Part 13
Certes, la Française si vive, si active, ne recule pas devant l'ouvrage. Seulement, elle sait que l'amour, le dévouement, les qualités morales d'une femme, sont partout moins appréciés que ses charmes, et que, si elle est enlaidie par d'excessifs labeurs, son mari lui donnera une rivale plus fraîche. Aussi, pour conserver sa gentillesse et sa santé, c'est-à-dire, son bonheur en ménage, l'épouse s'insurgera, s'il le faut, contre l'attribution exclusive qui lui est faite, d'un travail supplémentaire exténuant.
Mais la femme sera-t-elle forcée de faire son 1er mai, pour éviter de perdre en se détériorant le cœur de son mari?
Ne serait-ce pas suffisant que ses conseillers à la Tribune et dans la presse disent à l'homme qui va distraire au cabaret ses heures de chômage, pendant que sa compagne continue la journée en se tuant de travail à la maison: «Puisque tu profites du bien-être domestique, fais ta part de besogne domestique comme au régiment».
Au régiment les hommes sont à tour de rôle astreints à la corvée de nettoyer la chambrée et à préparer «l'ordinaire»: pourquoi n'en serait-il pas de même au foyer?
La corvée amicalement partagée entre mari et femme, obligés à se servir eux-mêmes, semblerait moins pénible. L'effort réciproque pour rendre l'habitation commune agréable, rapprocherait les conjoints.
Bien plus sages que nous, les Américains reconnaissent que les deux sexes étant dans l'obligation de se nourrir et de se vêtir, doivent savoir cuisiner et coudre. Ils font, dans les collèges, suivre en commun par les garçons et par les filles les cours de cuisine et de couture, afin qu'en l'épreuve de la vie hommes et femmes soient pareillement aptes à se rendre, à l'occasion, à eux-mêmes, services.
Quand s'inspirera-t-on dans les écoles de France de ce bon exemple Américain?
_Qui fera le ménage?_
Comme les jeunes filles, les jeunes gens ont besoin d'être initiés aux arts domestiques.
--Qui fera demain le ménage?
--Celui des époux qui sera le plus savant!
«Celui de nous deux, dit Socrate, glorifiant le travail du ménage, qui sera le plus industrieux économe, est celui qui apporte le plus en la société.»
Que l'on ne se hâte point de sourire. Avant de réfuter ces affirmations, il est bon d'examiner si un intérêt supérieur n'exige pas, que soit remonté le courant d'anarchie sociale où tout est bouleversé, déplacé, où nulle chose n'est appréciée selon sa valeur, où nul être n'est, d'après son mérite, coté.
En notre société où un commis de magasin est mieux vu que l'indispensable semeur de blé, où les professions sont d'autant moins rétribuées et considérées qu'elles sont plus utiles, où l'on gagne davantage à amuser les êtres qu'à décupler leur existence, où il y a l'académie de musique et pas l'académie de l'alimentation, il n'est point surprenant que le sexe masculin défende ses positions honorées, parce que lucratives, et ne veuille participer aux travaux, qualifiés de vils, parce que pas rémunérés.
Quand se dissiperont les ténèbres qui voilent aux humains la vérité? Les arts domestiques, dont peut résulter la modification des êtres, seront recherchés, réhabilités. Si l'on ne crée pas comme le proposent des gastronomes, une académie de femmes gardiennes de l'art de bien vivre, on peut être certain que les générations futures se préoccuperont de vivre pleinement, en complète santé et que selon le vœu du baron Brisse, sera installée à Paris une faculté de chimie culinaire, et que la science de l'alimentation enseignée gratuitement fera baisser la mortalité.
Présentement, les humains ont moins que les animaux, l'instinct de la conservation.
Dans les écoles on apprend tout aux enfants, hormis l'art d'augmenter l'énergie vitale.
Mais viendra l'heure où chacun ayant la science de la conservation, s'évertuera à renouveler ses forces pour prolonger son existence. Alors, l'ensemble des travaux qui coopèrent à ce résultat, apparaîtra de premier ordre, sera le plus relevé. Les êtres instruits et intelligents ne se déchargeront plus sur quiconque, à la maison, des soins que le savant se réserve à lui-même dans le laboratoire.
