblait que les deux sexes réunis, étaient seuls compétents pour décider d'une affaire où le couple est indispensable. Eh bien, nous étions dans l'erreur. Les hommes seuls suffisent pour repeupler la France, puisque pas une femme n'a été nommée membre de la commission de repeuplement.

Les Français présomptueux croient qu'ils pourront, sans les Françaises, augmenter la natalité, comme sans elles, ils pensent continuer à administrer et à gouverner.

Les messieurs réunis pour remédier à la dépopulation, s'imagineront résoudre la question en récompensant l'homme qui n'a que du plaisir en devenant père, tandis que la femme ruine sa santé, risque sa vie en enfantant.

N'étant point traitée comme la cheville ouvrière du repeuplement, la génératrice continuera, suivant la coutume, à se préserver de la fécondation, à recourir à l'avortement, de sorte que l'homme déçu de ses rêves de paternité, ne pourra percevoir le dédommagement du travail puerpéral qui lui aura été attribué.

Bien que notre orgueil national prenne plaisir à constater que les peuples les plus civilisés sont les moins prolifiques, la disette d'enfants met la France en si mauvaise posture dans le monde, que les législateurs ont songé à proposer de surtaxer les célibataires, les veufs, les divorcés.

Si cet impôt vexatoire ne frappait que les femmes, qui ne votant point, ne sont point à ménager, il serait sûrement adopté par la commission. Mais les célibataires mâles étant électeurs, on ne rééditera pas la loi de 1798 qui, durant quelques années, surimposera les célibataires.

D'ailleurs, un impôt ne contraindrait pas au mariage les célibataires. L'unique moyen d'augmenter la natalité consiste à intéresser les génératrices à cette augmentation. Pendant que les femmes n'auront aucun avantage à procréer beaucoup d'enfants, elles se soustrairont aux nombreuses maternités qui les accablent de souffrances, les surchargent de travail et les enlaidissent!

Certes, les hommes sont en France bien puissants. Pourtant, quoique souverains, ils ne peuvent ni changer les lois naturelles, ni augmenter, sans le concours des femmes, la natalité. Il devient donc, dès lors, indispensable que les femmes fassent connaître à quelles conditions elles consentiront à être plus souvent mères. La solution de la question du dépeuplement est seulement là.

Si les législateurs ne trouvent pas que les procréatrices sont, plus que quiconque, aptes à donner sur cela leur avis, les efforts en vue du repeuplement échoueront: les seules personnes capables de les faire aboutir étant laissées de côté.

On propose de spolier les génératrices, de récompenser les hommes du travail de gestation et de parturition des femmes. La prime donnée au père n'allégerait point le fardeau maternel. Ce ne serait pas, parce que les hommes civilisés empocheraient la récompense de l'enfantement, qu'ils parviendraient plus que les primitifs--simulant les douleurs quand leur femme accouche--à faire croire que ce sont eux qui mettent au monde les enfants.

Pour obtenir de la femme qu'elle dépense ses forces, passe ses nuits en veilles, ruine sa santé et risque sa vie afin d'augmenter la population, c'est employer un singulier moyen que de gratifier le père, parce qu'il vote, du travail accompli par la mère, qui ne vote pas. Est-ce le moyen de déterminer les femmes à appeler à la vie beaucoup d'enfants? Les ouvriers seraient-ils excités à travailler en un chantier où le contre-maître s'attribuerait leur salaire?

Les nombreuses maternités déforment, fatiguent, affaiblissent, enlaidissent, non le père, mais la mère. Si, au lieu de lui attacher par un petit intérêt son mari, on spolie la femme souffreteuse de la rente qui lui est due pour la donner à l'homme gaillard, est-ce que ce ne sera pas inciter celui-ci à la dépenser, cette rente, avec une accorte voisine, point productrice d'enfants?

On tourne autour de la question de l'indemnisation maternelle, qu'on ne veut pas proposer parce que la femme qui est en droit de la toucher, est une hors la loi.

Il est facile de comprendre que quiconque a la peine doit toucher un salaire et que les femmes ne se déprimeront ni ne s'useront plus, dans le seul but de procurer des rentes à leur mari qui, après la douzaine d'enfants pourrait les planter là.