On a déjà, de cela, des signes précurseurs. Lorsque les femmes demandent à contrôler l'emploi de l'argent qu'elles versent, comme contribuables, chez le percepteur; et que les malotrus leur crient:--Votre place est à la cuisine; retournez à vos casseroles! elles ne se sentent point insultées et regardent d'un gentil air de pitié leurs insulteurs. On croirait qu'elles ont compris:--Votre place est au laboratoire! Retournez à vos cornues!
Tout le monde a aujourd'hui l'intuition de cuisines savantes, on pressent que les casseroles méprisées deviendront les philtres, en lesquels on puisera le secret de vie, l'élargissement intellectuel.
L'humain possédant la science de la conservation, substituera à la médication inoffensive ou corrodante, l'alimentation scientifique qui favorisera le libre jeu de tout l'organisme. En ce temps-là, on traitera d'égaux les préparations de bouillons régénérateurs et les confectionneurs de bouillons de culture. Le cuisinier sera un savant comme le savant est un cuisinier.
Bien que les tranches de pain coupées en rond ne doivent plus, comme autrefois, servir d'assiettes, que restera-t-il à ce moment de la vulgarité du ménage?--Pas même les poussières que Banville conseillait de fuir en allant au café.
Hommes et femmes se disputeront les prérogatives qui leur permettront de rendre beaux les laids, vigoureux les faibles, avec un atome de substance ferme et fluide.
Comme en la parant de la couleur seyante on fait s'affirmer la beauté, en adaptant au tempérament de chaque individu les sucs nourriciers appropriés, on décuplera la vigueur physique et intellectuelle, on fera s'affirmer la santé. On peut donc prédire le triomphe des manieurs de casseroles où s'élaboreront les mixtures vivifiantes.
Pour le moment, la cuisine est désertée et ce qu'on y fait est qualifié d'œuvre vile, ne méritant pas d'être rémunérée. Un politicien malade n'existant que grâce à sa ménagère, a même, en parlant des salaires, avancé cette énormité qui synthétise les erreurs contemporaines:--Il tombe sous le sens que le travail d'une ménagère a moins de valeur sociale que celui d'un mécanicien, d'un employé.
Mais la ménagère est le premier des mécaniciens, puisqu'elle entretient en un bon état de fonctionnement, la machine de chair humaine autrement précieuse que celle de métaux que la vapeur met en mouvement. Car à quoi serviraient toutes les autres machines, si celle-ci d'abord n'existait?
C'est l'absence du sentiment de sa propre conservation qui fait mépriser par l'homme les travaux dont la prolongation de l'existence peut résulter.
L'aristocratie de sexe qui a succédé à celle de caste ne permet pas aux mâles de se livrer aux occupations ménagères; c'est travail vil, parce que improductif.
Pourtant, bien que l'on ne sache commander que ce que l'on sait exécuter, ces mêmes hommes qui trouvent l'art ménager au-dessous d'eux, se sont réservé le droit d'élaborer le programme du cours ménager voté par le Conseil Municipal, et ils brevèteront aussi le savoir ménager, puisqu'il y aura à faire cela, honneurs et profits pour eux.
L'homme ne veut pas sans être rémunéré, s'utiliser; même celui qui a pour métier de servir les autres, feint en rentrant chez lui, de ne pas savoir se servir lui-même.
C'est l'ignorance et le préjugé qui font considérer comme abjects les travaux de premier ordre. La science de la conservation humaine exhaussera les arts domestiques.
Demain on honorera les inventeurs de mets réparateurs, comme on honore aujourd'hui les inventeurs d'engins meurtriers.