La femme est la propriété de l'homme (une propriété de rapport) comme l'arbre à fruit est celle du jardinier, puisqu'on reconnaît seulement à celui-ci le droit de tirer profit des fruits humains.

Que l'on tourne et retourne, en tous sens, la question du repeuplement, on ne parviendra à la résoudre que par l'indemnisation maternelle, qui allégera les charges du père et permettra à la mère de conserver en se soignant, des forces de réserve pour de nouvelles maternités.

A la femme aisée ou riche, qui ne serait, ni par une indemnité, ni par une retraite, encouragée à de successives maternités, on pourrait offrir l'appât des récompenses honorifiques.

Nous trouvons puériles les décorations, mais puisque les hommes en raffolent, les femmes peuvent bien, à leur exemple, les convoiter.

Il ne faudrait pas bien entendu, que la décoration attribuée à la maternité, lui soit spéciale: une croix de la maternité serait de suite appelée Croix de Gigogne.

Mais admettre la femme, six fois mère, à la Légion d'honneur, honorerait la croix en lui faisant récompenser ce qui est utile au pays.

XX

La femme en état de légitime défense

Les infanticides sont si fréquents, que chacun est forcé de se demander s'ils ne sont pas une nécessité sociale, et s'il ne serait pas temps de mettre, relativement à la génération, les conventions et les lois en harmonie avec la nature.

Le public qui traque la coupable d'infanticide et dispute à la police le soin de l'amener devant ses juges, n'est rien moins que disposé à atténuer son crime.

Cependant, cette meurtrière était en état de légitime défense. C'est pour se sauver qu'elle a tué. La société tout entière fonçait sur elle, menaçait de la vomir de son sein, de l'écharper moralement. Affolée par l'horreur de sa situation, elle est devenue horrible. Elle a mis son enfant hors la vie, pour ne pas être mise hors de l'humanité.

Il faudrait voir comment se comporteraient ceux qui déclament contre la fille-mère exterminatrice, s'ils étaient aux prises avec les difficultés inénarrables de son présent et l'épouvantement de l'avenir qui lui est réservé. Sa faute va tendre autour d'elle un cordon sanitaire. On s'éloignera d'elle comme d'une pestiférée, ses amis ne la connaîtront plus. Toutes les portes, tous les cœurs lui seront fermés. Enfin, alors que ses besoins s'augmenteront de ceux d'une autre existence, elle ne trouvera plus d'ouvrage.

La fille-mère a à choisir entre le mépris public, un dénûment sans nom et... le crime! L'instinct de la conservation, le sentiment faux mais très violent de l'honneur, en font une criminelle.

Quel est l'individu, homme ou femme, qui sachant qu'il va être à tout jamais flétri et flétri injustement, est bien certain de ne pas perdre un instant la raison, et de ne pas commettre un crime pour échapper à l'opprobre qui l'attend?

A ceux qui soutiennent que la mère infanticide a été impitoyable, on peut demander si elle a été aussi impitoyable et féroce que la société qui contraint toutes les pauvres filles, sous peine de déchéance, à se posséder toujours assez pleinement, pour ne jamais oublier les conventions instaurées par les hommes--au profit des hommes,--les lois écrites par les hommes--à l'avantage des hommes--alors qu'elles sont perpétuellement en proie à l'obsession de la loi burinée par la nature dans leur chair et dans leur sang.

Si l'enfant qui naît en dehors des règles de la «loi de l'homme» n'a fait aucun mal aux vengeurs de sa mort, il a, avant même d'exister, imposé moralement à sa mère plus que le supplice des brodequins de fer et de la poix bouillante. Aussi elle le hait. Il est le fils de Judas, la preuve vivante de son déshonneur.

On dit à la fille passive qui a mis au monde un enfant: Ta faute est irrémissible, et l'on voudrait qu'elle ait l'énergie d'une héroïne donnant, son enfant dans les bras, une leçon de morale à la barbarie contemporaine.

A l'homme qui n'épouserait point une fille-mère, de crainte que sa honte ne rejaillisse sur lui, on ne demande point, avant d'en faire un mari, s'il est garçon-père. On le loue d'être père, tandis qu'on soufflette sa coopératrice, du nom de la prostituée:--fille--

«Fille-mère» c'est-à-dire: fille qui joint au vice, la bêtise, puisqu'elle s'est laissée duper.

On voit combien différemment est apprécié le même acte, suivant qu'il est accompli par un sexe ou par l'autre. Les mœurs calquées sur les lois sont défavorables aux femmes parce que les femmes sont exclues des arrangements sociaux.

Les Françaises, qui sont des sacrifiées, de continuelles victimes expiatoires, n'ont qu'un moyen d'avoir justice: c'est de posséder le pouvoir de se faire justice à elles-mêmes, en réformant l'injuste législation.

XXI

Pour les primitifs: l'enfant est une valeur. Pour les civilisés: l'enfant est une charge

De tous les enfants qui naissent, ceux qui appartiennent réellement à la mère, sont ceux que leur père a pu désavouer. Ils ont fait leur entrée dans le monde en dehors de toutes les conventions sociales, et ils sont, en raison de ce dédain des bienséances, qualifiés de naturels.

Etant censé n'avoir pas de pères, ces bâtards échappent à la prise et à la poigne masculine. Ils ne portent point le nom de l'homme, ils ne sont pas sous sa domination.

De sorte que, si la mère non mariée est rabaissée par le préjugé, elle est, par le droit public, véritablement élevée au rang de l'homme, puisque parmi toutes les femmes, c'est la seule mère qui transmet son nom à ses enfants et qui exerce sur eux l'autorité paternelle.

Mais, afin que les Françaises n'ambitionnent pas ces avantages et pour les décider toutes à faire abdication de leur liberté, en même temps que le don de leur chef-d'œuvre, non réalisé: l'enfant, on couvre d'opprobre celles qui ont un bébé en dehors du mariage, et l'innocent est traité en coupable.

Relativement à la mère non mariée et à son fils, nous devrions bien être aussi humains que les peuples que nous asservissons et dépouillons sous prétexte de civiliser. Chez la plupart de nos barbares conquis, il n'y a pas d'enfants naturels, donc pas de mères méprisées.

Dans le sud africain, la négresse esclave est affranchie quand elle a avec son maître appelé à la vie un enfant. Son fils hérite comme ses frères légitimes, il est honoré et elle est nommée _l'onen-el-Ouled_, la mère de l'enfant.

Pour les primitifs, qui sont plus que nous, avec toute notre suffisance, près de la vérité et de la liberté, l'enfant est une valeur. Tandis que pour les civilisés, écrasés par les obligations anciennes et asservis à tant de besoins nouveaux, l'enfant, sujet de dépense, est moins prisé que le poulain et le veau, source de profits immédiats.

Aussi, voyez s'il y a pour les animaux rétifs, comme pour les enfants indociles, des martinets et des cachots. On craindrait de diminuer les bénéfices que l'on escompte, en privant les poulains et les génisses d'air ou de nourriture, mais torturer les petits humains qui ne sont pas marchandise monnayable, cela ne tire pas à conséquence.

XXII

Les mères plus mal traitées que les animaux reproducteurs

Si la nature, en la chargeant de perpétuer l'espèce humaine, a destiné la femme à être choyée dans les sociétés civilisées, qui se préoccuperont de réaliser le perfectionnement physique et intellectuel des générations, en notre temps si barbare, sous son masque progressif, la femme, parce que paria politique, est moins bien traitée que les animaux.

Dans l'étable, on garnit mieux le râtelier des herbivores féconds, on accorde meilleure ration et meilleure place à la jument, à la vache, à la brebis en état de gestation, car on escompte le profit que l'on tirera de leur produit. Tandis que dans la maison, les femmes enceintes ne sont pas exemptes de soucis matériels.

Le surmenage, les privations imposées par la nécessité de satisfaire aux besoins de leurs premiers-nés, alourdissent le fardeau des génératrices; et les accablées par une sixième maternité ne reçoivent point, comme les chevaux d'omnibus dans les rues de Paris, de renfort pour monter la voie douloureuse qui conduit à l'enfantement.