XVI
Les Mères doivent voter
«_Le vote est le droit à la considération, le vote est le droit au pain._»
H. A.
La mère doit voter pour préparer un bon avenir à ses enfants. La femme électeur ne peut pas comme le demandait un candidat, être un satellite de l'homme. Elle doit déposer elle-même son bulletin dans l'urne, et non se borner à multiplier la capacité sociale de son mari. Ce candidat voulait qu'on donnât à la famille la prééminence politique à laquelle elle a droit. Il préconisait le _vote familial_ au lieu du vote des femmes.
«Ce que la femme doit vouloir, écrit-il, c'est la reconnaissance légale de son existence sociale au même titre que le mari. La question de savoir ensuite quelle sera la main qui portera dans l'urne le morceau de carton représentant le bulletin familial, n'est qu'accessoire.
«L'essentiel c'est que la femme existe. Et elle comprendra qu'elle ne pourra conquérir ce droit éminent à l'existence qu'en s'appuyant sur ses enfants, dont le nombre donnera autant de voix à la famille. Ce sera là la grande force de la femme, qui ne doit se considérer que pour ce qu'elle est naturellement: la multiplicatrice de la capacité sociale de son mari».
Les hommes qui se moquent de Guillaume II parlant de sa royauté de droit divin, disent aux femmes qu'ils ont sur elles une autorité de droit divin, et que la politique est incompatible avec les fonctions de mères et d'épouses. Mais le travail de mercenaire, de blanchissage, de portefaix n'est pas incompatible avec ces fonctions.
On ne peut opposer la maternité, à l'exercice des droits de cette quantité innombrable de femmes qui ne sont pas mères, qui ne le seront jamais, qui ne l'ont jamais été.
On ne peut pas opposer, davantage, la maternité à l'exercice des droits des femmes qui sont mères, parce qu'en aucun cas, un devoir ne peut destituer d'un droit.
Quand il survient à l'homme des devoirs, les devoirs de la paternité, le prive-t-on de ses droits civiques? Non. Alors pourquoi sous le prétexte qu'elle est mère destituerait-on la femme des siens?
Est-ce que la paternité entraîne moins d'obligations que la maternité? Est-ce que le soin d'élever l'enfant n'incombe pas solidairement aux deux auteurs de sa naissance? Dernièrement, un candidat a enlevé un auditoire d'hommes avec cette phrase: «Si les femmes votaient, vous seriez obligés de garder les enfants.» Cet argument n'est pas heureux. Il exprime avec un trop naïf égoïsme que si l'homme détient le droit de la femme, c'est surtout dans la crainte d'être astreint à faire son devoir. Les républicains excluent les femmes du droit, de crainte que la femme ne leur échappe comme servante.
Qu'on n'allègue pas contre les mères l'impossibilité où elles seraient de quitter leur enfant pour voter. Est-ce que les mères ne pourraient pas se faire remplacer par le père près du berceau de l'enfant pour aller préparer, par leur vote, un avenir heureux aux petits êtres qu'elles adorent?
Est-ce que l'homme serait déshonoré parce qu'à son tour il garderait l'enfant?
La maternité ne s'oppose pas plus à l'exercice des droits civiques, qu'elle ne s'oppose à l'exercice d'un commerce, à l'exercice d'une profession, à l'exercice d'un art.
Les femmes ne manqueraient pas plus à leurs devoirs familiaux en contribuant par leur part d'intelligence au bien de la société, qu'elles n'y manquent en allant à l'Eglise, au théâtre, au cinéma, dans les magasins.
Si la maternité absorbait la femme, au point de l'empêcher de s'occuper de toute vie extérieure, alors il faudrait commencer par faire des rentes à toutes les mères qui n'en ont pas, car l'obligation de gagner le pain quotidien, l'obligation d'aller quérir les provisions du ménage, éloigneront certainement toujours plus les mères de leurs enfants que celle d'aller déposer dans l'urne un bulletin de vote un jour d'élection.
D'ailleurs, si la maternité n'était une allégation hypocrite pour refuser le vote aux femmes, celles qui ne sont pas mères devraient pouvoir exercer leurs droits, tandis qu'elles en sont tout aussi bien destituées que celles qui sont mères.