La future mère, débilitée, ne peut procréer que la souffrance. Ses enfants, mal à l'aise dans son sein, porteront toute leur vie la marque de leur misère originelle.

Pourquoi les hôpitaux sont-ils encombrés de scrofuleux et de rachitiques?

--Parce que les mères ne sont point dans les conditions voulues pour pouvoir mettre au monde des enfants normaux.

En indemnisant la maternité, on réduirait le nombre des dégénérés qui absorbent le budget de l'Assistance.

Mais, comment faire comprendre aux pouvoirs publics, en lesquels le seul sexe masculin est représenté, que la suppression des privations maternelles relèverait la race, et qu'il y aurait encore plus d'avantages à obtenir de beaux et robustes humains que de jolis poulains?

La législation élaborée sans le concours des femmes s'abstient de tenir compte des intérêts féminins.

C'est parce qu'elles sont tenues en dehors du droit commun, que les femmes ne bénéficient pas des avantages sociaux.

Eliminées des emplois et du bon travail, les Françaises sont, en toutes occasions, frustrées.

XXIII

La société n'assure pas l'existence de sa perpétuatrice

On ne peut obtenir l'accroissement de la population, pendant que la plus appauvrissante de toutes les productions, est la production des humains, qui précipite d'autant plus les femmes dans l'extrême misère, qu'elles enfantent davantage.

Chose curieuse, notre société, si cruelle, si ingrate, à l'égard des productrices d'enfants, a pour les hommes des excès de générosité. Elle se croit quitte envers la mère, qui lui a gratuitement confectionné et bien élevé six ou huit robustes Français. Pourtant, elle pense avoir contracté une dette envers les élus des Assemblées législatives, administratives et tous les employés grassement payés. De sorte que, quand des députés, des conseillers ne sont point réélus et que des fonctionnaires inhabiles sont déplacés, elle s'empresse de leur donner une compensation.

Si la productrice d'enfants qui perd avec son mari, tout moyen d'existence, ne reçoit pas comme les congédiés de la politique et de l'administration de dédommagements, c'est parce que son sexe ne participe, ni à la répartition des deniers publics, ni à la distribution des emplois et des décorations--Et, tant qu'elles seront exclues des assemblées législatives, les femmes n'auront rien et elles ne pourront rien demander.

On dit à la femme:--«Laisse les hommes tout régler, dans la commune et dans l'Etat. Puisque tu es mère, tu n'as pas le temps de sauvegarder tes intérêts en votant!» Mais jamais on ne dit à la veuve:--«Laisse les hommes t'approvisionner de tout. Puisque tu es mère, tu n'as pas le temps de pourvoir aux besoins de tes six enfants!»

Pour se dispenser d'aider la femme qui plie sous le fardeau de la maternité, la collectivité masculine, qui régit l'ordre social actuel, se décharge de tout sur le père même absent ou mort. C'est un moyen commode pour esquiver ses obligations, que d'imaginer que quelqu'un va les remplir. Qui se préoccupe des femmes qui restent, seules, chargées d'une nombreuse famille?

Tous les jours, des pères ayant une pleine maisonnée de petits enfants tombent d'un échafaudage, sont broyés dans un engrenage, tamponnés par un train, ensevelis dans une mine, empoisonnés dans une salle de dissection, ou foudroyés dans un laboratoire. Personne, cependant, ne s'en émeut. Et leurs veuves, pour avoir rempli le devoir social et trop contribué à la conservation de l'espèce, sont, si elles veulent empêcher de mourir de faim leur nichée, forcées de s'humilier à demander l'aumône. La société insouciante et imprévoyante, qui n'accorde qu'aux mâles l'ouvrage rétribué, n'a en aucune façon assuré l'existence de sa perpétuatrice, lorsque l'homme, chargé de pourvoir aux besoins familiaux, fait défaut.