Si nous demandons pour toutes les femmes, pour celles qui sont mères, comme pour celles ne le sont pas, l'intégralité du droit, c'est que nous savons que le sentiment de la responsabilité, qui résulte de la possession du droit, éveille à un haut degré l'idée du devoir.
C'est que nous savons que la femme, une fois en possession de ses droits civiques, marchera avec l'homme dans la voie du progrès, et que ses enfants, après s'être nourris de son lait, s'assimileront ses idées de justice et de liberté.
Si nous demandons pour la femme l'intégralité du droit, c'est que nous savons que l'autorité de la _Citoyenne_ est indispensable à la femme pour être non seulement une mère selon la nature, une mère qui donne à son enfant la santé, la force et la beauté du corps, mais encore, mais surtout, une mère selon l'intelligence, une mère capable de donner à son enfant la santé, la force et la beauté de l'âme, _mens sana in corpore sano_.
Quelques personnes nous disent: La famille serait désorganisée si l'homme cessait de régner partout en roi absolu, si la femme avait sa part de pouvoir dans la famille et dans l'Etat.
Profonde erreur. Qu'est-ce donc qui peut mieux établir la sympathie entre les hommes que la solidarité des intérêts qui résulte de la communauté du pouvoir?
Qu'est-ce donc qui pourrait mieux qu'une communauté de pouvoir amener entre les époux la concorde, l'union de l'esprit? Union autrement solide, celle-ci, que l'union du cœur!
Qu'est-ce qui pourrait mieux qu'une communauté de pouvoir, amener chez les époux une communion de goûts, d'idées, d'aspirations, une communion de vie intellectuelle?
Aujourd'hui, quand l'union si éphémère du cœur cesse d'exister, un abîme se creuse entre les époux parce qu'ils n'ont pas un seul point de ralliement. Aucun but moral, aucun intérêt élevé ne les réunit. Et dans ces ménages où l'on ne cause, certes, ni de politique ni de sociologie, les enfants sont le plus souvent abandonnés.
Tandis qu'avec cette chose rationnelle, la vie publique ouverte aux femmes, la vie publique commune pour les époux, comme est commune la vie privée, le niveau moral intellectuel s'élèverait bientôt dans chaque ménage.
L'obligation pour les femmes de s'occuper de choses sérieuses qui intéressent les hommes, établirait au grand profit de l'harmonie conjugale entre maris et femmes, une émulation salutaire pour le progrès.
Les intérêts de la société, avant d'être discutés et rendus publics, seraient d'abord discutés et résolus en famille. L'enfant témoin de ces saines préoccupations grandirait heureux. Sa précoce initiation à la vie civique aurait la puissance de l'éloigner des atmosphères vicieuses.
Donc, à ce triple point de vue, le bonheur de l'homme, l'intérêt de l'enfant, l'harmonie de la famille, il est urgent que la femme, que la mère, exerce au plus tôt ses droits civiques.
Les Français souverains ne font encore que jouer au progrès. Ils ont badigeonné une façade de république, mais ils n'ont point la virilité nécessaire pour accomplir les transformations fondamentales en changeant la condition de celle qui donne aux mâles et femelles de la nation les muscles et la moëlle. Cependant, si les milieux influent sur les individus, combien plus exercent sur eux, d'action, les molécules d'où ils tirent leur origine.
«Dis-moi d'où tu sors, je te dirai qui tu es!...»
Les Français, qui tous, sortent de serves, ne peuvent pas être naturellement indépendants. L'absence de caractère, la veulerie ne se surmonteront que quand les humains naîtront de mères libres.
La mère donne à l'enfant son empreinte. Le sein maternel fait ce qu'ils sont, les humains.
Les femmes annulées, opprimées font des enfants à la mentalité tordue. Pour que les enfants soient droits cérébralement il faut appeler celles qui les créent à la plénitude de l'existence sociale et politique.
Il faut affranchir la dispensatrice de la vie en proclamant l'égalité des sexes devant la loi.
Les femmes n'ont pas seulement le droit de participer à la politique. Elles ont besoin d'y participer, afin de trouver là un point d'appui quand, par le fait de la disparition de leur compagnon, le sol manque sous leurs pieds.