Que le mari soit inexistant ou qu'il ait fui les charges sur ses bras accumulées, en abandonnant les êtres qu'il a appelés à la vie, la femme n'a contre la société, qui s'est faite garante de la responsabilité pécuniaire du père, aucun recours. Et, les philanthropes ne donnent pas à cette victime qui halète, écrasée sous la double obligation maternelle et paternelle, une aide pour gravir son calvaire, comme ils donnent aux chevaux un renfort, pour monter une côte. On plaint une bête, c'est de bon goût; mais ce serait réellement vulgaire de s'apitoyer sur une humaine.

En présence des veuves chargées d'enfants, la nécessité s'impose de ne plus faire dépendre du mari l'existence des siens. La mère doit tenir, non du hasard, qui lui donne un compagnon bon ou mauvais, fort ou faible, mais d'une indemnité certaine, assurée par l'impôt paternel, la possibilité de satisfaire la faim, jamais incertaine de ses petits.

XXIV

Les risques de la maternité

Si au lieu de n'être admises qu'à payer les impôts, les Françaises jouissaient de leurs droits de citoyennes et avaient des mandataires pour défendre leurs intérêts à la Chambre, les accidents du travail de la maternité auraient, d'abord, été appelés à recevoir des dédommagements. Car, que d'accidents mortels, que d'incapacités temporaires ou perpétuelles, le travail de la maternité occasionne! Interrogez les victimes des crises nerveuses, les estropiées, les alitées et tant de femmes qui ont perdu, avec l'agilité, la possibilité de se livrer à l'ouvrage habituel, beaucoup vous répondront: «Mon mal résulte des suites de couches».

Or, parce qu'elles ne sont pas représentées au Parlement, ces femmes qui ont subi des endommagements en accomplissant le plus important travail qui soit, puisqu'il assure la perpétuation de la race humaine, ne recevront aucune compensation. Elles vivront en une misère lamentable. Leur fierté devra s'humilier à solliciter le secours, quand elles ont droit à l'indemnité réparatrice.

De nombreuses femmes indifférentes à la politique ne se rendent pas compte que c'est uniquement parce qu'exclues de la politique, qu'elles sont tenues en dehors de la justice sociale. Fussent-elles victimes des plus préjudiciables accidents de la maternité, les femmes n'obtiendront pas de compensation, tant qu'elles n'ont personne à la Chambre pour réclamer ce qui leur est dû.

Les mères devenues infirmes en mettant au monde des humains, ne seront pas dédommagées comme l'ouvrier maçon qui se sera cassé le bras en tombant d'un échafaudage. On n'estime pas les immeubles que le maçon construit, autant que les êtres vivants appelés à la vie par les femmes, et sans l'existence desquels toutes les maisons deviendraient inutiles, puisqu'il n'y aurait personne à loger; seulement, le maçon vote et la femme n'est pas électeur.

Il est urgent de compléter la loi sur les accidents en assimilant les accidents du travail de la maternité aux autres accidents.

Bien que les femmes estropiées par l'enfantement, soient aussi méritantes que les hommes blessés au champ d'honneur du travail, les députés ne s'apitoient pas sur le malheur des non votantes. Leurs électeurs sont cependant, à titre d'époux, de pères, de frères, très intéressés à ce que leurs compagnes, leurs filles, leurs sœurs soient garanties contre les risques de la maternité et ne viennent pas, par une impotence gagnée en augmentant la population, alourdir leurs charges. Faire indemniser la femme des accidents du travail de la maternité, ce serait souvent empêcher l'homme de vainement se débattre entre une mourante et un berceau, lui permettre de soigner sa compagne.

Il y a, en France des maternités, des asiles pour les femmes enceintes; seulement, on se borne à leur faciliter l'accouchement et l'allaitement. Jusqu'ici, ni les pouvoirs publics, ni les philanthropes ne se sont mis en peine des victimes des accidents de la maternité. Les femmes frappées doivent donc être assimilées aux victimes de tous les autres travaux. Comme les blessés au feu et les blessés à l'usine et au chantier, les blessées en donnant le jour aux humains doivent être indemnisées. Mais, qui devra indemniser des accidents du travail de la maternité?

--Hé! tout naturellement celle pour le compte de laquelle ce travail s'accomplit: la société. C'est la femme qui la perpétue et la renouvelle en créant des enfants.