Les femmes concentreraient sur l'amélioration des conditions d'existence leurs énergies accumulées qui pourraient aider à résoudre des problèmes qui aujourd'hui semblent insolubles, parce qu'ils concernent l'humanité toute entière et que les seuls efforts masculins sont impuissants à en donner la clef.
Le droit qu'ont les femmes de faire valoir leurs droits civiques, se double pour elles du devoir de changer pour les générations qu'elles créent, la vie de privations en vie de satisfaction, de bien-être.
Le droit d'intervenir dans les arrangements sociaux est refusé aux femmes par les hommes qui leur attribuent le plus grand pouvoir occulte. C'est une anomalie de garder les femmes qui tiennent une si grande place dans la position d'inférieures où elles sont.
Si l'instinct de conservation ne contraint les antiféministes à dire à la femme: Tu n'es plus une poupée avec laquelle on joue et dont on se joue. Tu es un important acteur social dont on attend l'effort. Si la dispensatrice de la vie reste annulée, si la femme n'a pas le pouvoir de sauver les individus en transformant, avec les lois, le milieu social, elle sera la vengeresse inconsciente qui poussera l'humanité dégénérée à s'abîmer dans l'anéantissement.
XVII
La fonction maternelle rétribuée
«_Parce que la femme est mère, elle ne peut être ni électeur, ni député, mais elle peut être blanchisseuse, femme de peine._»
Hubertine AUCLERT.
Le sexe masculin est incapable de bien légiférer pour les deux sexes.
Parce que les femmes ne sont ni électeurs, ni éligibles, les lois, mêmes faites pour elles, se tournent contre elles. Ainsi la loi sur la recherche de la paternité fait condamner à l'amende, à la prison, à l'interdiction de séjour, la fille mère qui n'a pas de preuves écrites de la coopération de celui qu'elle poursuit comme cocréateur de son enfant. Pour assurer aux hommes de n'être pas ennuyés par les femmes qu'ils rendent mères, cette loi force les femmes à recourir à l'infanticide: la charge d'un enfant étant au-dessus des ressources d'une fille-mère.
Pendant que des hommes graves clament que le pays se dépeuple, pendant que des politiciens se liguent pour augmenter la natalité, ce ne sont pas seulement celles qui n'ont pu devenir mères selon la formule édictée par le Code, qui risquent la vie pour empêcher un bébé de naître. Tous les jours, des épouses légitimes disent: «je ne peux pas avoir un nouvel enfant, je serais délaissée» et elles vont trouver l'opérateur, de chez lequel elles sortent non point toujours mortes, mais souvent estropiées.
Pourquoi cette rage de destruction d'embryons humains existe-t-elle dans un pays dont on prédit l'effacement pour cause de manque d'habitants?
Parce que les Français, barbares, laissent à la femme qui ne parvient pas à se suffire à elle-même, la charge d'élever les enfants communs.
Femmes mariées comme femmes célibataires ont la terreur de la maternité, parce que la maternité leur inflige, en plus de la souffrance, la gêne, la pauvreté, la noire misère.
Les Françaises n'auraient point cette terreur de la maternité, si elles pouvaient en participant à la législation, se donner des garanties. Les hommes législateurs ne proposent point de procurer la sérénité au sein maternel. On semble n'attacher aucune importance à ce que les Mères de la nation, détériorées par les souffrances physiques et morales, ne soient pas en état à donner le jour à des êtres assez forts pour supporter la vie. Quand on veut fabriquer un objet, on donne au moule qui doit l'exécuter la forme et la solidité nécessaires. Mais lorsqu'il s'agit de fabriquer des humains, on se dispense de prendre cette précaution élémentaire. On aime mieux créer des hôpitaux pour les malades que de donner aux génératrices la possibilité de mettre au monde des enfants robustes, sur lesquels n'aurait point de prise la maladie.
La nature qui ne demande pas à la femme son acquiescement à la maternité, lui impose la charge de l'enfant. La mère n'a qu'une garantie illusoire d'être aidée à élever l'enfant, puisque cette garantie repose sur le seul bon plaisir de l'homme. Chacun sait en effet, que l'amant se dérobe dès qu'apparaît la grossesse de son amie, et que de plus en plus nombreux sont les époux légitimes qui font la fête et se dispensent de remplir le devoir paternel. Dans l'intérêt de la nation et de l'espèce humaine, cet état de choses doit cesser. Il est plus que temps de régler la question relative aux rapports des sexes.
La mère qui assure la perpétuation de l'espèce doit être traitée comme le soldat qui assure la sécurité du territoire: c'est-à-dire, être logée, nourrie durant le temps de son service de mère.
La maternité cessera de terrifier les Françaises quand, au lieu de les déshonorer et de les réduire au dénûment, elle les fera considérer et indemniser comme d'indispensables fonctionnaires.
On se procurera l'argent nécessaire pour rétribuer la maternité en établissant l'impôt paternel que les hommes auront avantage à payer pour s'épargner des coups de revolver, des brûlures de vitriol et se garantir des procès en recherche de paternité, suivis souvent de procès en divorce.
Il suffit de mettre dans la loi cet article: «A partir de 16 ans tout Français paie l'impôt paternel pour indemniser les mères sans ressources et assurer l'existence des enfants.»
XVIII
L'enfant doit-il porter le nom de la Mère? Matriarcat
Tous ceux qui ont séjourné en Algérie dans les oasis, ont pu voir au printemps des Arabes grimper au faîte de hauts palmiers femelles, pour répandre au-dessus de leur tête du pollen de palmiers mâles. Les fruits du dattier femelle ainsi fécondé, lui appartiennent en propre. Ne devrait-il pas en être ainsi des fruits humains? Pourquoi la femme qui a modelé dans ses flancs et moralement formé l'enfant, peut-elle moins bien le classer socialement que l'homme fécondateur?
Ce ne sera plus en étalant devant les tribunaux une faiblesse, point générale chez son sexe, en exhalant des plaintes au théâtre contre l'homme auteur de son déshonneur, que la mère naturelle parviendra à se faire honorer. C'est en revendiquant virilement la responsabilité de son acte, c'est en demandant d'être, par une rétribution équitable, mise à même d'exercer cette fonction sociale: la maternité.
L'élémentaire justice, faisant proposer de donner un père à l'enfant naturel, qui paraît avantageux pour la femme, règle en réalité à son détriment une situation, en augmentant l'autorité de l'homme.
La mère élevée par son enfant au rang de chef de famille, a une autre situation morale que l'esclave qui reconnaît son indignité, en demandant le patronage de l'homme qui se dérobe.
--Que veut le féminisme?
--Diviser l'autorité familiale et sociale.
Enlever à l'homme la moitié de son pouvoir autocratique pour en doter sa compagne. Or la recherche de la paternité tend à un but tout opposé, puisqu'elle concentre dans une seule main l'autorité, en conférant à l'homme, hors du mariage, comme dans le mariage, la qualité de chef de famille.
Emile de Girardin, qui demandait que toute distinction établie par les lois, entre les enfants naturels, adultérins, incestueux, légitimes, fût abolie, voulait que l'enfant porte le nom de sa mère et soit sous son autorité. C'était le matriarcat substitué au patriarcat.
En confondant les mères entre elles, en les reconnaissant également aptes à exercer l'autorité sur leurs enfants et à leur donner leurs noms, le matriarcat empêcherait de distinguer les mères naturelles des autres, et il rendrait les enfants égaux devant l'état-civil.
Bien que la couvade n'existe pas matériellement en France, les Français matricides rendent moralement inexistantes les mères en se substituant à elles, en s'attribuant le mérite de leurs maternités et en retirant honneurs et profits.
La créatrice annulée et écrasée chez nous a exercé ailleurs, en une période de l'évolution humaine, une domination bienfaisante.
Le matriarcat a existé et existe encore dans un certain nombre d'agglomérations humaines.